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Samuel Beckett

Une pièce comique


Poésie / Poémes d'Samuel Beckett





Voir dans Fin de partie une pièce comique peut surprendre. Son sujet et ses personnages inciteraient plutôt à la considérer comme une pièce tragique. Pourtant, comme le dit Nell. •• rien n'est plus drôle que le malheur »: « c'est la chose la plus comique au monde. [...] Et nous en rions, nous en rions, de bon cœur ». Du moins, « les premiers temps » (p. 31-32), précise-t-elle.



Chez Beckett, en effet, comique et tragique ne s'opposent pas irrémédiablement: ils s'imbriquent. Le titre même de la pièce en est un exemple. Si l'expression •• fin de partie » suggère l'attente de la mort, le mot « partie » renvoie aussi et en même temps à l'univers du jeu (une partie » de cartes, d'échecs, de tennis...) ou du divertissement collectif (une « partie » de campagne, de chasse...).



De fait, le comique est très présent dans la pièce. S'il emprunte beaucoup au genre littéraire de la farce, il réside aussi dans un humour souvent grinçant et, plus fondamentalement dans une distanciation ironique quasi permanente.



UN COMIQUE DE FARCE

La farce' est une petite comédie, reposant souvent sur une ruse ou une tromperie, dont le seul but est de faire rire. Les procédés comiques en sont généralement très élémentaires: ce sont des pantomimes et des pitreries, des calembours et des équivoques (des formules à double senS) et toutes sortes d'autres jeux de mots. On les retrouve tous dans Fin de partie.



Pantomimes et pitreries

Clov se comporte souvent comme un clown: le patronyme et le substantif sont d'ailleurs phonétiquement proches l'un de l'autre. S'il n'a pas le traditionnel nez rouge d'Auguste', c'est parce que c'est tout son « teint » qui est « très rouge » (p. 11). Sa « démarche raide et vacillante » (p. 11) évoque celle d'un ivrogne s'efforçant de garder son équilibre. Il va et vient mécaniquement d'une fenêtre à l'autre, grimpe sur son escabeau, en redescend aussitôt, cherche sa lunette, ne la trouve pas, demande à Hamm s'il n'est pas « assis dessus » (p. 98). Sa pantomime peut aisément prêter à rire ou à sourire.

Elle se change en pitrerie quand Clov se sert de sa longue-vue pour observer le public. C'est prendre le contre-pied d'une pratique encore existante de nos jours: certains spectateurs observent avec de petites jumelles les comédiens. L'inversion est d'autant plus ironique qu'après avoir scruté la salle, Clov s'écrie: « Je vois... une foule en délire - (p. 43): il est rare que lors d'une représentation les spectateurs soient « en délire ». Enfin, l'épisode de l'insecticide que Clov verse dans son pantalon pour tuer la puce qui s'y est glissée, donne lieu à une véritable bouffonnerie (p. 49).



Calembours et équivoques

Le calembour est un jeu de mots qui repose sur une différence de sens entre des termes dont les sonorités sont semblables ou très voisines2. Clov en fait un lorsqu'il confond « coite », adjectif qualificatif synonyme de « tranquille », et « coite », qui désigne l'acte sexuel (p. 49). Ce calembour, Hamm le prolonge par une équivoque quand il explique à Clov: « Si elle [la puce] se tenait coite nous serions baisés » (p. 49).



Une cascade de jeux de mots

Si le calembour est un jeu de mots, tous les jeux de mots ne sont pas des calembours. Les catégories en sont en effet très variées. Voici celles qui sont principalement présentes dans la pièce:

- Les jurons et grossièretés: « Putain! » (p. 94), s'exclame Clov; « Macache (p. 74) répond Nagg. Bernique », dit Hamm qui traite son père de salopard » (p. 67) et Clov de « con » (p. 100); quant au quatrain qu'improvise Clov, il s'achève sur le mot emmerdé » (p. 105).

- Des associations burlesques: à propos de la puce qu'il ne parvient à tuer, Clov s'exclame: « La vache! » (p. 49). Le rapprochement des deux termes fait sourire. De même lorsque cherchant sa lunette, il s'écrie: « Il faudrait un microscope pour trouver ce - » (p. 98).

- Des quiproquos ou méprise sur le sens des mots: Clov s'affaire à ramasser les objets que Hamm jette à terre: « Laisse tomber » (p. 77), lui dit ce dernier qui emploie l'expression au sens de « cesser ce qu'on est en train de faire ». Clov l'interprète, lui, au sens premier, et « laisse tomber les objets qu'il vient de ramasser » (p. 77).

