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Lucien Becker

Les dimensions du regard - Poéme


Poéme / Poémes d'Lucien Becker





Chaque regard est le point final

que l'homme met à sa solitude

et il est impossible d'aller au-delà sans rencontrer

l'épaisseur de mille vies dont une est à peine vécue.

Le ciel est un peu de buée sur la fenêtre

au milieu de laquelle on s'égare comme en pleine mer.

Adossé à l'ombre comme à un contrefort,

on voit les maisons couler de toutes leurs voilures.

Il suffît qu'on reconnaisse son visage dans les vitres pour que le monde redevienne la place où le couchant se lisse comme un grand oiseau et où les femmes sont les seules choses qu'on peut tenir contre soi.

Mais la plupart des jours sont des jours perdus

qui portent une date comme un soldat son matricule

et ils font du passé où ils reculent

la foule anonyme qui accompagne l'homme à sa mort.

Reposant sur le socle des toits,

le bleu de l'air reste à l'avant du ciel.

Il touche parfois la terre

dans le regard des nouveau-nés.

L'existence n'a pas de rebord.

Elle donne à même le vide

et nombreux sont ceux qui en tombent

sans avoir le temps de voir d'où vient le soleil.

Les paysages sont tout seuls dans la verdure et la clarté loin des villes que l'homme ne peut quitter parce que ses pas sont inscrits d'avance dans toutes les rues où sa statue bouge.

Sa vie tâtonne dans un tunnel au flanc duquel des visages de femmes posent une lueur vite dépassée par l'ombre qui recouvre en lui toutes les sources du jour



L'espace naît d'un seul calice de fleur ou même d'une paume mal fermée.
D'un regard, on peut lancer la rivière jusqu'au pont des villes.

Pour remettre la lumière dans le monde,

le matin donne des coups de hache aux fenêtres

et la plaine recommence à tourner comme un disque

entre les bords enfin visibles de l'horizon.

En se dressant au milieu de leur sommeil, les hommes brisent la plus dure des roches.
Ils ploient encore quelques instants avant de se mesurer au géant du jour.

Et c'est le même fruit d'air partagé entre toutes les bouches qui sont en pleine terre les seuls îlots où le soleil prend la forme d'une parole.



Pour éveiller la ville d'entre les pierres le matin se fait fleuve dans ses rues

et un oiseau de clarté va battre des ailes contre les fenêtres qui disputent la nuit au jour.

Les siècles qui s'abritent dans les murs installent partout des bancs d'ombre où l'on peut s'asseoir toute une vie avec un visage que le soleil n'atteindra jamais en entier.

Les semences ne font pas de détours

pour passer entre les doigts de la terre

mais l'homme a besoin d'années pour découvrir

un seul plant de joie sur sa route.

II ne frappe pas le sol en marchant parce que rien ne peut naître de ses pas que le corps vers lequel il est toujours rejeté comme un vaisseau dans le fond de la mer.



A la même heure dans toutes les villes

les femmes s'abreuvent longuement aux vitrines.

Elles ont du soleil jusqu'au fond de la gorge

avec des dents toujours plantées comme en plein fruit.

Elles sont pour les sens le seul objet

sur lequel ils s'exercent complètement.

C'est contre elles que la caresse perd son ombre,

que le corps de l'homme recouvre ses vraies dimensions.

Les passants entrent dans leur regard sans y rester plus longtemps qu'une forêt dans l'averse.

On les devine blanches sous leurs robes comme les plantes vivant loin du jour et elles peuvent ensoleiller toute une chambre avec la seule clarté qui monte de leurs jambes.



Il y a un toit de soleil sur les forêts qui marquent le pas à l'horizon avec des arbres retenant contre eux le silencieux éboulement de la lumière.

Le printemps s'enfonce très loin entre les pierres déchirées comme des draps et il avance de l'une à l'autre en rejetant derrière lui ses mèches de verdure.

Toute la verrerie du vent peut sans mal tomber dans les feuilles ou même dans l'herbe.
Les oiseaux sont maintenant là pour la remonter intacte dans l'espace.

Et le soir quand l'air est sans un geste et que la ville n'est plus qu'une montagne tronquée il reste sur les champs la hauteur de la paix enfin contenue entre mille villages.










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Lucien Becker
(1911 - 1984)
 
  Lucien Becker - Portrait  
 
Portrait de Lucien Becker


Biographie

Lucien Becker est un poète rare et sa voix unique fut saluée par Camus, Paulhan, Bousquet, Cadou, Char. Né à Béchy (Moselle), en 1911, mort à Nancy en 1984, il a composé, en marge de la vie littéraire et de ses mouvements, une œuvre brûlante autour du corps de la femme, seul rempart contre le néant.
Résistant pendant la guerre, il ne cessera de résister à la poésie et à ses entours illusoir

L'oeuvre de lucien becker

Lucien Becker n'est peut-être pas le plus grand poète lyrique de son époque; mais il est, sans nul doute, celui qui se sera tenu au plus près du réel, tout en restant farouchement à l'écart de tout artifice. En cela, il aura prolongé la leçon de Reverdy, sa tension nouée, cette écoute des pas, des heures, alors que le silence même est fait de minéral.