Paul Verlaine

Alain Bosquet

Jules Laforgue

Jacques Prévert

Pierre Reverdy

Max Jacob

Clément Marot

Aimé Césaire

Henri Michaux

Victor Hugo

Robert Desnos

Blaise Cendrars

René Char

Charles Baudelaire

Georges Mogin

Andrée Chedid

Guillaume Apollinaire

Louis Aragon

Arthur Rimbaud

Francis Jammes


Devenir membre
 
 
 

Victor Hugo

UN JUGEMENT SANS APPEL


Poésie / Poémes d'Victor Hugo





Les doctes ne veulent pas voir.



Un phénomène particulier marque la réception de Ruy Bios sorte de refus préalable, comme si les doctes, avant même d'avoir vu la pièce, la renvoyaient aux ténèbres extérieures. Balzac n'a pas vu Ruy Bios quand il écrit à l'Étrangère, le 15 décembre 1838: « Ruy Bios est une énorme bêtise, une infamie en vers. ■ Notons le vocabulaire condamnant l'œuvre au nom de l'esthétique autant que de la morale. Sainte-Beuve écrit à Guttinguer, le 22 novembre : ■ Je n'ai pas vu Ruy Bios, ne le verrai, ni ne le lirai [...]. Il y a dérision publique, non seulement sur la pièce, mais sur l'homme ' • ; le lendemain, il écrit à Victor Pavie: ■ Ruy Bios me paraît un désastre d'après tout ce qu'on m'en dit, car je ne l'ai pas vu, ni ne le verrai2 ». Le même dans son carnet intime : ■ Ruy Blas vide de fond en comble la question sur Hugo, si tant est qu'elle restât encore quelque peu indécise: c'est un certificat d'incurable magnifiquement armorié, historié, avec de grosses majuscules rouges galonnées d'or, comme les laquais de sa pièce 3. » Viennet dans son Journal apporte un témoignage plein de malveillance, mais instructif: -Je ne crois pas que l'extravagance puisse aller plus loin. Ri avec R. de Beauvoir, un de ses anciens séides, du quatrième acte, la plus grande preuve de la liberté dont on jouissait à Paris, c'était qu'un fou pareil courût les mes impunément [...] Un mélange de prétention et de niaiserie, une nouvelle insulte à la royauté, car c'est une reine à la main de laquelle ose aspirer un valet. J'ai vu cependant avec plaisir que les Villemain, les Lamartine, et autres académiciens qui nous mitonnaient ce nouveau confrère étaient déconcertés par l'apparition de cette œuvre. • Notons que Roger de Beauvoir fit pour Ruy Bios un bon article '.





Qu'on en soit ou non spectateur, on refuse d'entendre le drame de Hugo; le dégoût et la dérision sont de règle. Un écrivain, un intellectuel ne peut se permettre de dire qu'il aime, qu'il admire ou qu'il comprend une pièce de Hugo. C'est au point que malgré l'argent que rapporte la pièce, un Joly, qui devrait s'accrocher aux basques de Hugo pour éviter la dégringolade, paraît le honnir aussi fort qu'un Harel en 1833; l'affaire Marie Tudor n'est pas loin de se répéter. Le 29 novembre 1838. l'ami de Balzac, Armand Pérémé, écrit à celui-ci pour l'encourager à donner une pièce au théâtre de la Renaissance: -Je me suis trouvé hier soir avec les frères J (olY) et Vill (eneuvE). J'ai eu une longue conversation avec An (ténoR). Vous avez bien tort de ne pas venir à eux. Jamais l'instant n'a été plus favorable et vous regretterez peut-être de n'en avoir pas profité. Le Victor Hugo et le Dumas sont usés jusqu'à la corde '. ■ Eux aussi tiennent que Ruy Bios juge une cause, celle du théâtre de Hugo, sinon du théâtre romantique dans son ensemble ; que veulent-ils? un drame bourgeois réaliste?



