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Lucien Becker

Rien à vivre - Poéme


Poéme / Poémes d'Lucien Becker





De toutes les maisons où il ne fait pas clair, les hommes sortent comme d'autant de trappes et leur tête est si morne qu'ils n'ont plus de visages pour le monde grand ouvert sur un ciel de joie.

Aucune rue ne sait d'où elle est partie, aucun mort ne reconnaît ses ossements, aucun regard ne se libère de son éclat de désir, aucun pas n'est gardé par la poussière.

Dans les chemins, on voit les côtes de la terre s'ouvrir comme celles d'un cheval trop pesant qui se serait abattu à l'entrée des faubourgs par un temps de pluie, de nuages et de boue.

La mort couche à la même place que toi dans le lit et le drap est lourd comme s'il était de plâtre.
Le silence abat les maisons, abat les couloirs : les portes sont là pour laisser passer les siècles.

Prends ce verre qui retient le jour sur ses bords.
Lève-le bien haut dans la nuit qui s'approche.

On n'y voit plus que la charnière d'un regard : c'est tout ce qu'il reste de la clarté du monde.

La banlieue est à l'autre bout du monde avec des grappes de rosée à tous les fils de fer.
Un chien hurle dans le sommeil des enfants et rien n'empêche ce cri de traverser les maisons.

Les arbres sont restés au seuil du village.
Ils ont perdu la route qui les guidait pas à pas et, complètement dépersonnalisés par la nuit, ne sont plus que des racines chassées du sol.

La ville n'est plus qu'une épaisseur de murs, les fenêtres n'ont plus le pouvoir de faire des étoiles, la ville n'est plus qu'une taupe qui aurait péri avant d'avoir atteint la terre facile des champs.

Dans la plupart des chambres, un homme dont le sang veille comme l'eau sous la glace n'est plus qu'une épave au milieu de sa vie avec parfois, mal entendu, l'écho d'un rêve.

Il n'y a pas de flaques pour retenir la lumière qui n'est plus dans le ciel qu'un peu de feu mal éteint sur un monceau de cendres où l'homme meurt en cherchant un peu d'air.

Le jour n'est plus qu'un carré gris collé contre le ciel sans visage.
On cause à voix basse au fond de l'ombre qui s'est refermée comme une trappe.



Il y a un bruit de chaîne sur la ville

où les hommes longent les maisons de si près

qu'elles semblent se déplacer avec eux.

La nuit n'est plus qu'une oreille contre les portes.

La parole n'a plus cours sur cette terre

où le vent ne sait plus quel message porter

au-dessus des pierres que font les têtes,

au-dessus des tombes fraîches comme des taupinières.

Je suis seul dans la rue et pourtant quelque chose qui n'est peut-être qu'un frisson me prend aux épaules.
L'angoisse met son poing de métal à ma tempe et la mer garde sa colère pour des temps meilleurs.

Au bord de la route, les arbres accompagnent ceux qui vont pour la dernière fois mêler ciel et terre dans un seul et même regard : les morts ont une tache de sang sur le cœur.

Il faut retenir son souffle pour atteindre la porte

qui va vers ce que je nomme ma chambre

et personne ne sait combien le couloir

pèse, à les toucher, sur mes épaules trop hautes.

Enfant, je me trouvais dans les couloirs comme dans un vivier frémissant de soleil.
Maintenant c'est une carotide sourde où mon corps s'enfonce comme un caillot jauni.

Le jour ne s'y lève plus qu'à moitié, terne comme une toile d'araignée



et l'ombre, accroupie comme une bête, attend pour se répandre que le froid monte des pavés.

Il ne doit y avoir que ma tête qui dépasse.

Tout le reste fait corps avec les murs

Même mon cœur bat sans le vouloir dans le plâtre

sur lequel ma main se rétracte comme mordue.

-Et quand j'ouvre ma chambre au fond des pierres,

je recule devant un monde si blême et si vide

que toutes les fenêtres debout dans l'espace

ne suffiraient pas pour lui donner la clarté d'un regard.

J e ne reconnais pas une voix dans le vent, pas un visage au haut des têtes béantes et la ville est seule au milieu des avenues avec des pierres qui fixent le ciel sans le voir.

Les rues sont nues comme des femmes mortes

auxquelles on n'a pas fermé les yeux

et les fenêtres font remuer le couchant

de toute la marée obscure de leurs carreaux.

Placées comme des arches sous l'éternité, les cheminées attendent qu'un pont les relie.
Des lampes respirent d'un seul coup leur clarté et c'est la nuit comme si rien n'avait existé,

la nuit haute comme une montagne qu'un seul trait de foudre peut terrasser parmi des murs qui se dressent et se relaient redoutables comme autant de passants qui s'arrêtent.



Plus aucun chemin ne va vers les champs où les plantes sont si pleines et si fortes qu'elles repoussent les pierres vers la ville pour en faire une prison de bureaux et d'hôtels.





La douleur est en moi de la même façon que la boue dans les chemins sans soleil et je n'ai pour lutter contre elle que la hauteur de mes mains tendues,

que le battement de deux yeux où le monde n'entre qu'avec son apparence de verdure et de clarté, qu'un peu de sang qui suinte sous la peau comme l'eau le long de certains murs obscurs.

De jour et de nuit, c'est l'aventure sans fin où hommes et femmes se croisent et se fixent en quête du regard qui pourra desceller la lourde pierre qu'ils portent au fond des yeux.

Il y a tant de souffrance dans tout ce corps où ils se tiennent comme au bord d'un puits que l'amour s'y élève comme un feuillage jauni qui n'aurait gardé de la flamme que la forme.

La fin du monde arrive à chaque instant au-delà d'un cœur las d'être guetté par la mort, au-delà d'un appel qui tourne entre les murs, au-delà des femmes trop belles qu'on dépasse.

