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Victor Hugo

UNE BATAILLE PERDUE: LE PROCÈS DU ROI S'AMUSE


Poésie / Poémes d'Victor Hugo





L'autorité interdit



Dès le lendemain matin, le ministère faisait suspendre la pièce. Un billet de Jouslin de Lasalle en avertissait Hugo1. Le soir même, la suspension était transformée en interdiction: l'ordre comportait la formule : « les meeurs sont outragées



Immédiatement Hugo réagit. Il pense à ce qui est la solution la plus élégante: faire un procès à la Comédie, pour rupture de contrat le théâtre sera bien obligé de se retourner contre le ministre qui l'empêche de faire honneur à ses engagements. Il semble, autant qu'on puisse juger, que Hugo, les premiers jours au moins (il perdra très vite ses illusionS) pense pouvoir le gagner. Le 25 novembre, il écrit à Mlle Bertin : • Je suis furieux contre la Comédie Français et j'ai besoin d'un procès pour me soulager. Ce qui est extraordinaire c'est qu'il paraît certain que je le gagnerai, avec de gros dommages et intérêts que le gouvernement paiera, à ce que disent les sociétaires ■ Les précédents n'étaient pourtant pas encourageants4. Est-ce la perspective de ce procès ou la crainte de provocations policières qui conduit Hugo à une démarche peut-être maladroite et qu'on lui a beaucoup reprochée? Il écrit au Constitutionnel pour demander, qu'il n'y ait pas de manifestations au Théâtre Français contre l'interdiction du Roi s'amuse; il prie la ■ généreuse jeunesse » de ■ s'abstenir d'une démonstration violente qui aboutirait peut-être à l'émeute que le gouvernement cherche à se procurer depuis si longtemps1 ■ Beaucoup d'éléments nous manquent pour comprendre cette histoire et cette lettre : il nous paraît douteux que Hugo, comme on l'en a accusé, ait inventé ce projet de manifestation. A-t-il craint qu'elle ne rassemble que des effectifs trop faibles? Ou a-t-il réellement redouté des violences dont il se serait senti la cause, s'il ne faisait tout pour les empêcher? L'attitude non-violente de Hugo est déjà nette à cette date 2.



L'interdiction plongea la presse d'opposition, libérale et ultra, dans un grand embarras. Comment défendre contre l'arbitraire gouvernemental une pièce dont on avait dit tant de mal? Certains n'y vont pas par quatre chemins, tel le Journal des artistes qui félicite Hugo « pour sa réputation de poète dramatique déjà trop gravement compromise -(2 décembrE). La Mode redouble ses attaques tout en parlant assez vaguement de ■ l'arbitraire censure qui surgit de nouveau, enterrée qu'on la croyait sous les pavés des barricades ». te Courrier des théâtres, qui, organe quasi officiel des intérêts de l'art dramatique, ne peut justifier la censure, a recours à des contorsions embarrassées : ■ Tout le monde a eu tort ■ (2 novembrE). Le même article attribue l'interdiction à la présence - d'une cabale beaucoup trop nombreuse -, inspirée par l'auteur, et à l'imprudence du Théâtre Français qui a laissé « envahir la salle dès quatre heures ». Le 25 novembre, le même journal mettait en avant des raisons exclusivement politiques : ■ Les conjectures vont leur train. Les unes attribuent la défense à l'état d'abjection, d'avilissement, où ce drame présente un roi, un roi français et même la Royauté, prise dans un sens autre que celui de l'individualité. D'autres soupçons portent sur des parties de style, sur des vers qui auraient servi de pâture à de malignes applications, » Deux journaux défendent vigoureusement Hugo et s'élèvent contre la censure dont le Roi s'amuse est l'objet. Ce sont le Courrier français, organe ultra-libéral, et cela ne nous étonnera pas, et le Charivari. Du Courrier français, ces lignes très fermes: • On se demande le motif de cette suspension. Ce motif touche-t-il à la politique ou à la morale? à la politique? il n'y a pas la moindre apparence; à la morale? on a taxé d'indécence plusieurs scènes de la pièce [...]; il est singulier qu'on choisisse un homme du talent de M. Victor Hugo pour user envers lui d'une sévérité qu'on n'a pas eue pour d'autres. • Le Charivari, plus tardivement, le 15 décembre, se déclare ■ solidaire du poète dans la lutte qu'il engage contre le pouvoir. C'est notre droit à tous qu'il va défendre. À lui donc notre sympathie et notre aide ■. Et le 24 décembre : ■ Encore un mot sur la liberté des théâtres: est-ce en effet une question d'art, de privilège dramatique, de moralité sociale, de convenance haute ou basse? S'agit-il de M. Hugo ou de M. d'Argout? Eh! mon dieu, non! C'est bien plus simple et plus grave ; c'est une des mille formes sous lesquelles s'agite la question de la liberté.