Contradictions



Les articles de presse franchement favorables à Hugo sont extrêmement rares et presque tous de commande - ; le plus important est celui de Granier de Cassagnac, dans la Presse, le journal juste-milieu de Girardin 3. Le pourfendeur de Dumas est ici moins brillamment inspiré dans l'apologie. Dans le Monde dramatique de Gérard de Nerval un premier article signé Th. V. fait l'éloge de la pièce, mais il est suivi d'un second, signé Armand, bien plus réservé. Dans deux cas, le rédacteur en chef croit nécessaire, quand son chroniqueur dramatique a été aimable pour le texte de Hugo, d'insérer une note rectificative furibonde, fait surprenant, on l'avouera Jules Janin avec qui, cette fois, les Bertin avaient réussi à négocier un article de neutralité bienveillante ne peut s'empêcher de glisser à chaque pas un poignard sous les fleurs '. Un seul article paraît sincèrement favorable, celui de l'Estafette (12 novembrE).



Un problème est posé à la presse: il y a là un succès (« beaucoup d'argent dans tout ce drame -, dit l'EstafettE), les gens viennent, ils sifflent peut-être (c'est ce que prétend la Mode2), mais viennent. Alors, comment assassiner une pièce qui ■ fait de l'argent »? Ils se rattrapent sur les éloges de détail, admirent une scène, une réplique, pour attaquer sans mesure l'ensemble de la conception de l'œuvre, voire la dramaturgie de Hugo; on peut aussi, et ce n'est pas rare, prétendre que Hugo n'est aimé que de la canaille.



Reproches de fond ': tout d'abord le manque d'originalité, et l'absence de renouvellement : ce qui est dénié à Hugo, c'est la faculté créatrice, puisqu'il lui faut copier les autres (quel relevé de sources probables ou certaines, chez tous les critiques!), quand il n'en est pas réduit à se copier lui-même ■ sans s'apercevoir qu'il fabrique le même drame et qu'il roule incessamment dans le même cercle vicieux'' ■. Barbey d'Aurevilly {le Nouvelliste, 3 décembrE) trouve une formule frappante : - Rien ne bouge en Hugo, il a l'immobilité d'un dieu, s'il n'en a pas la puissance. ■ Hugo veut faire un drame historique mais il a pour l'histoire concrète le plus total mépris5. Et chacun de relever les erreurs et surtout les omissions *. Jules Janin, avec bien plus de pertinence perfide, remarque le décalage entre la minutie de la reconstitution et les lacunes qu'il indique, lui, au niveau de la psychologie: ■ Il (HugO) vous dira le blason, la généalogie de chaque personnage, sa façon de porter l'épée et de se battre en duel ;[...] il a donné des habits aux héros, il n'a plus le temps de leur donner des passions.



Les ultras ne sont pas contents.



Les accusations politiques fleurissent surtout chez les ultras : • Après avoir taché de sang et couvert d'ordures François Ier, le roi-chevalier, Marie Tudor, la reine catholique, voilà maintenant que M. Hugo veut réhabiliter le laquais couvert de sa livrée et démontrer à tous que l'homme dans sa souquenille usée peut être aussi héroïque que le monarque enveloppé dans la pourpre impériale • {La Mode, 10 novembrE). Ce qui indigne ce journal légitimiste, c'est moins l'attaque contre la royauté que l'assimilation du monarque et de l'homme du peuple, la disproportion sociale.



Les légitimistes en profitent pour lancer une pique contre la famille d'Orléans qui croit bon de soutenir Hugo, malgré ses écarts de langage : ■ Nous avions bien des raisons de dire que tous ces excès-là étaient intolérables, mais ce que nous n'avons pu dire assez, c'est la présence des deux fils de Louis-Philippe à cette étrange pièce. On voyait à cette première représentation les courtisans du Palais-Royal, dégantés pour faire plus de bruit, approuver de la tête et des mains toute cette histoire dans laquelle la royauté est couverte de fange2. » Chaudesaigues en revanche attaque l'aspect démagogique du Bon Appétit: • Une philippique plate et triviale, pouvant servir contre tous les gouvernements, à toutes les époques, sous tous les règnes [...] un misérable canevas à allusions [...]. Si M. Hugo méprise le gouvernement sous lequel il vit, que n'a-t-il le courage de le dire? [...] Ou plutôt que M. Hugo avoue qu'il ne s'est servi des événements historiques dont il a dressé le catalogue dans Ruy Bios, que comme d'un moyen pour obtenir les applaudissements du parterre3. ■ Le Charivari, lui aussi, avec plus d'égards, note l'allusion contemporaine : ■ Il nous étonne de les (les ministreS) voir si tôt lâcher prise ; nous en connaissons qui ont la mâchoire plus tenace, et cet incident pourra bien paraître quelque peu invraisemblable aux contemporains. • Briffault, dans le Temps, dit avec mépris : ■ M. V. Hugo n' fait que mettre en vers la polémique de ses amis. • Quels amis? l'accusation politique reste vague et contradictoire.