Le jour est pris dans l'étau de milliers de tempes.
Sa lumière n'est pas pour moi,



n'est pas pour le monde qui se lève

en rendant dans tous les coins des caillots de nuit.

Il ne touche les choses qu'à l'horizon

comme s'il craignait de perdre trop de soleil.

Il ne voit pas le sang qui chaque matin monte

comme un inconnu mettre un regard sur chaque visage.

Et s'il traverse les fenêtres d'un seul coup,

c'est parce qu'il cherche l'ombre

qui tient les murs de son épaule

ou se déchire dans les portes mal fermées.

Il la cherche non pour la combattre mais pour se mêler à son corps de femme, à cette sorte de douceur qui fait d'elle une plante qui a pour racine toute la terre.



C'est l'ombre qui soude une main à une autre

et cerne en plein sommeil les feux tournants du rêve,

c est l'ombre qui parle à voix basse

aux morts assis sur les chaises vides.



Homme au fond de ta vie comme au fond d'une soute, noir des nuits d'où tu ne sors que pour te taire dans un jour que rien ne peut retenir sur la terre, il n'y a pas de joie pour un peu d'écume dans tes yeux.

Ton front n'est qu'un lambeau de chair

si mal soudé au corps que tes tempes frémissent

comme une blessure qui ne peut se refermer

parce que le sang est derrière, tendu comme un couteau

La joie ne peut sourdre de ton cœur

parce qu'il est dans ton corps comme un caillou sur

routes.
La joie n'accompagne pas ton rire parce que ton visage est plus loin, au fond du tunnel.

Tu cherches dans le regard des autres les raisons qu'ils ont d'exister avec foi mais chaque regard ne révèle rien de plus qu'un pan de vitre posé sur la nuit.

Et si une étoile s'allume sur la pluie des pavés, c'est pour le monde dont tu fais partie d'une façon si peu sûre que parfois à ta place il n'y a pas même cet éclat passager.

La terre que je tire est moins lourde que mon corps et je suis hé à elle par les pas que je fais.
Devant moi elle est toujours prête à s'ouvrir d'une tombe qu'il me faut sauter à chaque instant.

Minute par minute, je réchauffe mon cœur pour vivre.
Dès que j'entends le sang ruisseler sous mes tempes l'amour se met à battre de mon regard à un autre reg et de deux vies fait deux fleuves qui se côtoient.

Le soleil en plongée dans les bois

remonte en prenant la couleur de la terre,

tandis que mes yeux regardent le monde

comme des souterrains qui viennent du fond d'une existence.

Ma main tendue est une cime

dont le ciel se détourne avec indifférence



parce qu'elle ne peut se libérer du poids

qui la fait se rabattre sur un front sans chaleur.

Toute vie se passe renvoyée à un autre être comme les carreaux se renvoient certains reflets et c'est pour toujours l'obscurité des eaux dont on ne connaît pas la profondeur.



-La mort n'a pas besoin de souffler en tempête pour abattre en plein soleil sa forêt d'hommes.
Chacun d'eux avec sa poignée de terre dans la bouche s'étonne d'être encore plus seul qu'au temps où il vivait.

Je m'enfonce dans mon propre tunnel

avec un ciel qui me serre aux tempes

et dans mon corps je ne suis pas plus vivant

qu'un noyé que la mer promène de port en port.





L'aube a du mal de s'élever des égouts qui font à la ville un cœur de boue.
L'aube doit arracher les toits un par un pour toucher un seul dormeur de sa rosée.

Ce n'est qu'une lame entre le jour et la nuit, entre la plaine et les arbres, entre leur cime et le ciel, entre le sang et la peau, entre le regard et les cils, entre un être et le reste du monde.

Mais un homme qui veille pour tous les autres pousse d'un seul coup les fenêtres immobiles entre les murs comme un étang et dans l'ombre ouverte dans le dos s'ordonnent des pierres hautes de soleil.



Les incendies se succèdent dans la nuit découvrant ce que les murs ont de hagard, ce que le regard de l'homme a d'inutile quand il se mesure à la hauteur du ciel.

A peine éveillé, je me trouve à un carrefour parce que les carrefours avancent avec moi, avancent avec celui que mon cœur fait pour que la mort arrive sans erreur jusqu'à lui.

Les mains sont faites pour être devant le visage des barreaux de prison.
Ne cherche pas la rue par où tu crois fuir : le poids du sang est partout le même.



La mémoire est là, dressée comme une statue à chaque détour où je m'engage pour trouver l'oubli.
Tout brûle et le monde se tord comme des entrailles où le jour fait en se levant un bruit de baiser.

Il faudra des siècles de ce moment de clarté pour que je sache comment peut naître la joie.
Il faudra me pencher sur ce gouffre d'où l'air respire à toutes les sources de l'espace pour sentir la fraîcheur d'un seul visage de femme.



Je rase le sol sous des nuages de boue qui font de la rue un trou qui ne mène qu'à une autre rue.

Chaque porte est un sceau qui protège la douleur des hommes.



A chaque pas, la terre se referme

à chaque regard, le monde se vide

à chaque arrivée, la même maison m'attend sous un

que je voudrais revoir de mes yeux d'enfant.

C'est seulement sur les moissons que se lève la joie, mais elle reste prise entre les cils, loin du visage.
L'été s'est repu de briques et de toits sanglants et la nuit mal cachée s'étrangle dans les portes.

Les murs faits du dernier regard de tant de morts attendent un signe pour tomber sur moi.
En face d'eux, comme mes gestes sont vains, comme ma façon de mourir sera ridicule.

Aucun chemin ne peut s'arrêter sous mes pieds

au moment où je coule en pleine terre

avec les mots d'amour que je n'ai pas franchis

quand la vie venait vers moi,

libre comme une poitrine de femme.



O longues veillées des plantes dans le sol sans feu l'hiver s'est écroulé par grands quartiers de neige, laissant un jour pauvre et doux comme une paupière au milieu des chaînes brisées de la tempête.

