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José-Maria de Heredia

RETOUR D'UN CONQUÉRANT


Poésie / Poémes d'José-Maria de Heredia





Le 16 février 1893 — entre la fin du scandale de Panama et le début de l'Affaire Dreyfus — paraissait aux Editions Lemerre un recueil de cent dix-sept sonnets ' intitulé les Trophées. A cette date Verlaine avait, depuis longtemps, tout dit ; Rimbaud, Corbière, Laforgue, tous ces « maudits » d'inégale envergure avaient déjà passé et, sauf le premier, sans faire beaucoup de bruit ; Mallarmé, à cinq ans de sa mon, initiait chaque mardi soir, dans son salon enfumé de la rue de Rome, de jeunes poètes, dont Valéry et Claudel, aux délices d'un verbe détaché de son sens. Le goût allait au symbolisme, à l'hermétisme ou bien à l'ingénuité savante, façon Francis Jammes ; le vers libre gagnait du terrain, l'assonance concurrençait la rime. Quel était donc cet attardé du Parnasse qui reconnaissait Leconte de Lisle pour son maître ; dont la poésie essentiellement plastique et la passion des arts menus rappelaient Gautier ; et qui, de surcroît, choisissait pour expression privilégiée, presque obsessionnelle, le sonnet, forme fixe, difficile entre toutes, « à la fois mystique et mathématique » selon sa propre expression ?





Son nom seul était un poème -' : il s'appelait José-Maria de Heredia et, avant même d'être connu du grand public, appartenait déjà à la légende des lettres. Depuis près de trente ans il avait ciselé, récité en privé ou donné une à une, dans diverses revues, les pièces qu'il rassemblait maintenant sous la pression de son entourage. On le savait né à Cuba, français , par sa mère mais descendant par son père d'un authentique Conquistador espagnol ' dont l'écu portait



Une Ville d'argent qu'ombrage un palmier d'or



Racé, de fière mine, le geste large et la voix retentissante (il imitait comme personne les vibrations du gonG), d'une « séduction irrésistible » si l'on en croit François Coppée, José-Maria de Heredia fascinait ses contemporains presque autant par l'éclat de ses cravates ou la majesté « assyrienne » de sa barbe que par son aptitude à forger des sonnets, beaux, réguliers, émaillés d'images flamboyantes et d'allusions érudites. Car cet hidalgo fastueux, toujours prêt à vous déclamer un poème ou à vous offrir un havane, ce charmeur impénitent était aussi un homme, un humaniste d'une haute et rigoureuse culture. Ancien élève des Jésuites, ancien chartiste, curieux de livres et de ruines, il avait exploré les trésors de l'archéologie, de l'épigraphie, de la diplomatique. Honnis Louis Ménard, qui avait été le guide intellectuel de Leconte de Lisle, et peut-être Pierre Louys, qui devait épouser une des filles de Heredia, aucun écrivain de cette seconde moitié du xix' siècle ne connaissait plus intimement la Grèce antique. Aussi scrupuleux que Leconte de Lisle, mais beaucoup moins didactique, moins cuistre, plus artiste, Heredia avait lu dans le texte et pénétré dans l'esprit Théocrite et Horace, Dante et Pétrarque, sans parler des grands auteurs castillans puisqu'il fut toujours de double culture, non seulement traduisant avec talent de l'espagnol en français mais s'essayant même, par moments, à écrire directement dans la langue de Cervantes. Et puis il avait le sens du raccourci, de la puissante miniature *. Ce que ses prédécesseurs épiques eussent développé en cinquante vers, lui se donnait l'exigence de le condenser en quatorze dont le dernier, subtilement amené, tantôt resserrait l'attention sur l'essentiel, tantôt, par un effet inverse d'éclatement, ouvrait l'imagination sur l'illimité. Des sentiments simples, des symboles intelligibles, une forme somptueuse : le succès des Trophées fut immédiat. Cette France de fin de siècle, fébrile et anémiée, y respirait un souffle d'aventure, un héroïsme sonore dont elle était privée depuis la mort du père Hugo. Et cène poésie virile, ferme, solaire — quoique plus riche en demi-teintes et en nuances qu'on ne le croit — enchantait aussi bien les nostalgiques du Parnasse que certains « décadents » ou novateurs, tels Mallarmé et Valéry 5. Dans sa « perfection », qu'on a d'ailleurs exagérée (reconnaissons quelques dépressions lyriques, quelques faiblesses prosodiques, un excès d'adjectifS), elle semblait marquer une limite > au-delà de laquelle il était vain de se hasarder.

