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Aimé Césaire

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Le poète de la colère


Poésie / Poémes d'Aimé Césaire





L'élan créateur



Nous sommes en 1950. Aimé Césaire est dans la force de l'âge. Il a quarante-sept ans. Les photos d'époque montrent un visage épanoui, volontiers souriant. Ses cheveux noirs et laineux tirés en arrièr, ondulent pour dégager un front haut. A travers des lunettes cerclées d'écaillé le regard brille. Tantôt malicieux, tantôt pensif, l'oil est vif. Énergie et passion. L'homme est en pleine maîtrise de ses moyens. Tout semble lui sourire. Ecrivain consacré, responsable politique admiré, ses écrits, ses prises de parole à l'Assemblée nationale ou à Fort-de-France créent à chaque fois l'événement. Son ascension paraît irrésistible. Sa vie privée, elle aussi, semble une parfaite réussite, du moins l'imaginait-on alors. Suzanne, son épouse, rayonne d'intelligence et de beauté. Aimé est père d'une nombreuse et heureuse famille. Il a six enfants, deux filles, quatre garçons. Sûr de ses forces, Aimé Césaire s'applique à assumer un double engagement. Son autorité politique est établie. Le peuple martiniquais l'ovationne. « Ti bon dié nwè nou-a », s'exclamait-on, au soir de sa première élection, dans la foule en liesse qui le portait en triomphe.





Entre 1945 et 1950, Aimé Césaire s'est dépensé sans compter. En 1946, il est le rapporteur de la loi de la départementalisation qui érige les anciennes colonies d'Amérique (Guadeloupe, Martinique, GuyanE) ainsi que la Réunion en départements français d'outre-mer. De 1946 à 1950, il se bat sans relâche afin qu'elle soit appliquée intégralement. Écrivain désormais reconnu, le voici face à son destin. Il est le porte-drapeau de la nouvelle littérature négro-africaine. Son audience dépasse d'ores et déjà les frontières des Antilles et du monde francophone africain. La consécration que rient de lui apporter le double parrainage d'André Breton et de Jean-Paul Sartre décuple ses énergies créatrices. Après Les Armes miraculeuses (1946) et Soleil cou coupe' (1948) paraissent la même année, en 1950, Corps perdu et le Discours sur le colonialisme.