Il y a un bruit de source dans les tempes où la tête est prise comme entre deux murs.
Il y a des racines qui tourmentent la terre et qui avancent à tâtons comme des taupes.

L'eau porte avec joie le jour d'où tant de fleurs se détachent chaque fois qu'il touche les champs

et la colline est neuve et tiède comme un sein qu'on découvre dans la demi-clarté d'un rêve.

Un cri : on s'arrête.
C'est un oiseau qui chante.
Des yeux : ce sont les bourgeons qui fixent le monde.
Le ciel est une immense clairière entre chaque nuit et dans le corps le sang monte en hautes coulées.

Le ruisseau n'est plus en descendant les bois qu'un peu de granit où se heurte le soleil et la terre écarte longuement les herbes pour que passe ce bras de lumière et de paix.

Les murs qui me serrent n'étouffent pas le dégoût qui doit coller à mon sang comme à la gorge un crachat.

Le soleil passe dans mon regard comme il passe dans les fenêtres qui luisent désespérément le soir comme des tas de houille sans feu.

Pareille à un oiseau abattu, la rue est plaquée au sol, ayant perdu jusqu'à son ombre, jusqu'à son propre poids.

Je traverse seul la terre

sans rien voir de mes yeux ouverts

et je ne rencontre personne

qui prenne le même chemin que moi.



La ville fermée comme un tombeau

attend vainement que les routes chargées d'arbres

viennent renverser les murs trop hauts

qui l'empêchent de voir le soleil.



Derrière le monde sur le seul chemin qui coupe le soir à hauteur du couchant ceux qui rentrent avec la nuit dans le dos ont le temps de s'habituer à mourir.

Ils ne sont plus qu'une bouture au-dessus de leur propre cœur lequel repose à fleur de chair comme un peu d'eau entre les pierres.

En fermant les mains, ils s'étonnent pour la première fois

de les sentir aussi vides.

Derrière leurs regards, ils ont peur

comme les oiseaux qui attendent le jour.

Egarés entre les murs qui sont sous le ciel comme des tunnels vers une vie moins sourde, vers une vie taillée dans des rochers de lumière, ils veulent courir mais ils ne font que secouer la chaîne de leurs pas.

Les objets ont leur masque d'éternité,

l'univers n'est nulle part entre les étoiles

et le passant dérive de rue en rue sans prendre part

à la joie qui déborde des portes entr'ouvertes.



Le roulement du cœur sous le flanc

comme celui d'un train sur un pont de fer :

c'est moi qui me hâte de vivre

pour retrouver une fois, une seule fois

les couchers de soleil que j'ai vus dans mon jeune âge.

Comme un morceau de papier lourd de boue dans une ville rasée par le vent, la vie, ma vie, tournoie sous ma peau, éclaboussée de sang.

Devant moi, un trou : on appelle ça le monde.
Derrière moi, un trou : on appelle ça une tombe.

Et ce lit qui me servira peut-être à mourir est le seul îlot où je crois avoir pied.
Le
Radeau de la
Méduse n'était guère plus grand mais lui un jour il finit par atteindre la côte.

O vous que je rencontre toujours au-dessous d'un horizon, vous n'entendez pas, vous ne voulez pas entendre le bruit de marée que fait la mort en montant jusqu'à votre carotide.

Entre chaque mot, il y a place pour la mort.
Deux colosses se tiennent à l'entrée des cimetières : l'espace et le temps.
L'éternité se tait parce qu'elle a la bouche pleine de terre.



Les moissons ne touchent pas le sol.

Il n'y a pas de racines pour le pas de l'homme



et si un chien aboie dans la nuit c'est que le monde est vide jusqu'à la dernière plaque de tôle.

Les routes, les couloirs sont des passerelles

à l'entrée desquelles on peut lire :

«
Danger de mort. »
Je ne peux reculer :

je ne suis qu'un caillou lancé hors de ma vie.

Et dans le jour qui tourne comme une roue détachée d'on ne sait quel véhicule, le murmure des sources couvre les paroles que prononcent les vivants quand ils expirent.











Il reste la pluie nue sur les pavés,

nue sur les mains, nue sur les larmes.

Il reste les femmes qu'on a aimées d'un seul regard

et qui passent avec un visage sans réponse.

Chaque foulée dont je marque les chemins

ferme une tombe qui n'est pas la mienne.

Mais le temps est proche où, les lèvres sèches de boue,

je perdrai pied sous le pont trop haut du ciel.

Ma vie n'aura même pas eu l'éclat rapide

de la rosée prise un instant dans le soleil

et l'espace se souviendra d'elle comme d'un souffle

qui faisait remuer ma bouche comme une feuille.

De mon corps dispersé il lèvera des plantes

qui auront un peu de mon regard sur leurs pousses.

Personne ne saura que je revis en elle

seul comme la dernière flaque portée par la terre.



Le sang sera compté goutte à goutte par d'autres tempes et mes cendres se mêleront à la poussière des meubles attendant que de mes habits je sorte à nouveau vivant comme au jour où le monde reculait devant mon front.

A chaque pas la terre m'abandonne,

à chaque mot la vie se rallume,

à chaque baiser je retrouve ma nudité.

J'ai sur le front un peu de la hauteur du ciel.





Tout ce dont mon désir peut être comblé

me fuit comme un fleuve fuit sa source.

Le jour glisse mal retenu entre les cils.

Les femmes se referment sur des cuisses toujours plus belles.

La solitude retentit en moi comme une pierre qui touche dans un puits l'eau qu'on ne voit pas.
Mes mains sont vides comme un arbre qui a jeté toutes ses feuilles dans le vent.

Il n'y a pas plus de chaleur dans mon corps qu'au fond des murs où je m'enfonce.
Dans leur jonchée de lingeries, de pulpe et de sexe, les femmes passent, éternelles comme les moissons.

