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Victor Hugo

26 JUILLET 1853 — AU CIMETIÈRE DE SAINT-JEAN


Poésie / Poémes d'Victor Hugo





« Citoyens,

« Trois cercueils en quatre mois.

« La mort se hâte et Dieu nous délivre un à un.

« Nous ne t'accusons pas, nous te remercions, Dieu puissant qui nous rouvres, à nous exilés, les portes de la patrie éternelle!

« Cette fois l'être inanimé et cher que nous apportons à la tombe, c'est une femme.

« Le 21 janvier dernier, une femme fut arrêtée chez elle par le sieur Boudrot, commissaire de police à Paris. Cette lèmme, jeune encore, elle avait trente-cinq ans, mais estropiée et infirme, fut envoyée à la préfecture et enfermée dans la cellule n° 1, dite cellule d'essai. Cette cellule, sorte de cage de sept à huit pieds carrés à peu près, sans air et sans jour, la malheureuse prisonnière l'a peinte d'un mot; elle l'appelle : cellule-tombe au; elle dit, je cite ses propres paroles : « C'est dans cette cel-« lule-tombeau qu'estropiée, malade, j'ai passé vingt et « un jours, collant mes lèvres d'heure en heure contre « le treillage, pour aspirer un peu d'air vital et ne pas « mourir". » — Au bout de ces vingt et un jours, le 14 février, le gouvernement de décembre mit cette femme dehors et l'expulsa. Il la jeta à la fois hors de la prison et hors de la patrie. La proscrite sortait du cachot d'essai avec les germes de la phthisie. Elle quitta la France et gagna la Belgique. Le dénûment la força de voyager, toussant, crachant le sang, les poumons malades, en plein hiver, dans le Nord, sous la pluie et la neige, dans ces affreux wagons découverts qui déshonorent les riches entreprises des chemins de fer. Elle arriva à Ostende; elle était chassée de France, la Belgique la chassa. Elle passa en Angleterre. A peine débarquée à Londres, elle se mit au lit. La maladie contractée dans le cachot, aggravée par le voyage forcé de l'exil, était devenue menaçante. La proscrite, je devrais dire la condamnée à mort, resta gisante deux mois et demi. Puis, espérant un peu de printemps et de soleil, elle vint à Jersey. On se souvient encore de l'y avoir vue arriver par une froide matinée pluvieuse, à travers les brumes de la mer, râlant et grelottant sous sa pauvre robe de toile, toute mouillée. Peu de jours après son arrivée, elle se coucha; elle ne s'est plus relevée.





« Il y a trois jours, elle est morte.

« Vous me demanderez ce qu'était cette femme et ce qu'elle avait fait pour être traitée ainsi; je vais vous le dire.

« Cette femme, par des chansons patriotiques, par de sympathiques et cordiales paroles, par de bonnes et civiques actions, avait rendu célèbre, dans les faubourgs de Paris, le nom de Louise Julien, sous lequel le peuple la connaissait et la saluait. Ouvrière, elle avait nourri sa mère malade; elle l'avait soignée et soutenue dix ans. Dans les jours de lutte civile, elle faisait de la charpie; et boiteuse et se traînant, elle allait dans les ambulances et secourait les blessés de tous les partis. Cette femme du peuple était un poëte, cette femme du peuple était un esprit; elle chantait la République, elle aimait la liberté, elle appelait ardemment l'avenir fraternel de toutes les nations et de tous les hommes; elle croyait à Dieu, au peuple, au progrès, à la France; elle versait autour d'elle, comme un vase, dans les esprits des prolétaires, son grand cœur plein d'amour et de foi. Voilà ce que faisait cette femme. M. Bonaparte l'a tuée.

«Ah! une telle tombe n'est pas muette: elle est pleine de sanglots, de gémissements et de clameurs.

