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Paul Eluard

Évidence poétique


Poésie / Poémes d'Paul Eluard





Le temps est venu où tous les poètes ont le droit et le devoir de soutenir qu'ils sont profondément enfoncés dans la vie des autres hommes, dans la vie commune.

Au sommet de tout, oui, je sais, ils ont toujours été quelques-uns à nous conter cette baliverne, mais, comme ils n'y étaient pas, ils n'ont pas su nous dire qu'il y pleut, qu'il y fait nuit, qu'on y grelotte, et qu'on y garde la mémoire de l'homme et de son aspect déplorable, qu'on y garde, qu'on y doit garder la mémoire de l'infâme bêtise, qu'on y entend des rires de boue, des paroles de mort. Au sommet de tout, comme ailleurs, plus qu'ailleurs peut-être, pour celui qui voit, le malheur défait et refait sans cesse un monde banal, vulgaire, insupportable, impossible.



Il n'y a pas de grandeur pour qui veut grandir. Il n'y a pas de modèle pour qui cherche ce qu'il n'a jamais vu. Nous sommes tous sur le même rang Rayons les autres.



N'usant des contradictions que dans un but égali-taire, la poésie, malheureuse de plaire quand elle se satisfait d'elle-même, s'applique, depuis toujours, malgré les persécutions de toutes sortes, à refuser de servir un ordre qui n'est pas le sien, une gloire indésirable et les avantages divers accordés au conformisme et à la prudence.

Poésie pure? La force absolue de la poésie purifiera les hommes, tous les hommes. Écoutons Lautréamont : « La poésie doit être faile par tous. Non par un. » Toutes les tours d'ivoire seront démolies, toutes les paroles seront sacrées et l'homme, s'étant enfin accordé à la réalité, qui est sienne, n'aura plus qu'à fermer les yeux pour que s'ouvrent les portes du merveilleux.



Le pain est plus utile que la poésie. Mais l'amour, au sens complet, humain du mot, l'amour-passion n'est pas plus utile que la poésie. L'homme, en se plaçant au sommet de J'échelle des êtres, ne peut nier la valeur de ses sentiments, si peu productifs, si antisociaux qu'ils paraissent. « Il a, dit Feuerbach, les mêmes sens que l'animal, mais chez lui la sensation, au lieu d'être relative, subordonnée aux besoins inférieurs de la vie, devient un être absolu, son propre but, sa propre jouissance.* C'est ici que l'on retrouve la nécessité. L'homme a besoin d'avoir constamment conscience de sa suprématie sur la nature, pour s'en protéger, pour la vaincre.

Il a, jeune homme, la nostalgie de son enfance — homme, la nostalgie de son adolescence — vieillard, l'amertume d'avoir vécu. Les images du poète sont faites d'un objet à oublier et d'un objet à se souvenir. Il projette avec ennui ses prophéties dans le passé. Tout ce qu'il crée disparaît avec l'homme qu'il était hier. Demain, 0 connaîtra du nouveau Mais aujourd'hui manque à ce présent universel.

L'imagination n'a pas l'instinct d'imitation. Elle est la source et le torrent qu'on ne remonte pas. C'est de ce sommeil vivant que le jour naît et meurt à tout instant. Elle est l'univers sans association, l'univers qui ne fait pas partie d'un plus grand univers, l'univers sans dieu, puisqu'elle ne ment jamais, puisqu'elle ne confond jamais ce qui sera avec ce qui a été. La vérité se dit très vite, sans réfléchir, tout uniment, et la tristesse, la fureur, la gravité, la joie ne lui sont que changements de temps, que ciels séduits.

Le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré. Les poèmes ont toujours de grandes marges blanches, de grandes marges de silence où la mémoire ardente se consume pour recréer un délire sans passé. Leur principale qualité est non pas, je le répète, d'invoquer, mais d'inspirer. Tant de poèmes d'amour sans objet réuniront, un beau jour, des amants. On rêve sur un poème comme on rêve sur un être. La compréhension, comme le désir, comme la haine, est faite de rapports entre la chose à comprendre et les autres, comprises ou incomprises.

C'est l'espoir ou le désespoir qui déterminera pour le rêveur éveillé — pour le poète — l'action de son imagination. Qu'il formule cet espoir ou ce désespoir et ses rapports avec le monde changeront immédiatement. Tout est au poète objet à sensations et, par conséquent, à sentiments. Tout le concret devient alors l'aliment de son imagination et l'espoir, le désespoir passent, avec les sensations et les sentiments, au concret Dans la vieille maison du nord de la France qu'habitent les actuels comtes de Sade, l'arbre généalogique qui est peint sur un des murs de la salle à manger n'a qu'une feuille morte, celle de Donatien-Alphonse-François de Sade, qui fut emprisonné par Louis XV, par Louis XVI, par la Convention et par Napoléon. Enfermé pendant trente années, il mourut dans un asile de fous, plus lucide et plus pur qu'aucun homme de son temps. En 1789, celui qui a bien mérité d'être appelé par dérision le Divin Marquis appelait de la Bastille le peuple au secours des prisonniers; en 1793, dévoué pourtant corps et âme à la Révolution, membre de la section des Piques, il se dressait contre la peine de mort, il réprouvait les crimes que l'on commet sans passion, il demeure athée devant le nouveau culte, celui de l'Être Suprême que Robespierre fait célébrer; il veut confronter son génie à celui de tout un peuple écolier de la liberté. A peine sorti de prison, il envoie au Premier Consul le premier exemplaire d'une libelle contre lui.