J'ai respiré d'un seul coup l'air de l'espace venu de vallées battant comme des blessures.
Des tombes où la terre se cicatrise peu à peu monte une voix qui n'est celle de personne.



Pour moi, il n'y a qu'une chambre dans le monde

dont les murs soient déteints

et dont la porte tienne dans l'ombre

la place d'une ombre un peu plus claire.

Le lit est toujours prêt pour ta mort.
N'aie pas peur !
Tu peux t'y coucher.
Toutes les apparences sont sauves : ton corps y a la forme d'un corps mort.

Ce peu de terre qu'on appelle la poussière recouvre les meubles comme d'une écorce et rentre ainsi en possession des plantes qui me mènent peu à peu hors de ma vie.

Je suis bien peu de chose devant le miroir qui prend son grand air mystérieux pour donner au vivant que je cherche en moi un visage qui ne m'appartient déjà plus.

Mon front est si peu de chose entre mes mains que je ne suis convaincu de mon existence que quand la douleur me raie comme du verre pour s'ouvrir en moi comme une fleur d'acier.

O terre que je quitte à chaque pas,

nue de toutes les femmes que tu portes,

dure comme la croûte du pain,

aucun chemin ne conduit vers la paix que ton nom promet.

Tu as le haut visage découvert des ancêtres glacés dans un cadre



et qui sont si loin dans le temps qu'aucun appel ne les fait plus bouger.

Tu cherches pourquoi le soleil est plus beau sur la mer de la même façon que je cherche dans les femmes ce qui fait me retourner quand elles passent avec un regard qui s'ouvre jusqu'au bout du jour.

Oh ! ce reflet qui monte et baisse dans chaque œil

et qui persiste comme un feu dans la nuit,

un feu que personne n'a allumé

parce que les corps sont froids à en mourir.

Et dans l'ombre où tout le monde se ressemble et où l'on n'est plus qu'un fond de souvenirs, je veux trouver parmi les femmes que je suis celle qui a sur la bouche le nom que je porte.

La terre rassemblée sous les moissons s'éloigne des chemins, s'éloigne des hommes jusqu'au moment où bien au-dessus des prairies elle se voit seule avec le soleil.

L'horizon recule sans compter les plaines mal retenues par les routes, par les villages.
Le ciel n'a pas plus de poids pour l'espace qu'une feuille qui tombe d'un arbre.



Je touche les limites d'un être qui résonnent comme du métal sur le vide et le champ qui passe entre mes jambes s'élargit pour recouvrir toute la terre.



Le monde va jusqu'à l'impasse du regard, s'arrête devant la muraille qui s'élève dans chaque homme entre sa vie et celle des autres comme un témoin qui ne pourra jamais parler.

Je retourne ma peau dans tous les sens et je retrouve sans étonnement le même visage qui attend la fin du monde ou la fin du jour comme peut le faire l'angle d'un mur.



LA mort est si près de moi qu'elle m'écoute penser.
Je peux fermer les yeux, je peux fermer les portes elle vient d'un seul pas du fond de la terre avec l'odeur d'humus qui annonce les printemps.

Dans les champs que les blés traversent en hâte en faisant sauter les oiseaux comme des éclats, elle s'étend comme un grand vent qui s'est tu, respiré par la mer, respiré par les bois.

C est peut-être la qu une source a tan

seule et sans regard parmi ses ossements.

C'est peut-être là que la terre se jette contre le ciel

et qu'elle retombe, perdant son sang à chaque fleuve.

Il ne reste pas une voix pour chanter dans le soir et la nuit est béante autour des lumières où la ville se dresse soudain nue de ses pierres et haute au-dessus d'un seul homme qui fuit.



Dans le monde il n'y a pas assez de clarté pour faire vivre éternellement un seul homme



pour alléger un seul homme de l'ombre où ses pas sont enchaînés jusqu'à la mort.

Il y a en moi des montagnes d'où je tombe, brisé, rejeté comme la source d'un fleuve, des places chaudes comme celles que le soleil choisit sur les pierres pour s'appuyer contre la terre.



Il reste un peu de jour pour séparer les êtres

qui sont l'un à l'autre aussi inconnus

que les arbres qui vont le long des routes

à la recherche des forêts où ils perdent jusqu'à leur nom.

Il reste un peu de jour pour faire briller les larmes.
Les tempêtes sont hautes à toucher le ciel, la nuit arrive sans faire tomber une feuille dans un monde qui rassemble sans hâte ses tessons de lumière.

Au fond d'un homme, le sang jette ses filets et les remonte vides ou parfois clairs des quelques éclats qui atteignent le cœur après avoir traversé la muraille d'une existence.

Du sang qui dans le vide s'accroche au regard

monte toujours la même voix vaine.

Du sang qui a le goût de la terre

partent les gestes qu'on fait pour ne pas mourir.

Et le corps dressé sous son buisson de veines se heurte contre le saillant trop dur du jour.
Dans la nuit il n'est plus qu'une taupe de souffrance qui fait se soulever longuement les draps.



O détresse de mes mains coupées

comme les racines des plantes qu'on met dans des pots,

tu cherches mon cœur qui a mal

comme toutes les pierres abandonnées de la terre.

Il y a des femmes qu'on porte comme des gerbes et qui sourient de toutes leurs cuisses ouvertes.
Il y a des femmes qu'on veut dénuder de leur peau.
Rien à faire : le sexe reste comme un coup de couteau.

L'air que je respire pèse en moi

comme pour une forêt la cime de ses arbres

et le soleil ne me traverse pas plus

qu'il ne traverse la mer ou les montagnes.





La terre est à jamais fermée sous mes pas avec autour d'eux le désir insensé des moissons.
Je ne suis en vie que dans la nuit d'une chambre située à n'importe quel étage du monde.

Des mots que je ne peux, que je ne sais pas dire, des visages mal remplis par le souvenir que j'en ai m'abordent avec l'insistance du feu qui fait se lever et se coucher chaque jour.

