Paul Verlaine

Alain Bosquet

Jules Laforgue

Jacques Prévert

Pierre Reverdy

Max Jacob

Clément Marot

Aimé Césaire

Henri Michaux

Victor Hugo

Robert Desnos

Blaise Cendrars

René Char

Charles Baudelaire

Georges Mogin

Andrée Chedid

Guillaume Apollinaire

Louis Aragon

Arthur Rimbaud

Francis Jammes


Devenir membre
 
 
 

Lucien Becker

à la tombée du plafond - Poéme


Poéme / Poémes d'Lucien Becker





I



Le vent n'a pas voulu votre haleine

l'oreiller s'est vidé de sommeil

Les colchiques sont des étoiles épuisées

et le matin glisse sur eux de son pas mouillé

de paupières pleines

Les bas mal tirés de l'aube

s'éclairent à peine de cuisses vernies

La fausse éloquence des usines

le rire faux des fenêtres

ne veulent plus se taire

Les murs se regardent sans comprendre

La buée est restée l'écorce docile des maisons

La tête ne pense pas dans la gelée des vitres

derrière la fenêtre il y a un grand vide

que ne peut chasser la main

Un vent fumeux un vent décapité

déborde au-dessus des trottoirs

amassés contre les portes closes

Pas un couteau de soleil dans le dos

la voix de la femme a la forme de sa robe



une tête sans yeux regarde derrière nos têtes

des signaux indéchiffrables heurtent nos certitudes

La pluie qui scie la porte

a pourri tant de cadavres mal enterrés

La lumière ne peut plus remonter

retenue dans les lampes livides

et dans les bouteilles bues



II



Le jour fait de grands gestes

de sa main prise dans le volet

mais la fenêtre est levée comme un couteau

Le miroir est profond de toute la chambre

Le rideau n'est pas encore hésitant

du passage féminin de la lumière

la tête coupée de sommeil

est sur le lit

La rue passe sur le plafond

et la suie de l'obscurité tombe

s'arrête à l'accueil des portes vitrées

droites dans leur col

Comme une montre le jour avance

avec le bruit que fait le pont sortant de l'herbe

Le dormeur est toujours mort

de ses paupières collées

comme des fruits privés d'air



III



Un oiseau chante dans les couloirs de l'espace où la solitude est égale et stable entre les feuilles
La lumière déforme les regards enferme l'ombre dans son étui de soleil
Quelque part un piano se défend de pleurer un tas de feuilles mortes respire doucement quelque part dans une maison calme le jour se peigne à travers les volets les toits ne bougent pas malgré leur fièvre les cheminées sont droites comme des plantes et le ciel monte d'elles très haut vers le soleil vers l'horizon où s'attache la hanche de la terre une feuille d'ortie transparente de lumière un moulin de verre bat sur la ville nocturne un coup d'aile de clarté dévaste la terre la grande peur se retire des espaces visibles



IV



L'hiver expose ses miroirs

à la terre qui entre dans le village

sur la pointe des pieds

aux saules gantés de tout le ciel

C'est le moment de croire à la vie éternelle

par les nuits ramées de nos pauvres lampes

de se défendre contre le soleil endimanché

qui ne connaît personne de son monocle froid

Le ciel est plus cassant

sur les terres amarrées par le gel

Le vent bouscule les passantes de la fumée

envie les lits larges comme des plafonds

Les vitres sont noires et dures

le jour n'y taille plus ses couteaux

les murs sont pensifs

les visages sont hauts comme des cheminées

l'amour couve sous ses mains moites

ses caresses démesurées

la campagne n'approche des routes

que par quelques pas dans la neige

elle reste des jours sans un mot de vent

qui s'use plus loin aux murs du village

parfois se casse le doigt sec d'une herbe

et la nouvelle se propage jusqu'à la ferme

le vent qui renifle la senteur du charbon

rentre à la même heure nocturne

dans sa chambre mal chauffée



V



Ies oiseaux se lèvent

et de leurs ailes se détachent les seins légers de l'air

les champs se taisent de toute leur rosée

la terre qui façonne le pain frais du soleil

n'a de tremblement que celui de ses feuilles

qui repoussent les battants du vent

taché de l'ombre des branches

Ses tempes sont claires comme celles des enfants

Les fenêtres se dévisagent

mais il reste de la nuit en elles

comme une flaque voyageuse

à la pointe des seins

Ma tête sort de son col de sommeil



et retrouve sur les murs les hautes bornes du matin

La mémoire rappelle ses promeneurs

levés de la même nuit que moi

et c'est la même affluence

que je ne peux disperser

vers qui vers quel être disponible

le même éploiement de peines bien appris

qui font un pont de mes yeux ouverts à mes yeux fermés

La tête regarde la main partir

à son travail quotidien



VI



Elle a de grands yeux qui font le tour de la tête

paupières dociles comme des céréales

ma bouche décroise vos craintes

et laisse tomber des feuilles de plaintes

prêtes sur la branche blessée de la gorge

et fond avec toutes les racines qui puisent

au plus obscur du tourment

la force de m'entourer de l'ombre de ma nuit

un beau regard pesant qui avait les yeux noirs

et qu'entre deux alcools

mon rêve obtint pour ses noces

comme une cloche battante d'insomnie

Regard dévisagé par une vie entière

tu es ma défense contre la mort

tu es la détresse quotidienne

qui souffle de mon cœur

Trop de sentiers tournent sans hâte au fond des bois

trop de lampes veillent dans la mémoire noire

trop de reflets brisent ta chair étonnée

avant cette mort où mers éteintes

tous passages refermés

nous serons les cristaux d'une étoile fausse



VII



Les péniches blanches et cuivrées de l'été

sont très loin très droites très sûres

et leur calme blesse ma colère toute prête

on ne voit rien on pressent qu'il se déplace

quelque chose derrière le rideau des céréales

et là où l'avoine et le blé sont moins denses

La tête des chevaux et l'échelle des voitures

dérangent le rêve des campagnes

Le jour m'apporte son démenti le plus nu

et je saigne par places de toutes ses étoiles

de tous ses rayons déracinés

par le couteau noir des profondeurs

mais l'ombre est plus large et plus féconde

et sa quête aveugle de vierge apeurée

charge le soleil de ses jambes hautes et dures

décapite ma tête (le battement plus frais des yeux)

