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Stéphane Mallarmé

LA PONCTUATION


Poésie / Poémes d'Stéphane Mallarmé





L'écrivain le plus ennemi des clichés, dans sa recherche la plus inquiète du nouveau, ne s'occupe guère de sa ponctuation, et la prend toute faite à l'usage. Mallarmé porta longuement sur la sienne sa réflexion, imposa une théorie de la ponctuation à sa théorie des vers et de la prose, créa cette partie aussi de sa langue.

Vers et prose lui paraissaient ici se comporter très différemment, et c'est au nom de la même logique extrême qu'il supprima finalement dans les vers la ponctuation par lui multipliée dans la prose.





Le vers sans ponctuation de Mallarmé (il ne fit d'ailleurs cet essai que dans de rares sonnetS) conclut simplement une théorie du Petit Traité banvillesque. En poésie, selon Banville, la phrase n'existe pas, mais seulement le vers en tant que terminé par la rime. De là la liberté absolue de l'enjambement, l'absurdité de la règle classique qui le condamnait et qui imposait au vers la forme, dont il n'avait que faire, d'une proposition logique. La ponctuation, pense de même et plus loin Mallarmé, appartient à l'ordre logique, non à l'ordre poétique. Elle disparue, rayonnera plus intacte la seule et pure ponctuation propre aux vers : les blancs de la page. Les vers se passent de ponctuation «par le privilège d'offrir, sans cet artifice de typographie, le repos vocal qui mesure l'élan ' ». Peut-être, encore, goût de visuel qui donne au repos des yeux la place et la fonction qu'occupent dans la typographie ordinaire les repos indiqués pour la voix.

Dans la prose, la ponctuation, qui porte tout le mouvement logique, tient une place capitale. Le tort de ceux qui la prennent toute faite est de croire qu'elle sépare seulement des membres grammaticaux, alors qu'en réalité elle distingue des moments de la pensée. Mallarmé, pour sa prose, veut créer une ponctuation qui ne soit pas, du dehors et de la grammaire, appliquée au discours, mais qui s'exhale du dedans, conscience et sueur visible de l'effort par lequel la pensée développe sa plénitude de vie. Chaque phrase a sa ponctuation qui lui est propre, inattendue pour notre routine, imposée par sa logique.

Étudiez la ponctuation dans ces quelques lignes de préface qui ouvrent Divagations.

«À part des poèmes ou anecdotes, au début, que le sort, exagéré, fait à ces riens, m'obligeait (envers le publiC) de n'omettre, les Divagations apparentes traitent un sujet, de pensée, unique — si je les revois en étranger, comme un cloître quoique brisé, exhalerait au promeneur, sa doctrine. »

Les différences de cette ponctuation avec la ponctuation commune se ramènent à deux principes : d'abord qu'il n'y a pas lieu à ponctuation là où les idées sont nées associées, quelle que soit la divergence grammaticale des termes qui les expriment; ensuite que la ponctuation sert, comme la distribution de la lumière dans un tableau, à mettre en valeur les mots.



«L'emploi des arrêts, dit un psychologue, devient... pour nous un moyen d'accuser les différences entre les idées, alors même que, malgré ces différences, les idées, par suite de raisons spéciales, par exemple de la connaissance particulière du sujet que nous pouvons avoir, se seraient associées très rapidement dans notre esprit... La liaison objective des mots prononcés par celui qui parle ne représente pas toujours exactement les conditions de l'association subjective qui s'est produite dans son esprit entre les idées correspondantes; ainsi je dirai ou écrirai d'un trait: «L'homme est un vertébré» bien qu'il m'ait fallu assez longtemps travailler pour acquérir la connaissance, c'est-à-dire l'association d'idées qu'exprime cette phrase, et qu'actuellement même cette association d'idées ne se passe pas chez moi très aisément1.»