Je passerai toute ma vie à chercher les mots qui ont soudé mon visage au tien.
Mon front à peine haut comme la main contient le ciel qui tombe de toutes parts.

Le désir est un souffle chaud qui m'accable et se plaque contre moi comme le vent : il ne reste pas sous ma peau une goutte de sang qui ne vienne, mal éclairée, à sa rencontre.



Le désir est en moi, englué dans ma chair,

comme une forêt l'est en pleine terre.

C'est lui qui me force à crier mon chant de vie

quand la mort bat plus fort que mon cœur

et qu'elle est déjà couchée sur moi, front contre front.



Les hommes tournent autour de la même femme

comme la mer autour d'une île.

Elle est belle et haute

avec un regard qui s'ouvre en pleine tempe.

Elle vous fixe avec l'aisance de quelqu'un pour qui la mort n'a pas de sens.
Sa beauté ne s'explique pas plus que celle des moissons qui se dressent dans le soleil.

Personne ne sait si son corps est une plante que la terre a faite pour donner un nom au désir.
Elle ferait vivre tant d'hommes d'un baiser, mais elle passe lointaine sans le savoir.

A la suivre, on s'arrête.
Elle vient d'entrer dans une maison grise comme le sont toutes les maisons.
Cette femme est bien de ce monde : elle habite quelque part dans une chambre au plafond bas.

Car tous les plafonds sont bas sur cette terre où il n'y a de haut que le front qui les soutient.
Il fait de plus en plus clair à mesure qu'on s'approche des lits où les femmes ne sont nues que belles.



La lumière qui s'écroule sur moi quand je marche dans la nuit m'a fait au visage de grandes blessures que le jour ne peut refermer.

C'est un visage vraiment nu qui se fixe à ma chair dépaysée quand le monde cherche le matin dans les tas d'ordures de la rue.

Les fenêtres sont des trous

d'où je regarde le ciel de bien plus près

que de la tour la plus haute :

adossé contre l'ombre, je peux me tenir debout.

Quand le soleil se lève

je crois qu'il va m'aider à vivre

mais au fond de moi le sang se rouille

échappé d'un cœur qui ne verra jamais le jour.

Quand une femme qui doit être belle apparaît plus près de moi que toute la clarté de la terre, je suis sûr que je pourrai l'aimer mais la foule l'emporte dans ses bras.

Dans une chambre, une femme m'attend dont le corps à vif va s'ouvrir au mien dans un instant d'une plénitude telle que rien ne peut la limiter, pas même la mort.



Amour, crassier où le vent s'allume

crispé comme une main qui ne peut pas se rompre,

il n'y a sous tes cendres qu'un cri mal refermé,

un cri qui s'est repu de fièvre et de clarté

et pour lequel les gorges n'étaient pas assez rauques

et la bouche pas assez meurtrie, pas assez chaude.

Tous les baisers ont une odeur de brûlé.

Les mains tombent des seins comme des larves

et pendent insatisfaites autour de l'homme

hanté de toute cette chair qui s'est faite femme

et vers laquelle il tend un monde de désirs

qui roule dans son sang comme un noyé qui ne peut pas mourir.

Amour intime et tiède comme des entrailles,

toute ta force tient dans l'éclat d'un regard

apparu comme un peu d'eau parmi l'herbe,

dans la fermeté d'un sein qu'on froisse à travers sa lingerie,

dans quelques mots qui sous une apparence banale

ouvrent des chemins vertigineux autour des êtres,

dans quelques caresses qui collent à la peau

si exactement qu'elles prennent la forme d'un autre corps.

Il faut aimer la femme comme un objet

qui n'a de valeur que par la forme ou l'apparence.

Elle n'a que sa peau pour faire l'amour

de la même façon que le ciel n'a que l'eau

où descendre pour devenir terre parmi les flaques.

Les mots d'amour n'ont pas plus de sens qu'une belle moisson qu'on va couper et les regards que chacun tire de sa nuit ne font pas durer le jour un moment de plus.

Les mains où l'on tient captive une femme comme quelque chose qui va fondre



entrent dans son corps toujours ouvert

et s'y déploient comme une forêt de fougères.

Violent de tout ce que le désir couve en moi, obsédé par la mort qui n'en finit pas de m'attendre, je m'oriente vers vous, femmes de tous les jours, comme une plante vers les hautes fenêtres du jour

Car je me souviens des routes qui font du monde un lieu où l'on ne se rencontre jamais parce que la mort tourne plus vite que lui, laissant dépasser des têtes vides à chaque horizon.

La vie est belle, belle à en crier.
A chaque carrefour, elle change de tête, à chaque baiser, elle change de bouche, à chaque femme, elle change de seins.

Les regards sont plus beaux les uns que les autres et chacun d'eux, s'il se lève d'un visage de femme, est bouleversant comme la dernière jetée de soleil sur une ville qui s'enfonce dans le soir.

Au coin des lèvres, il y a du sang

mais personne ne peut l'enlever

car il vient tout droit du cœur

rappeler que la bouche est une source de feu.

Les chambres d'hôtel sont ternes mais la joie des corps y brûle, contenue entre deux peaux frémissantes, inapaisée comme tout un été.



Les mains courent, s'assemblent, se recueillent,

étonnées, à chaque halte, de contacts

à faire frémir toute une forêt,

à faire monter la mer jusqu'à sa plus haute vague.

Mais le cœur reste indifférent

aux mots où l'amour met sa chaleur:

il ne veut pas, il ne peut pas choisir

parce que la liberté est encore plus belle que l'amour.



Il ne reste plus dans le monde

au pied d'un phare descendu du ciel,

au bout de quelques vagues

qui se referment comme des pages,

il ne reste plus que deux corps nus où l'eau doit glisser comme sur des tuiles neuves et que la terre dans sa solitude des rivages porte comme s'ils étaient sa gorge.

L'un est terrassé par une de ses mains,

main tendue sur les départs dont on ne revient pas.

