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Samuel Beckett

Le langage des objets


Poésie / Poémes d'Samuel Beckett





Fin de partie comporte ou mentionne de nombreux objets. Comme les dialogues ou les didascalies, ceux-ci sont un élément du langage dramatique. Ils appartiennent à ce qu'on appelle traditionnellement le langage paraverbal. c'est-à-dire tout ce qui ne relève pas des mots eux-mêmes, comme les gestes, le bruitage, le décor... Lors d'une représentation théâtrale, tout devient en effst signe et fait sens. C'est pourquoi il importe de les étudier avec d'autant plus d'attention que, chez Beckett, les objets prennent une importance considérable'.



Tous ne sont pas à mettre sur le même plan. Aussi leurs fonctions sont-elles différentes, comme d'ailleurs leurs significations, qui sont elles-mêmes multiples.



LES DIFFÉRENTES SORTES D'OBJETS

Certains objets sont des éléments essentiels du décor, tandis que d'autres sont de simples accessoires et d'autres encore sont seulement mentionnés dans les dialogues entre Clov et Hamm.



Les objets du décor

Ce sont les plus importants parce qu'ils sont immédiatement et constamment visibles par le spectateur. Si l'intérieur du refuge est « sans meubles », ainsi que l'indique une didascalie (p. 11), les murs ne sont pas, eux, totalement dénudés. Des •< rideaux » masquent les fenêtres, et un tableau « retourné » est accroché près de la porte (p. 11).

Il y a surtout les deux poubelles dans lesquelles logent Nagg et Nell, ainsi que le « fauteuil à roulettes » de Hamm (p. 11). Sans la présence de ces objets, la pièce perd sa cohérence et son intérêt, rendant même toute représentation impossible.



Les accessoires

Par définition, leur utilité est moindre que les objets du décor, mais ils restent indispensables à une bonne compréhension de l'œuvre. On peut les classer en trois catégories:

- les accessoires vestimentaires: le mouchoir dont Hamm se couvre le visage, son plaid, sa robe de chambre, sa « calotte en feutre » (p. 13), ses « lunettes noires » (p. 14), les « brodequins » de Clov (p. 77), son « parapluie » ou son « panama' » (p. 108);

- les instruments et ustensiles de la vie courante: un escabeau, une lunette, un sifflet, une « gaffe2 » (p. 60), un réveil (p. 64), une valise (p. 108);

- un jouet: un chien en peluche (p. 55).



Les objets mentionnés

Leur liste est longue et très diverse, très hétéroclite: deux roues de bicyclette, un buffet (p. 20), un cathéter (p. 38), un fanal (p. 45), un radeau (p. 50), une burette d'huile (p. 60), une masse (p. 99). Ils ne sont pas matériellement présents sur scène, mais leur évocation récurrente leur donne comme une existence virtuelle. Bien que le spectateur ne les voie pas, ils sont là: aux alentours du refuge, à l'intérieur, dans la cuisine ou dans les rêves des personnages.



LES DIFFÉRENTES FONCTIONS DES OBJETS

Tous ces objets n'ont pas pour but de créer une illusion réaliste: ils ne sont pas là pour faire vrai ou vraisemblable, encore moins pour remplir une fonction strictement utilitaire. Ils ont une fonction métaphorique, parfois comique, et dramaturgique.



Une fonction métaphorique

Comment exprimer, traduire la paralysie, sinon par un fauteuil à roulettes? Et comment suggérer la cécité, sinon par des lunettes noires? Les poubelles suggèrent la déchéance physique et montrent à quel point Nagg et Nell sont réduits à des déchets. Toute la « dégoûtation » (p. 100) que la vie inspire à Clov et à Nell se trouve ainsi matérialisée avec une force qui touche vite à l'intolérable ou à l'insupportable. Les objets disent ici plus que ce que les mots pourraient dire. Il est impossible de ne pas les voir.



Une fonction comique

À l'opposé, l'escabeau permet à Clov d'effectuer des pantomimes2 dignes d'un clown et d'un numéro de cirque. Le voici qui monte dessus, en redescend parce qu'il a laissé tomber sa « lunette », et remonte. Quelques instants plus tard, il ne sait plus où il a mis l'escabeau, le cherche, demande à Hamm, qui est aveugle, s'il ne l'a pas « vu •> (p. 94) et le trouve enfin sous la fenêtre de gauche. Gestes répétitifs, maladresses et comique de l'absurde ne sont rendus possibles que par l'escabeau.

La « lunette » est également à l'origine d'un jeu comique. Il arrive qu'à l'opéra ou au théâtre des spectateurs aient avec eux de petites jumelles pour mieux observer les comédiens. Avec Clov, ce n'est plus le public qui regarde les acteurs, mais l'acteur qui observe le public. Il inverse le procédé, en braquant sa lunette « sur la salle »: Je vois... une foule en délire ». déclare-t-il (p. 43).