C'est contre cet usage commun de la ponctuation que réagit Mallarmé. Il veut lui faire représenter ces «conditions de l'association subjective ». « Un cloître quoique brisé, exhalerait au promeneur, sa doctrine» semble bizarrement ponctué. Il l'est très justement. Une virgule après cloître détacherait d'abord l'image, inutile et contradictoire, d'un cloître intact; sa mutilation, donnée avec lui, ne peut ici s'en séparer. Il en est de même de exhalerait et de son complément indirect. Quant à la virgule qui isole le complément direct, elle pose l'intermédiaire nécessaire de réflexion qui chez le promeneur refait, par-delà sa ruine, la doctrine du cloître. C'est avec une autre construction, une autre ponctuation, que Mallarmé eût écrit par exemple : « Un cloître brisé exhalerait sa rêverie, au promeneur. »

Le second principe, cette ligne en donne une claire conscience: «Le sort, exagéré, fait à ces riens.» Cela ne signifie pas : le sort exagéré fait à ces riens. La ponctuation garde à exagéré la fraîcheur vive de la conversation, la réticence ironique derrière le sourire courtois, alors qu'avec la ponctuation ordinaire il est soudé au nom par une habitude de cliché: le coup de plume imperceptible d'une virgule a introduit l'air, la lumière, la vie. De même «il installe ainsi un milieu, pur, de fiction2». (Qui s'imposerait d'ailleurs à tout le monde par la nécessité d'éviter l'amphibologie.)



Voici une phrase que j'ai déjà prise comme texte d'une autre remarque: «M'abstraire ni quitter, exclus, la fenêtre, regard, moi, là, de l'ancienne bâtisse sur l'endroit qu'elle sait ; pour faire au groupe des avances, sans effet3. » Le point et virgule, sans raison dans la grammaire, n'en a-t-il pas une dans l'imagination visuelle et motrice de l'écrivain ? Il semble que la pause plus longue qu'il met avant le pour exprime la descente d'escalier et l'intervalle qui s'écoule, la disparition momentanée entre le moment de la fenêtre quittée et celui où le poète s'en irait trouver le groupe de terrassiers.

«Je vis... que j'étais devant la boutique d'un luthier vendeur de vieux instruments pendus au mur, et, à terre, des palmes jaunes et les ailes enfouies en l'ombre, d'oiseaux anciens1.» La ponctuation usuelle voudrait «à terre, des palmes jaunes, et les ailes, enfouies en l'ombre, d'oiseaux anciens». C'est la ponctuation logique, qui rattache le génitif au nominatif dont il dépend. Celle de Mallarmé suit non l'ordre des choses, mais l'ordre des sensations. «Les palmes jaunes et les ailes enfouies en l'ombre» sont mêlées comme un tout des yeux, que la ponctuation romprait à contresens. L'explication «d'oiseaux anciens» est un nouveau moment de la pensée, une réflexion qui interprète, et elle implique, pour la séparer de l'impression, la virgule.

De même: «Appréhension quant à cette heure, qui prend la transparence de la journée, avant les ombres, puis l'écoulé lucide vers quelque profondeur2. » L'absence de ponctuation, qui surprend, après ombres, s'explique. Puis signifie: dès les ombres venues. Il s'oppose à avant, non à ombres; l'écoulement de la transparence et la venue des ombres sont simultanées, donc pas de ponctuation, tandis que la virgule qui précédait avant disait au contraire succession.

«Ce qu'il voulait, ce survenu, en effet, je pense que sérieusement c'était: régner3.» Les deux points détachent, comme deux appariteurs, le vocable de commandement.

De sorte qu'en somme les particularités de sa ponctuation se relient aussi à son goût des rejets rythmiques et syntaxiques. Il lui demande, dans sa prose, le même office qu'au blanc après le vers, en cas de rejet: mettre en valeur, par une disjonction occasionnelle, également deux mots que mêlerait trop, les estompant, leur pur rapport grammatical.