L'autre essaie de remonter de sa nudité

par une tête qui regarde la profondeur de la mer.

Mais les deux femmes ont compris

que toute la lumière vivait de leur chair

et que leurs corps ne pouvaient pas mourir

parce que surpris dans un moment de leur éternité.

Jusqu'à la dernière minute de la terre

il y aura un homme lié à sa vie par les veines du sang



et ses tempes minces comme du papier tangueront avec le bruit que fait la goutte d'eau sur l'évier.

La lumière luira au fond de ses yeux

comme au fond des verres que le couchant renverse

pour se survivre un instant dans le monde,

la lumière luira sans autre soutien

que la grisaille d'un visage qui avance avec la nuit.

Avec toute la beauté du monde enfouie dans un seul regard, il fermera la bouche sur la dernière grappe de ciel, il tendra les mains vers des murs qu'il verra reculer et son cœur ne sera plus qu'une taupe prise au piège.

La mort ne demandera pas leurs noms

à ceux qui tomberont, las de tourner sur place :

chaque cadavre s'enfoncera lentement dans le sol

avec autour de lui une foule toujours plus haute de vivants.

Comme entre deux portes, l'homme aura traversé son existence avec comme seule joie celle que procure la fraîcheur de l'air sur les lèvres.

Il ne reste plus dans la ville

dont les plus hauts murs ont comme fenêtres les étoiles

que la lumière de quelques lampes

qui couvrent les rues de leurs eaux dormantes.

Le dernier passant s'est jeté, tête baissée, dans une porte qui se referme sans bruit sur un couloir si long si glacé qu'il est comme un tunnel sous une montagne.



Jamais il n'arrivera au bout de cette trouée dans la nuit.

Son existence est lourde à porter

parce qu'il sait qu'en haut de l'escalier

il y a toujours la même morte qui l'attend : la solitude.

Il sait que des milliers de femmes

quelque part dans un monde bien clos

découvrent la brûlure secrète de leurs corps

pour l'amour d'un baiser, pour le poids d'une étreinte.

Un drap de plâtre retombe sur sa chambre.
A quoi bon ouvrir la fenêtre d'où le printemps viendrait par brassées lui rappeler qu'il n'est pas de la fête ?

Sa lampe brillera longtemps parmi les étoiles.
Mais ne croyez pas qu'il écrit quelque poème : il attend simplement que la nuit se lève pour essayer de vivre un jour pareil aux autres.

Le feu des lampes couve dans les grandes villes écrasé par un ciel qui touche terre de toute sa nuit.
Des têtes de lumière se hissent derrière les volets et tombent, toutes nues, dans le sommeil des hommes.

Le long des murs qui jaillissent comme des cous tranchés un passant qui tient de ses épaules le monde en équilibre s'arrête parce qu'il vient de s'apercevoir qu'il n'est après tout qu'un linge mouillé de sang.

Et quand plusieurs têtes se dressent à la fois

à un tournant d'où chaque rue part comme un hall

creusé dans l'épaisseur d'une gare déserte,



l'une d'entre elles prononce ces paroles : «Nous ne nous reverrons jamais parce que la mort est entre nous comme le ciment entre les pierres. »



De loin en loin dans cette ville silencieuse

des portes s'ouvrent d'où les êtres qui en passent le seuil

sont basculés dans le vide du haut de leur existence.



Un seul passant n'entre plus dans les maisons parce qu'il n'a plus rien à jeter dans leurs mâchoires parce que sa vie est déjà clouée au monde par la tête qui dépasse de son manteau.

Après une journée perdue comme toutes les autres

à attendre dans un bureau qu'on ait gagné sa vie,

on entre dans la nuit

avec la certitude qu'elle vous offrira sa rançon de femmes.

Nuit toujours pareille avec ses convois de lumière nuit tournant sous de hautes montagnes de vent nuit qui fait briller les regards nuit légère sur les paupières comme la mer sur les coquillages.

La main de l'homme n'est vraiment vivante

que quand elle s'enfonce entre deux cuisses

pour y chercher un sexe

qui se laisse découvrir comme un fruit dans l'herbe.

Cette chair que je froisse que j'attire à moi comme une branche trop chargée



cette chair qui frémit

à mesure qu'on la dénude de son linge

comme on le fait à une jeune pousse

de l'argile qui la recouvre

cette chair est la seule étendue

où mon corps peut jeter l'ancre.

Cette chair est la seule issue

qui me mène à la pointe d'un désir

neuf et luisant comme un fer qu'on forge.

Comme une taupe le désir fouille cette femme

qui respire de tout son ventre.

Eux avait des seins durs comme une cuirasse dans le plein été d'une étreinte d'homme.

Lisse autour de son sexe

elle fermait les bras sur celui

qui l'emportait un instant au-delà de sa chair,

au-delà de toutes les forêts qui montaient d'elle

d'une seule poussée de reins.

La buée qui recouvrait son corps

comme celle qui est sur les fruits qu'on n'a pas touchés

l'empêchait de luire comme une vitre bien faite.

On cherchait l'amande de sa chair

comme on cherche une source dans les bois

quand la chaleur fait tanguer le monde.

A longues gorgées, sans se reprendre, l'homme buvait les seins de la femme.



C'était un enchantement de rosée et les mains, les bras, les jambes faisaient un doux et lent travail de bielle.

Quand elle fermait les yeux

elle avait tout le ciel derrière les paupières

quand elle fermait les cuisses

un arbre s'enracinait entre elles.

Ses cheveux se liaient à la terre

rendue soudain à la liberté de ses herbes.

Elle était longue comme la lumière qui se jette du haut d'un nuage.
Elle était belle parce qu'elle avait des yeux, elle était vivante parce qu'elle avait une bouche, elle était femme parce qu'un homme poussait en elle comme une plante.

