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Victor Hugo

Les têtes du sérail - Poéme


Poéme / Poémes d'Victor Hugo





Le dôme obscur des nuits, semé d'astres sans nombre,
Se mirait dans la mer resplendissante et sombre;
La riante
Stamboul, le front d'ombres voilé,
Semblait, couchée au bord du golfe qui l'inonde.
Entre les feux du ciel et les reflets de l'onde,
Dormir dans un globe étoile.

On eût dit la cité dont les esprits nocturnes
Bâtissent dans les airs les palais taciturnes,
A voir ses grands harems, séjours des longs ennuis.
Ses dômes bleus, pareils au ciel qui les colore,
Et leurs mille croissants, que semblaient faire éclore
Les rayons du croissant des nuits.

L'œil distinguait les tours par leurs angles marquées,
Les maisons aux" toits plats, les flèches des mosquées,
Les moresques balcons en trèfles découpés.
Les vitraux se cachant sous des grilles discrètes.
Et les palais dorés, et comme des aigrettes
Les palmiers sur leur front groupés.



Là, de blancs minarets dont l'aiguille s'élance
Tels que des mâts d'ivoire armés d'un fer de lance;
Là, des kiosques peints; là, des fanaux changeants;
Et sur le vieux sérail, que ses hauts murs décèlent,
Cent coupoles d'étain, qui dans l'ombre étincellent
Comme des casques de géants.



Le sérail!...
Cette nuit il tressaillait de joie.
Au son des gais tambours, sur des tapis de soie.
Les sultanes dansaient sous son lambris sacré.
Et, tel qu'un roi couvert de ses joyaux de fête.
Superbe, il se montrait aux enfants du prophète.
De six mille têtes paré!

Livides, l'œil éteint, de noirs cheveux chargées.
Ces têtes couronnaient, sur les créneaux rangées,
Les terrasses de rose et de jasmin en fleur;
Triste comme un ami, comme lui consolante,
La lime, astre des morts, sur leur pâleur sanglante
Répandait sa douce pâleur.

Dominant le sérail, de la porte fatale
Trois d'entre elles marquaient l'ogive orientale;
Ces têtes, que battait l'aile du noir corbeau,
Semblaient avoir reçu l'atteinte meurtrière.
L'une dans les combats, l'autre dans la prière,
La dernière dans le tombeau.

On dit qu'alors, tandis qu'immobiles comme elles
Veillaient stupidement les mornes sentinelles,
Les trois têtes soudain parlèrent; et leurs voix
Ressemblaient à ces chants qu'on entend dans les rêves,
Aux bruits confus du flot qui s'endort sur les grèves,
Du vent qui s'endort dans les bois.



LA
PREMIÈRE
VOIX

«
Où suis-je?...
Mon brûlot! à la voile! à la rame!

»
Frères,
Missolonghi fumante nous réclame,

»
Les turcs ont investi ses remparts généreux.

»
Renvoyons leurs vaisseaux à leurs villes lointaines,

»
Et que ma torche, ô capitaines! a
Soit un phare pour vous, soit un foudre pour eux
I

»
Partons!
Adieu,
Corinthe et son haut promontoire, »
Mers dont chaque rocher porte un nom de victoire, » Écueils de l'Archipel sur tous les flots semés, »
Belles îles, des cieux et du printemps chéries, »
Qui le jour paraissez des corbeilles fleuries, »
La nuit, des vases parfumés.

»
Adieu, fière patrie,
Hydra,
Sparte nouvelle! »
Ta jeune liberté par des chants se révèle; »
Des mâts voilent tes murs, ville de matelots. »
Adieu ! j'aime ton île où notre espoir se fonde.



»
Tes gazons caressés par l'onde, »
Tes rocs battus d'éclairs et rongés par les flots.

»
Frères, si je reviens,
Missolonghi sauvée, »
Qu'une église nouvelle au
Christ soit élevée. »
Si je meurs, si je tombe en la nuit sans réveil, »
Si je verse le sang qui me-reste à répandre, »
Dans une terre libre allez porter ma cendre, »
Et creusez ma tombe au soleil!

»
Missolonghi! —
Les
Turcs! —
Chassons, ô camarades, »
Leurs canons de ses forts, leurs flottes de ses rades. »
Brûlons le capitan sous son triple canon. »
Allons! que des brûlots l'ongle ardent se prépare.

»
Sur sa nef, si je m'en empare, »
C'est en lettres de feu que j'écrirai mon nom.

»
Victoire! amis... —
O ciel! de mon esquif agile »
Une bombe en tombant brise le pont fragile... »
Il éclate, il tournoie, il s'ouvre aux flots amers ! »
Ma bouche crie en vain, par les vagues couverte! »
Adieu ! je vais trouver mon linceul d'algue verte, »
Mon lit de sable au fond des mers.

