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Victor Hugo

LÉGENDE POUR UNE LÉGENDE


Poésie / Poémes d'Victor Hugo





par Yves Véquaud



Devant pareille statue sur un tel piédestal, on se sent impoli en s'occupant de choses ordinaires. Comment ? Victor Hugo avait aussi des soucis familiaux et, parfois, des besoins d'argent ? Sa maîtresse l'appelait Toto et il lisait le journal ? Allons donc ! L'enfance imagine volontiers le grand écrivain ainsi qu'une sorte d'extraterrestre planant au-dessus des contingences, possédant sur la vie quotidienne un pouvoir comparable à celui, sans limites, qu'il détient sur les mots. La vérité trouble l'eau de nos plus jolis rêves.



De tous les littérateurs, Victor Hugo est l'un des plus admirés encore aujourd'hui. Partout à travers le monde où les chaussées ont des noms, mille et une voies plantées d'arbres portent le sien. Il parle avec bonté des faibles et des pauvres, qui forment la majorité des lecteurs de notre temps. Le mot liberté revient sans cesse sous sa plume. Il croit au progrès, cette ultime espérance. Exilé, il se proclame citoyen du monde. Image d'Epinal, il incarne le modèle même du poète, tâtant de tout en se divertissant avec passion : poésie, théâtre, politique ou dessin. Une foule immense le conduit à sa dernière demeure, celle des demi-dieux où reposent aussi les prophètes.



Une gloire si pure nous ferait oublier que certains créateurs suivent aussi des plans de carrière. Le destin de Victor Hugo n'est pas le simple fruit du génie qui le définit avant tout, celui de bien savoir écrire. Il résulte surtout d'une décision prise en son adolescence et à laquelle il se tient farouchement : réussir sa vie, devenir riche et célèbre. « Je veux être Chateaubriand ou rien », note-t-il dans un carnet à l'âge de quatorze ans.

A l'époque, Chateaubriand joue le rôle de poète officiel, défenseur du trône et de l'Eglise, bientôt ambassadeur fastueux. Hugo l'ayant élu pour modèle encense à son tour les Bourbons et le roi Louis XVIII le pensionne. Il accompagne Charles X jusqu'à Reims, pour son couronnement, et s'en revient avec la Légion d'honneur. Il n'a pourtant que vingt-trois ans ! Le vent tourne, la famille d'Orléans reçoit la couronne, Hugo s'affiche orléaniste. Il a ses entrées au château de Neuilly, chez Louis-Philippe. Il s'occupe de faire authentifier son titre de vicomte, porte des chemises roses, se fait friser les cheveux. Trois ans plus tard, le voilà républicain après l'avènement de la République. Il appelle alors le futur Napoléon III à la présidence... et puis se déclare son ennemi !

Pacifiste, il a célébré des batailles. Royaliste, il écrira les pages les plus terribles contre la royauté. Catholique, ou faisant semblant de l'être, il publiera les pages les plus noires contre les prêtres. La majorité de ses contemporains, dont les opinions sont aussi changeantes, se reconnaît en lui. Et puisque, à un moment ou à un autre, il satisfait chacun des partis qui agitent la vie politique, l'Etat lui organise des funérailles nationales.

Marié à vingt ans, bientôt père de quatre enfants, Victor Hugo n'a pas de fortune. Sa mère est morte. Son père, qu'il n'aime pas, qu'il voit peu, est remarié. Il choisit de vivre de son encre, ce sera son unique métier. Il fréquente les salons, les cénacles. Cela lui réussit assez bien. A trente-neuf ans, il entre à l'Académie française.



Lorsque, exilé dans les îles Anglo-Normandes, il rédige les premiers poèmes qui feront partie de La Légende des siècles, il a déjà plus de cinquante ans. Son éditeur lui rend visite. Hugo, qui passe ses soirées à faire tourner les tables, montre des travaux en cours : de longs poèmes métaphysiques — ils deviendront Dieu et La Fin de Satan — et de « petites épopées ». Nous sommes en 1856.

Quelques mois plus tard, l'éditeur refuse les élans métaphysiques mais accepte de publier deux volumes d'épopées. Le poète se met au travail et les deux volumes sortent en 1859.

L'éditeur attend un choix de pièces hautes en couleur, sans liens les unes avec les autres, qui formeront des recueils dont , le ton épique assurera l'unité. Mais Hugo conçoit son œuvre comme une espèce de Bible allant du paradis au vingtième siècle et, plus loin encore, hors du temps. Projet grandiose qui s'achève deux ans seulement avant la mort du poète.

L'ensemble — cinq volumes au total — est publié en trois fois, en trois «< séries ». La première paraît donc en 1859, la deuxième en 1877 et la troisième, dite Série complémentaire, en 1883, juste avant l'édition collective rassemblant le tout dans un ordre chronologique qui se veut proche de celui de l'Histoire.