J.-F. Merle dans la Quotidienne affirme que la querelle n'est pas littéraire; si elle l'était, on ne verrait pas un Briffault (toujours luI) opposer favorablement à Ruy Bios la triste Léontine de Mme Ance-lot (la Mode, elle, préfère à Hugo Scribe1 et... Paul Foucher!); mais Merle pense que le conflit entre Hugo et l'opinion est essentiellement politique : - Que M. Hugo ne s'y trompe pas, ses pièces trouvent plus d'opposition à son système politique qu'à son système dramatique; on lui en veut moins de mépriser Aristote que d'insulter les rois; les luttes qui s'établissent à propos de ses ouvrages au théâtre et dans les journaux sont plus animées par l'esprit de parti que par l'esprit de doctrine, et on lui pardonnera toujours plus aisément d'imiter Shakespeare que Cromwell », (22 novembrE). Barbey d'Aurevilly, avec beaucoup plus de pertinence, voit parfaitement que la querelle politique n'est qu'un masque: » Des gens qui fourrent de la politique partout sont entrés dans un courant monarchique fort recommandable en voyant une reine d'Espagne qui s'ennuie tomber amoureuse d'un valet; mais le poète n'a nullement eu l'intention, ce faisant, d'insulter ou de ravaler la royauté - ».



La reine et le laquais.



Le pire, c'est l'inconvenance sociale-, la Gazette de France s'indigne « qu'une reine d'Espagne puisse être abusée comme Cathos et Magdelon », et voit qu'elle ■ son de chez Madame Campan i ». On veut bien croire que la Gazette, légitimiste, se choque de voir ainsi traiter la majesté royale, et n'admette pas la ■ misérable fable d'un laquais amoureux d'une reine »; mais voilà qui devrait être indifférent au très libéral Courrier français: pour Monnay, « la reine est une pauvre femmelette, s'amourachant du premier venu » ; Rolle manifeste sans retenue son mépris pour les petites gens : » La reine attend depuis longtemps, elle est pressée [...] une marchande de modes n'agirait pas plus lestement et avec plus d'abandon' ». Ce n'est pas au nom de la royauté bafouée, c'est au nom des convenances qu'un Rolle n'admet pas la vulgarité, la puérilité, ou la faiblesse de la reine; va pour une marchande de modes, mais une reine, fi donc ! une reine, c'est digne-, toute l'élite frissonne en voyant comment Hugo traite ce qui est au plus haut de la pyramide sociale. Traiter la reine comme une midinette? Les très démocratiques National d Courrier français en tressaillent de dégoût. Ce qui révolte les critiques, c'est le mélange des catégories, la destruction de la hiérarchie. Toute la presse avec ensemble attaque la sympathie (apparente ou réellE) de Hugo pour les catégories inférieures de la société: ■ Être une Lucrèce Borgia, un Hernani, un Triboulet. une prostituée, un voleur de route ou un bouffon bossu, c'est mériter d'avance les bonnes grâces de l'auteur de Ruy Blas. Ceux qui sont abaissés seront élevés, dit l'Évangile ; M. Hugo semble se proposer ce texte à chaque drame qu'il invente1. » Chaudesaigues mêle ici (par une confusion peut-être volontaire, en tout cas significativE) laideur physique morale, et bassesse sociale. Le grand trio des critiques libéraux se déchaîne; Monnay, Rolle et Planche poussent des hurlements de rage : • M. Victor Hugo ne s'arrêtera-t-il pas dans cette canonisation de toutes les impuretés et de toutes les laideurs? Nous connaissons M. Victor Hugo: rien ne répugne à sa muse. Après le bandit, la prostituée et le bossu, voici venir le laquais. M. Victor Hugo ne tiendrait-il pas en réserve pour sa prochaine canonisation quel héros scrofuleux, ou bien un de ces industriels nocturnes qui vont la lanterne à la main, fouillant les impuretés des villes à l'angle des maisons 2. » Le lecteur admirera la jolie périphrase et l'heureuse assimilation du bossu et du laquais, du malheureux atteint d'écrouelles et du chiffonnier. La plume de Rolle est inspirée. Planche est plus digne mais ne vole pas plus haut : • Une reine amoureuse d'un laquais, tel est le sujet choisi et traité par M. Hugo. Les marquises du XVHIC siècle se faisaient mettre au bain par leurs laquais et donnaient pour raison qu'un laquais n'est pas un homme; M. Hugo a trouvé qu'un laquais a l'étoffe d'un amant pour la reine d'Espagne 3. » L'indignation politico-sociale de Monnay est bien plaisante :