« Citoyens, les peuples, dans le légitime orgueil de leur toute-puissance et de leur droit, construisent avec le granit et le marbre des édifices sonores, des enceintes majestueuses, des estrades sublimes, du haut (lesquelles parle leur génie, du haut desquelles se répandent à Hots dans les âmes les éloquences saintes du patriotisme, du progrès et de la liberté; les peuples, s'imaginant qu'il suffit d'être souverains pour être invincibles, croient inaccessibles et imprenables ces citadelles de la parole, ces forteresses sacrées de l'intelligence humaine et de la civilisation, et ils disent : la tribune est indestructible. Ils se trompent : ces tribunes-là peuvent être renversées. Un traître vient, des soldats arrivent, une bande de brigands se concerte, se démasque, fait feu, et le sanctuaire est envahi, et la pierre et le marbre sont dispersés, et le palais, et le temple où la grande nation parlait au monde s'écroule et l'immonde tvran vainqueur s'applaudit, bat des mains et dit : c'est fini. Personne ne pariera plus. Pas une voix ne s'élèvera désormais. Le silence est lait. — Citoyens! à son tour le tvran se trompe. Dieu ne veut pas que le silence se fasse; Dieu ne veut pas que la liberté, qui est son verbe, se taise; citovens! au moment où les despotes triomphants croient la leur avoir ôtée à jamais, Dieu redonne la parole aux idées. Cette tribune détruite, il la reconstruit. Non au milieu de la place publique, non avec le granit et le marbre, il n'en a pas besoin. Il la reconstruit dans la solitude; il la reconstruit avec l'herbe du cimetière, avec l'ombre des Cyprès, avec le monticule sinistre que font les cercueils cachés sous terre; et de cette solitude, de cette herbe, de ces cvprès, de ces cercueils disparus, savez-vous ce qui sort, citovens? Il en sort le cri déchirant de l'humanité, il en sort la dénonciation et le témoignage, il en sort l'accusation inexorable qui fait pâlir l'accusé couronné, il en sort la lormidable protestai ion des morts! Il en sort la voix vengeresse, la voix inextinguible, la voix qu'on n'étoufle pas, la voix qu'on ne bâillonne pas! — Ah! M. Bonaparte a fait taire la tribune; c'est bien; maintenant qu'il lasse donc taire le tombeau !



« Lui et ses pareils n'auront rien fait tant qu'on entendra sortir un soupir d'une tombe, et tant qu'on verra rouler une larme dans les veux augustes de la pitié-

« Pitié!... ce mot que je viens de prononcer, il a jailli du plus profond de mes entrailles devant ce cercueil, cercueil d'une lemme, cercueil d'une sœur, cercueil d'une martyre! Pauline Roland en Afrique. Louise Julien à Jersey. Francesca Maderspach à Tcmcswai". Bianca Téléki à Pcsth, tant d'autres, Rosalie Gobert, Eugénie Guillemot, Augustine Péan, Blanche Clouart, Joséphine Prabeil. Elisabeth Parles, Marie Rcviel, Claudine Hibruit. Anne Sangla, veuve Cambescure, Arman-tine Huet, et tant d'autres encore, sœurs, mères, filles, épouses, proscrites, exilées, transportées, torturées, suppliciées, crucifiées, ô pauvres femmes! Oh! quel sujet de larmes profondes et d'inexprimables attendrissements! Faibles, souffrantes, malades, arrachées à leur famille, à leurs maris, à leurs parents, à leurs soutiens, vieilles quelquefois et brisées par l'âge, toutes ont été des héroïnes, plusieurs ont été des héros! Oh! ma pensée en ce moment se précipite dans ce sépulcre et baise les pieds froids de cette morte dans son cercueil! Ce n'est pas une lémme que je vénère dans Louise Julien, c'est la femme; la femme de nos jours, la femme digne de devenir citoyenne; la femme telle que nous la voyons autour de nous, dans tout son dévouement, dans toute sa douceur, dans tout son sacrifice, dans toute sa majesté! Amis, dans les temps futurs, dans cette belle, et paisible, et tendre, et fraternelle République sociale de l'avenir, le rôle de la femme sera grand; mais quel magnifique prélude à ce rôle que de tels martyres si vaillamment endurés! Hommes et citoyens, nous avons dit plus d'une fois dans notre orgueil : le xvine siècle a proclamé le droit de l'homme; le xixe proclamera le droit de la femme'; — mais il faut l'avouer, citoyens, nous ne nous sommes point hâtés; beaucoup de considérations, qui étaient graves, j'en conviens, et qui voulaient être mûrement examinées, nous ont arrêtés; et à l'instant où je parle, au point même où le progrès est parvenu, parmi les meilleurs républicains, parmi les démocrates les plus vrais et les plus purs, bien des esprits excellents hésitent encore à admettre dans l'homme et dans la femme l'égalité de l'âme humaine, et par conséquent l'assimilation, sinon l'identité complète des droits civiques. Disons-le bien haut, citoyens, tant que la prospérité a duré, tant que la République a été debout, les femmes, oubliées par nous, se sont oubliées elles-mêmes; elles se sont bornées à rayonner comme la lumière, à échauffer les esprits, à attendrir les cœurs, à éveiller les enthousiasmes, à montrer du doigt à tous le bon, le juste, le grand et le vrai- Elles n'ont rien ambitionné au delà. Elles qui, par moments, sont l'image de la patrie vivante, elles qui pouvaient être l'âme de la cité, elles ont été simplement l'âme de la famille. A l'heure de l'adversité, leur attitude a change : elles ont cessé d'être modestes; à l'heure de l'adversité, elles nous ont dit : — Nous ne savons pas si nous avons droit à votre puissance, à votre liberté, à votre grandeur; mais ce que nous savons, c'est que nous avons droit à votre misère. Partager vos souffrances, vos accablements, vos dénùments, vos détresses, vos renoncements, vos exils, votre abandon si vous êtes sans asile, votre faim si vous êtes sans pain, c'est là le droit de la femme, et nous le réclamons. — O mes frères! et les voilà qui nous suivent dans le combat, qui nous accompagnent dans la proscription, et qui nous devancent dans le tombeau!