On remarque la position exclusivement politique de ce texte ; encore le compte rendu de ce journal n'était-il pas des plus virulents contre la pièce. Le Vert-Vert d'Anténor ]oly, organe très favorable au romantisme et qui a presque toujours soutenu Hugo, s'en prend à l'arbitraire gouvernemental, mais lance quelques coups de patte à la pièce: «[...] Il faut déplorer un tel acte d'arbitraire dans une question d'art. Depuis l'abolition de la censure et le règne de la liberté, ce sera la troisième pièce arrêtée. Le Roi s'amuse a le même sort que le Procès du maréchal Ney et Une Révolution d'autrefois^. Nous demandons pourquoi cette nouvelle rigueur du pouvoir? Si le drame avait réussi, cela se concevrait encore. Est-ce parce que les amis de l'auteur chantaient la Marseillaise ou substituaient sur l'air du Mironton le sobriquet de Pou lot au nom de Malborough? - Et l'article d'évoquer le vers ■ Vos mères aux laquais se sont prostituées • et la présence de « François I" dans un mauvais lieu ■. « Est-ce enfin à cause du titre, parce que le Roi s'amuse? Voici la vraie cause trouvée ! [...] N'est-il pas calomnieux de dire qu'il s'amuse quand tous les jours nous savons qu'il travaille avec ses ministres? Toujours est-il que la pièce est arrêtée! Tant mieux pour la pièce ! aussi peut-être pour le public. Mais tant pis pour le gouvernement. - Un tel article donne le ton: attaques contre le gouvernement, mais désinvolture à l'intention du poète. Le National était dans une position bien plus embarrassante. L'accusation d'immoralité, d'offense aux bonnes mœurs s'étalait tout au long du texte de Rolle. Cependant, Armand Carrel, directeur du National, ne pouvait moins faire que d'attaquer la censure gouvernementale, il prodigue à Hugo les bonnes paroles. Celui-ci écrit à Sainte-Beuve le 1"décembre: «J'ai vu Carrel, mon cher ami, et je l'ai trouvé cordial et excellent... Il a déclaré qu'il croyait que c'était le devoir du National de m'appuyer énergiquement et sans restriction clans le procès que je vais intenter au ministère1. . Dans cette même lettre, Hugo demande à Sainte-Beuve d'écrire deux textes (à insérer dans le NationaL). Le premier serait • une espèce de petit article où vous diriez ce que vous voudriez ■ accompagnant un extrait de la Préface de Hugo. Le second, serait - un article politique étendu sur toute la question et sur la nécessité où est l'opposition de me soutenir chaudement dans cette occasion, si elle ne veut pas s'abdiquer elle-même. ■ Hugo s'affirme en cette occasion, l'interprète des désirs de Carrel. Nous ne savons ce qu'il en est. Mais le 8 décembre Sainte-Beuve envoie à Hugo une lettre qui est un modèle de contorsion; un petit entrefilet a paru, mais dépouillé de tout commentaire littéraire: " Deux ou trois phrases littéraires très circonspectes du commencement avaient été mises de côté2. ■ Malgré ces réticences, un long article sur la censure paraît au National, le 13 décembre ■'; c'est un important - historique ■ où le National soutient une thèse hypocrite, montrant comment le gouvernement (la censure étant interdite depuis 1830 en théoriE), encourage la parution d'oeuvres immorales pour justifier le rétablissement de la censure: « Créer un préjugé mal défini, telle semble être voie indirecte et hypocrite du gouvernement pour permettre petit petit le rétablissement de la censure. • Dès la veille, le journal stigmatisait une censure qui n'ose pas dire son nom : - En dépit de la Charte, le ministère s'obstine à maintenir la censure sur les ouvrages dramatiques: car nous ne pouvons donner une autre qualification à l'arbitraire que s'arroge le pouvoir en permettant ou en interdisant la représentation de certaines pièces de théâtre.



En définitive, les journaux même anti-gouvernementaux ne soutiennent que mollement Hugo dans sa lutte contre l'interdiction de sa pièce. Tous concluraient volontiers comme le Courrier des théâtres: • M. Victor Hugo se consolera aisément de ce que la scène lui refuse par le mérite de composer de belles odes, des odes que lui seul peut nous donner » (2 novembrE). Après la parution du livre la plupart des journaux concluent de la même manière.

Mais beaucoup soulignent un élément capital et que signalait déjà, avec une sorte de naïveté, le Courrier français du 24 novembre. C'est que, dans le théâtre, ce n'est pas le poète seul qui parle, mais le rapport du poète au public : ■ Malheureusement, dit-il, il y a toujours dans le public plus d'esprits choqués d'une grande inconvenance que charmés d'une grande beauté. C'est ce qui explique le succès toujours si contesté des drames de M. Hugo. ■ Même son de cloche dans le Charivari: • La plupart des choses qui nous avaient choqués à la scène, nous ont trouvés insensibles à la lecture. ■ Et confusément mais non sans perspicacité, il en accuse la distorsion du drame par rapport au code dramatique.



La pudeur des gendarmes: Préface du Roi s'amuse.



Hugo ne perd pas son temps ; puisque le théâtre est bloqué, il se sert de l'écrit, qui est libre. De là cette célèbre et hautaine Préface au texte de la première édition.

Elle débute par une affirmation politique dont l'audace ne nous est plus sensible, le refus de toute censure ; nous sommes tentés de croire que les libéraux étaient tout prêts à soutenir Hugo dans sa lutte contre la censure, que sur ce terrain au moins il pouvait y avoir accord absolu entre eux et lui. Or il n'en est rien, le procès nous en convainc. Hugo n'admet aucune atténuation, aucun aménagement au principe édicté par la Charte : « La censure ne pourra jamais être rétablie. • Hugo affirme que la censure des œuvres dramatiques est comprise dans cette abolition, ce qui lui sera contesté par l'avocat du ministre et ne lui sera accordé que du bout des lèvres par son propre avocat. Mais Hugo qui a déjà engagé la lutte contre la censure en 1831, ne transigera jamais sur ce qui lui paraît un principe absolu: après la Charte « le théâtre ne saurait [...] être légalement censuré ■. Non qu'il puisse sortir de la contradiction qui est celle de sa situation politique et idéologique : rappelant sa lutte antérieure contre la censure, il affirme avoir, au ministre ■ réclamé hautement une loi répressive des excès du théâtre ' ». Qu'est-ce à dire? Il pourrait donc y avoir des excès du théâtre? le théâtre ne serait donc pas totalement libre? Cette revendication de liberté absolue, Hugo ne l'ose pas, il ne serait pas entendu. Corollaire de la même contradiction : ce public un qu'il pensait créer par le truchement de son drame 2, il espère l'obtenir cette fois, par le biais de l'interdiction, rassemblant l'opinion contre l'arbitraire. • L'auteur a vu se rallier à lui, pour faire face à l'arbitraire et à l'injustice, ceux-mêmes qui l'attaquaient le plus violemment la veille [■ • ] Il compte sur le concours de tous, sur l'appui franc et cordial de la presse, sur la justice et l'opinion, sur l'équité des tribunaux. - - Ce message est plus appel à l'opinion (~ c'est donc au pays qu'il s'adresse ■), à la manière de Beaumarchais, que désir d'obtenir une improbable justice.



Le centre organisateur de la Préface, c'est l'attaque politique contre le gouvernement, sinon contre la monarchie de Juillet. L'idée en est la marche au despotisme : « Il est profondément triste de voir comment se termine la Révolution de Juillet, millier formosa superne. • Desinit in piscem.., Hugo montre nettement comment les « idées d'émancipation et de liberté » se fatiguent : c'est le retournement de l'idéal théorique de la bourgeoisie ; ayant conquis le pouvoir, elle n'a plus besoin des mythes qui l'ont aidée, et qui sont à présent usés. De là cette formule de Hugo: « Ce sont toutes les existences qui ont peur de toutes les idées '. ■ II ne laisse aucun doute: c'est la bourgeoisie qui est au centre de la vie politique et qui se retrouve dans une position défensive: - C'est le commerce qui s'effarouche des systèmes ; c'est le marchand qui veut vendre ; c'est la rue qui effraie le comptoir ; c'est la boutique armée qui se défend l. » Avec autant de clarté qu'un Balzac, Hugo oppose la théorie a. X intérêt, indiquant la contradiction entre l'idéologie de la veille et les intérêts du jour: ■ C'est la ligne des intérêts froissés du mouvement des idées. • Intérêts unis, reconstruisant une idéologie commune : c'est une ligue. De là l'impunité gouvernementale, appuyée sur • cette disposition au repos et cette crainte des révolutions nouvelles -. Hugo moque avec un mépris souverain les deux colonnes de la vie politique sous la monarchie de Juillet: les débats parlementaires et la police. On comprend assez que les parlementaires, libéraux et autres, ne pouvaient lui pardonner les formules par lesquelles il indiquait le caractère factice des luttes politiques, • quelques pauvres diables de gâcheurs politiques '. Quant à la police, Hugo avec une verve amère stigmatise sa fonction d'~ ordre moral - : • Cette pièce a révolté la pudeur des gendarmes; la brigade Léautaud y était et l'a trouvée obscène; le bureau des mœurs s'est voilé la face ; M. Vidocq a rougi. • Superbe énuméra-tion annonçant les Châtiments; au-delà du théâtre, c'est le rôle de la police dans le gouvernement qui est ici raillé et condamné.