»
Mais non! je me réveille enfin!...
Mais quel mystère? »
Quel rêve affreux !... mon bras manque à mon cimeterre. »
Quel est donc près de moi ce sombre épouvantail? »
Qu'entends-je au loin?... des chœurs., sont-ce des voix

[de femmes? »
Des chants murmurés par des âmes? »
Ces concerts!... suis-je au ciel?,.. —
Du sang!... c'est

[le sérail ! »

LA
DEUXIÈME
VOIX

«
Oui,
Canaris, tu vois le sérail, et ma tête »
Arrachée au cercueil pour orner cette fête. »
Les turcs m'ont poursuivi sous mon tombeau glacé. »
Vois ! ces os desséchés sont leur dépouille opime. »
Voilà de
Botzaris ce qu'au sultan sublime »
Le ver du sépulcre a laissé1 !

» Écoute :
Je dormais dans le fond de ma tombe, »
Quand un cri m'éveilla :
Missolonghi succombe! »
Je me lève à demi dans la nuit du trépas; »
J'entends des canons sourds les tonnantes volées,

»
Les clameurs aux clameurs mêlées, »
I.es chocs fréquents du fer, le bruit pressé des pas.

»
J'entends, dans le combat qui remplissait la ville, »
Des voix crier : «
Défends d'une horde servile, »
Ombre de
Botzaris, tes
Grecs infortunés ! » »
Et moi, pour m'échapper, luttant dans les ténèbres, »
J'achevais de briser sur les marbres funèbres

»
Tous mes ossements décharnés.

[gronde... — »
Soudain, comme un volcan, le sol s'embrase et »
Tout se tait; — et mon œil, ouvert pour l'autre monde, »
Voit ce que nul vivant n'eût pu voir de ses yeux. »
De la terre, des flots, du sein profond des flammes,

»
S'échappaient des tourbillons d'âmes »
Qui tombaient dans l'abîme ou s'envolaient aux cieux
I



»
Les
Musulmans vainqueurs dans ma tombe fouillèrent; »
Ils mêlèrent ma tête aux vôtres qu'ils souillèrent. »
Dans le sac du
Tartare on les jeta sans choix. a
Mon corps décapité tressaillit d'allégresse; »
Il me semblait, ami, pour la
Croix et la
Grèce »
Mourir une seconde fois.

»
Sur la terre aujourd'hui notre destin s'achève. »
Stamboul, pour contempler cette moisson du glaive, »
Vile esclave, s'émeut du
Fanar aux
Sept-Tours; a
Et nos têtes, qu'on livre aux publiques risées,

»
Sur l'impur sérail exposées, »
Repaissent le sultan, convive des vautours !

»
Voilà tous nos héros!
Costas le palicare; a
Christo, du mont
Olympe;
Hellas, des mers d'Icare; »
Kitzos, qu'aimait
Byron, le poète immortel; »
Et cet enfant des monts, notre ami, notre émule, a
Mayer, qui rapportait aux fils de
Thrasybule a
La flèche de
Guillaume
Tell1!

»
Mais ces morts inconnus, qui dans nos rangs stoïques a
Confondent leurs fronts vils à des fronts héroïques, »
Ce sont des fils maudits d'Eblis et de
Satan, »
Des turcs, obscur troupeau, foule au sabre asservie,

»
Esclaves dont on prend la vie a
Quand il manque une tête au compte du sultan !

»
Semblable au
Minotaure inventé par nos pères, »
Un homme est seul vivant dans ces hideux repaires, »
Qui montrent nos lambeaux aux peuples à genoux; »
Car les autres témoins de ces fêtes fétides.



»
Ses ennuques impurs, ses muets homicides, a
Ami, sont aussi morts que nous.

[infâmes

»
Quels sont ces cris?... —
C'est l'heure où ses plaisirs

>
Ont réclamé nos sœurs, nos filles et nos femmes.

»
Ces fleurs vont se flétrir à son souffle inhumain.

»
Le tigre impérial, rugissant dans sa joie,

»
Tour à tour compte chaque proie,


Nos vierges cette nuit, et nos têtes demain ! »



LA
TROISIÈME
VOIX

«
O mes frères,
Joseph, évêque, vous salue1. »
Missolonghi n'est plus!
A sa mort résolue, a
Elle a fui la famine et son venin rongeur. »
Enveloppant les turcs dans son malheur suprême, »
Formidable victime, elle a mis elle-même »
La flamme à son bûcher vengeur.

a
Voyant depuis vingt jours notre ville affamée,

a
J'ai crié : «
Venez tous, il est temps, peuple, armée!

a
Dans le saint sacrifice il faut nous dire adieu.

a
Recevez de mes mains, à la table céleste,

»
Le seul aliment qui nous reste, »
Le pain qui nourrit l'âme et la transforme en dieu !