D'où vient qu'aujourd'hui on ne ht plus guère Heredia ? que les lycéens ne connaissent de lui, au mieux, qu'un seul sonnet, les Conquérants, avec leur inévitable « vol de gerfauts » qui a fait beaucoup trop d'ombre à trente pièces aussi achevées ? D'où vient que les histoires littéraires s'obstinent à coincer l'infortuné Cubain, à la rubrique Parnasse, entre Leçon te de Lisle, son « maître vénéré » assurément mais qui a beaucoup plus vieilli que lui, et de braves Orphées de carton-pâte comme Sully Prudhomme et François Coppée qui ne lui arrivent pas à la cheville ? que telle récente Anthologie de la poésie française ne cite pas même un seul vers de lui tandis qu'un autre préfacier-Président croit l'avoir assez honoré en l'appelant « bon ouvrier du faubourg Saint-Antoine » ? Maître artisan certes Heredia le fut, mais à la manière de Cellini qui ciselait



Le combat des Titans au pommeau d'une dague ou de ce vieil orfèvre qui, se repentant au soir de sa vie d'avoir peint et sculpté trop de Bacchus et de nymphes, n'aspirait plus qu'à



Mourir en ciselant dans l'or un ostensoir



Comment reprocher à un artisan de trop bien faire son travail, à un alchimiste de chercher trop assidûment son Or (le mot qui revient peut-être le plus souvent chez luI) ? Mais soyons patients : le temps du Conquistador reviendra ou viendra enfin. Lui-même d'ailleurs, qui était si friand de gloire, avait pressenti cet Oubli, titre du premier sonnet qui ouvre les Trophées et thème transcendé de celui qui clôt le recueil. Ici et là, cette acceptation du périssement revient poser une ombre sereine sur une œuvre pourtant pudique et pauvre en confidences :



Un vil lierre suffit à disjoindre un trophée

Le temps passe. Tout meurt. Le marbre même s'use

Il (Michel-AngE) songeait que tout meurt et que le rêve ment



Par là, Heredia ne retrouve pas seulement la tradition mélancolique du vieux maître français du sonnet : Du Bellay. Il dévoile la contradiction qui aurait pu être son drame et qui fut le ferment de son grand Œuvre : naître avec une âme du Siècle d'or dans un siècle de fer, dans l'époque la plus positiviste et la plus scientiste qui fut jamais 6. Ce paladin étincelant qui avait rêvé de mourir « d'une mon éblouissante et brève », de « tomber au soleil »



Jeune encore et pleuré des héros et des vierges finit en Académicien comblé d'honneurs (sinon d'argent car c'était un joueur effréné) et dur d'oreille... Mais ne raillons pas trop le poète pour ces menues vanités. L'aspiration à la gloire — seule récompense digne du votes — est tout à fait dans la tradition antique, telle qu'on la retrouve intacte chez Ronsard. Souvenons-nous aussi que Heredia était étranger (il ne fut naturalisé qu'en 1888). Etre reconnu par la France, dont il aimait passionnément la civilisation, lui procurait un bonheur juvénile. Ecoutons sans ironie la seigneuriale" manière dont il l'exprime dans son Discours de réception à l'Académie française, deux ans après la publication des Trophées : « En m'accueillant dans votre Compagnie, vous avez consacré mon adoption par la France. La France me fui toujours chère. Elle était la patrie de mon intelligence et de mon cœur. Je l'ai aimée dès le berceau. Sa langue est la première qui m'ait charmé par la voix maternelle. C'est à l'amour de ce noble langage, le plus beau qui, depuis Homère, soit né sur des lèvres humaines, que je dois de siéger parmi vous. Grâce à vous, Messieurs, et je ne vous en saurais trop remercier, je suis deux fois Français. Et ce n'est pas le poète seul qu'honore votre choix ; l'honneur en rejaillit sur notre sœur latine l'Espagne et, plus loin encore, jusqu'à ce Nouveau Monde que se sont disputé nos communs ancêtres, par-delà l'Océan qui baigne l'île éclatante et lointaine où je suis né. »