En face du pouvoir représenté par sa police, Hugo défend la souveraineté de l'art, sa moralité autonome, qui n'a de juge qu'elle-même. ■ Des questions de libre pensée, d'intelligence et d'art sont tranchées impérialement par les vizirs du roi des barricades. ■ Thèse dont Hugo ne se départira jamais.

On sait que le meilleur moyen de résister est d'attaquer, mais il faut bien que Hugo aborde l'apologie de sa pièce, sur le terrain incriminé, qui est celui de la morale. Il met l'accent sur le rapport roi-bouffon et sur la réversibilité de leurs fonctions : ■ Le roi dans les mains de Triboulet n'est qu'un pantin tout-puissant qui brise toutes les existences au milieu desquelles le bouffon le fait jouer1 », et centre la pièce autour de la malédiction de Saint-Vallier, hypostase du Père et de Dieu, figure du Commandeur et de la justice immanente2. Nous touchons du doigt la contradiction hugolienne, celle qui met en péril la réception du drame: le Commandeur, soit, mais quel étrange retour! la Providence? mais dans le résumé du drame tel que le présente Hugo dans cette préface, ce qui est inscrit ce n'est pas la providence3, c'est la réversibilité du mal. L'intention pieuse est trahie par l'écriture, non seulement du drame mais de son apologie. La lucidité des adversaires paraît plus grande que celle de l'écrivain : ils ne se trompent pas sur ce qu'ils abominent. Après quoi, Hugo se bat vainement sur les broutilles, les accusations-prétextes. Qu'importe que la cabane de Saltabadil soit - une auberge suspecte ■ ou un « lupanar » ! le grave, c'est qu'elle soit.

Préface choquante, non seulement par ce qu'elle osait dire, en dépit de certaines inflexions, mais par le ton d'ironie destructrice « le soin de la morale publique qui émeut nos maîtres [...], l'inquisition des théâtres -, par la hauteur dédaigneuse : ■ la police à laquelle je défends, moi, honnête homme, de parler de ces matières -, • nous ne ferons pas revivre de vieux scandales historiques [...]. Le gouvernement de juillet [...] est encore au berceau, il a de petites fureurs d'enfants. Mérite-t-il qu'on dépense contre lui beaucoup de colère virile? - enfin par une sorte de détachement et de hautaine vulgarité: ■ Cette représentation a été moins une représentation qu'une bataille [...] où les parisiens et les bourguignons ont prétendu chacun avoir empoché la victoire, comme dit Mathieu. ■ « Mes maîtres -, dit Hugo aux policiers. Avec quel dédain Hugo passe-t-il sur le fameux vers (« Vos mères aux laquais se sont prostituées -), ■ ce vers qui est un fer rouge », pour ne pas le citer ici, épargnant l'honneur de la famille royale ! La formule • de vieux scandales historiques •> a le mérite de confondre les amours ancillaires de la mère du roi avec d'autres venus instables, et avec les scandales de la cour du Régent, ancêtre de Louis-Philippe. La mansuétude est peut-être empoisonnée. Et la Comédie Française? ElJe ne le soutient guère. Hugo montre comment la Comédie peut faire des démarches auprès du ministre, démarches auxquelles « l'auteur demeura et dut demeurer étranger ., mais aussi comment elle est incapable de s'opposer directement au pouvoir: » Peut-être serait-il beau, loyal et noble de résister à un despotisme si asiatique. Mais les théâtres n'osent pas. La crainte du retrait de leurs privilèges les fait serfs et sujets, taillables et corvéables à merci, eunuques et muets. ■ On ne sait si les Comédiens furent satisfaits de s'entendre traiter d'eunuques et de muets du sérail. Mais Hugo indique amèrement la cause de la sujétion : la sacro-sainte Subvention! Rien d'étonnant que cette préface ait irrité, qu'elle ait été pour le procès un étrange prélude.



Le procès. - Un avocat libéral



L'intention de Hugo en faisait un procès à la Comédie Française est claire : il ne s'agit pas de réclamer quelque chose à rencontre du théâtre1 ; d'un certain sens il servait les intérêts des comédiens qui avaient fait des frais pour une pièce qu'ils ne pouvaient pas jouer; s'il avait gagné, il eût mis le gouvernement dans un grand embarras. Mais il ne pouvait pas gagner, et il ne l'ignorait plus. C'est la première et sans doute, malgré les apparences, la seule fois, avant 1848, où Hugo se lance dans une bataille politique.

La plainte est portée devant le tribunal de Commerce, et la thèse de Hugo est simple et claire: moi, auteur, j'ai passé un contrat avec un théâtre pour que ma pièce soit jouée, j'ai rempli mes obligations, fournir le manuscrit, assurer la distribution ; or le théâtre ne remplit pas les siennes : jouer ma pièce. Le théâtre déclare : force majeure, le gouvernement me l'interdit. Réponse de Hugo: c'est possible, mais je n'ai pas à en connaître, l'interdiction administrative est illégale, vous n'avez pas à vous y soumettre; si vous cédez par peur de perdre votre subvention, alors payez (façon indirecte de faire payer le gouvernement, la Comédie ne vivant que des subsides officielS) ; choisissez, ou d'engager la lutte avec un pouvoir qui vous donne un ordre illégal, ou de m'in-dernniser. Thèse d'une logique admirable, mais faible dans la mesure où le cas de force majeure était évident. Tout tournait autour de la légalité de la mesure administrative. Sur ce point il était difficile au tribunal de Commerce de faire autre chose que de se récuser prudemment. La difficulté juridique venait du fait de l'absence de texte de loi ; on a vu que le projet Montalivet n'avait pas abouti. Devant cette carence deux attitudes possibles: 1° l'attitude officielle: à un moment quelconque, il faut bien qu'il y ait un contrôle gouvernemental sur les spectacles, or, la censure préalable ayant été abolie après la révolution de Juillet, le contrôle ne peut se faire qu'après la première représentation, sous forme d'interdiction; 2° l'attitude radicale de Hugo: aucun contrôle de la production théâtrale à aucun niveau n'est légal, la Charte ayant aboli toute forme de censure en assurant la liberté d'expression, saas restriction. L'avocat de Hugo le suit sur ce point, plus pour faire pièce au gouvernement que par véritable conviction.



