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Lucien Becker

Les pierres dans le soleil - Poéme


Poéme / Poémes d'Lucien Becker





Le vent frappe les herbes comme une monture qui doit gagner les ruisseaux à marches forcées.
Aucun vivant ne peut se soustraire à la mort qui l'enferme dans sa toile de rues et de veines.

Il est vain de courir la terre d'île en île, de continent en continent, de ville en ville, puisque toute l'histoire de l'être se passe d'une tempe à un poignet battant d'un seul sang.

Le soleil ne sait rien de la peine de l'homme

sur lequel par hasard il jette une lueur

qui l'enfièvre un instant de tout l'amour d'un monde

auquel il ne tient que par un filet d'air.

Malgré sa belle architecture de lumière, le jour n'est rien qu'un morceau de papier dans la nuit où les lampes veillent de très hautes bâtisses n'ayant pour défaut que le trou d'une serrure.

Pour répondre au franc sourire de la clarté, il reste la source et ses prunelles de gravier, il reste un tesson de bouteille qui regarde l'espace entier à travers un buisson d'orties.



II



Tout est si calme et si fragile dans le village qu'il suffirait sans doute d'un éclat de voix pour que se fendent certaines tuiles des toits et pour que naisse l'unique enfant de l'année.

La forêt n'ose pas s'avancer vers les blés de peur de briser une seule de leurs tiges et chaque épi tient à venir à la rencontre des champs rêvant de jour et de nuit sous la luzerne.

Les fleurs essaient de garder un peu de soleil pour que le soir ne soit pas tout à fait obscur et les oiseaux dont l'ombre courait sur le sol se posent sur le premier arbre retrouvé.

Le pont qui veut peser sans heurt sur la rivière n'est qu'un petit tas de pierres pour le chemin jouant avec la distance à la façon d'un chat dont la proie se tue d'elle-même dans ses griffes.

La plaine s'élargit en bousculant les routes de toute la force de plusieurs millions d'herbes qui font de chaque source une clairière où le monde sauve le plus de jour qu'il peut.



III



On gagne en hâte l'été pour ne plus voir la ville que les vitres font briller comme une armure et où les maisons dominent de leur stature l'homme dont rues et chambres comptent les pas.

Il suffit d'un coteau pour courber l'horizon, d'un peu d'eau pour que des yeux regardent dans l'herbe, d'un coup de vent pour que les plus larges forêts prennent peur au bord du paysage resté calme.

Le raisin qui mûrit au beau milieu des guêpes n'est plus rien qu'un orage griffé par la foudre et la gerbe qui se délie pour la batteuse ne sait pas que l'été va finir avec elle.

On cherche en vain le poids d'une abeille mourant

tôt le matin en pleine fête de rosée

et il faudrait bâtir des greniers jusqu'au ciel

pour garder les fruits donnant naissance au printemps.



IV



Le destin du soir se joue dans le fond d'un verre où se reforme le couchant tombé des toits.
Des hommes qui doivent mourir avant demain le garderont comme un signet sous leurs paupières.

Un rayon presque chaud rend vivante une armoire qui n'a aucune chance de franchir la pièce parce que, lourde des bois où elle a vécu, elle ne peut aller bien loin sur le palier.

Les maisons ont l'air de se serrer, plus secrètes au-dessus de leurs dormeurs, au-dessus des tables où du reflux du jour ne reste qu'une assiette comme un abîme ouvert à l'aplomb de la nuit.

Le soleil voudrait ne pas quitter une feuille que la terre avare retient comme un peu d'or, mais très loin un miroir ou peut-être un carreau lui ordonne de s'en aller par-delà les arbres.

C'est l'heure où la ville se sépare des rues dans le bruit de la dernière porte fermée, où le village éprouve un moment de bonheur parce que ses fumées vont très haut dans le ciel.











V



L'oiseau perd son chemin pour avoir pris en chasse un peu de soleil trouvé dormant sur un toit et qui s'est soudain rétracté par-dessus les champs comme s'il n'était que la branche d'un éventail.

On découvrira ses plumes le long d'un bois contre lequel il s'est jeté, déçu de voir si proches la prairie et l'immense forge des blés et si lointain l'horizon couronnant la terre.

