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Gérard de Nerval

Paul niquet - Prose


Prose / Poémes d'Gérard de Nerval





Le souper fait, nous allâmes prendre le café et le pousse-café à l'établissement célèbre de Paul Niquet. — Il y a là évidemment moins de millionnaires que chez Baratte... Les murs, très élevés et surmontés d'un vitrage, sont entièrement nus. Les pieds posent sur des dalles humides. Un comptoir immense partage en deux la salle, et sept ou huit chiffonnières, habi» tuées de l'endroit, font tapisserie sur un banc opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, où les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment aller chercher la garde, le vieux Niquet, si célèbre sous l'Empire par ses cerises à l'eau-de-vie, avait fait établir des conduits d'eau très utiles dans le cas d'une rixe violente.



On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants, et, si cela ne les calme pas, on lève un certain appareil qui bouche hermétiquement l'issue. Alors l'eau monte, et les plus furieux demandent grâce; c'est du moins ce qui se passait autrefois.

Mon compagnon m'avertit qu'il fallait payer une tournée aux chiffonnières pour se faire un parti dans l'établissement en cas de dispute. C'est, du reste, l'usage pour les gens mis en bourgeois. Ensuite, vous pouvez vous livrer sans crainte aux charmes de la société. Vous avez conquis la faveur des dames.

Une des chiffonnières demanda de l'eau-de-vie.

t Tu sais bien que ça t'est défendu! répondit le garçon limonadier.

— Eh bien, alors, un petit verjus, mon amour de Polyte! Tu es si gentil avec tes beaux yeux noirs... Ah! si j'étais encore... ce que j'ai été! »

Sa main tremblante laissa échapper le petit verre plein de grains de verjus à l'eau-de-vie, que l'on ramassa aussitôt; les petits verres chez Paul Niquet sont épais comme des bouchons de carafe : ils rebondissent, et la liqueur seule est perdue.

« Un autre verjus ! dit mon ami.

— Toi, t'es bien zentil aussi, mon p'tit fy, lui dit la chiffonnière; tu me happelles le p'tit Ba'as (Barras) qu'était si zentil, si zentil, avec ses cadenettcs et son zabot d'Angueleterre... Ah! c'était z'un homme aux oizeaux, mon p'tit fy, aux oizeaux!... vrai! z'un bel homme comme toi !l »

Après le second verjus, elle nous dit :

« Vous ne savez pas, mes enfants, que j'ai été une des merveilleuses de ce temps-là... J'ai eu des bagues à mes doigts de pied... Il y a des mirliflores et des généraux qui se sont battus pour moi !

— Tout ça, c'est la punition du bon Dieu! dit un voisin. Où est-ce qu'il est à présent, ton phaélon?

— Le bon Dieu! dit la chiffonnière exaspérée, le bon Dieu, c'est le diable ! »

Un homme maigre, en habit noir râpé, qui dormait sur un banc, se leva en trébuchant :

« Si le bon Dieu, c'est le diable, alors c'est le diable qui est le bon Dieu, cela revient toujours au même. Cette brave femme fait un affreux paralogisme, dit-il en se tournant vers nous... Comme ce peuple est ignorant! Ah ! l'éducation, je m'y suis livré bien longtemps. Ma philosophie me console de tout ce que j'ai perdu

— Et un petit verre ! dit mon compagnon.

— J'accepte! si vous me permettez de définir la loi divine et la loi humaine... »

La tête commençait à me tourner, au milieu de ce public étrange; mon ami, cependant, prenait plaisir à la conversation du philosophe, et redoublait les petits verres pour l'entendre raisonner et déraisonner plus longtemps.

Si tous ces détails n'étaient exacts, et si je ne cherchais ici à daguerréotyper la vérité, que de ressources romanesques me fourniraient ces deux types du malheur et de l'abrutissement! Les hommes riches manquent trop du courage qui consiste à pénétrer dans de semblables lieux, dans ce vestibule du purgatoire d'où il serait peut-être facile de sauver quelques âmes... Un simple écrivain ne peut que mettre le doigt sur ces plaies, sans prétendre à les fermer.

Les prêtres eux-mêmes qui songent à sauver des âmes chinoises, indiennes ou thibétaines, n'accompliraient-ils pas dans de pareils lieux de dangereuses et sublimes missions? Pourquoi le Seigneur vivait-il avec les païens et les publicains?

Le soleil commence à percer le vitrage supérieur de la salle, la porte s'éclaire. Je m'élance de cet enfer au moment d'une arrestation, et je respire avec bonheur le parfum des fleurs entassées sur le trottoir de la rue aux Fers.

La grande enceinte du marché présente deux longues ""angées de femmes dont l'aube éclaire les visages pâles. Ce sont les revendeuses des divers marchés, auxquelles on a distribué des numéros, et qui attendent leur tour pour recevoir leurs denrées d'après 'a mercuriale fixée.



Je crois qu'il est temps de me diriger vers l'embarcadère de Strasbourg, emportant dans ma pensée le vain fantôme de cette nuit.











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Gérard de Nerval
(1808 - 1855)
 
  Gérard de Nerval - Portrait  
 
Portrait de Gérard de Nerval


Biographie / chronologie

1808.

Œuvre

Si l'on excepte divers ouvrages dramaturgiques (Lara, 1833!; Léo Burckhart, 1839), l'œuvre de Nerval est essentiellement romanesque et poétique.