Un laquais successeur des ducs de Lerme et des Olivarès"! un lâche coquin qui plutôt que de mourir acceptait l'infamie, qui ne savait pas gagner son pain, devenir tout à coup un grand homme, un ministre sauveur du peuple et de la monarchie5. » Ce qui révolte, c'est cette non-coïncidence de l'être avec sa catégorie sociale, l'impossibilité où l'on est de l'identifier à une étiquette hiérarchique; en un sens la caractérisation sociale précise d'un Balzac est tenue pour moins subversive. Des clameurs accueillent la scène du mouchoir (III, 5): ■ Situation on ne peut plus scabreuse ■ {Constitutionnel, 9 novembrE); > allons, vous voyez qu'il y a toujours du laquais en Ruy Blas et qu'un faquin de sa trempe n'a jamais eu une idée dans la tête, ni une passion dans le cœur » (Monnay, Courrier françaiS). Planche donne une idée du scandale : « Cette scène a excité dans l'auditoire un étonne-ment, un frisson d'indignation [...]. Pour obéir à ces ordres insultants, il faut plus que de la lâcheté, il faut de la folie [...]. Ruy Blas se résigne à l'avilissement comme s'il avait hâte d'accomplir la vengeance méditée par Don Salluste [...]. La mesure de l'absurde est comblée. »



Ce qui choque ici c'est, bien plus que la situation, l'image soudain offerte de la division d'un individu, le laquais-ministre dont la double nature est montrée dans le temps qu'elle vole en éclats; mais un laquais-ministre est déjà, au départ, un monstre et les mots monstre et monstruosité fleurissent sous ces plumes. C'est ce que les critiques appellent l'antithèse: ■ une antithèse manquée • dit Monnay; « cet amour forcené de l'antithèse qui a toujours possédé Hugo ■ 2; • le sujet du nouveau drame de M. Hugo est, comme il a été facile de le prévoir, une antithèse -, dit Planche. D'où des ■ effets heurtés -, analysés avec assez de finesse dans la Revue française (novembre 1838) : ■ Comment des personnages, si différents, si contraires, et qui ne se touchent que comme des extrêmes peuvent-ils se trouver ensemble et agir logiquement et vraisemblablement l'un sur l'autre? »



Or l'antithèse est une catégorie d'autant plus intéressante qu'elle est ici à la fois littéraire et idéologique, par une confusion qu'il ne faudrait pas reprocher aux critiques car c'est eux qui ont raison. Ils voient que l'antithèse est à la fois creusement, ou même éclatement des contradictions (c'est-à-dire opposée à tout ce qui est camouflage des conflits, solutions verbales, fausses réconciliationS) et en même temps pénétration des réalités opposées les unes dans les autres, négation mais reconstruction de l'unité.



Le grotesque



Avec une grande perspicacité, la presse dirige son tir contre le grotesque, pressentant ses implications idéologiques - la mise en question de l'idéalisme, comme celle du statut philosophique de la personne. La prédilection pour le bas, le goût de l'antithèse dans la dramaturgie, tout cela porte un nom, et c'est le grotesque. Dans Ruy Blas, le grotesque revient en force sous le double aspect du laquais-ministre et du gentilhomme de cour des Miracles, César de Bazan; la réaction de l'ensemble de la presse devant ce dernier est entièrement négative. À propos de César, Planche prononce un réquisitoire contre le grotesque :



