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Stéphane Mallarmé

LE DÉMON DE L'ANALOGIE


Poésie / Poémes d'Stéphane Mallarmé





C'est le titre donné au morceau fameux de la Pénultième. Démon ou plutôt lutin, qui animait sa conversation plus encore que ses livres. Ses propos, nous dit-on, développaient un chapelet inattendu et délicieux de rapprochements auxquels nul autre n'aurait pensé. Il voit «un môme... qui rentrait en soi, sous l'aspect d'une tartine de fromage mou, déjà la neige des cimes, le lys ou autre blancheur constitutive d'ailes au-dedans1.» Des terrassiers «dressent au repos, dans une tranchée, la rayure bleu et blanc transversale des maillots comme la nappe d'eau peu à peu (vêtement oh ! que l'homme est la source qu'il cherchE)2. » « Pénétrant dans une crypte ou cellier en commun, devant la rangée de l'outil double cette pelle et cette pioche, sexuels, dont le métal résumant la force pure du travailleur, féconde les terrains sans culture, je fus pris de religion3.»





Faculté à la fois poétique et puérile de voir partout, sous le spectacle le plus usuel, quelque fixe, éternelle Idée «qui l'observe avec des regards familiers». Elle implique un mouvement à deux temps : apercevoir instinctivement une analogie, trouver une raison de cette analogie. C'est d'ailleurs l'attitude naturelle de la science et de la philosophie. Mais l'esprit de Mallarmé, en dehors de l'une comme de l'autre, paraît apte à formuler des raisons surtout mystiques. Rien dans ce qu'il écrivit ne le montre angoissé par des problèmes religieux, et du catholicisme il n'a jamais parlé que pour en percevoir des analogies littéraires. Mais il recueille dans sa nature beaucoup d'authentiques hérédités chrétiennes. Le monde visible lui fournit, comme à un docteur du moyen âge, les signes minutieux d'un monde invisible et réel, conçu par une imagination de mystique et que s'efforce de rendre à nouveau vivant une sensibilité d'artiste- Si nous remontons aux sources, il continue l'état d'esprit qui naquit dans l'humanité lorsqu'il s'agit pour les Grecs d'Alexandrie d'expliquer la mythologie spontanée de leur race comme une enveloppe de vérités idéales, et qu'ensuite Alexandrie, métropole intellectuelle du christianisme, légua à la religion nouvelle comme une clef précieuse qui permît de faire concorder les deux Testaments chacun à chacun, l'ensemble des deux avec la sagesse grecque. Le captif le plus complet et le plus logique de cet esprit fut Saint Augustin et il trouva dans l'art du moyen âge son efflorescence. Les vers célèbres de Baudelaire,



La nature est un temple où de vivants piliers... construisent la nature comme une nef gothique. Et Gautier, sur Baudelaire, écrivait dans sa préface des Fleurs du Mal ces lignes qui, de façon exacte, pourraient s'appliquer à Mallarmé: «Son esprit n'était ni en mots, ni en traits, mais il voyait les choses d'un point de vue particulier qui en changeait les lignes comme celles des objets que l'on regarde à vol d'oiseau ou en plafond, et il saisissait des rapports inappréciables pour d'autres, et dont la bizarrerie logique vous frappait».

M. Camille Mauclair, s'inspirant peut-être de conversations, semble avoir exagéré, dans un éloquent et souvent Profond article sur l'Identité et la Fusion des arts, des idées auxquelles on croit reconnaître des racines mallarméennes.

«J ai souvent pensé qu'on pourrait entreprendre un ouvrage d une incroyable puissance, qui serait un Dictionnaire des analogies. Un tel ouvrage serait pour ainsi dire le résultat de la vision des poètes devant les divers règnes que nous avons établis dans la nature pour mettre de l'ordre dans nos recherches, et il participerait des sciences autant que des arts. Il serait non seulement le répertoire des images poétiques réalisées jusqu'à ce jour, mais encore un classement raisonné des formes et de leurs rapports, selon tout ce que la science peut et pourra nous en apprendre... La question de l'unité dans le multiple est la racine de toute philosophie, de tout art, de toute science, de toute critique, et au fond il n'y a qu'un sujet, c'est celui-là1.» Et M. Mauclair en conclut à une nécessaire Critique des Identités, le contraire exactement de la critique au sens pur du mot. La vérité est qu'au lieu d'un sujet il y en a deux, celui-là et son contraire, la synthèse, le plus souvent individuelle et provisoire, et l'analyse, — la montée et la descente de Sisyphe. Toutes deux s'impliquent et s'appellent: l'une achevée ou plutôt entreprise, il faut la quitter pour le travail opposé. Chercher, par exemple, comme le veut M. Mauclair, à une œuvre de poésie ses «analogies» en peinture ou en musique, et faire de cette recherche des identités le tout de la critique, c'est commencer par la fin, vendre la peau de l'ours, comparer avant de comprendre.