Le problème qui se pose alors est bien celui de l'articulation du poétique et du social. Chez Césaire s'accomplit, pour la première fois dans la sphère négro-africaine, une rencontre de la pensée politique et de l'art littéraire, une réconciliation de la subjectivité et du monde. Prendre place dans l'histoire, appréhender l'homme noir en situation, expliciter son désir de liberté : tel est l'enjeu. La question que pose Aimé Césaire, celle de la liberté, est donc bien une question qui concerne le monde humain tout entier. Elle requiert au même titre l'engagement anticolonialiste et l'engagement antifasciste. A partir des années 1930, en raison des périls qu'encourent alors les libertés démocratiques individuelles et collectives, philosophes et écrivains méditent tous sur ce thème. Le problème de la liberté tel que le posent Malraux, Sartre et Camus, et tel que le pose à son tour Aimé Césaire, n'a rien d'abstrait. Dans le recueil lyrique Les Armes miraculeuses, publié en 1946, est inséré l'oratorio dont la rédaction fut probablement achevée en 1944 lors de son séjour en Haïti. Cette pièce, la première qu'il ait écrite, sera éditée séparément, avec des modifications en 1956. Les poèmes réunis dans Les Aimes miraculeuses ont été d'abord publiés pour la plupart dans la revue Tropiques entre 1941 et 1945. Ce sont ces textes qui ont justement éveillé l'intérêt du chef de file du surréalisme, André Breton, dont Malraux dira à juste titre qu'il « est davantage l'héritier légitime de l'art nègre qu Amin Dada ». Ces poèmes sont incontestablement de facture surréaliste. Toutefois, le surréalisme d'Aimé Césaire n'est pas entièrement identique au surréalisme d'André Breton. Ils portent l'empreinte d'une situation politique et sociale propre à la Martinique. Ces poèmes sont d'abord, pour Aimé Césaire, comme indique le titre, Les Armes miraculeuses, une arme de combat, un appel à la résistance contre les autorités locales qui, sous le commandement du gouverneur vichyssois, l'amiral Robert, avaient instaure, à la Martinique comme à la Guadeloupe, une dictature brutale. Ils sollicitent également la mémoire culturelle propre à une collectivité dont l'ascendance africaine a été occultée par la traite et l'esclavage. L'objectif poursuivi, celui d'une prise de conscience culturelle et raciale, est plus particulièrement mis en évidence dans l'oratorio intitulé Et les chiens se taisaient. C'est l'histoire d'une solitude tragique, celle d'un esclave révolté et incompris des siens. Contrairement au Cahier d'un retour au pays natal dont la parution fut inaperçue, Les Armes miraculeuses attirent immédiatement l'attention de la critique parisienne. Si la plupart des commentateurs font l'éloge du poète pour la richesse et la puissance incantatoire de ses images, ils déplorent parfois la véhémence de sa parole, la violence de ses prises de position. Roger Garaudy, pour sa part, dans un article paru dans L'Humanité le 24 août 1946, sous le titre « Aimé Césaire, poète de la colère », lui rend hommage, mais en formant ce vou : « Nous avons le droit (...) de penser que notre Césaire est d'autant plus grand qu'il s'arrache plus puissamment aux hiéroglyphes surréalistes (...). André Breton n'a apporté à la grande voix biblique de Césaire que des oripeaux de pacotille. » Les poèmes réunis dans Soleil cou coupé, recueil publié en 1948, deux ans après Les Armes miraculeuses, sont encore pour certains d'une facture surréaliste. Ils annoncent néanmoins, pour la plupart, une évolution vers une poésie moins abstraite, comme si Aimé Césaire s'appliquait malgré tout à céder aux objurgations de ses amis communistes acquis au dogme du réalisme socialiste et hostiles au surréalisme. Le recueil, contenant soixante-douze poèmes, est précédé d'une gravure originale de Hans Hartung, son titre étant emprunté au dernier vers de « Zone », premier poème du recueil de Guillaume Apollinaire, Alcools. Ce titre, Soleil cou coupé, contient la métaphore dont les poèmes du recueil sont autant de libres variations. Placés sous le signe d'un dieu solaire, ces poèmes qui exaltent une mythologie préchrétienne ou antichrétienne, traduisent un désir de revalorisation des sources historiques, culturelles et raciales des peuples noirs.



L'activité créatrice d'Aimé Césaire est en cette période étroitement rattachée à son activité militante. Nombreux sont les poèmes dictés par les nécessités politiques. Certains d'entre eux, d'abord publiés dans les journaux, ne sont pas repris dans les recueils qu'il fait périodiquement éditer. Ces poèmes sont néanmoins d'un grand intérêt en tant qu'indices des préoccupations qui, au jour le jour, ont façonné l'homme. Ainsi, le 15 août 1948, Aimé Césaire publie dans le journal Justice, hebdomadaire du Parti communiste martiniquais, deux poèmes en hommage à trois ouvriers ayant trouvé la mort au cours de la grève du 8 mars au Carbet. L'un de ces deux poèmes paraît à nouveau dans la revue Présence africaine, en 1955, mais ne sera repris dans aucun recueil. Autre exemple, la revue Action publie, en 1948, au mois de septembre, un poème intitulé « Varsovie », composé à l'occasion du Congrès mondial pour la paix. Dans ce poème passablement laborieux, Césaire fait de la brique le symbole du malheur historique qui dans le passé a accablé la Pologne.



« Ici la brique est le ricanement du mal briques sur les rues dispersées briques sur les juifs massacrés briques briques briques. »



Un autre poème, « Couleur de tonnerre », publié au mois d'octobre 1948 dans la revue Action, montre bien que Césaire, sous l'emprise idéologique du Parti communiste français, a dû faire bien des concessions, au risque de dénaturer son talent.



« O mercenaires condottieres tueurs contrebande vous tenez mal un dieu et qui toujours s'échappe lion roux panthère homme calme plainte de source sourire de femme de partout. »



Dieu merci, ce poème, d'un jdanovisme irréprochable, n'a pas été republié.