Il est taillé sur le patron de Robert Macaire, et paraît prendre à tâche d'exagérer le modèle qu'il copie. Il se vautre dans la fange, il s'avilit, il se dénonce au mépris public, comme s'il craignait d'être confondu avec les honnêtes gens. Il fait d'incroyables efforts pour appeler le rire sur ses lèvres, pour égayer l'auditoire ; mais ses railleries grossières sur les hommes qu'il a tués et dépouillés, sur les grands seigneurs dont il porte le manteau et le pourpoint, sur les évêques dont il a dérobé la bourse, n'excitent que le dégoût et ne dérident personne. Un tel personnage égaierait peut-être le bagne ou la geôle; mais je ne crois pas qu'il se rencontre parmi les spectateurs un homme capable de le comprendre et de l'applaudir. [...] Or, tout le mérite de don César se réduit à exposer magistralement la morale que nous avons quelquefois entendue à la cour d'assises. Il fait la politique du meurtre et du pillage, comme il établirait les lois de la tragédie ou de l'épopée. Il prend une à une toutes les facultés qui honorent la personne humaine pour les souiller, pour les couvrir de boue. [...] À chaque verre qu'il vide, à chaque morceau qu'il avale, il prend soin de nous dire qu'il compte sur sa gloutonnerie pour s'abrutir et se faire l'égal du pourceau.



On aimerait analyser toutes ces formules, vrai catalogue du grotesque. Planche n'est pas isolé. La Revue du dix-neuvième siècle {Chronique de PariS) définit ainsi le IVe acte: • Un imbroglio sans nom, comme sans intelligence, quelque chose de prodigieux à force de grivoiseries équivoques, de plaisanteries grossières et de quiproquos inutiles • (11 novembrE). Un choix de formules: ■ Une froide et triste farce ' », une farce de tréteaux »[...]■ des bouffonneries détestables 2., une ■ pasquinade », • une parade de tréteaux 3 ■ un « dévergondage de la forme et de la pensée (...] dont il faut chercher le secret jusqu'aux portes de Charenton *•;• une gaîté de cabaret • pour Janin; « il y a là tant de vices, tant de brutales plaisanteries, cela tient si peu au drame qu'on ne saurait apporter trop vite l'eau chaude et les éponges pour en effacer les grossières couleurs5 » et, selon G. Planche, • le quatrième acte est le plus hardi défi que M. Hugo ait jamais adressé au bon sens et au goût de son auditoire '' ». On voit le vocabulaire dominant: ■ tréteaux de la foire et grossièreté populaire ».



Presque tous les articles condamnent la vulgarité de la langue et du style surtout dans le IVe acte; tous les critiques (même la Bibliographie de la FrancE) relèvent des formules comme ■ la compagnonne Dont le menton fleurit et dont le nez trognonne - ; Éd. Monney s'insurge contre les expressions vulgaires : ■ Vous êtes un fier gueux... je l'ai soûlé. . Chaudesaigues signale les - trivialités de l'expression -, par lesquelles la pièce rivalise ■ avec la pantomime de boulevard ? ». Seul, ou presque, le Siècle tient le IVe acte pour ■ un pari gagné », mais, atteint par la contagion, il se permet des plaisanteries telles que » après Hernani, la contrainte par cor [...] Ruy Bios la contrainte par justaucorps 8 «. Selon le Commerce, Don César ■ a procuré à l'auteur le plaisir de parler argot et d'outrager le bon sens et la langue pendant plus de deux cents vers [...]. Parlerons-nous du style? À quoi bon? M. Hugo s'est mis depuis longtemps à l'abri des atteintes de la critique en s'affranchissant de toute loi, en bravant toute autorité, même celle du dictionnaire9». Bref Hugo est déjà le terroriste des lettres, 1'- ogre et le bouc émissaire ».

Certains remarquent les rapports de Ruy Bios avec les » grotesques » du XVÏÏe siècle, un Scarron, mainte fois cité "', un Cyrano de Bergerac, cité par Janin, un Régnier, cité par Barbey d'Aurevilly. Ces rapprochements ont dû plaire à Hugo; ce sont les lettres de noblesse du grotesque.