Hugo désire que ce soit Odilon Barrot, la lumière du parti libéral, qui plaide pour lui. Cela ne paraît pas si facile à obtenir. C'est l'avoué Bernard Durmont', ami de longue date et admirateur de Hugo qui se charge de la négociation et prépare le dossier. Le ms. 13405 (Correspondance autour du Roi s'amusE) contient une série de lettres de Durmont à Hugo, malheureusement non datées pour la plupart, qui nous permettent de nous faire une idée de ces négociations. La première de ces lettres semble être celle datée du 4 décembre (f° 55 du ms.) où Durmont fait le point de la question.- ayant reçu le texte du traité entre Hugo et la Comédie, il a préparé un projet d'assignation. Durmont cherche à voir Odilon Barrot pour lui demander de plaider. Il semble qu'il ait écrit à Hugo le même jour, mardi (4 décembrE), pour lui annoncer qu'il n'a pu trouver l'avocat (f° 58). Une lettre datée de vendredi (7 décembre?) annonce à Hugo que Durmont a trouvé Barrot mais que celui-ci n'a pas encore donné de réponse positive.

Vous avez vu (siC) par les journaux que Barrot est constamment sur la brèche depuis deux jours [...] Il n'a pas dû trouver une heure pour rechercher cène législation si compliquée et contradictoire qui régit les théâtres [...]» (f° 56). Si compliquée et contradictoire en effet qu'aucun des avocats ne paraît savoir à quoi s'en tenir, c'est à peine et avec hésitation, s'ils s'appuient sur des textes qui datent... de la Législative ou du Directoire. Enfin Durmont a réussi : une lettre datée ■ ce dimanche ■ (9 décembre?) en avertit Hugo: « Enfin Barrot a pu faire l'étude de votre affaire, il en accepte la défense, vous pouvez compter sur lui. Venez me voir ce matin entre midi et une heure et nous irons chez lui. Je suis heureux de vous annoncer ce bon résultat de ma négociation. Peut-être obtiendrez-vous justice et du moins vous serez vengé |...] ■ Une dernière missive de Durmont (cachet peu lisible, probablement 12 décembre ', • mercredi », fixe les dernières mesures: - Odilon consent à plaider le - Visiblement Barrot ne manifeste qu'un enthousiasme modéré à l'idée de défendre la cause de Hugo. Pour quelles raisons? D'abord parce qu'il y voit assurément une cause perdue : on voit que Durmont est du même avis, qui tient pour probable que Hugo sera ■ vengé », faute d' « obtenir justice »; ensuite -et nous entrons ici dans le domaine de la conjecture - parce que la thèse radicale de Hugo ne correspond pas à sa propre pensée et qu'il est contraint de plaider pour elle, puisque c'est la seule qu'il puisse soutenir. Enfin il n'est pas interdit de penser que les libéraux qui ne se sont jamais privés de se gausser de Hugo et de cracher sur lui, par la voix de leurs organes les plus autorisés, éprouvent quelque gêne à le défendre activement.



On vint à l'audience du 10 décembre du tribunal de Commerce comme à une représentation dramatique. Tous les journaux font le rapprochement: « Pendant toute la durée de l'audience, dit la Gazette des tribunaux: cette foule agitée s'est encore crue au parterre des Français, le jour d'une première représentation de leur poète favori. C'était en effet même rumeur, même vocifération [...], des interpellations qui sentaient souvent le laisser-aller du collège et de l'estaminet. L'arrivée de M. Victor Hugo a été saluée par une salve d'applaudissements. Le poète a paru plus embarrassé que flatté de cette ovation. ■ (Gazette, 20 décembre.) L'article des Débats (annexe à l'édition de 1880) note avec plus de finesse :

Ici, comme dans la rue de Richelieu, les spectateurs se séparaient en plusieurs classes distinctes. Dans l'enceinte du parquet, des personnes choisies et des dames brillantes de parures, dans le barreau réservé aux agréés, des jurisconsultes, parmi lesquels s'étaient confondus MM. de Bryas et de Brigode, députés ; enfin, dans la partie la plus reculée où les spectateurs sont debout, et que l'on peut comparer au parterre de nos théâtres, on voyait se presser un auditoire plus impatient. [...] Derrière ces spectateurs était encore un autre public, de mise plus modeste, et d'autant plus bruyant qu'il se voyait relégué aux dernières places '.

Une double cause: • 1° la demande formée par M. Hugo contre le Théâtre Français; 2° l'action récursoire des comédiens contre M. le Ministre du commerce et des travaux publics. »

La plaidoirie d'Odilon Barrot, très brillante, parut improvisée et de fait nous possédons les notes de l'avocat pour sa plaidoirie: elles sont extrêmement rapides et succinctes, mais plus vigoureuses parfois que le discours 2. Le premier point tend à justifier l'action de Hugo comme un devoir civique : ■ La résistance à la censure à des actes arbitraires, ce sont là des droits, des garanties que l'on ne peut déserter [...] lorsqu'on sait ce qu'est le devoir d'un citoyen. ■ Barrot rattache le procès à l'ensemble de la défense des libertés conquises en juillet: • Encore une liberté à défendre [...] Nous les avons toutes conquises d'un seul coup en juillet, nous venons les défendre une à une1. » Barrot rappelle non sans habileté l'exemple de l'arrêt du 28 juillet 1830 de la Chambre de Commerce ■ qui a condamné l'imprimeur Chantpie à exécuter ses engagements, en imprimant le Journal du Commerce, malgré les ordonnances du 25 juillet -. Il renvoie à la source même de la monarchie de Juillet, la révolte légitime contre la contrainte illégale.