Sade a voulu redonner à l'homme civilisé la force de ses instincts primitifs, il a voulu délivrer l'imagination amoureuse de ses propres objets. Il a cru que de là, et de là seulement, naîtra la véritable égalité.

La vertu portant son bonheur en elle-même, il s'est efforcé, au nom de tout ce qui souffre, de l'abaisser, de l'humilier, de lui imposer la loi suprême du malheur, contre toute illusion, contre tout mensonge, pour qu'elle puisse aider tous ceux qu'elle réprouve à construire un monde à la taille immense de l'homme. La morale chrétienne, avec laquelle il faut souvent, avec désespoir et honte, s'avouer qu'on n'est pas près d'en finir, est une galère. Contre elle, tous les appétits du corps imaginant s'insurgent. Combien faudra-t-il encore hurler, se démener, pleurer avant que les figures de l'amour deviennent les figures de la facilité, de la liberté?

Écoutez la tristesse de Sade : « C'est une chose très différente que d'aimer ou que de jouir ; la preuve en est qu'on aime tous les jours sans jouir, et qu'on jouit encore plus souvent sans aimer. » Et il constate : « Les jouissances isolées ont donc des charmes, elles peuvent donc en avoir plus que toutes autres; eh! s'il n'en était pas ainsi, comment jouiraient tant de vieillards, tant de gens ou contrefaits ou pleins de défauts? Ils sont bien sûrs qu'on ne les aime pas, bien certains qu'il est impossible qu'on partage ce qu'ils éprouvent : en ont-ils moins de volupté? »



Et Sade, justifiant les hommes qui portent la singularité dans les choses de l'amour, s'élève contre tous ceux qui ne le reconnaissent indispensable que pour perpétuer leur sale race : « Pédants, bourreaux, guichetiers, législateurs, racaille tonsurée, que ferez-vous quand nous en serons là? Que deviendront vos lois, votre morale, votre religion, vos potences, votre paradis, vos Dieux, votre enfer, quand il sera démontré que tel ou tel cours de liqueurs, telle sorte de fibres, tel degré d'âcreté dans le sang ou dans les esprits animaux suffisent à faire d'un homme l'objet de vos peines ou de vos récompenses? »

C'est son parfait pessimisme qui lui donne la plus froide raison. La poésie surréaliste, la poésie de toujours, n'a jamais obtenu rien d'autre. Ce sont des vérités sombres qui apparaissent dans l'œuvre des vrais poètes, mais ce sont des vérités et presque tout le reste est mensonge. Et qu'on n'essaye pas de nous accuser de contradiction quand nous disons cela, qu'on ne nous oppose pas notre matérialisme révolutionnaire, qu'on ne nous oppose pas que l'homme doit, d'abord, manger. Les plus fous, les plus détachés du monde des poètes que nous aimons, ont peut-être remis la nourriture à sa place, mais cette place était plus haute que toutes, parce que symbolique, parce que totale. Tout y était résorbé.

On ne possède aucun portrait du marquis de Sade. Il est significatif qu'on n'en possède non plus aucun de Lautréamont. Le visage de ces deux écrivains fantastiques et révolutionnaires, les plus désespérément audacieux qui furent jamais, plonge dans la nuit des âges.

Ils ont mené tous deux la lutte la plus acharnée contre les artifices, qu'ils soient grossiers ou subtils, contre tous les pièges que nous tend cette fausse réalité besogneuse qui abaisse l'homme. A la formule : « Vous êtes ce que vous êtes », ils ont ajouté : « Vous pouvez être autre chose ».

Par leur violence, Sade et Lautréamont débarrassent la solitude de tout ce dont elle se pare. Dans la solitude, chaque objet, chaque être, chaque connaissance, chaque image aussi, prémédite de retourner à sa réalité sans devenir, de ne plus avoir de secret à révéler, d'être couvé tranquillement, inutilement par l'atmosphère qu'il crée.