Dans le médaillon d'Arthur Rimbaud: «L'anecdote, à bon marché, ne manque pas, le fil rompu d'une existence, en laissa choir dans les journaux : à quoi bon faire, centième, miroiter ces détails jusqu'à les enfiler en sauvages verroteries et composer le collier du roi nègre, que ce fut la plaisanterie, tard, de représenter, dans quelque peuplade inconnue, le Poète '. » La virgule, inaccoutumée, après existence, doit accompagner, en sourdine, l'idée même, émise, de rupture, sorte de coup de ciseau sur le fil. À la ligne suivante, au contraire, une continuité qui convient à l'image de mise en rang sur un fil. Et, au dernier mot, selon l'habitude de Mallarmé, isolé et en valeur, médaillon qui pend du collier, le substantif capital.

Non seulement, chez Mallarmé, la place de la ponctuation est originale, mais sa matière aussi. Les blancs, qui forment la ponctuation naturelle du vers, paraissent comme la ponctuation occasionnelle de la prose. Les pages d'Un Coup de Dés mènent vers un étrange absolu logique cette recherche de Mallarmé. Du tiret, qui figure un espace moindre que le blanc, l'emploi est très souple. Le point d'exclamation ne se place pas à la fin de la phrase, mais il porte sur un mot, dans la phrase même, un mot qui, par lui, signale l'arrêt ou l'appui. « Malice un peu ample, et drôle ! dont nous sommes plusieurs nous souvenant2. » «Ainsi lancé de soi le principe qui n'est — que le Vers! attire non moins que dégage pour son épanouissement... les mille éléments de beauté3.»

J'ai appelé Mallarmé un prose-libriste. La ponctuation est une part, libre elle-même, de cette prose libre. Elle transmet le reflet que le mot, pierrerie, échange avec les pierreries voisines. Elle accentue ce caractère de la prose mallar-méenne qui la fait répugner à la lecture à haute voix : elle n'exerce pas, pour la voix, une fonction oratoire de distribution et de repos, mais elle note le rythme intérieur de la pensée, comme une musique de marche.



La réflexion de Mallarmé — et le problème de la ponctuation est ici bien dépassé — porte en définitive sur ce point: Doit-on écrire comme on parle? Cette question a toujours été résolue dans le sens affirmatif. Il faut écrire, nous dit-on unanimement, sinon comme on parle, du moins comme on devrait parler. Et aujourd'hui on semble pousser assez loin la logique de cette attitude. On demande à l'orthographe d'être phonétique. Le vers libre s'est constitué contre ce qui, dans la poésie régulière, n'existe pas pour l'oreille. Les poètes lyriques veulent non plus seulement être lus, mais surtout être récités, requièrent des « salons ». L'écriture paraît ramenée, avec plus de précision, à sa condition docile de signe.

Doit-on écrire comme on parle ? s'est demandé Mallarmé. Et il est peut-être le seul qui entièrement, consciemment et sur toute la ligne, ait répondu : Non. Il y mit d'autant plus d'héroïsme qu'il était un des plus merveilleux parleurs de son temps, et que parler de la plume (il montra qu'il s'y entendaiT) l'eût affranchi de gagner du pain par un métier douloureux. Et dans ce Non ! tient tout le paradoxe mallarméen, tout ce qui éveilla autour de lui tant de dérision et de stupeur.

Ce Non ! qu'il n'a pas expressément formulé, ressort des théories que j'ai pu exposer de lui. Il ressort de sa poésie et de sa prose telles qu'on doit les comprendre. Il ressort aussi — et mieux encore — de ce que sont cette poésie et cette prose pour la foule qui se détourne d'elles, n'y reconnaissant point le calque de la parole.

Pour Mallarmé la fin de l'écriture, sous la forme la plus haute, sa forme d'art, est non pas de rappeler des paroles, mais de susciter directement la méditation et le rêve. Et cela tient à la nature même, pour qui l'approfondit, du Livre. On ne lit pas en commun, comme on parle, on ht pour soi. Médiocre substitut de la parole, le Livre garde, hors d'elle, sa vertu propre.