Avec une tête qui ne tenait plus que par la carotide, avec une tête qui se penchait sur un gouffre, elle déroulait sa peau et celle de l'homme pour en faire une seule épaisseur qui se tordait comme un drap tout frais de lessive.



Le vent prend feu dans les lumières qui font de la nuit une haute racine vivante.
Les objets tendent leur cou sans tête, tendent leurs mains sans doigts.

Tant de bras se tordent sur les murs que la chambre bascule et va se renverser.
Toi que j'aime, je te vois, fermée par ta bouche et découverte peu à peu par ta propre lueur.



Ton corps est pareil à une eau

où le soleil entre de toute sa nudité.

Il y a dans ton regard de l'obscurité

qui brûle du feu sourd des vitres incendiées.

Quand tout s'éteint le monde est si vaste que je me demande si tu existes encore, si tu es bien contre moi de toute ta chair qui a repris sa forme dure de plante.

La nuit devient si dense autour de nous que, même serrés l'un contre l'autre, nous sentons que cette nuit nous sépare de tout ce qui n'est peut-être que notre peau

J'ai cherché dans ta chair une raison de vivre, je n'ai trouvé qu'un corps où ma bouche revenait avec le même baiser d'acier, la même pointe de feu hardie et désespérée.

Au moment où la terre remontait jusqu'à mes mains dans le battement d'un ventre à peine déclos, je criais ma joie à l'être sur lequel je roulais comme sur la plus haute vague de la mer.

Je tentais de passer bien au-delà de cette chair mais elle restait simplement franchie comme un pas marqué dans un printemps de rosée, comme une fente de soleil au cœur du monde.

Les mots que je disais pour lier l'espace à nous s'abattaient comme des oiseaux



dans le regard desquels tout le ciel avait tenu et l'amour demeurait imprenable entre nos yeux.

Ton corps perdait peu à peu son visage,

le monde un instant se fermait sur moi

et au plus clair de cette femme qui me cachait la terre

je trouvais des forêts de douceur.

Et nous étions aussi loin l'un de l'autre

que la lumière l'est de la pierre qu'elle touche.

Nous nous retrouvions dans notre nudité comme devant un

miroir qui n'a pas besoin du jour pour se reconnaître.



En pleine éternité, dans une chute interminable de montagne en montagne, de clairière en clairière, nos corps se tenaient aux branches de tendresse qui naissaient d'un sein tendu contre mon épaule.

Nos chairs nues comme un matin de fenêtres

montaient d'un seul jet vers deux visages

qui s'étonnaient de n'avoir pour limite que le fond d'un regard.

Rien ne nous séparait lorsque nous fermions les yeux.

Le plaisir était neuf comme une coulée de métal.
Tu n'étais plus qu'un fruit tombé dans l'herbe et pour y goûter il fallait chercher ta bouche, il fallait se gorger de tes seins, de ton sexe.

Un baiser et notre existence n'avait plus de poids
Un sourire et l'amour recouvrait toutes les vallées
Un regard et la mer était au-dessus de nous
Un mot et le monde revenait lentement sous nos pieds.



Ton corps est la seule lumière que reconnaît mon regard
Il est plus beau sur mon lit qu'un ciel de joie sur le monde.

Tous les chemins conduisent à ton sexe dernière impasse avant la mort mais impasse où ma vie prend un sens qu'aucune morale n'a pu lui donner.

En pressant ta chair contre ma chah* je sais pourquoi la terre est gonflée de collines, pourquoi elle chavire sous les forêts, pourquoi elle accourt vers une source qui naît.

A chaque baiser, ma nuit prend fin et dans mes veines s'écoule toute la mer
Ton corps est une haute tige qui, ployée, livre son printemps.

Je te vois dans le regard de toutes les femmes.
J'oublie que tu n'existes qu'entre mes bras
L'espace perd son pouvoir de distance : tu es si belle, veillée par tes paupières.



Je cherche ton regard comme un aveugle cherche le monde qu'il a perdu ce grand regard qui venait vers moi m'apporter celui de toutes les femmes.

Il était pour moi beau comme un de ces couchants devant lesquels on s'arrête de respirer



et je ne voyais plus rien d'une terre

qui naissait de nos pieds pour rejoindre l'horizon.

Je ne retrouve plus ton corps dans mes mains et pourtant elles l'ont tenu comme on tient de hautes brassées d'herbes dans le soleil au moment où la terre se roule dans l'été.

Je cherche ton corps au fond de mes nuits,

dans toutes les vitrines où il s'est miré.

Mais il ne reste rien de lui pas même ces cheveux

qui ont glissé comme un filet d'eau entre mes doigts.



Je ne suis rien sans toi, sans ton visage contre le mien.
Tu étais pour moi le pain dont on ne se lasse jamais.

Tu avais cette odeur des foins qui bouleverse tout un couchant.
Tu es morte sur les photos où tu souris pourtant éternelle.

J'ai cru t'entendre respirer:

ce n'est que mon cœur qui bat.

J'ai perdu l'espoir de te retrouver

dans les fenêtres entr'ouvertes de la ville.

Je ne suis plus qu'un homme

loin d'une femme aimée,

loin d'une vie qui n'est plus la sienne,

loin d'un regard qui me montrait le jour.



Les fenêtres ne s'ouvrent plus sur le jour

depuis que je ne peux plus me tenir contre toi,

depuis que ma voix n'a plus l'écho de la tienne pour naissance,

depuis que je ne m'endors plus dans ta chevelure.

Je me suis retiré de toi comme le dernier trait d'une source et pourtant il reste sur mon corps toutes les places où j'ai aimé le tien.

Tu ne passes même pas dans mes rêves, tu es comme une barque qui a disparu à l'horizon derrière un peu d'écume, derrière un peu de ciel.
Ma maison sans toi n'a plus que quatre murs.

J'ai beau t'appeler:

tu as perdu jusqu'à ton nom,

ce nom que ma bouche disait presque avec ta bouche

chaque fois qu'il tombait dans nos baisers.