En 1950 paraît Corps perdu, avec en première couverture une gravure de Picasso nommée « Tête de nègre ». Trente et une autres gravures illustrent cette édition. Comparée à celle des recueils précédents, l'inspiration de Corps perdu semble moins personnelle, l'écriture moins hermétique. Le système des images obsédantes change assez sensiblement. A la métaphore centrale du soleil se substitue celle du volcan. Les images les plus fréquentes désignent les îles. En 1961, Corps perdu et Soleil cou coupe' seront réunis sous le titre Cadastre. Dans cette anthologie, parue aux éditions du Seuil, la collection initiale de Soleil cou coupe' subit de notables modifications ou suppressions. L'abondance et l'exceptionnelle qualité des gravures20, le soin qu'a mis Picasso à rehausser l'éclat de la première édition de Corps perdu, en 1950, s'expliquent aisément. Au cours des deux années précédentes, Picasso et Césaire avaient entretenu d'étroites relations d'amitié. Membres du Parti communiste français, ils avaient participé ensemble à plusieurs congrès, meetings ou autres manifestations. Comparé aux Armes miraculeuses ou à Soleil cou coupe', Corps perdu renouvelle tant la matière de l'inspiration que la manière du poète. La facture des textes, l'écriture ne sont plus exactement les mêmes. Comme l'indique le titre du recueil, le thème dominant est celui de la perte : errance du poète, exilé du nouveau monde, en quête d'un paradis perdu, l'Afrique. Comment ne pas penser à la quête de soi qu'engage, lui aussi, le poète Henri Michaux ? Chemins cherchés, Chemins perdus, Transgression.



Un rebelle



L'année 1950 représente une étape décisive. L'activité parlementaire d'Ame Césaire est à son apogée. Ses interventions à la tribune de l'Assemblée nationale sont multiples. Il intervient sur tous les fronts, plus d'un quinzaine de fois. Il reprend la parole, inlassablement, pour défendre les intérêts de la population martiniquaise, pour déplorer l'échec de la loi promulguée en 1946. Il est également attentif au sort des populations des autres territoires de l'Union française et dénonce fermement la répression qui s'abat sur les militants anticolonialistes. En Côte-d'Ivoire, le 30 janvier 1950, des émeutes éclatent. A Dimbokro et à Yamoussoukro douze morts et cinquante blessés sont dénombrés. Ces événements tragiques inspirent à Césaire un poème (daté de février 1950) qui, d'abord publié à Moscou dans ùteratournaja Gazeta, sera repris en partie dans le recueil Ferrements, sous le titre : « Le temps de la liberté».



Au mois de mars 1950, pour mater les révoltes indigènes, le gouvernement fait voter des lois d'exception limitant la liberté d'expression dans les colonies. L'adoption de cette juridiction d'exception coïncide avec l'affaire Henri Martin. Militaire de conviction communiste, hostile à la guerre d'Indochine, celui-ci avait été arrêté. Césaire proteste au nom de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, en se référant à la Constitution de 1789 comme à celle de 1946. Il exige des autorités que soit respecté, aux colonies comme en France, le droit de tout citoyen d'exprimer son opposition à une intervention militaire qu'il estime injuste. Cette affaire Henri Martin éclate dans le contexte des affrontements opposant l'armée française à la guérilla dirigée par Hô Chi Minh. Comme à Aimé Césaire, cette guerre coloniale apparaît à Jean-Paul Sartre comme une guerre archaïque. Au mois de mai 1950, Henri Martin ayant été condamné à cinq ans de prison, Jean-Paul Sartre collabore, ainsi que Michel Leiris, Jacques Prévert et d'autres auteurs, à un ouvrage dénonçant cette sanction. L'Affaire Henri Martin sera publié en mars 1953. La vigueur des protestations qu'Ame Césaire élève à l'Assemblée nationale suscite, de la part des députés de droite, des ripostes brutales, parfois même insultantes. Le 3 mars 1950, quand il demande à intervenir dans la discussion relative audit projet de loi portant restriction de la liberté d'expression et des droits civils dans l'Union française, et frappant de lourdes peines ceux qui se sont rendus coupables d'atteinte au moral de l'armée et de la nation, le président déclare la séance close. Césaire proteste en ces termes : « Je considère (cette manouvrE) comme une manifestation de racisme indigne de cette Assemblée. » Quand la possibilité lui est finalement donnée d'intervenir, son discours provoque des réactions hostiles. L'atmosphère est encore plus dramatique quand il prend la parole, le 15 mars 1950, pour dénoncer les sévices dont se rendent coupables militaires et policiers aux dépens des populations indigènes dans les divers territoires coloniaux. Ces propos ne trouvent grâce, une fois de plus, qu'auprès d'une minorité de parlementaires d'extrême gauche. Plusieurs députés de la majorité de droite mais aussi de la gauche et du centre, irrités, le prennent violemment à partie, l'invectivent en lui reprochant l'arrogance et la témérité de ses jugements. Le dialogue suivant, consigné dans les Annales de l'Assemblée nationale (15 mars 1950), est à cet égard des plus révélateurs.