Une fonction dramaturgique

Les objets peuvent enfin être à l'origine de la situation ou de l'action. C'était déjà un peu le cas avec l'escabeau sans lequel il n'y aurait pas de pantomime, ni d'observation du monde extérieur. Mais c'est encore plus évident avec le buffet, qui est simplement mentionné et qu'on ne voit donc pas parce qu'il se trouve dans la cuisine. Il explique en effet la longue cohabitation des deux hommes. C'est parce que Hamm est seul à connaître •< la combinaison du coffre » que Clov reste avec lui ou du moins qu'il est jusqu'ici resté, pour ne pas mourir de faim (p. 20). Sans ce buffet, il n'y aurait pas de pièce.

La lunette permet par ailleurs de prendre connaissance de ce qui passe à l'extérieur. C'est par elle que nous savons qu'une catastrophe s'est produite, que cette « fin de partie » est une fin du monde et que tout est « noir clair. Dans tout l'univers » (p. 46).



LES DIFFÉRENTES SIGNIFICATIONS DES OBJETS

Au-delà de leurs fonctions traditionnelles, les objets revêtent diverses significations : elles sont tour à tour symbolique, philosophique et énigmatique.



Une signification symbolique

Le chien en peluche auquel Hamm tient tant n'est pas seulement un jouet. On pourrait même dire qu'entre les mains de Hamm il cesse d'être un jouet, ce n'est donc pas un retour à l'enfance ni une forme de gâtisme. Parce qu'il lui manque une patte et qu'il ne peut pas se tenir debout, ce chien est le double de Hamm : il est infirme comme lui.

L'animal est en outre un révélateur des frustrations de son maître: frustrations sexuelles, parce qu'il n'a pas de sexe (p. 56) et frustrations affectives, comme le prouve l'extrait suivant: hamm (la main sur la tête du chieN). - Il me regarde ? clov. - Oui. hamm (fieR). — Comme s'il me demandait d'aller promener. clov. - Si l'on veut. hamm (de mêmE). - Ou comme s'il me demandait un os. (// retire sa maiN). Laisse-le comme ça, en train de m'implorer. (p. 57)

Ce jouet exprime toute la volonté de domination et toute la cruauté qui animent Hamm, sans qu'il puisse vraiment les assouvir parce qu'il est infirme. Mais avec le chien, il peut faire ce qu'il veut.



Une signification philosophique

La manière dont les objets sont tenus, jetés ou éparpillés sur la scène renvoie à des interrogations profondes. Clov ramasse tout ce que Hamm jette par terre et déclare: « J'aime l'ordre. C'est mon rêve. Un monde où tout serait silencieux et immobile et chaque chose à sa place dernière, sous la dernière poussière » (p. 76).

L'ordre n'est ici rien d'autre qu'un besoin d'absolu. Pour qu'il existe et pour que « chaque chose » soit à sa place, il faut en effet que quelqu'un, un dieu ou une « intelligence supérieure », ait pensé cet « ordre », qu'il ait en conséquence assigné une place à chaque chose dans un vaste plan général. Or découragé par Hamm qui lui dit « laisse tomber - (p. 77), Clov, sceptique et désespéré, renonce à tout rangement: « Après tout, là ou ailleurs. » (p. 77). C'est que rien, nulle part, n'a d'importance.

Quand Hamm est enfin convaincu que la - fin » est désormais arrivée, il se débarrasse un à un des objets qui lui donnaient l'illusion sinon de vivre, du moins de survivre: « Il jette le chien. Il arrache le sifflet » puis le jette loin de lui (p. 110). Il conserve seulement son mouchoir, son vieux linge », dont il se couvre le visage, comme en préfiguration de son linceul.



Une signification énigmatique

Un objet ou plutôt sa disposition reste enfin mystérieux. Sa signification précise n'est pas claire, peut-être parce qu'il peut recevoir plusieurs significations. Il s'agit du tableau: que repré-sente-t-il et, surtout, pourquoi est-il « retourné » (p. 11) contre le mur? Plusieurs interprétations sont possibles:

- qu'il soit ou non retourné n'a aucune importance, puisque Hamm, étant aveugle, ne pourra jamais le contempler. Il est d'ailleurs sans ménagement remplacé par le réveille-matin de Clov;

- le tableau participe du refus de « signifier » quoique ce soit; s'il n'était pas retourné, on verrait en effet ce qu'il représente (un paysage, un portrait, un intérieur de maison, une abstraction...): ce serait alors renvoyer à quelque chose ou à quelqu'un. La solitude et la désertification seraient moins générales;

- ce peut être aussi une forme de l'absurde: à quoi bon accrocher un tableau au mur si personne, pas même Clov, ne peut le contempler;

- enfin cette forme d'absurde peut être une source de comique, parce qu'elle est illogique et contraire à la pratique ordinaire.

La prolifération des objets est une des caractéristiques de ce qu'on appelé le





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Samuel Beckett
(1906 - 1989)
 
  Samuel Beckett - Portrait  
 
Portrait de Samuel Beckett


Biographie

Samuel Beckett naît en Irlande le 13 avril 1906 à Foxrock dans la banlieue sud de Dublin. Ses parents appartiennent à la bourgeoisie protestante de la ville et lui donnent une éducation très stricte.