C'est,'finalement, un monument littéraire colossal qui compte plus de vingt mille vers. On saisit mieux l'énormilé du travail accompli en se rappelant que toute la production de Baudelaire ne dépasse que de peu quatre mille vers !



L'immense fresque composite contient des poèmes presque aussi longs qu'une tragédie de Racine et d'autres qui sont des quatrains. Elle s'articule en soixante et un chapitres, avec titres et sous-titres, ponctuée de chansons de marins ou d'un drame en six scènes. On y traite de tout, de l'Olympe et de Dieu, du retour des cendres de l'Empereur et de la cruauté des sultans, du crapaud, de Voltaire, de l'océan ou de la question sociale. Avec la même ardeur, le même enthousiasme d'un bout à l'autre. Cela flamboie, cela crépite, c'est plein de volcans et d'abîmes. Un souffle hors du commun emporte le lecteur, le fait sourire aussi ! L'ambition est sans doute par trop démesurée ; l'auteur, trop sûr de lui, se noie parfois dans ses mots.

Comparant la qualité des trois séries, on constate que l'élan initial s'affaiblit au fil du temps. La lyre se désaccorde, on sent le procédé qui ronronne. Les derniers volumes deviennent des fourre-tout pour des vers qui trouveraient meilleure place ailleurs ou qui grandiraient l'auréole de l'artiste en restant inédits. On publie toujours trop !

Grandiloquent, mégalomane, Victor Hugo l'est quelquefois et son discours alors nous assomme. Vers de mirliton, vers de circonstance, réflexions que l'on écoute d'ordinaire au Café du Commerce, opinions de vieillard entêté qui se croit tout permis, règlements de vieux comptes ! Nous sommes désormais trop loin de l'époque pour nous intéresser vraiment au débat, d'autant plus que le credo du Voyant n'est plus du tout le nôtre. Nous avons du recul, nous jugeons autrement. « Classique est l'écrivain qui porte un critique en soi-même », remarque Paul Valéry. Victor Hugo n'est certes pas classique sur ce point. Que de déchets dans son œuvre !

En revanche, lorsque la machine fonctionne bien, que le moteur tourne rond, quelle flamme, quel panache ! Les vers s'enchaînent et se lisent aussi simplement que la plus limpide des proses. On oublie le travail du ciseleur ou du mécanicien, le cadre rigide de l'alexandrin, l'impératif de la rime ; on reste médusé devant un tel métier, de telles trouvailles. Le regard plein de sève de l'auteur sur les choses, sur la nature, sur la vie, la force avec laquelle il raille, il proteste ou il crie, la tendresse dont il use pour mieux valoriser les exploits des humbles et des petits nous le font aimer sans partage. Et son vocabulaire et son style si riches nous le font admirer, souvent, sans retenue aussi. Peu d'écrivains ont su, en français, monter si haut les gammes du lyrisme, et moins encore sont parvenus à nous charmer avec des récits héroïques, dont nous avons tendance à nous moquer. La plupart de ses pairs ne s'y sont pas trompés. André Gide, jugeant hviradnus, l'un des plus longs poèmes de La Légende des siècles, écrira : « On n'imagine rien de plus creux, de plus absurde... ni de plus splendide. »

Rappelons qu'une épopée est un récit poétique d'aventures héroïques, comme L'Iliade ou L'Odyssée. Depuis qu'il vit en exil, Victor Hugo parle souvent d'épopée. Il pense se servir de ce mot pour intituler le recueil qui deviendra Les Châtiments. Il l'utilise aussi pour annoncer la prochaine parution des Misérables.

' Par ailleurs, avant lui, d'autres poètes ont tenté le même pari : réunir en un seul livre les faits les plus marquants et les plus beaux espoirs de l'histoire de l'humanité. Dès 1822, Alfred de Vigny commence la rédaction de ses Poèmes antiques et modernes. Plus téméraire encore, en 1836 et 1838, Lamartine donne avec Jocelyn et La Chute d'un ange une somme comparable par sa longueur à ce que deviendra La Légende^ des siècles.

Mais c'est sans doute dans la lecture des épopées indiennes, récemment traduites, que Victor Hugo trouve l'impulsion et l'audace pour écrire aussi grand.



Tout le XIXe siècle français est hanté par l'Inde. Avec la traduction des Upanishads par Anquetil-Duperron en 1787, la création d'une chaire de sanscrit — la première en Europe — au Collège de France, en 1814, et l'introduction de l'hindoustani à l'Ecole des langues orientales, les intellectuels découvrent un nouveau monde, un autre ton, quelque chose d'immense et d'infiniment profond. Michelet, Lamartine et Nerval sont vite convaincus que l'Inde est le berceau de la civilisation occidentale. I-amartine en disserte longuement dans son Cours familier de littérature, dont le premier volume paraît en 1856, et Michelet dans ses leçons professées au Collège de France dès 1847.

Cette mode, cette passion descend très tôt dans la rue.