Il y a des rameaux qui s'échappent des arbres pour remettre au couchant tous les fruits de l'été.
II y a des moissons qui vont en plein village mourir, épis trop lourds, au pied des fontaines.

Le soir s'enfonce de plus en plus dans la campagne où l'on entend mieux le bruit que fait une taupe



devenue sans le vouloir le pouls de la plaine

loin de la ville, réduite à quelques terriers de clarté.



VI



La terre veut voir de quel côté vont les hommes qui somnolent en plein midi contre ses flancs le corps allongé en travers des céréales où fermes et clochers coulent sans un regard.

L'arbre de la route ne cache pas son plaisir d'avoir quitté la grande cité des forêts où, jeune plant, il a vécu plusieurs années sans savoir que le monde a pour source le ciel.

Il est le premier à faire signe au village

pour qu'il éveille le matin tuile par tuile

et, quand le soleil est sur le point de se coucher,

il se met sans raison à briller comme un lustre.

Un oiseau s'élance par moment de sa cime ainsi qu'un bouquet de feuilles vivantes qui reprendra bientôt sa place sur les branches pour se fermer le soir comme un simple bourgeon.

Près des murs qui se retiennent de respirer, la nuit se concerte pour traverser des vitres où viennent aboutir comme des rails perdus les dernières lueurs qui dévalent du jour.



VII



La forêt compte une à une les gouttes de pluie d'une voix qui à la longue endort les oiseaux.

Pourtant il lui arrive d'applaudir le vent qui a insisté pour qu'elle danse avec lui.

La verdure va d'arbre en arbre jusqu'aux routes contre quoi elle s'écrase, herbe mutilée où souvent une abeille épinglée de fraîcheur demande au soleil de lui rapprendre à voler.

La pluie bourdonne longtemps d'un village à l'autre sur ses hautes et fragiles pattes d'insecte pour trébucher ensuite dans l'espace clair sans laisser d'autres traces qu'un peu de rosée.

Le ruisseau donne le même coup d'épaule au pont

pour rejeter au fond des graminées rieuses

un chemin qui s'arrête à perte de vue

près d'une ferme où le soir est plus large qu'ailleurs.



VIII



Voulant parler au soleil auquel tout l'unit et qui se tient là-bas comme en haut d'une rampe, la moisson cherche en vain les mots que ses épis ne savent dire qu'au vent lorsqu'il les renverse.

Dans le silence autour duquel les pierres montent comme un puits, seul bat le cœur trop grand d'une ville où se lèvent à la même heure cent mille hommes se ressemblant pour une fois comme des frères.

Le jour commence à sortir avec pour reflet celui de leur sang qui se tord à peine aux tempes ou qui éclaire si mal l'herbier du poignet quand le soleil débouche des chemins vicinaux.

Le matin surgit d'entre les buissons sachant que rien ne peut le cacher à mes yeux trop pauvres si ce n'est l'ombre que ma main fait sur le ciel ou celle d'un arbre coupant le monde en deux.



IX



Le soleil ne cesse de dévaler le long des rails en avant du train qui ne le rattrape qu'au soir.
Le soleil relie entre elles les petites gares parmi les bourdons ricochant comme des balles.

Le paysan n'avance plus dans les avoines tant l'espace semble le serrer de toutes parts et quand il tourne son visage vers le ciel il sent qu'il n'est pas seul à regarder la terre.

Lorsqu'il est parvenu au sommet de la colline, il reconnaît dans le lointain quelques fenêtres d'où doit sortir comme d'une source un paysage de vergers trop blancs abandonnés aux abeilles.

Sa tête vogue sans effort sur les moissons comme un simple bouchon au niveau d'une mer où le village entrevu n'est plus qu'un îlot auquel on n'accède qu'à la marée basse du soir.



X



Dans l'été qui vacille en touchant les labours, l'oiseau n'entend plus l'appel d'un ruisseau avec alentour le pré veillant sur son nid.
Seul, l'espace est attentif au bruit de son vol.

Mais le bleu du ciel fond brutalement sur lui, l'obligeant sans manière à rejoindre le sol où sur un caillou trouant le jour et les herbes il retrouve le poignet nu de la campagne.