Marcel Poimbouf : « Que seriez-vous sans la France ? » Aimé Césaire : « Un homme à qui on n'aurait pas essayé de prendre sa liberté. » Paul Theetten : « C'est ridicule. » Paul Caron : « Vous êtes un insulteur de la patrie. » (A droitE) : « Quelle ingratitude ! »

Maurice Bayrou : « Vous avez été bien heureux qu'on vous apprenne à lire ! »

Aimé Césaire : « Ce n'est pas vous, monsieur Bayrou, qui m'avez appris à lire. Si j'ai appris à lire, c'est grâce aux sacrifices de milliers et de milliers de Martiniquais qui ont saigné leurs veines pour que leurs fils aient de l'instruction et pour qu'ils puissent les défendre un jour. »



Césaire a sans doute éprouvé, ce jour-là, un amer sentiment de solitude et d'incompréhension car, ayant à peine achevé cette passe d'armes, il doit riposter à une attaque non moins blessante de son ex-condisciple du lycée Scholcher et pair en négritude, Léon-Gontran Damas. Député de la Guyane, affilié au groupe socialiste, membre de la majorité, celui-ci soutenait le gouvernement que, pour sa part, Aimé Césaire combattait. Le ministre de la Défense nationale eut beau jeu de déplorer qu'Aimé Césaire fît une fois de plus la mauvaise tête, en opposant au parti pris antifrançais du Martiniquais le dévouement patriotique exemplaire d'un autre Guyanais, Félix Eboué. Les difficultés croissantes auxquelles il se heurte expliquent sans doute le ralentissement de l'activité parlementaire d'Aimé Césaire, comme l'indiquent les Annales de l'Assemblée nationale. Pas une seule intervention en 1951 ; une seule intervention en 1952 ; trois interventions en 1953. Ce silence presque total du député martiniquais est-il seulement dû à l'existence, au Palais-Bourbon, d'une majorité de droite ? N'est-il pas dû également à l'aggravation du désaccord entre Césaire et les res-nonsables du groupe parlementaire communiste ? Aux difficultés ue connaît alors Aimé Césaire à la Chambre en raison de l'hostilité manifeste des membres de la majorité s'ajoute en effet désormais le malaise découlant d'une dégradation progressive de ses rapports avec ses collègues communistes. L'exemple qui suit donne la mesure du courage et de la détermination dont il lui faut alors faire preuve. Le 15 novembre 1952 a lieu à l'Assemblée nationale un débat sur le budget du ministère de la Reconstruction. Le ministre du Budget qui revient d'un voyage aux Antilles prend la parole. Mais dans son discours en forme de bilan, il évite habilement de s'engager à mettre en ouvre, conformément au projet qui avait été voté, un programme de construction d'habitations à loyer modéré. En revanche, il multiplie remarques et appréciations pour mettre lourdement l'accent sur l'inaptitude des Antillais à pratiquer les vertus du travail et sur les méfaits conjugués du lapinisme et d'un alcoolisme endémiques. Indignation d'Aimé Césaire qui demande la parole. Le président de l'Assemblée nationale commence par la lui refuser. Le député martiniquais finit néanmoins par obtenir l'autorisation d'intervenir mais pas plus de deux minutes. « Voilà ce que nous vous demandons Monsieur le ministre. Au lieu de pousser des cris de vertu effarouchée devant le phénomène antillais, construisez pour les populations des maisons. Percez-leur des rues et des boulevards, aidez à leur faire des conditions de vie décente. »