Je t'aime comme on aime un beau jour d'été,

immobile et très haut entre le matin et le soir.

Je pense à toi d'une façon tellement forte

que ton absence bat en moi comme une porte dans le vent.

Seule, maintenant, une mémoire aveugle me rappelle les caresses dont ton corps enfermait mon corps comme dans des forêts infranchissables, mais elle ne peut me rendre le poids de ta chair.

Je te cherche en moi comme dans une ville déserte et pourtant à chaque instant je te rencontre

comme la terre à chaque pas rencontre des sources, mais j'ai froid sans la chaleur de tes mains.

Et ta voix, ta voix qui me faisait vivre

comme la flamme fait vivre un brasier,

ta voix n'est nulle part, même pas sur ma bouche

à laquelle elle se mêlait jusqu'au silence des baisers.

Au fond des souterrains où je te rencontre,

que ce soit dans une rue barrée par la nuit,

que ce soit dans une chambre coupée par quatre murs,

ton corps a le poids exact du vent

qui bouge dans un matin de soleil et de rosée.

Dans le feuillage des baisers que tu me donnes, je découvre peu à peu ton visage et quand je trempe mes lèvres dans ta bouche, c'est comme si ta chair s'ouvrait sur son noyau.

De ma vie à la tienne tout regard est inutile

puisque tu t'étends sur le lit

comme un peu de ciel arraché à l'espace,

puisque nos deux peaux se baignent l'une dans l'autre

avec le frisson dont s'éveille à l'aube une plaine.

De la même façon qu'on entend dans le soir

le pas de l'océan monter vers la terre,

on n'entend plus dans la chambre

que le bruit des vagues qui portent mon corps vers le tien.



Quand je cherche au fond du sang dont la gerbe se dénoue en mes mains



la raison de cette existence que je porte

un peu comme la mer le plus frêle des bateaux,

ton visage vient peser sur mon épaule

de tout son poids de soleil et de fruit,

tes seins font s'ouvrir mes doigts

pour une caresse démesurée,

pour une caresse qui s'élève en moi comme une plante.

Et je monte autour de ma vie

en même temps que mes bras autour de ton ventre

et dans ton corps clair comme l'eau

je retrouve le caillou de ta chair.

Quand tu n'es pas là,

quand la grande pièce de l'espace nous sépare,

je sens que la mort peut m'atteindre plus facilement,

que le monde me surveille de toutes ses fenêtres,

que toutes les femmes ne peuvent être que des passantes.



LE monde est au bout de l'horizon

toujours prêt à fuir le regard

ou les mains qui se tendent

avides de se sentir vivantes sur un objet.

Ma vie n'est pas en moi,

elle est dans ce visage près de mon visage,

elle est dans ces yeux de la douceur desquels

mes yeux s'étonneront jusqu'à leur dernier regard,

elle est dans ces lèvres qui me font naître d'un baiser,

elle est dans cette chair qui est pour moi

la seule place chaude de la terre.



Les murs sont hauts du désespoir qu'ils ont de ne pouvoir un instant arrêter les femmes qui vont vers l'amour comme les forêts vers le matin.

Deux corps nus s'élèvent vers leurs bouches

de la même façon que les maisons le soir

vont chercher la lumière avec leur plus haute fenêtre.

Et quand je libère cette femme

de la lingerie où elle est blottie,

je me rappelle avec quelle ferveur

je découvrais enfouie au cœur des herbes

la source où ma bouche faisait descendre tout un été.

Le bouquet de l'air entre les lèvres, tu descendais le haut escalier qui menait de ton existence à la mienne et j'avais le vertige pour toi.

Quand mon cœur cherchait ton cœur

sous sa mince écorce de vie,

nos regards étaient si près l'un de l'autre

qu'ils ne faisaient plus qu'une seule allée de cils.

Il semblait que, captive de mes mains,

tu ne puisses plus vivre sans moi sur la terre.

Ton corps n'était plus qu'un feuillage

qui frémissait au gré de mon désir.

Le ciel n'était pas plus nu que ta chair quand elle se dressait près de moi



comme la seule source

que mes doigts aient jamais pu retenir.

Rrrou, ta tète est belle sous des cheveux où le soleil est pris comme dans un filet et le soir les lampes s'allument plus douces au contact de tes boucles et de ton regard.

Sûre de toi, tu tends les mains à la pluie

et tu t'étonnes de ne pouvoir la retenir.

Les mots sont dans ta bouche comme les pousses

qui trouent la terre dans la fraîcheur du matin.

Les herbes font contre ton visage

leurs bonnes caresses de bêtes

et toutes les fleurs te fêtent

comme si le monde venait de naître avec toi.

Quand tu entres dans la mer, tu ris de n'avoir plus de jambes et l'eau que tu fais jaillir retombe sur toi comme un feuillage.

Les papillons te poursuivent pour se poser sur tes yeux et la rosée est pour tes joues ton premier baiser d'amour.












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Lucien Becker
(1911 - 1984)
 
  Lucien Becker - Portrait  
 
Portrait de Lucien Becker


Biographie

Lucien Becker est un poète rare et sa voix unique fut saluée par Camus, Paulhan, Bousquet, Cadou, Char. Né à Béchy (Moselle), en 1911, mort à Nancy en 1984, il a composé, en marge de la vie littéraire et de ses mouvements, une œuvre brûlante autour du corps de la femme, seul rempart contre le néant.
Résistant pendant la guerre, il ne cessera de résister à la poésie et à ses entours illusoir

L'oeuvre de lucien becker

Lucien Becker n'est peut-être pas le plus grand poète lyrique de son époque; mais il est, sans nul doute, celui qui se sera tenu au plus près du réel, tout en restant farouchement à l'écart de tout artifice. En cela, il aura prolongé la leçon de Reverdy, sa tension nouée, cette écoute des pas, des heures, alors que le silence même est fait de minéral.