Le grotesque, c'est aussi le laid ; Rolle parle des • drames difformes » de Hugo, et il ajoute : » M. V. Hugo est possédé comme on sait d'une tendresse immense pour la laideur morale et la laideur physique; tous ses héros sont laids, de corps ou d'âme1 ». Pour Janin, Hugo a • divinisé toutes les laideurs physiques et morales, il a fait de la vertu le vice, du roi l'esclave, du sujet le roi » - intéressantes formules montrant le pouvoir d'inversion du grotesque 2. Les critiques insistent sur le rôle du laid : il s'agit de montrer que l'art de Hugo n'est plus capable d'idéalisation, selon Barbey les grands classiques du XVIIe siècle voilaient, en l'idéalisant, la réalité vivante ». Dans le drame moderne, dit-il à propos de Ruy Blas, » le laid, le grotesque, toutes les extravagances de l'esprit ; toutes les misères des corps font partie intégrante du drame, parce qu'elles sont dans la réalité, dans la vie ». Et G. Planche: - En écrivant Ruy Blas (l'auteuR) a traité l'idéal avec le même dédain que la langue. »



On comprend alors le sens de la réaction classique amorcée par le succès de Rachei et dont le célèbre article de Musset dans la Revue des Deux Mondes faisait la théorie4. Les critiques opposent au grotesque de Ruy Blas l'idéalisation classique et renvoient Hugo à Corneille et Racine Le sens de ce retour, c'est encore G. Planche qui nous le donne avec sa grande, sa féroce lucidité : il accuse Hugo de ■ se complaire [...] dans l'avilissement de la personne humaine ». C'est le fond du problème; ce qui est mis en question, bien plus que l'individualisme, c'est l'idéalisme fondé sur la personne, et Planche en revient à ses accusations habituelles : Hugo est un poète matériel, l'âme ne compte pas pour lui: » Comment [...] a-t-il oublié une à une toutes les facultés dont se compose la conscience humaine? Comment est-il descendu jusqu'à confondre l'homme et la chose, la vie et la pierre, le cœur et l'étoffe6 ». Janin montre comment la philosophie du destin chez Hugo marche dans la même perspective idéale - C'est toujours la même puissance implacable, fatale, sans regard, sans oreilles, sans entrailles, presque sans voix [...], une espèce de force inerte que vous retrouvez dans les tragédies de Sophocle au moins justifiée par la croyance religieuse. Seulement M. Hugo a dépouillé la nécessité de tout appareil religieux1. -Janin remarque cette • laïcisation • de l'anankédans le théâtre de Hugo: intuition qui fait honneur à son sens critique 2. Tout cela manque fâcheusement de providence.



Solitude et folie



Et Planche de terminer son grand article en montrant l'origine du décalage idéologique entre Hugo et ses contemporains dans la solitude du poète, sans doute prend-il ici l'effet pour la cause et pouvons-nous inverser le mouvement : c'est le refus du code social et culturel de ses contemporains qui précipite le poète dans la solitude. ■ Tarte à la crème ■ de la critique à propos de Hugo : solitude égale orgueil ; l'incapacité dramaturgique a pour cause le culte de soi : ■ Qu'il renonce à ce culte de lui-même, où le dieu et le prêtre ne sont qu'une seule et même personne, à cette solitude superbe d'où il peut mal apprécier le goût et les jugements du monde, entouré de fanatique idolâtrie.









Contact - Membres - Conditions d'utilisation

© WikiPoemes - Droits de reproduction et de diffusion réservés.



Victor Hugo
(1802 - 1885)
 
  Victor Hugo - Portrait  
 
Portrait de Victor Hugo


Biographie / Œuvres

C'est Hugo qui, sans doute, a le mieux incarné le romantisme: son goût pour la nature, pour l'exotisme, ses postures orgueilleuses, son rôle d'exilé, sa conception du poète comme prophète, tout cela fait de l'auteur des Misérables l'un des romantiques les plus purs et les plus puissants qui soient. La force de son inspiration s'est exprimée par le vocabulaire le plus vaste de toute la littérature

Chronologie

1802
— Naissance le 26 Février à Besançon. Il est le troisième fils du capitaine Léopold Hugo et de Sophie Trébuchet. Suivant les affectations du père, nommé général et comte d'Empire en 1809, la famille Hugo s'établit en Italie, en Espagne, puis à Paris.

Chronologie historique

1848

Bibliographie sÉlective