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Emile Verhaeren

Un mot - Poéme


Poéme / Poémes d'Emile Verhaeren





Il est des mots qui sont d'une volonté telle que se plaire à leur musique ou leur geste, lentement, aimante l'esprit entier. Je vécus avec l'un d'eux, toute une année, compagnon assidu le matin, hôte le soir. Je me laissai séduire par sa vie profonde et dardante, et maintenant encore il est là devant moi, taciturne, effrayant, comme un grand malade, qui, certain, par la seule fixité de ses regards, d'être obéi, impose : - « Ecrivez. »

Le jour de notre rencontre, il n'était qu'un assemblage quelconque de majuscules, une chose froide, en bois. J'avais lu cela sur une enseigne. Des linges ballants à un balcon y mirent le soudain coup de vent de leur ombre, et ce passage comme d'une aile, cassée néanmoins par la victoire définitive du soleil, le fit ressortir de son immobilité. Bien qu'après il retombât dans sa léthargie de matière, pour moi, peut-être pour moi seul, il était quelque chose qui m'avait fait signe. Je le recueillis tel quel et le déposai en un tiroir de ma mémoire, là, jusqu'au moment de nuit que je destine, avant de m'endormir, à regarder sous la flamme paiement jaunie de la lampe, mes impressions de chaque jour.



J'eus peine à me ressouvenir: les lettres dégrafées gisaient à droite, à gauche, comme les petits ressorts d'une mécanique très vieille, pleine de poussière. Mais la rue où je les avais trouvées jointes, la forme de l'enseigne, le badigeonnage de la façade et surtout la minute d'ombre sur la murale page du soleil dressèrent le mot, glorieusement entier. Je le vis surgir, et cette fois, avec sa personnelle et inquiétante volonté de durer pour ma méditation et mon angoisse.

Je le répétai plusieurs fois de suite, machinalement, ne m'inquiétant ni du sens ni de son âme. Chaque syllabe, sonna comme un timbre d'instrument particulier, les signes se mirent à dessiner leur silhouette, ils me furent un graphique décor, complice de l'harmonie fondamentale des voyelles. Pour satisfaire mon irrésistible désir, je me plus à chanter un air monotone et sans presque le vouloir, le mot s'adaptant à la musique, le mot ! m'appa-rut profondément noir.

Je le vis devant moi comme une chose d'ébène fourbie aux angles, avec des mains de lumière. Une forme de catafalque lentement se dégagea, barrée de croix. Etymo-logiquement il ne désignait ni un cercueil ni une draperie, mais des sons de cloches et d'orgue, et des échevellements de torches jetaient leur drame à travers. Il évoquait des soirs de Dies irae interminables, clamés interminablement en des ténèbres de cryptes ou d'absides par des prêtres, sous l'oblique tranchant d'effrayants luminaires.

Peu à peu - et mon absurdité étant de voir s'aggraver l'intensité de la vie - je le vis se mouvoir et acquérir comme une apparence humaine. Du catafalque encore braséant devant mes yeux, il m'avait semblé voir se dégager une forme bientôt confondue avec la fumée multicolore des cierges. Je ne m'étais trompé guère, puisque tout à coup voilà que m'apparut une figuration d'abord vague, bientôt vivante, la même que j'avais prévue latente entre les lettres du mot.



Désormais quelqu'un, il ne se sépara de moi. Assidu comme un ami, mais aussi comme un mesureur scrupuleux de mes pensées et de mes actes, tandis que je réfléchissais, je sentais mon cerveau illuminé et comme violé : il traversait mes yeux. Je ne m'éprouvais plus librement penser. Les funèbres certitudes, les à tout jamais déplorablés cogitations, la mort ! décidaient de mes réflexions. Je marchais par des allées de pierres sur des linceuls de dalles blanches. Au bout, il était là toujours, corps d'ébène, avec ses yeux comme des clous d'argent. Et non seulement le soir, mais le jour, en face du merveilleux soleil suspendant des prismes aux franges des nuages. II dominait ma vision et mon oreille n'entendait que son pas.

Dites, les pressentiments morbides, les vêtements de deuils inconsciemment portés, les larmes douces de Dieu savait quel trépassé, la peur de clartés soudainement éteintes, les silences atrocement gardés, les sourires, hélas ! les hypocrites sourires crispés en masques sur l'intimité de ma toujours pâle terreur. Il m'arrivait de n'oser point ouvrir une porte : derrière il était là, debout - d'hésiter à gagner mon lit : dans le froid des draps froids, il était là, couché. Quand me battaient les tempes, j'écoutais des marteaux battre de la folie, et c'était comme en des temples de marbre nocturnes qu'on sonnait à ténèbres, qu'on sonnait et sonnait à ténèbres, interminablement, pour ma raison.

Je me mis à lire des livres : les pages, sous la fièvre de mes doigts, s'agitaient d'un innombrable tumulte d'ailes fatales : les phrases de fer, avec les pointes de leurs lettres, sautaient du texte, hostiles comme des vrilles, et vers mes regards, droites. Des jours et des jours seul dans ma chambre et néanmoins redoutant cette solitude, de derrière mes fenêtres, souvent il m'est arrivé de tendre d'inlassables bras vers les nuages du soir que les automnes sculptaient et cassaient au vent du Nord et qui partaient en colère là-bas les uns comme les autres s'écraser dans la mer. Quelques portraits, je n'osais les fixer: les mains certes tenaient entre leurs doigts des fleurs banales : mais la bouche, mais les lèvres de quelle syllabe dite, de quelle syllabe lentement prononcée, étaient-elles donc mortes ?

Je vécus ainsi longtemps dans la chapelle ardente de sa présence, parmi des cierges et des flambeaux. A telle heure du jour, sa hantise me tirait violemment vers l'alcôve fermée où mon père s'était raidi en cadavre. Et moi-même, je me sentais m'en aller, cloué en bière, entouré de cierges, hélé par des tombes, descendu dans la terre, tandis que lui, le mot, on le plaquait noir sur noir, contre la pierre de mon cerveau.











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Emile Verhaeren
(1855 - 1916)
 
  Emile Verhaeren - Portrait  
 
Portrait de Emile Verhaeren


Biographie / Œuvres

Emile Verhaeren est né à Saint-Amand le 21 mai 1855. Fils d’une famille commerçante aisée, il appartient à la classe bourgeoise de ce village sur l’Escaut. Au sein de la famille, la langue véhiculaire est le français, mais avec ses camarades de classe de l’école communale et les habitants de Saint-Amand, il recourt au dialecte local.

A onze ans, Verhaeren se voit envoyé au pensionn

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