Et l'avocat de montrer cette illégalité: la pièce pourrait être interdite par la police municipale, si ■ l'ordre est troublé ■ ; ou elle pourrait l'être par ■ la censure dictatoriale qui s'exerçait sous la Convention et sous l'Empire et qui existait encore sous la Restauration • ; enfin la pièce peut être menacée du fait que le théâtre craint de se voir retirer sa subvention. Or l'ordre public n'a pas été troublé, la censure est définitivement interdite par la Charte, enfin la crainte de perdre une subvention n'est pas une excuse pour ne pas remplir ses engagements. Certes le théâtre peut craindre une intervention de la force armée, et de citer l'exemple qu'on risque de lui opposer, celui d'un théâtre acquitté dans les mêmes conditions, parce que les gendarmes ont empêché la représentation2. Mais la Comédie a cédé le 24 novembre à la première injonction; les notes d'Odilon Barrot rappellent: » Combien à! ordres donnés, rétractés ensuite dès qu'il faut employer la force. Distance immense entre l'ordre illégal donné et l'exécution par la force. Aucun citoyen ne peut (.. .3) épargner à l'autorité qui veut violer les lois (...) de franchir cet intervalle.1 » Enfin l'avocat montre le danger de la censure a posteriori, la plus dangereuse de toutes parce qu'elle peut ruiner les théâtres. Mais ce faisant, Barrot se livre à un aveu imprudent dont l'avocat de la partie adverse ne manquera pas de s'emparer, et qui fait le fond juridique et politique du procès: «Je ne professe point la liberté absolue du théâtre, ce n'est point le lieu de nous livrer à des théories absolues, surtout lorsqu'elles ne sont pas nécessaires5. - On voit que Barrot accorde ici tout ce qu'il vient de nier: s'il n'y a pas de texte, s'il y a, comme il le montre, un « arsenal -, un maquis de lois, toutes désuètes, régissant le théâtre, le pouvoir est maître et seule la théorie de la liberté absolue des théâtres peut opposer une barrière efficace à l'arbitraide; toute théorie restrictive ne peut que le servir en l'absence de texte. C'est ce que Hugo d'une part, Chaix d'Est-Ange de l'autre, comprennent parfaitement.

La plaidoirie de Me Duval, courte et plate, se borne à constater que la Comédie est prête à jouer une pièce dont elle attendait beaucoup1- Tumulte, expulsion d'une partie du public, suspension d'audience.



La liberté accuse.



La plaidoirie de Hugo, à la fois habile et provocatrice, illustre à merveille la pensée du poète en ces années 30, et ses contradictions internes. La thèse du poète est simple et brutale : il n'y a pas de texte de loi régissant les théâtres, en l'absence de texte une seule attitude est juste : la liberté totale, sans aucune restriction. On aimerait savoir ce que dirait Hugo s'il y avait un texte. Or son attitude est toujours la même et nous la retrouvons à toutes les étapes non seulement de son écriture, mais des luttes concrètes : il existe une idéologie libérale conséquente, celle des droits de l'homme et de la liberté, il faut la prendre au pied de la lettre et lui faire donner tout ce qu'elle peut donner; tant pis si elle découvre ses contradictions, ses impossibilité; il faut aller jusqu'au bout de l'idéologie; et si elle s'avère mythique, tant pis pour elle. L'écrivain, le poète ne peuvent pas rester à mi-côte. Leur lutte exemplaire s'universalise : • Je plaide pour mon droit de penser et pour mon droit de posséder, c'est-à-dire pour le droit de tous 2. ■ Pas trace de socialisme dans la pensée de Hugo, pas trace de discussion des droits de la société ou de remise en question de cette société même. C'est au nom de l'idéologie bourgeoise libérale stricte que Hugo se bat; et le paradoxe est que cette lutte emporte avec elle la cohérence même de la doctrine sur laquelle Hugo s'appuie :



Mon illustre défenseur, je le sais, n'admet qu'avec plus de restriction que moi la liberté des théâtres ' [...] je ne ferais pas fléchir la rigueur du principe, je n'accorderais pas au pouvoir la faculté de confisquer la liberté dans un cas même légitime en apparence, de peur qu'il n'en vînt un jour à la confisquer dans tous les cas, je penserais que réprimer le scandale par l'arbitraire, c'est faire deux scandales au lieu d'un 2.



Après l'affirmation du droit, la discussion du fait, autrement dit les raisons de l'interdiction. Sur ce point Hugo perçoit l'unité des motifs sous la dispersion apparente ; dans ce texte comme dans la préface, il tient les prétextes moraux pour policiers, et de même qu'il ne pouvait s'abaisser à citer, à dénoncer un texte dramatique comme immoral, il ne saurait voir dans une accusation d'immoralité qu'une accusation policière 3. Il démontre ensuite comme pur prétexte le motif politique et conclut, ce que nous savons être vrai à la lettre: • Que la police sache une fois pour toutes que je ne fais pas de pièces à allusions. Qu'elle se tienne encore ceci pour dit4. • Enfin Hugo stigmatise la censure littéraire, sans nommer personne : mais chacun sait qu'il en a à ses ennemis littéraires de toujours, Jay, Jouy, Andrieux, et même Casimir Delavigne. Hugo ne montre pas le lien entre les censures morale et politique et la censure littéraire, mais la juxtaposition est parlante 5 » Des députés qui ont déposé Charles X travaillant dans un petit coin à restaurer Boileau! quelle pauvreté »6. Il ne peut penser qu'une chose et il le dit: la censure totale, le refus (nous dirions à présent idéologiquE) s'adresse à lui Hugo, en personne ; aussi le développement ne peut-il se terminer que par une apologie, qui est en même temps un contre-refus :

Suis-je un de ces hommes qui vivent de diffamation et de désordre [...], contre lesquels la société se défend comme elle peut? Messieurs, l'arbitraire n'est permis contre personne, pas même contre ces hommes-là, s'il en existe '. Assurément, je ne descendrai pas à vous prouver que je ne suis pas de ces hommes-là.



Hugo prend ses distances par rapport à une insertion sociale qu'il ne définit pas (faute d'outils conceptuels?). Mais on entend ici la parole la plus subversive qui soit à cette époque et dans ce contexte : l'affirmation que la société n a pas le droit de se défendre contre un homme, la voix anarchique de l'humanisme absolu passant la limite et retournant contre la classe et l'idéologie dominantes la parole même de ses maîtres-mots : liberté, égalité.

Ainsi le discours de Hugo est à la fois et inséparablement affirmation d'une thèse, et revendication d'une attitude personnelle, engagement solennel. Engagement de ne jamais accepter la censure (et c'est un engagement qu'il paraît bien avoir tenu2) : • Quant à moi, que la censure des théâtres soit rétablie par une ordonnance qui serait illégale ou par une loi qui serait inconstitutionnelle, je déclare que je ne m'y soumettrai jamais que comme à un pouvoir de fait, en protestant, et cette protestation, messieurs, je la fais ici, solennellement, pour le présent et pour l'avenir - • Attitude de refus politique sur le terrain précis de la confiscation des libertés ; Hugo paraît bien pressentir le mouvement inexorable de la bourgeoisie française, marchant vers le césarisme: « Mon affaire n'est autre chose qu'un prélude, une préparation, qu'un acheminement à une mise hors la loi de toutes les libertés du théâtre. • Le poète montre qu'il ne s'agit pas de théâtre seul, ni même de liberté d'expression :



Aujourd'hui on me fait prendre ma liberté de poète par un censeur, demain on me fera prendre ma liberté de citoyen par un gendarme: aujourd'hui on me bannit du théâtre, demain on me déportera ; aujourd'hui l'état de siège est dans la littérature, demain il sera dans la cité. De liberté, de garanties, de Charte, de droit public, plus un mot. Néant.