Et cette synthèse d'un de ses disciples les plus intelligents contribue à me faire supposer (je me trompe peut-êtrE) que la recherche des analogies était chez Mallarmé la tentation dangereuse de sa nature, le démon de l'analogie son malin génie. Des analogies ténues, capricieuses, laborieuses, qui se sont imposées à lui, et auxquelles il enlève, pour qu'il soit suggéré et deviné, l'un des deux termes, voilà ce que contiennent les plus outranciers et les plus fanatiquement mallar-méens de ses derniers poèmes, les Tombeaux de Baudelaire et de Verlaine. À la nue accablante tu. Et quand on a fait l'effort nécessaire pour les saisir, pour les recréer selon le vœu du poète, on s'aperçoit qu'ils restent embarrassés, lourds, que s'ils sont présentés par la doctrine comme à moitié construits, c'est peut-être qu'ils sont sortis du moule poétique à moitié manques. Le vierge, le vivace. Victorieusement fui, Mes bouquins refermés, bien que de même facture, sont au contraire des chefs-d'œuvre: car le procédé s'y tend moins inflexiblement à la recherche des analogies rares.

Les idées de Mallarmé sur la littérature, si profondes qu'elles apparaissent souvent, nous inquiètent en même temps qu'elles nous charment par les patères d'analogies auxquelles elles sont souvent accrochées. Une page de Mallarmé donne parfois, dans l'ordre du minutieux et du menu, l'impression que suggère, à l'échelle du démesuré, le William Shakespeare de Victor Hugo. Le bec de gaz qui veille sur ses sorties du soir fournit à ce reclus du Nord un contraste de crudité, de rue et de froid avec la lampe intime du travail et de la pensée. De là « un encanaillement du format sacré, le volume, à notre gaz, qui en paraît la langue à nu, vulgaire, dardée sur le carrefour. » Et dans le Tombeau de Baudelaire le manchon Auer, allume hagard un immortel pubis

Dont le vol selon le réverbère découche.



Du mobilier de l'écrivain, table, lampe, livre, bibliothèque, papier, encre, Mallarmé a construit la foule d'analogies qui décore son esthétique. Ne fait-elle que la décorer? Il est une mesure au delà de laquelle une image trouvée ne doit pas prendre le masque d'une raison. L'image mystique se donne l'air de pénétrer un mystère au moment même où elle ne fait qu'en établir un nouveau, — le troisième homme du Stagy-nte. A vrai dire le reproche ne tombe qu'à demi sur Mallarmé, tout au moins il l'effleure. Des séries d'images, comme des jeux de lumière, dégradent, moirent, font sensible, maniable, souriante une pensée, lui apportent, à la fois et sans se contredire, une précision nouvelle en l'animant de figures, une restriction ironique en alléguant que peut-être elle aussi n est qu'une des images dont la ronde, autour d'elle, s'entre-ace avant qu'elle y rentre. Pour ramener, dans mon exemple meme la conséquence poétique à son origine religieuse, je citerai cette page où Mallarmé essaye de discerner dans la cérémonie de la messe la forme de la scène idéale : "La nef avec un peuple je ne parle d'assistants, bien d'élus: quiconque y peut de la source la plus humble d'un gosier jeter aux voûtes le répons en latin incompris, mais exultant, participe entre tous et lui-même de la sublimité se reployant vers le chœur : car voici le miracle de chanter, on se projette, haut comme va le cri. Dites si artifice, préparé mieux et à beaucoup, égalitaire, que cette communion, d'abord esthétique, en le héros du Drame divin. Quoique le prêtre céans n'ait qualité d'acteur, mais officie — désigne et recule la présence mythique avec qui on vient se confondre ; loin de l'obstruer du même intermédiaire que le comédien qui arrête la pensée à son encombrant personnage. Je finirai par l'orgue, relégué aux portes, il exprime le dehors, un balbutiement de ténèbres énorme, ou leur exclusion du refuge, avant de s'y déverser extasiées et pacifiées, l'approfondissant ainsi de l'univers entier et causant aux hôtes une plénitude de fierté et de sécurité. Telle, en l'authenticité de fragments distincts, la mise en scène de la religion d'état, par nul cadre encore dépassée et qui, selon une œuvre triple, invitation directe à l'essence du type (ici le ChrisT), puis invisibilité de celui-là, enfin élargissement du lieu par vibrations jusqu'à l'infini, satisfait étrangement un souhait moderne philosophique et d'art. Et, j'oubliais la tout aimable gratuité de l'entrée1. »