Deux ou trois insectes quittent d'un trait la terre avec, à chaque aile, presque toute la clarté que contient la forêt, un moment entrebâillée sur la source née d'une étoile en pleine pierre.

Un rideau fait respirer toute une maison et, lorsque se taisent les enfants de l'école, le silence est si grand partout qu'on se demande si quelqu'un pourra y prendre encore la parole.



XI



Je m'enfonce très fort les ongles dans la peau pour me rappeler que je suis encore en vie à l'heure où mes doigts craignent de se refermer sur des os prêts à jouer le jeu de la mort.

Que me reste-t-il de quarante ans de regards, sinon le souvenir de deux ou trois couchants au-dessus de soirs presque sans date ni lieu, de blés marchant la tête haute vers la nuit?

Le soleil fait semblant de ne pouvoir sortir d'un filet d'eau traversant pierres et chemins ou des yeux d'une amoureuse pour qui se lève le jour irremplaçable d'un visage d'homme.

Elle avance sans savoir que les murs s'éclairent à l'approche d'un corps aussi bouleversant

que celui d'un navire en route vers la terre, foudre vivante à quoi se brûle l'horizon.

La lumière éparse n'a plus d'autre support

qu'une main tendue venant tout droit de la nuit

et par laquelle ma chair rayonne et s'étend

très loin de ce point trop gris qu'est toujours le cœur.



XII



Un paysan, gerbe parmi les gerbes qu'il dresse, se sent maître des moindres gestes du soleil qu'il force à rester un tant soit peu sur les blés d'où le matin naîtra, simplement ravivé.

Ils iront au village comme un troupeau sonnant avec, derrière eux, un carré de ciel vide dans lequel s'élèveront bientôt des batteuses dont la voix n'arrive pas, le soir, à mourir.

La terre s'endort sans crainte entre les racines puisque rivières et vitres veillent pour elle jusqu'au jour où, montant à la cime des arbres, elle reverra tout le printemps à ses pieds.

Les champs les plus reculés apprennent le nom dont la charrue les appelle, en le répétant, d'un bout à l'autre d'un été sans fin, à l'air qui l'oublie dans la première ville traversée.

La vallée est vite remplie de nuits trop larges, descellées de temps en temps par de rares lampes, seules à tenir compagnie à la solitude quand les portes cessent de tourner dans les murs.



XIII



LE ciel est sur les blés qui dorment à midi sans que le vent fasse parler un seul épi.
Rien ne brise leur chaîne si ce n'est la ville dont le front bat le soir à la première lampe.

Quand ils ont fait et refait le tour de leur champ, ils s'arrêtent quelquefois devant une fleur qui se penche avec des grâces de danseuse sur eux, conquérants des chemins durs de l'été.

Lorsque l'éclair n'est plus qu'une bielle folle

au creux d'un orage que soutient la colline,

ils s'écartent pour faire un nid à l'alouette

qui, dans la pluie, tombe fermée comme un couteau.

Ils vont au-devant des chars tournant dans les chaumes afin qu'on les porte en triomphe jusqu'à la grange.
Nuit et jour, les tuiles vont veiller sur eux, croyant les soustraire à l'appel des batteuses.

Le sentier enfin libre erre toute la nuit, revenant sur ses pas s'il aborde la route qui va vers la ville où il n'y a de couchant que celui fait par les vitres se regardant.



XIV



Les céréales qui montent vers la colline pour la contraindre à s'échouer comme une barque dans l'été sans profondeur se jettent en vain contre la route qui dort à l'ombre des arbres.

Le jour peut s'enfoncer dans le plus bel orage, devenir d'un seul coup une nuit sans couture, le soleil revient pour rougir les derniers ceps ou pour se mesurer à l'éclair le plus fort.

Il apprend aux pierres à se laver de grand matin dans la rosée qu'on rencontre au bord des chemins, mais les champs peuvent sans lui se mettre à marcher au pas même du paysan et de ses chevaux.

Le soir, quand le ciel pèse sur lui comme un pont, il a encore assez de force pour briller en toute hâte dans l'œil d'un oiseau mal caché parmi les fruits que l'on voit soudain de très près.