La ponctuation, ensemble de signes visuels, a pour rôle de remplacer dans le Livre tout ce qui dans la parole est réservé à des moyens oratoires. Toute éloquence écrite, même toute prose, conserve, invisible et présent, le langage des gestes dont peu à peu elle émana, et qui, à la tribune et dans la vie, continue à l'envelopper et à la soutenir. La prose de Mallarmé, comme une conversation anglaise, élimine cette survivance du geste, n'invoque que des éléments de pensée. Ne pas écrire comme on parle, d'une parole faite par l'usage et pour lui, d'une parole qui dispense de pensée et pourrait se remplacer par un échange de monnaie, — mais écrire comme on pense, comme on rêve, pour que l'on puisse penser et rêver plus et mieux. (Et nous vous expliquons ainsi que, sans qu'il y ait contradiction, la prose de Mallarmé soit aussi l'hyperbole d'une prose parlée.) La doctrine mallar-méenne du Théâtre et du Ballet imaginera précisément un passage immédiat de l'écrit à la pensée et au rêve, sans l'intermédiaire, sans la douane âpre de la parole.

De sorte que la ponctuation, présence de ce qui, dans la pensée, ne cristallise pas, la ponctuation se conçoit presque, pour qui écrit, comme antérieure aux mots. «Tant, que je préfère selon mon goût, sur page blanche, un dessin espacé de virgules ou de points et leurs combinaisons secondaires, imitant, nue, la mélodie — au texte, suggéré avantageusement si, même sublime, il n'était pas ponctué1.» C'est de même que Mallarmé songeait à haute voix, dans le salon d'Alphonse Daudet, que l'opération d'écrire n'est autre que mettre du noir sur du blanc. Et qu'est-ce que le blanc sinon la mine, intacte et vierge, neige aux sommets, de toute ponctuation sous sa forme idéale, la ponctuation poétique ?

Ces deux fois, ne l'oublions pas, Mallarmé parle avec un sourire et plus qu'un peu d'ironie. Ironie vis-à-vis de lui-même, peut-être, et qui donne à son idée vraie plus de légèreté et de champ... Rappelons-nous la prépondérance, chez lui, des images motrices. La ponctuation figure un mouvement et les mots des arrêts. La pensée, par-dessous les mots, ces mots « transparent glacier des vols qui n'ont pas fui », mène au courant à la fois silencieux et musical, dont ils naissent, et qui les porte, et qu'ils cachent. Le « dessin espacé de virgules et de points... mélodie nue » symbolise ce courant. De sorte que, de ce point de vue, la ponctuation, non celle de l'usage, mais celle, mallarméenne, de pensée, nous paraîtra plus vraie peut-être d'un degré que les mots qu'elle anime et fluidifie. On comprend alors qu'avec l'œuvre dernière et la plus obscure de Mallarmé, Un Coup de Dés jamais, la question des intervalles et des blancs, le rythme visuel du Livre, ait, à ses yeux, grandi si haut. Ce problème de la ponctuation qui paraît d'abord, dans l'intelligence de Mallarmé, un peu excentrique, un peu puéril, en réalité s'incorpore à son intense méditation sur les visages du silence et les racines religieuses de l'écrit.









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Stéphane Mallarmé
(1842 - 1898)
 
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Portrait de Stéphane Mallarmé


Biographie / chronologie

1842
- Naissance à Paris le 18 mars.

Orientation bibliographique / Œuvres

Œuvres :
Deux éditions principales, disponibles en librairie : Poésies, Edition de 1899, complétée et rééditée en 1913, puis à plusieurs reprises par les éditions de la Nouvelle Revue française (Gallimard) ; préface de Jean-Paul Sartre pour l'édition dans la collection « Poésie/Gallimard ». Œuvres complètes (un volume), Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard. Edition établie et présentée par