On l'imagine humanisant davantage ce démon de l'analogie au point d'en faire un Ariel familier, le diluant par une eau qui fût l'eau vive de tout cela dont sa conversation gardait des flaques nostalgiques. Trop fier pour le journalisme, il lui eût fallu, toute sa vie, la Dernière Mode. Son goût pour les analogies rappelait celui des femmes pour les harmonies de la toilette. Et la Dernière Mode, dans l'exquis raccourci de ses huit numéros, forme autour de la femme un jeu d'analogies galantes. À l'œuvre poétique de Mallarmé, qui nous apparaît souvent sans atmosphère presque, rétractée et glacée sous de métalliques aspects de paysage lunaire, cette souplesse, cette ironie, cette main délicate occupée à manier des toilettes, à disposer des meubles, à faire éclore des bijoux, eussent donné de l'air, des lointains, une enveloppe de ciel et de rosée. Et je pense aussi aux quatrains des Éventails, des Galets, des Œufs de Pâques. Cette fée de la fantaisie, en reployant sous son bras, pour disparaître au tournant, la couverture bleue du journal de modes, emportait avec elle tout un destin dont Mallarmé évoqua l'ombre par ses causeries et quelques pages.

Je préfère telles chroniques de la Dernière Mode à des raccourcis comme « le papier blême de tant d'audace » (c'est le poignard de ThéophilE) ou la «goutte d'encre apparentée à la nuit sublime». Le voici par exemple qui rencontre le grand duc Constantin devant les Folies-Bergère : « Qui sait dans son paletot-sac fermé sur ses plaques et ses ordres, s'il n'enviait pas à son tour la magnificence authentique de l'Homme tatoué, plus beau par un luxe distinctif inscrit sur sa peau même que tous les autres hommes, et seul marqué des caractères ineffaçables qui conviennent à un chef» Et dans le Paris de vacances envahi par les troupes d'Europe et d'Amérique, il voit des «Nomades, hommes et femmes... leur voile blanc relevé, pour s'enrouler autour de leur chapeau, comme une tente portative et légère, ou leurs lorgnettes, souvenir du pâtre astronome de la Chaldée, remises soigneusement dans leur étui de cuir2». À la même époque il écrivait les Mots Anglais et bâtissait sur l'analogie la plus bizarre linguistique.



Ainsi son goût de l'analogie pouvait suivre et suivit en effet deux directions: l'une, qui était une impasse, de pensée pénible et sérieuse, de tendance vers cette exégèse mystique où s'usèrent sans fruit depuis les Alexandrins tant d'intelligences rares, — l'autre de fantaisie, de sourire rentré sitôt qu'esquissé, ce geste de danseuse que l'on remarquait en lui, tout ce que peut-être il retrouvait de son intelligence mobile dans le ballet qui faisait un prétexte indéfini à ses rêves. Il n a été jusqu'au bout ni de l'une ni de l'autre voie. Il s'est arrêté dans la première par scrupule, concentration, incapacité de développement et d'ampleur, regret du rêve indéfini que sacrifiait chacune de ses pensées écrites, regret de l'analogie universelle et nécessaire que limitait à un cas chacune des analogies suggérées par le hasard, de « l'hymne, harmonie et joie, comme pur ensemble groupé dans quelque circonstance fulgurante des relations entre tout1». Il s'est arrêté dans la seconde par timidité devant la fantaisie qui est une forme de la vie illimitée et libre, par fierté de sa pensée solitaire et rare, par une suite de circonstances qui le ramenèrent plus près de son silence intime. De sorte que peut-être l'analogie ne fut chez lui qu'un biais incertain pour connaître et exprimer les choses. Il l'a pratiquée avec une conscience hésitante: il nous fait croire, nous donne du moins l'illusion, qu'il ne s'est pas abusé sur la valeur d'une de ses qualités, et qu'il l'a située lui-même, comme les essais de sa poésie, à un second plan.









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Stéphane Mallarmé
(1842 - 1898)
 
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Portrait de Stéphane Mallarmé


Biographie / chronologie

1842
- Naissance à Paris le 18 mars.

Orientation bibliographique / Œuvres

Œuvres :
Deux éditions principales, disponibles en librairie : Poésies, Edition de 1899, complétée et rééditée en 1913, puis à plusieurs reprises par les éditions de la Nouvelle Revue française (Gallimard) ; préface de Jean-Paul Sartre pour l'édition dans la collection « Poésie/Gallimard ». Œuvres complètes (un volume), Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard. Edition établie et présentée par