- Des jeux sonores : « le fanal est dans le canal » (p. 45). Les deux termes sont identiques à une consonne près. Ou encore « Sans Hamm [...], pas de home » (p. 54).



UN HUMOUR SOUVENT GRINÇANT

Parodies humoristiques alternent en outre avec l'humour noir et l'autodérision.



Des parodies humoristiques

Quelles que soient sa forme et sa nature, l'humour implique toujours de prendre ses distances avec ce dont on parle. Souvent la parodie s'exerce ainsi aux dépens des valeurs et références culturelles. Un auteur, une œuvre ou une phrase sont devenues en quelque sorte trop célèbres pour qu'on ne s'en amuse pas. Cet humour-là n'est évidemment perceptible que par un public à même d'identifier ce qui est ainsi caricaturé. Soit par exemple ce court dialogue entre Clov et Hamm au sujet de Nagg : clov. - Il pleure.

Clov ratai k coi, : iresse. hamm. - Donc il vit. (p. 82)

C'est une parodie du célèbre cogito ' cartésien : « Je pense donc ]e suis ». Autre exemple, cette exclamation de Hamm qui se moque du non moins célèbre cri de Richard NI: « Mon royaume pour un boueux!.



L'humour noir

Il consiste à prendre ses distances avec la souffrance et la mort et donc à en plaisanter. C'est ce que fait Nell lorsqu'elle demande à Nagg, cul-de-jatte comme elle: « C'est pour la bagatelle [= pour faire l'amour] ? » (p. 27). Ou encore dans ce court échange entre le père et le fils: hamm. — [...] Comment vont tes moignons ? nagg. -T'occupe pas de mes moignons, (p. 22)

Hamm pratique également cet humour noir quand il propose au gueux d'entrer à son service: « Ici en faisant attention vous pourriez mourir de votre belle mort, les pieds au sec •> (p. 72). lui dit-il. C'est encore Clov qui dit à propos de sa propre mort: « Quand je tomberai [= je mourrai] je pleurerai de bonheur » (p. 107).



L'autodérision

Une dernière forme d'humour consiste à prendre ses distances vis-à-vis de soi-même. « Signifier? Nous, signifier! {Rire bref.)

Ah elle est bonne! » (p. 47), dit Clov. Hamm considère son dernier soliloque comme une accumulation de « quelques conneries » (p. 108). C'est dire qu'il n'accorde pas grande importance à ses propres paroles! Clov se moque aussi de lui-même, quand il se demande s'il a toute sa tète ou quand il avoue redevenir « intelligent » par moments, comme par éclipses (p. 94-95). Tant de contradictions dans la même tirade touchent de la sorte à l'humour.



UNE DISTANCIATION IRONIQUE

Les expressions traditionnelles de l'ironie que sont l'antiphrase ' et l'antanaclase2 sont absentes de Fin de partie. Beckett leur préfère une forme d'ironie plus profonde, celle qui naît d'une certaine vision du monde, qui autorise une dénonciation amusée tant des valeurs morales que de la littérature elle-même.



Une vision du monde

Dans l'Antiquité grecque, l'ironie était un moyen non de se moquer d'autrui, mais de convaincre. Socrate (v. 470-v. 399 av. J.-C) l'utilisait constamment: il feignait l'ignorance: et de questions faussement embarrassantes en interrogations faussement naïves, il amenait ses interlocuteurs à découvrir par eux-mêmes certaines vérités3. En grec. eironeia. d'où vient le mot français « ironie », signifie « interrogation ». L'ironie avait donc pour but de dépasser les apparences et de remettre en question ce qui paraissait solidement établi.

Les personnages de Fin de partie ne sont évidemment pas des disciples de Socrate, et ils ne pratiquent pas la maïeutique. Mais, à leur façon, ils provoquent une remise en cause radicale des certitudes et des idéaux. Ils peuvent le faire parce qu'ils sont ailleurs: dans leur refuge en effet, Hamm et Clov sont encore de ce monde tout en n'en faisant déjà plus partie. Ils ne sont pas encore morts, mais ils ne sont déjà plus vraiment en vie. Quant à l'univers, il est toujours là et identique à lui-même, mais il est entré dans sa phase finale.

Clov et Hamm sont donc dans une situation singulière. Ils regardent le monde et en parlent depuis la position qui est la leur. C'est cette position qui est leur





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Samuel Beckett
(1906 - 1989)
 
  Samuel Beckett - Portrait  
 
Portrait de Samuel Beckett


Biographie

Samuel Beckett naît en Irlande le 13 avril 1906 à Foxrock dans la banlieue sud de Dublin. Ses parents appartiennent à la bourgeoisie protestante de la ville et lui donnent une éducation très stricte.