Les Trophées se divisent en cinq parties d'inégale importance. La première évoque la Grèce et la Sicile antiques avec une ferveur érudite que l'on n'avait pas connue dans notre poésie depuis Chénier. En outre, Heredia bénéficie du renouveau des études helléniques en France dans les années soixante : par l'esprit il se rattache à l'école que l'on a appelée « païenne » ou « néo-grecque » et dont Louis Ménard fut un des principaux inspirateurs. C'est à lui, reconnaîtra Heredia, que les poètes parnassiens ont dû « la compréhension générale, l'amour et le regret de cette divine civilisation ensevelie sous les ruines des temples ».



Heredia aime la mythologie. Il la traite en tableaux saisissants, mélange parfois surprenant d'académisme et d'onirisme qui n'est pas sans rappeler l'art de Gustave Moreau, son ami. Les Héros, les Centaures, les Amazones, les Nymphes, les Satyres, les Bacchantes, les Chimères surgissent tour à tour, tantôt par petits « cycles » où les poèmes se répondent les uns les autres, tantôt par visions isolées, vignettes violentes ou délicates. La femme y apparaît volontiers virile, voire castratrice, ou bien magique et fatale. Au couple maudit de Jason et Médée s'oppose le couple céleste de Persée et Andromède. Aucune intellectualité dans cet art, aucun moralisme. Comme son ami Gautier, Heredia est « un homme pour qui le monde visible existe », pour qui la contemplation d'un bel objet ou d'un beau paysage semblera toujours préférable aux délices de l'introspection. On ne s'étonnera pas que tant de sonnets soient dédiés à des peintres ou inspirés directement par leurs toiles. On dirait souvent que Heredia écrit moins ses vers qu'il ne les « peint », ou qu'il ne les sculpte ou les grave ou les cisèle, car tous les arts plastiques l'ont enrichi. « Sous l'émail de ses rimes », comme il dit, la poésie devient une matière vivante et l'Antiquité étrangement tangible.



A ces emblèmes mythologiques s'ajoutent, dans cette première section des Trophées, une quinzaine à'Epigrammes et Bucoliques qui comptent parmi les meilleures réussites du poète. Celui-ci voile le ton, délaisse le buccin pour la flûte. Un vers de Théocrite, un fragment de l'Anthologie grecque, une simple inscription relevée sur une colonne peuvent être le départ d'une évocation pleine, frémissante de tout un monde disparu. Un versificateur réputé « impersonnel » — et qui se voulait tel — révèle ici une remarquable sensibilité à la mort (Epigramme funéraire, la Jeune Morte, RegillA). Le moindre lieu commun est sauvé par ce « coin » unique dont il sait frapper tous ses vers, cette sorte de « signature » qui fait reconnaître « un sonnet de Heredia » aussi vite qu'« une illustration de Gustave Doré ». On s'avise aussi que Heredia n'est pas seulement peintre mais qu'il est très subtil musicien, l'émule de Nerval, de Verlaine, de Mallarmé. Si l'on veut goûter un très pur plaisir, qu'on lise ou relise la triste histoire de cet Esclave, « né libre au fond du golfe aux belles lignes »



Où l'Hybla plein de miel mire ses bleus sommets



Pour cet alexandrin tremblant, faussement maladroit on pardonne quelques fanfares excessives.

C'est avec la même acuité que Heredia a su pénétrer le monde romain. Sans doute pour apprécier tout à fait ces médailles le lecteur doit-il être quelque peu frotté soi-même de culture latine. Trop souvent Heredia paraît suivre le conseil aristocratique de Gautier : « Il faut dans chaque page une dizaine de mots que le bourgeois ne comprend pas. C'est ce qui relève pour lui la saveur du morceau. » Conception élitiste de l'art que partagent presque tous les écrivains de ce temps. Songeons néanmoins que ce qui nous semble aujourd'hui du domaine de l'érudition faisait partie il y a un siècle de la culture générale. Beaucoup de nos arrière-grands-parents lisaient Tacite ou Virgile à livre ouvert ; si l'on citait un auteur latin dans un ouvrage français, il eût été de mauvais goût de le traduire en note. Quoi qu'il en soit, on pourra savourer les sonnets antiques de Heredia en se passant d'un dictionnaire ; on se fiera à la musique des vers et, à défaut de laisser résonner sa mémoire, on laissera voler son imagination. A-t-on jamais plus prestement traduit Martial que dans Lupercus ? plus fortement rendu la terreur des Romains à l'approche d'Hannibal que dans Après Cannes, inspiré d'un passage de Tite-Live ? Et comment oublier cette splendide vision d'Antoine courbé sur les yeux de Cléopâtre, ces « larges yeux étoiles de points d'or » où déjà surgit