On ne compte plus les revues, les drames, les opérettes ni les chansons qui parlent de l'Inde, pour le meilleur et pour le pire. L'Inde se vend bien et sert au publiciste pour allécher le chaland. Baumes, élixirs, nouveautés de toutes sortes portent des noms indiens. L'écrivain Joseph Méry, ami de Hugo, de Nerval et de Gautier, connaît de gros succès avec ses romans dont l'action se passe en Inde. Jules Verne n'étonnera personne en faisant du capitaine Nemo, inventeur prodigieux du Namilus, un citoyen de l'Inde fabuleuse !

Hugo, qui lit beaucoup, qui est si curieux de tout, n'ignore pas cet engouement. On prend peu de risques à parier qu'il a dévoré des yeux la première traduction d'un chapitre du Ramayana — très longue aventure du prince Rama — publié par De Chézy dès 1817, et qu'il s'est intéressé aux suivantes. En 1844. Théodore Pavie donne quelques épisodes du Mahabhàrata, cette autre grande épopée indienne pleine de bruit et de fureur. En 1853, Valentin Parisot fait paraître le premier volume du Ramayana. Et, de 1854 à 1858, Hippolyte Fauche publie tout le livre, soit vingt-quatre mille vers en neuf volumes. Exploit qui n'a pas été répété jusqu'à nos jours, de même que sa traduction complète du Mahàbhùrata — de 1863 à 1869 — demeure la seule accessible en français.

On sait où Hugo trouva les thèmes des deux poèmes — Le Mariage de Roland et Aymerillot — qu'il dévoile en premier et qui plaisent tant à son éditeur. C'est dans Le Journal du dimanche du 1" novembre 1846 qu'un professeur de Montpellier résumait des chansons de geste racontant l'histoire de Roland et celle d'Aymeri de Narbonne. Aussi, l'on a tendance à croire que le poète écrivit ses vers sur le champ et à les dater de cette même année. Pourtant, ce n'est que dix ans plus tard qu'il les montre. Et c'est justement au cours de ces dix années que sont publiées les traductions du Ramayana.

Autre détail curieux, sur plus de cent cinquante poèmes qui composent La Légende des siècles, moins de quinze ne sont pas datés... dont Le Mariage de Roland et Aymerillot ! Est-ce à croire que l'auteur ne souhaite pas reconnaître publiquement comme il a été influencé par la luxuriance de l'épopée indienne ?



Sans doute, le style épique, fait d'énumérations, de répétitions, de grossissements et d'exagérations, est-il un peu partout presque toujours le même. Dans la tradition médiévale des chansons de geste, on voit Roland, de son épée, fendre un rocher de haut en bas. Dans Le Roland furieux, l'Arioste aussi le fait se battre avec un arbre pour seule arme. N'importe, cette outrance, voici qu'à sa grande surprise, peut-être, Hugo peut la découvrir dans un conte jusqu'alors inconnu et qui vient de si loin, comme si les images qui fortifient les mythes se forgeaient toutes dans des creusets semblables.

Citons quelques passages de cette épopée exotique : « Cependant Sugriva, sans se troubler, arrachant un arbre en frappa les membres de son rival, comme la foudre une grande montagne. Brisé par l'arbre dont les coups l'énervaient, Valin ressemblait à un navire lourdement chargé qui s'enfonce avec sa cargaison dans la mer... Couverts de sang, les deux coureurs des bois luttaient semblables à deux nuages qui s'entrechoquent avec un horrible fracas... Atteint violemment par Valin, tandis qu'il se jetait sur lui, plein de rage, Sugriva répandit des flots de sang, pareil à un mont d'où tombent des cascades... Il ressemblait à un nuage qui contient des averses de pierres... Amputé des oreilles et du nez, le héros brillait, grâce au sang dont il était couvert, de même qu'une montagne avec ses torrents... Il vomissait le sang de sa bouche comme un grand nuage qui épanche une averse. »



Jamais Homère ni les trouvères n'osèrent aller si avant dans la démesure ! Pour le plaisir, du même livre, citons ces derniers vers que Victor Hugo n'aurait pas reniés :






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Victor Hugo
(1802 - 1885)
 
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Portrait de Victor Hugo


Biographie / Œuvres

C'est Hugo qui, sans doute, a le mieux incarné le romantisme: son goût pour la nature, pour l'exotisme, ses postures orgueilleuses, son rôle d'exilé, sa conception du poète comme prophète, tout cela fait de l'auteur des Misérables l'un des romantiques les plus purs et les plus puissants qui soient. La force de son inspiration s'est exprimée par le vocabulaire le plus vaste de toute la littérature

Chronologie

1802
— Naissance le 26 Février à Besançon. Il est le troisième fils du capitaine Léopold Hugo et de Sophie Trébuchet. Suivant les affectations du père, nommé général et comte d'Empire en 1809, la famille Hugo s'établit en Italie, en Espagne, puis à Paris.

Chronologie historique

1848

Bibliographie sÉlective