« Citoyens, puisque cette fois encore vous avez voulu que je parlasse en votre nom, puisque votre mandat donne à ma voix l'autorité qui manquerait à une parole-isolée; sur la tombe de Louise Julien, comme il y a trois mois sur la tombe de Jean Bousquet, le dernier cri que je veux jeter, c'est le cri de courage, d'insurrection et d'espérance!

« Oui, des cercueils comme celui de cette noble femme qui est là signifient et prédisent la chute prochaine des bourreaux, l'inévitable écroulement des des-potismes et des despotes. Les proscrits meurent l'un après l'autre, le tvran creuse leur fosse; mais à un jour venu, citoyens, la fosse tout à coup attire et engloutit le fossoyeur.

« O morts qui m'entourez et qui m'écoutez, malédiction à Louis Bonaparte! O morts, exécration à cet homme! Pas d'échafauds quand viendra la victoire, mais longue et infamante expiation à ce misérable! Malédiction sous tous les cieux, sous tous les climats, en France, en Autriche, en Lombardie, en Sicile, à Rome, en Pologne, en Hongrie, malédiction aux violateurs du droit humain et de la loi divine! Malédiction aux pourvoyeurs des pontons, aux dresseurs de gibets, aux destructeurs des familles, aux tourmenteurs des peuples! Malédiction aux prescripteurs des pères, des mères et des enfants! Malédiction aux fouetteurs de lemmes! Proscrits! soyons implacables dans ces solennelles et religieuses revendications du droit et de l'humanité. Le genre humain a besoin de ces cris terribles; la conscience universelle a besoin de ces saintes indignations de la pitié. Exécrer les bourreaux, c'est consoler les victimes. Maudire les tyrans, c'est bénir les nations






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Victor Hugo
(1802 - 1885)
 
  Victor Hugo - Portrait  
 
Portrait de Victor Hugo


Biographie / Œuvres

C'est Hugo qui, sans doute, a le mieux incarné le romantisme: son goût pour la nature, pour l'exotisme, ses postures orgueilleuses, son rôle d'exilé, sa conception du poète comme prophète, tout cela fait de l'auteur des Misérables l'un des romantiques les plus purs et les plus puissants qui soient. La force de son inspiration s'est exprimée par le vocabulaire le plus vaste de toute la littérature

Chronologie

1802
— Naissance le 26 Février à Besançon. Il est le troisième fils du capitaine Léopold Hugo et de Sophie Trébuchet. Suivant les affectations du père, nommé général et comte d'Empire en 1809, la famille Hugo s'établit en Italie, en Espagne, puis à Paris.

Chronologie historique

1848

Bibliographie sÉlective