Toute une mer immense où fuyaient des galères



La troisième section des Trophées, « le Moyen Age et la Renaissance », est peut-être la mieux soutenue, la plus solide du recueil. Et nous avons dit pourquoi : intérieurement Heredia est un homme de ce temps, plus d'ailleurs de la Renaissance que du Moyen Age, — le temps des condottieri raffinés. Qu'il contemple l'estoc d'un Borgia, la médaille d'un Malatesta, un vitrail, l'ivoire d'un vieux livre, qu'il nous offre la Florence de Cellini ou la Venise du Titien, qu'il pastiche amoureusement Ronsard, Du Bellay ou Pétrarque, Heredia le fait toujours avec virtuosité et, n'était la brièveté des poèmes, on pourrait à la longue se lasser d'un professionnalisme aussi constant. Mais dès qu'il ressuscite la Castille, le Nouveau Monde, le Siècle d'or et les prestiges caraïbes, alors passe un autre souffle, unique dans notre littérature. Puissance de l'atavisme ? Mystère de la métempsycose ? Bien subtil qui pourrait en décider. José-Maria s'identifie à Pedro, « l'aïeul fier et mélancolique ». L'Espagnol joue à l'Espagnol, c'est possible, et le trouveur d'or a quelquefois exploité son filon. Pourtant le labeur, l'habileté, l'opportunisme littéraire ne suffisent pas à expliquer toute la magie de ces alexandrins. Heredia est ici visionnaire du passé, au même titre que le Flaubert de Salammbô



Après tant de pierres précieuses, les deux dernières parties des Trophées peuvent produire un effet un peu décevant. C'est surtout qu'on n'y sent plus la même unité ni la même tension. Dira-t-on que Heredia, Occidental-méditerranéen-américain, était inapte à comprendre l'Orient ? Non peutfaire. Mais on y peut voir aussi une espèce de « continent livresque. Son Egypte antique n'est qu'une joue momie parnassienne ; son Egypte islamique un vif tableau dans le goût de l'école orientaliste française. On fera une place particulière au Japon, évoqué en deux estampes ravissantes. Un autre sonnet de « l'Orient et les Tropiques » fait jaillir, sur fond de volcan des Andes, des « Fleurs de feu » : tel est le titre que Heredia avait d'abord, dès 1865 ou 1866, songé donner au recueil poétique qui deviendrait les Trophées. Désir d'opposer aux Fleurs du Mal — dont la deuxième édition, en 1861, avait coïncidé avec l'arrivée du Cubain à Paris — un bouquet de fleurs exotiques ? Cela n'est pas impossible. A la fin de sa vie, Heredia racontait sa présentation ratée à un Baudelaire prématurément usé et aigri :








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José-Maria de Heredia
(1842 - 1905)
 
  José-Maria de Heredia - Portrait  
 
Portrait de José-Maria de Heredia


Biographie

Hérédia, José Maria de (1842-1905), poète français, né à La Fortuna, près de Santiago de Cuba, de père cubain et de mère française, et décédé le 2 octobre 1905 en France au Château de Bourdonné (près de Houdan).
Il a été inhumé le 7 octobre 1905 dans le cimetière de Bons secours (près de Rouen) Sur la tombe est écrit: Mon âme vagabonde à travers le feuillage, Frémira......
Dans ce

Chronologie josÉ-maria de heredia

1842 - 22 novembre :
naissance de J.M.H. à La Fortuna, plantation de café appartenant à la famille Heredia et située à l'est de Santiago de Cuba. Ses deux parents, mariés en 1829, descendent de colons émigrés de l'île de Saint-Domingue vers Cuba à la suite du soulèvement de Toussaint Louverture. La famille de Domingo de Heredia, le père, est établie depuis plusieurs siècles aux Caraïbes. L