Là se place la contradiction majeure de la pensée de Hugo, et il serait vain de dire qu'il n'en est pas conscient, puisqu'il la souligne; le mythe impérial s'accompagne d'une acceptation rétrospective de la confiscation des libertés: ■ L'empire [...] fut assurément une époque d'intolérable tyrannie, mais souvenons-nous que notre liberté nous fut largement payée en gloire. > Le ■ sublime spectacle • compensait le ■ despotisme ■, la liberté perdue. Hugo soufflette la monarchie de Juillet avec le souvenir de la gloire impériale: • Aujourd'hui, c'est petit. » Et la pensée de Hugo est au moins équivoque : est-ce une justification - absolue » du césarisme au nom de la grandeur nationale? On a reproché à Hugo, au moment de l'avènement du Second Empire, d'en avoir fait le lit. Ou est-ce un renvoi définitif de tout mythe impérial (oppression et grandeur militairE) dans un passé révolu? Il nous semble que c'est ainsi qu'il faut entendre la dernière phrase du discours, adieu à un mythe, ouverture sur une lutte :



Il n'y a eu dans ce siècle qu'un grand homme, Napoléon, et qu'une grande chose, la liberté. Nous n'avons plus le grand homme, tâchons d'avoir la grande chose '.



La réponse de Chaix d'Est-Ange.



Hugo aurait voulu parler le dernier; ce n'était pas possible puisqu'il était le demandeur. La parole échut enfin à l'avocat du ministre. Plaidoirie remarquable, qui met en lumière les contradictions internes des discours adverses, et leur profond désaccord idéologique. Chaix d'Est-Ange commence par liquider la question préjudicielle, celle de compétence; et il est exact que, se fût-il borné là, il eût encore très probablement gagné son procès; il reprend le précédent juridique du Procès du Maréchal Ney pour affirmer • l'incompétence de la juridiction commerciale pour prononcer sur un acte d'administration ' -. Il réfute le précédent de l'affaire Chantpie: - [...] Faut-il dans des moments de calme, citer ce qui s'est passé dans des temps de désordre? > Et de se moquer agréablement de Hugo qui - pense que l'ordre qui arrête sa pièce vaut au moins les ordonnances de Juillet2 -, Autrement dit, la révolution est finie, et le poète est prié de se le tenir pour dit.



Après quoi, très assuré de lui-même, Chaix d'Est-Ange affronte le problème de la légalité de l'interdiction. Et, plaidant au fond, il accepte la responsabilité morale de l'affaire. Il s'appuie sur la divergence entre Hugo et Me Barrot. Voici la formulation de la Gazette des tribunaux, bien plus vigoureuse que celle du compte rendu des Débats: • L'un pense que les mesures préventives n'existent plus, qu'elles ont été abolies par la Charte ■[...] il vous dit : > On m'a volé ma liberté, de nuit, avec effraction à la Charte ■[...] c'est le poète, autorité peu imposante en jurisprudence et même en politique. » L'avocat Barrot, selon Chaix d'Est-Ange, déclare, lui : • Je ne puis dire, si la censure dramatique existe encore, je vous demande la permission de ne pas m'ex-pliquer à ce sujet (..) Que veut dire ceci? une question si grave! [...] Cette question, vous n'osez la trancher [...].



Si vous trouvez que la censure dramatique est une chose mauvaise et illégale, dites-le [...] salutaire et inévitable [...] dites-le, homme populaire et qu'on le sache-, car si l'opinion populaire3 à votre avis s'est égarée, il faut avoir le courage et la franchise de le lui dire. » Devant la carence d'Odilon Barrot, l'avocat répond pour lui; ici le compte rendu de la Gazette est si percutant que les positions se décantent, les Débats, qui tenaient à ménager Hugo, s'efforcent de • noyer le poisson ■.

L'avocat du ministre distingue entre les trois positions possibles de l'autorité devant le théâtre : 1° liberté illimitée, 2° régime (il n'ose dire censuré) répressif, 3° régime préventif. Il montre comment le régime de la liberté illimitée, équivalant à ■ l'impunité assurée à l'auteur ■ n'est défendu par aucune autorité, ■ personne ne le réclame, dit-il [...] et un journal dont je ne partage pas les opinions, mais dont j'estime l'opposition parce qu'elle est franche et loyale, le National, déclare que la liberté illimitée est impraticable ». Belle caution, en effet! et sur laquelle l'avocat revient à plusieurs reprises. Il rappelle qu'Odilon Barrot. membre du conseil d'État en 1831 (c'est très prochE) est intervenu lors de la discussion du projet Montalivet pour faire l'apologie de la censure, étant ■ témoin des difficultés pour organiser le système répressif [...] La censure dramatique n'est donc pas une odieuse entrave, puisque mon honorable adversaire voulait la conserver ■. Il met au clair l'hypocrisie de Barrot, à qui le mot de censure déplaît, bien qu'il soit convaincu de sa nécessité. Lors de la discussion de la loi, il déclarait, rappelle Chaix d'Est-Ange, ■ qu'il n'y a rien de praticable que la censure dramatique, sauf à la remettre entre les mains de l'autorité municipale et à Paris, entre les mains du préfet de la Seine -.



Après avoir montré, sans trop d'effort, que son adversaire est fondamentalement du même avis que lui sur la censure, Chaix d'Est-Ange plaide ouvertement pour la censure préventive, reprenant à son compte les arguments de Barrot contre la censure a posteriori, ce qu'il appelle le « système répressif -. Il le tient pour impuissant et dangereux, ■ il fait, dit la Gazette, une vive peinture de l'effet produit par une représentation sur un auditoire, et citant l'exemple d'une pièce sur la Saint-Barthélémy en pays protestant, il conclut : » Croyez-vous que le théâtre ne deviendra pas un champ de bataille où protestants et catholiques videront leurs longues querelles. - La répression ne pourrait être que trop facile ou trop forte: . Une répression trop faible serait d'autant plus impuissante que le jury ne pourrait juger à la lecture [...1 une répression trop forte tuerait l'art dramatique [...] aucun théâtre, aucun auteur ne s'y exposerait. » Autrement dit, 1° le théâtre est un mode d'expression à part, qui ne doit pas être soumis aux mêmes lois que les autres, 2° devant les contradictions de I3 liberté d'opinion, il faut en définitive laisser au Pouvoir le soin de décider ce qui est ou non dangereux. ■ Cela est tellement vrai, ajoute Chaix d'Est-Ange que, lors de la présentation du projet de loi de 31, le National déclarait que la suppression de la pièce était la seule peine qu'on pût prononcer, et qu'au lieu de cette loi qui imposait aux auteurs une responsabilité plus forte, ils préféreraient la censure dramatique; le National annonçait même qu'une commission avait été nommée par les auteurs pour la réclamer.