Sade et Lautréamont, qui furent horriblement seuls, s'en sont vengés en s'emparant du triste monde qui leur était imposé. Dans leurs mains : de la terre, du feu, de l'eau, dans leurs mains : l'aride jouissance de la privation, mais aussi des armes, et dans leurs yeux la colère. Victimes meurtrières, ils répondent au calme qui va les couvrir de cendres. Ils brisent, ils imposent, ils terrifient, ils saccagent. Les portes de l'amour et de la haine sont ouvertes et livrent passage à la violence. Inhumaine, elle mettra l'homme debout, vraiment debout, et ne retiendra pas de ce dépôt sur la terre la possibilité d'une fin. L'homme sortira de ses abris et, face à la vaine disposition des charmes et des désenchantements, il s'enivrera de la force de son délire. Il ne sera plus alors un étranger, ni pour lui-même, ni pour les autres. Le surréalisme, qui est un instrument de connaissance et par cela même un instrument aussi bien de conquête que de défense, travaille à mettre au jour la conscience profonde de l'homme. Le surréalisme travaille à démontrer que la pensée est commune à tous, il travaille à réduire les différences qui existent entre les hommes et, pour cela, il refuse de servir un ordre absurde, basé sur l'inégalité, sur la duperie, sur la lâcheté.

Que l'homme se découvre, qu'il se connaisse, et il se sentira aussitôt capable de s'emparer de tous les trésors dont il est presque entièrement privé, de tous les trésors aussi bien matériels que spirituels qu'il entasse, depuis toujours, au prix des plus affreuses souffrances, pour un petit nombre de privilégiés aveugles et sourds à tout ce qui constitue la grandeur humaine.



La solitude des poètes, aujourd'hui, s'efface. Voici qu'ils sont des hommes parmi les hommes, voici qu'ils ont des frères.

Il y a un mot qui m'exalte, un mot que je n'ai jamais entendu sans ressentir un grand frisson, un grand espoir, le plus grand, celui de vaincre les puissances de ruine et de mort qui accablent les hommes, ce mot c'est : fraternisation.

En février 1917, le peintre surréaliste Max Ernst et moi, nous étions sur le front, à un kilomètre à peine l'un de l'autre. L'artilleur allemand Max Ernst bombardait les tranchées où, fantassin français, je montais la garde. Trois ans après, nous étions les meilleurs amis du monde et nous luttons ensemble, depuis, avec acharnement, pour la même cause, celle de l'émancipation totale de l'homme.

En 1925, au moment de la guerre du Maroc, Max Ernst soutenait avec moi le mot d'ordre de fraternisation du Parti communiste français. J'affirme qu'il se mêlait alors de ce qui le regardait, dans la mesure même qu'il avait été obligé, dans mon secteur, en 1917, de se mêler de ce qui ne le regardait pas. Que ne nous avait-il été possible, pendant la guerre, de nous diriger l'un vers l'autre, en nous tendant la main, spontanément, violemment, contre notre ennemi commun : l'Internationale du profit.

« 0 vous qui êtes mes frères parce que j'ai des ennemis! » a dit Benjamin Péret.

Contre ces ennemis, même aux bords extrêmes du découragement, du pessimisme, nous n'avons jamais été complètement seuls. Tout, dans la société actuelle, se dresse, à chacun de nos pas, pour nous humilier, pour nous faire retourner en arrière. Mais nous ne perdons pas de vue que c'est parce que nous sommes le mal, le mal au sens où l'entendait Engels, parce qu'avec tous nos semblables, nous concourons à la ruine de la bourgeoisie, à la ruine de son bien et de son beau.

C'est ce bien, c'est ce beau asservis aux idées de propriété, de famille, de religion, de patrie, que nous combattons ensemble. Les poètes dignes de ce nom refusent, comme les prolétaires, d'être exploités. La poésie véritable est incluse dans tout ce qui ne se conforme pas à cette morale qui, pour maintenir son ordre, son prestige, ne sait construire que des banques, des casernes, des prisons, des églises, des bordels. La poésie véritable est incluse dans tout ce qui affranchit l'homme de ce bien épouvantable qui a le visage de la mort. Elle est aussi bien dans l'œuvre de Sade, de Marx ou de Picasso que dans celle de Rimbaud, de Lautréamont ou de Freud. Elle est dans l'invention de la radio, dans l'exploit du Tchélious-kine, dans la révolution des Asturies ', dans les grèves de France et de Belgique. Elle peut être aussi bien dans la froide nécessité, celle de connaître ou de mieux manger, que dans le goût du merveilleux. Depuis plus de cent ans, les poètes sont descendus des sommets sur lesquels ils se croyaient. Ils sont allés dans les rues, ils ont insulté leurs maîtres, ils n'ont plus de dieux, ils osent embrasser la beauté et l'amour sur la bouche, ils ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse et, sans se rebuter, essaient de lui apprendre les leurs.

Peu leur importent les sarcasmes et les rires, ils y sont habitués, mais ils ont maintenant l'assurance de parler pour tous. Ils ont leur conscience pour eux.











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Paul Eluard
(1895 - 1952)
 
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Portrait de Paul Eluard


Biographie / Œuvres

Eugène Grindel, dit Paul Eluard est né en 1895 à Saint-Denis. En décembre 1912, il doit interrompre ses études , et se rend en Suisse, pour soigner une tuberculose. Il y fait la connaissance d'une jeune fille russe, Helena Dmitrievna Diakonava, dont il tombe amoureux. Il la surnomme Gala et l'épouse en 1916.