avec celle somnolente des collines

se renverse dans l'éclatement d'un nuage

et tous les insectes du regard se posent

sur une épaule ouverte dans une femme



VIII



La tête nette comme un os

l'œil gauche comme un œuf à la coque

la main poignée d'alarme et de désespérance

plus nécessaire que le fond des yeux

toujours cernés par des hauteurs

sont dans leur gant loin l'un de l'autre

La nuit attend

la naissance du silence

Une rumeur rencontre des tiges de blé

qui ne veulent pas dormir

de leur beau regard brisé

de tant de paupières consentantes

Les étoiles attendent le train

je ne vois plus clair que par elles

que par leurs fentes

La joie s'ouvre comme une huître

et la pomme du rire roule jusqu'à la mer

avec des arrêts dans les grandes villes

au bord des ponts où la terre fuit



IX



Tu frappes des routes qui ne sentent rien

on t'ouvre des bras qui n'ont pas de charnières

tu veilles sous la lampe du front

tout le visage rassemblé dans un sourire

tu endors ton corps dans le lit

tu t'y refermes avec des gestes

qui sont ceux mêmes de ton enfance mal cicatrisée

ta pipe est plus chaude que ton cœur

ta vue est plus sûre que celle de ta mémoire

frappe plus fort ton pied désorienté

par les mille années de sommeil d'une nuit

et ce vent rocheux

debout sous les nuages flétris

qui niche dans l'oreille encore tiède

tu ne le quittes pas au premier tournant

tu respires sa brûlure étoilée

il te ferme toutes les portes

il fume des cheminées endormies

et ton songe tendu de feuillage mouillé

fait place à la clarté nerveuse du jour

qui pose un regard sur chaque pierre apparue

et n'atteint pas la nuit centrale

qui monte avec les doigts du sang

derrière les vitres où se fane ton œil



X



Le seau de l'orage

sur la tête nue des prés

les flaques d'où s'élève le nuage

et que les feuilles traversent en barques

montent jusqu'au bord d'une autre flaque

et s'attendent

Les pigeons émietteurs de soleil

égalisent à coups d'aile un ciel lavé

Un passant cherche une rue

où les poules de la terre ont pondu des cailloux

où les arbres sifflent les feuilles parties

vers d'autres arbres d'autres ruches

Dans les villages horizontaux

les maisons contre leurs bancs

écoutent le soir verrouiller la terre

des fleurs sèchent sur la tapisserie

la fraîcheur est debout dans les couloirs

le vent déborde un peu de sa vallée et la fumée entre dans l'éternité



XI



O pauvreté de mes veines

comme des rides sous la peau

je monte mes tourments

à vos étages difficiles

vous faites le tour de ma vie sans me voir

sans connaître le doute

que mène parmi moi votre attelage docile

Mes blessures sont vos blessures

et de cet œil de sang

où toutes vos prunelles abordent

vous voyez mal les chemins de la terre

où les flaques de regards se séparent

et se vident d'un trait

sans même l'éclat d'un regret

Vous n'entendez pas ma voix

vous êtes si loin dans vos mains

dans les grottes où je n'ai pas accès

et haletantes vous dites au cœur

que le monde est plus clair et plus grand que



XII



Je veux bien me planter au centre du vent mais pour une minute fraîche et oculaire comme les andains de rosée
La peur fumeuse se découd

comme l'incendie sous le toit

Elle est dans la poche

au carrefour des lignes de la main

sa parole est une peau ensommeillée

mal vêtue de soleil

son ressort de hasards sous le cœur

monté sur aubépine

avec de brusques détentes dans toute la vannure

des signes très brefs sur la portée des cils

elle est plus rouge que la joue en plongée

que l'invasion de l'oxyde sous l'ongle du fer

un poumon fait pour l'éclatement

l'annule de toute sa respiration

et la peur se distingue à peine de la paille

offerte par les mains de la haie

après les moissons généreuses

Le danger de soleil est imminent

dans le matin qui s'ouvre comme une porte

la nuit est comme une pêche

de désirs qui pousse sur la terre

et l'épouvante dans l'arbre creux du songe

s'allonge se perd aux mille raisons des racines










Contact - Membres - Conditions d'utilisation

© WikiPoemes - Droits de reproduction et de diffusion réservés.



Lucien Becker
(1911 - 1984)
 
  Lucien Becker - Portrait  
 
Portrait de Lucien Becker


Biographie

Lucien Becker est un poète rare et sa voix unique fut saluée par Camus, Paulhan, Bousquet, Cadou, Char. Né à Béchy (Moselle), en 1911, mort à Nancy en 1984, il a composé, en marge de la vie littéraire et de ses mouvements, une œuvre brûlante autour du corps de la femme, seul rempart contre le néant.
Résistant pendant la guerre, il ne cessera de résister à la poésie et à ses entours illusoir

L'oeuvre de lucien becker

Lucien Becker n'est peut-être pas le plus grand poète lyrique de son époque; mais il est, sans nul doute, celui qui se sera tenu au plus près du réel, tout en restant farouchement à l'écart de tout artifice. En cela, il aura prolongé la leçon de Reverdy, sa tension nouée, cette écoute des pas, des heures, alors que le silence même est fait de minéral.