Reste l'argument historique en faveur de la censure; l'avocat du ministre soutient qu 'elle n 'a jamais été abolie, que de droit et de fait elle a toujours subsisté. ■ Une seule fois, par une loi de 1791, on voulut essayer de la liberté [...] essai déplorable ; et malgré la loi, qui pourtant était formelle, il fallut que la force armée intervînt pour anêter les représentations. - Chaix d'Est-Ange rappelle que la Charte de 1814, si elle avait considéré que le théâtre est un mode d'expression des opinions, « aurait aboli également la censure dramatique, car elle consacrait aussi le droit de publier ses opinions -. La distinction entre le » droit de publier ses opinions ■ et • le droit de faire jouer une pièce -, ■ formellement établie par le préambule de la loi du 25 pluviôse an IV [...], reconnue par les écrivains les plus indépendants -. implique ■ la légalité de la censure dramatique qui n'a jamais été remise en question sous la Restauration -, Et après 1830? Le projet Montalivet qui substituait aux ■ mesures préventives ■ ■ un système répressif ■ était-il ■ la reconnaissance d'un droit de liberté déjà reconnu par la Charte? Personne ne le prétendit ». Et le discours de citer sur ce point les journaux de l'opposition libérale, le National et le Courrierfrançais qui écrit: ■ L'odieuse censure dramatique abolie de fait, ne l'était pas de droit. » Ce que garantit la Charte, selon Chaix d'Est-Ange (et il montre que ses adversaires sont d'accord avec luI), ce n'est pas l'impossible liberté du théâtre, ce sont les droits politiques, c'est « la liberté de la Tribune -, c'est ■ la liberté de la presse •: « À côté de toutes les libertés n'avons-nous pas la liberté de la presse, qui toutes les garantit et les protège? Que M. Victor Hugo en appelle donc à elle, de la représentation qui lui manque et que tout le monde, tout le monde. Monsieur, a si ouvertement blâmée; appelez-en à la lecture, si vous avez fait une œuvre de génie [...]. Rassurez-vous I..J, il y a dans l'approbation universelle quelque chose de plus fort que toutes les défenses et votre chef-d'œuvre vaincra [,.,] comme le Ciel, malgré le despotisme de Richelieu, comme Tartuffe, comme Figaro. • L'appel au consensus idéologique contre le Roi s'amuse rejoint l'appel au consensus politique en faveur de la censure. L'espérance hugolienne de créer par le théâtre ce public un dont il rêve, est ici vigoureusement combattue, son caractère historique apparaît quand le pouvoir fait entendre sa voix et dénonce la possibilité d'un art qui pénétrerait les masses.



Enfin l'objection dernière: si la censure préventive existe toujours, pourquoi n'a-t-elle pas été appliquée au Roi s'amuse? C'est que Hugo se refusant à la censure, le ministre aurait dit : « Donnez-moi votre parole d'honneur que la pièce ne contient rien de contraire à la morale. -Hugo apporte alors, à l'audience, un certain nombre de précisions: dans son entrevue avec le ministre, ■ Je lui ai dit alors moi citoyen, parlant à lui ministre, que je ne lui reconnaissais pas le droit de censurer un ouvrage dramatique, que ce droit était aboli, selon moi, par la Charte; j'ajoutai que s'il prétendait censurer mon ouvrage, je le retirerais à l'instant même. ■ Apparemment le ministre cède, jugeant Hugo ■ incapable de faire des ouvrages à allusions ou des ouvrages immoraux ■• Hugo précise alors: -Je répondis au ministre que je n'avais rien à lui demander; que c'était un droit que je prétendais exercer. - Il est certain que ce fait aurait suffi à faire perdre sa cause à Hugo: dans la perspective d'un contrôle ■ légitime » du pouvoir, si on lui a fait « confiance • comme le souligne pour finir Chaix d'Est-Ange, il ne peut se plaindre que sa pièce soit arrêtée après. Histoire symptomatique; elle indique la nature équivoque des rapports ultérieurs entre Hugo dramaturge et le pouvoir: Hugo affirme son droit à ne subir aucun contrôle ; le gouvernement hésite, tenant pour fâcheux de le pousser à bout, et lui permet de ne subir que des contrôles fictifs'. Jeu difficile où s'use l'énergie du poète.



Le 2 janvier, devant une assistance réduite, qui n'espérait pas la présence du poète, le jugement fut rendu : le Tribunal de Commerce affirmait son incompétence {Gazette des tribunaux du 3 janvieR). Le 23 décembre 1832, Hugo avait écrit au ministre d'Argout, pour renoncer à sa pension de deux mille francs; après avoir justifié son droit à cette pension, Hugo donne les raisons de son refus actuel: ■ Mais aujourd'hui que le gouvernement paraît croire que ce qu'on appelle les pensions littéraires vient de lui et non du pays, et que cette sorte d'allocation engage l'indépendance de l'écrivain [...], je m'empresse de vous déclarer que j'y renonce entièrement 2. - La veille Chaix d'Est-Ange qui avait publié sa plaidoirie en plaquette, se défendait dans la même Gazette des tribunaux et faisait l'apologie de sa conduite et de ses convictions : ■ J'ai exprimé comme je le devais ma conviction. J'ai soutenu, comme l'avait fait M. Odilon Barrot devant le Conseil d'État, que le droit préventif du gouvernement sur les représentations dramatiques existait encore, et qu'il devait être maintenu. ■ Odilon Barrot déconseille à son client de se pourvoir en appel; il écrit à Hugo, le 4 janvier: - J'aurais bien désiré aller vous voir pour vous consoler de notre échec, mais je vois que vous étiez renseigné d'avance. Notre appel devant la cour royale n'amènera pas d'autre résultat, à moins que cette cour, ce qui est possible n'ait la franchise de dire que la censure n'a pas été abrogée et que l'ordre était légal et par conséquent obligatoire. Cependant il est des causes qu'il faut savoir perdre et, certes, je ne vous abandonnerai pas dans votre généreuse lutte '. ■ Donc Hugo savait qu'il allait perdre, c'était bien un procès politique ; il renonce à poursuivre en appel, et les taisons financières ont dû jouer; on peut bien perdre un procès et payer les dépens une fols, pour faire un geste politique ; il est difficile de s'obstiner quand on est un simple particulier. Cependant le procès du Roi s'amuse, dans le contexte de la lutte contre la censure et des procès de presse, a eu une action retardatrice; le gouvernement s'est gardé de rétablir officiellement la censure des spectacles : il faudra l'attentat de Fieschi et les lois de septembre (1835) pour que la censure dramatique préalable redevienne chose officielle.