XV



Au pied d'un arbre, un dormeur qui n'a pas de nom s'allonge en travers du monde où rien ne remue si ce n'est de temps à autre une touffe d'herbe à la recherche d'un peu d'air à respirer.

On peut voir les pierres sortir de leur cachette, visages tendus vers l'imprenable clarté qui va et vient d'un épi de blé à l'autre sans jamais se poser en entier sur l'un d'eux.

L'horizon n'est plus qu'une mince ligne de feu qui vacille lorsqu'on la regarde trop longtemps et d'où la campagne, douce et embrasée, part vers le toit dont, chaque soir, le soleil tombe.

Hors du village où les murs se sont assoupis, on trouve une route qu'on ne peut pas oublier

quand un jour d'été on l'a suivie, d'arbre en arbre, comme une passerelle jetée sur le monde.



XVI



Le vent fraternel des premiers moments du jour a dû s'arrêter sur la place du village parce que les toits sont de très hautes montagnes dans la nuit qui circule à un mètre du sol.

Sur la terre, la route est blanche jusqu'au ciel et pas un seul oiseau n'ose s'aventurer dans l'espace où rien ne bouge, tant il fait chaud, sinon, sans motif, une feuille au fond d'un bois.

Un peu de lumière jetée sur les cailloux

met à nu les articulations du chemin

qui, d'ornière en ornière, conduit à la trouée

d'où le couchant déboule comme une roue perdue.

La campagne se laisse prendre dans la nasse que la forêt pose à la sortie des vallées et les plantes se délassent de leur journée en berçant un insecte épuisé de soleil.



XVII



Les moissons font un rempart au bord des chemins où ne vont, comme s'ils étaient seuls sur la terre, que les habitants d'un village dont chaque mur est un heu de repos pour l'été venant des villes.

On ne peut y trouver une pierre de plus qu'à l'âge fort lointain où il voyait le jour,

en se faisant un peu de place au milieu d'arbres qui n'ont point voulu depuis reculer d'un pas.

La source fait mine de jaillir à l'instant même où le soleil a besoin de quelques cailloux sur lesquels il s'appuiera pour la traverser, mais l'eau se brisera d'un coup comme une vitre.

Un peu de cendre persiste des feux qu'on allume sous les fanes d'où doit monter un printemps toujours aussi propre avec son herbe et ses feuilles, capables de couvrir la surface du monde.



XVIII



Les blés vont guetter l'homme qui, vers le couchant, mène l'orage sourd d'un troupeau, d'une voix déclinant peu à peu sans jamais disparaître puisqu'à leur tour ils se parleront jusqu'au matin.

L'homme est sans nouvelles d'un village quitté chaque jour avant que ne partent les étoiles et redécouvert à l'instant où quelques lampes éclairent les murs comme s'ils étaient en ruines.

Pareil aux ruisseaux talonnés par les nuages dans leur fuite vers le soir, l'automne ou la mer, il court vers une porte encadrée de lumière, l'ouvre et respire, ayant retrouvé son ombre.

Par la fenêtre, il écoute un instant le bruit que fait un peuplier quand il s'ébat dans l'air, puis le sommeil le couche ainsi qu'une statue sur le ht où sont nés et morts tous ses ancêtres.










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Lucien Becker
(1911 - 1984)
 
  Lucien Becker - Portrait  
 
Portrait de Lucien Becker


Biographie

Lucien Becker est un poète rare et sa voix unique fut saluée par Camus, Paulhan, Bousquet, Cadou, Char. Né à Béchy (Moselle), en 1911, mort à Nancy en 1984, il a composé, en marge de la vie littéraire et de ses mouvements, une œuvre brûlante autour du corps de la femme, seul rempart contre le néant.
Résistant pendant la guerre, il ne cessera de résister à la poésie et à ses entours illusoir

L'oeuvre de lucien becker

Lucien Becker n'est peut-être pas le plus grand poète lyrique de son époque; mais il est, sans nul doute, celui qui se sera tenu au plus près du réel, tout en restant farouchement à l'écart de tout artifice. En cela, il aura prolongé la leçon de Reverdy, sa tension nouée, cette écoute des pas, des heures, alors que le silence même est fait de minéral.