»
Quelle communion !
Des mourants immobiles »
Cherchant l'hostie offerte à leurs lèvres débiles,



»
Des soldats défaillants, mais encor redoutés, »
Des femmes, des vieillards, des vierges désolées, »
Et sur le sein flétri des mères mutilées, »
Des enfants de sang allaités !

»
La nuit vint, on partit; mais les
Turcs dans les ombres

»
Assiégèrent bientôt nos morts et nos décombres.

»
Mon église s'ouvrit à leurs pas inquiets :

»
Sur un débris d'autel, leur dernière conquête,

»
Un sabre fit rouler ma tête... «
J'ignore quelle main me frappa : je priais.

»
Frères, plaignez
Mahmoud !
Né dans sa loi barbare, •
Des hommes et de
Dieu son pouvoir le sépare. »
Son aveugle regard ne s'ouvre pas au ciel. »
Sa couronne fatale, et toujours chancelante, »
Porte à chaque fleuron une tête sanglante1; »
Et peut-être il n'est pas cruel !

»
Le malheureux, en proie aux terreurs implacables,

»
Perd pour l'éternité ses jours irrévocables.

»
Rien ne marque pour lui les matins et les soirs.

»
Toujours l'ennui
I
Semblable aux idoles qu'ils dorent,

»
Ses esclaves de loin l'adorent, »
Et le fouet d'un spahi règle leurs encensoirs.

i
Mais pour vous tout est joie, honneur, fête, victoire. »
Sur la terre vaincus, vous vaincrez dans l'histoire. »
Frères,
Dieu vous bénit sur le sérail fumant, »
Vos gloires par la mort ne sont pas étouffées; .
Vos têtes sans tombeaux deviennent vos trophées; »
Vos débris sont un monument!



»
Que l'apostat surtout vous envie!
Anathème

»
Au chrétien qui souilla l'eau sainte du baptême!

»
Sur le livre de vie en vain il fut compté :

»
Nul ange ne l'attend dans les cieux où nous sommes;

»
Et son nom, exécré des hommes, »
Sera, comme un poison, des bouches rejeté !

»
Et toi, chrétienne
Europe, entends nos voix plaintives »
Jadis, pour nous sauver, saint
Louis vers nos rives »
Eût de ses chevaliers guidé l'arrière-ban. »
Choisis enfin, avant que ton
Dieu ne se lève, »
De
Jésus et d'Omar, de la croix et du glaive, »
De l'auréole et du turban. »



Oui,
Botzaris,
Joseph,
Canaris, ombres saintes,
Elle entendra vos voix, par le trépas éteintes;
Elle verra le signe empreint sur votre front;
Et, soupirant ensemble un chant expiatoire,
A vos débris sanglants portant leur double gloire.
Sur la harpe et le luth les deux
Grèces diront :

«
Hélas! vous êtes saints et vous êtes sublimes,

»
Confesseurs, demi-dieux, fraternelles victimes !

»
Votre bras aux combats s'est longtemps signalé;

»
Morts, vous êtes tous trois souillés par des mains viles.

»
Voici votre
Calvaire après vos
Thermopyles;

»
Pour tous les dévouements votre sang a coulé.



»
Ah! si l'Europe en deuil, qu'un sang si pur menace,

»
Ne suit jusqu'au sérail le chemin qu'il lui trace,

»
Le
Seigneur la réserve à d'amers repentirs.

»
Marin, prêtre, soldat, nos autels vous demandent,

»
Car l'Olympe et le
Ciel à la fois vous attendent,

»
Pléiade de héros ! trinité de martyrs ! »







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Victor Hugo
(1802 - 1885)
 
  Victor Hugo - Portrait  
 
Portrait de Victor Hugo


Biographie / Œuvres

C'est Hugo qui, sans doute, a le mieux incarné le romantisme: son goût pour la nature, pour l'exotisme, ses postures orgueilleuses, son rôle d'exilé, sa conception du poète comme prophète, tout cela fait de l'auteur des Misérables l'un des romantiques les plus purs et les plus puissants qui soient. La force de son inspiration s'est exprimée par le vocabulaire le plus vaste de toute la littérature

Chronologie

1802
— Naissance le 26 Février à Besançon. Il est le troisième fils du capitaine Léopold Hugo et de Sophie Trébuchet. Suivant les affectations du père, nommé général et comte d'Empire en 1809, la famille Hugo s'établit en Italie, en Espagne, puis à Paris.

Chronologie historique

1848

Bibliographie sÉlective