La fortune du Roi s'amuse.



Chose étrange mais logique, le Roi s'amuse ne fut pas repris. Quand Buloz essaya d'obtenir une nouvelle pièce de Hugo pour le Théâtre Français aux destinées duquel il présidait alors, devant les réticences de celui-ci, il songea à reprendre le Roi s'amuse et c'est un projet qui paraissait sourire à Hugo; le 22 août 1841, Buloz le relançait: «Je crois qu'on peut vous y [au Théâtre Français] réserver une large place si vous voulez2. ■ Le 1er avril 1842, Hugo écrit à Buloz, qui doit le presser (pour les Jumeaux ou pour les Burgraves? à cette date on peut se le demandeR) : ■ Hélas, mon cher Monsieur Buloz, je suis loin d'avoir fini [••] Je crois qu'il faudra nous contenter en ce moment de remettre le Roi s'amuse* *. Nouvelle lettre de Buloz le 8 mai: ■ Vous m'obligériez, mon cher Monsieur, de presser l'affaire qui nous intéresse pour la reprise de votre drame et de me faire savoir, vite où vous en êtes avec la ceasure. Le temps court vite et il faudrait entrer bientôt en répétitions, mon intervention aurait été inutile pour les querelles de détail qu'on pourra vous faire ; mais, si vous jugez à propos que je fasse quelques démarches, je suis à votre disposition. Je crois que si vous offrez de changer le titre de la pièce, vous aplaniriez bien des difficultés1. • Tous les termes de cette lettre ont dû heurter Hugo: ainsi il lui faudrait aller à Canossa pour faire jouer son drame, faire des changements de détail et modifier le titre, se soumettre donc à une censure? Le 10 août, il annonce à Buloz le prochain achèvement des Burgraves, et ajoute, inversant la démarche suggérée par ce dernier dans la lettre précédente: ■ Pour ce qui concerne le Roi s'amuse, je pense que le théâtre obtiendra ce qu'il désire, et je suis tout prêt à aider vos démarches et à revoir l le ministre, » Ainsi donc, Buloz devra faire les démarches et Hugo l'appuiera, non l'inverse. Mais c'est après la mort du duc d'Orléans (13 juilleT), et Hugo poursuit en ces termes: - Mais ne pensez-vous pas qu'il y aurait utilité et convenance en ce moments attendre un peu? Il sera impossible d'ici à deux ou trois mois de mettre sur une affiche le Roi s'amuse3 ». La pièce ne sera donc pas reprise en 1842, avant les Burgraves. Hugo paraît n'avoir pas été chaud pour supplier la censure et le pouvoir, même en ces années où ses rapports avec la monarchie sont meilleurs qu'ils furent jamais. Sous l'Empire il n'est pas question de reprendre ses pièces avant 1867; mais même à ce moment, en 1869 et 1870, le Roi s'amuse demeure interdit *, alors que tous les autres drames de Hugo ont le « feu vert ». Après la chute de l'Empire. Hugo croit pouvoir faire jouer enfin ce Roi (et ce BouffoN) qui attendent à la porte depuis si longtemps. Peine perdue. Le 2 juillet 1873, en pleine • réaction furieuse », le Roi s'amuse qui devait être monté à la Porte Saint-Martin est interdit, sans motif, par le général Ladmirault, gouverneur de Paris C'est en 1882 seulement, que la pièce verra le jour, le vrai jour, sur la scène du Théâtre Français avec un succès mitigé, quoique ce soit à la fois le jubilé de la pièce et celui du poète, le 22 novembre 1882.



Cinquante ans après.



Il fallut donc attendre un demi-siècle pour que le 22 novembre 1882, le rideau se levât sur cette seconde représentation. La violence de la hargne n'était pas calmée. Deux témoignages seulement de Biré : ■ Ce que fut cette soirée, on se le rappelle. À mesure que se déroulait la pièce, la déception, l'étonnement, la stupeur allaient en grandissant. Les applaudissements avaient peur d'eux-mêmes. Les vers tombaient au milieu d'un silence morne, respectueux, navré, plus cruel cent fois que les colères et les huées de 1832'. - La hargne de Biré s'en prend au même point exactement que celle de Rolle en 1832 : « Dans le Roi s'amuse(HugO) prend Triboulet, difforme comme Quasimodo, comme lui bossu et boiteux, et de plus que lui, misérable et lâche, abject de cœur comme de visage: de cet horrible avorton, de ce bouffon cynique, il fait le type de l'amour paternel! Cette profanation ne lui suffit pas [...] Il livre l...] les plus grands noms de la monarchie aux insultes du bouffon, qui tout à l'heure personnifiait le père, en qui maintenant s'incarne le peuple 2 -, Voici un peu plus tardif, le témoignage de Péladan 3, à propos non de François F' seul, mais aussi de Lucrèce Borgia-. « Cette Lucrèce pour marchands de vin mal pensants, écœure comme le François Ie' pour les électeurs républicains [...] Le grand poète offre au peuple, au mauvais peuple, un tableau jacobin: le Roi s'amuse et Lucrèce Borgia appartiennent au théâtre de la révolution prolongée [...] Certes, Dumas père a traité l'histoire familièrement, mais sa partialité n'atteignait pas à l'âcreté de la haine, non plus son écriture à cette forme impérissable qui fait de Hugo un demi-dieu. Autour de son buste, grouille une étrange plèbe, ignorante, hurlante, vile. En écrivant le Roi s'amuse, le poète pensa à la canaille. ■ Le grotesque hugolien du Roi s'amuse faisait encore frémir de fureur en 1912.









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Victor Hugo
(1802 - 1885)
 
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Portrait de Victor Hugo


Biographie / Œuvres

C'est Hugo qui, sans doute, a le mieux incarné le romantisme: son goût pour la nature, pour l'exotisme, ses postures orgueilleuses, son rôle d'exilé, sa conception du poète comme prophète, tout cela fait de l'auteur des Misérables l'un des romantiques les plus purs et les plus puissants qui soient. La force de son inspiration s'est exprimée par le vocabulaire le plus vaste de toute la littérature

Chronologie

1802
— Naissance le 26 Février à Besançon. Il est le troisième fils du capitaine Léopold Hugo et de Sophie Trébuchet. Suivant les affectations du père, nommé général et comte d'Empire en 1809, la famille Hugo s'établit en Italie, en Espagne, puis à Paris.

Chronologie historique

1848

Bibliographie sÉlective