Entre révolte et révolution



Entre esthétisme et pragmatisme, idéalisme et matérialisme, entre rébellion et insurrection, la révolte qu'exprime la poésie d Aimé Césaire est, au commencement, individuelle. Toutefois, la dimension collective n'en est jamais absente. Le révolté est certes seul mais il n'est pas solitaire. Il se veut solidaire. Sa révolte est à la fois celle d'un peuple et d'une race. Elle est historique et métaphy-sique. Aimé Césaire aborde le problème de la condition humaine sous l'angle de la subjectivité. Le rebelle est impatient de convertir les siens, d'éveiller les consciences. Il met autant d'ardeur pédagogique à les convaincre que de pugnacité à combattre l'adversaire. Le Discours sur le colonialisme2- paraît au mois de juin 1950. Des extraits sont publiés, peu après la parution de l'ouvrage, dans L'Humanité et dans Justice, à la fin de la même année et au cours de l'année 1951. Une deuxième édition revue et augmentée paraît en 1955 aux éditions Présence africaine. Les nombreuses rééditions du texte, en français ou en langue étrangère, prouvent par leur seul fait que cet ouvrage a eu un énorme retentissement. Il ne s'agit pas, à vrai dire, d'un discours que Césaire aurait d'abord prononcé devant un auditoire réuni pour l'occasion. « C'est un écrit de circonstance. Ce que j'y ai dit, je le pensais depuis très longtemps. Contrairement à ce que l'on croit, ce n'est pas un discours que j'aurais prononcé. Un jour, une revue de droite me demanda un article sur la colonisation. (...) J'ai répondu : d'accord, mais à condition de me laisser la liberté de dire tout ce que pensais. Réponse affirmative. Alors j'ai mis le paquet et j'ai dit tout ce que j'avais sur le cour. C'était fait comme un pamphlet et un peu comme un article de provocation. C'était un peu pour moi l'occasion de dire tout ce que je ne parvenais pas à dire à l'Assemblée nationale23. » Ce petit traité où est instruit le procès du colonialisme européen résume quelques-unes des idées-forces que Césaire avait déjà exposées à partir de 1945 dans divers écrits, à la Chambre des députés ou lors des congrès, colloques ou meetings auxquels il avait pris part. Ainsi, au premier chapitre du Discours sur le colonialisme, il reprend et approfondit l'analyse, déjà amorcée en 1948, dans son discours de la Sorbonne, visant à démontrer que nazisme et colonialisme sont les deux faces d'une même médaille. « L'Europe est indéfendable », affirme-t-il. La vigueur polémique de ce réquisitoire est à la mesure des déconvenues d'Aimé Césaire, depuis sa double élection, en 1945, en tant que député de la Martinique et maire de Fort-de-France.



Le Discours sur le colonialisme est donc en prise directe sur l'histoire immédiate. Si la version originale est passée en 1950 presque inaperçue, l'édition de la version complète, en 1955, aura un écho retentissant. Une polémique s'ensuivra. Yves Florenne et Roger Caillois, pris à partie, ripostent dans un article publié par Le Monde, le 25 avril 1955, sous le titre « Racismes en chaîne » où ils Qualifient Aimé Césaire de raciste. Le Discours sur le colonialisme apparaît dès lors comme le bréviaire de tous les militants anticolonialistes en lutte contre la domination européenne. Les idées exposées dans ce pamphlet résument la doctrine qui orientera l'activité politique et littéraire d'Aimé Césaire. Les mêmes idées seront ainsi développées et illustrées pédagogiquement, par l'exemple, dans l'article qui sera publié en janvier 1954 dans La Nouvelle Critique, sous le titre « Le colonialisme n'est pas mort ». Cet article paraît dans une période marquée par la montée des périls. Certes, la çuerre d'Indochine tire à sa fin. Diên-Biên-Phû tombe aux mains des rebelles. Les accords de Genève sont signés, à l'instigation du président du Conseil, Pierre Mendès France. Mais les symptômes avant-coureurs de la guerre d'Algérie s'aggravent.



Pour bien comprendre le Discours sur le colonialisme, il faut se replacer dans le contexte de la guerre froide. En 1947-1948 la rupture ente l'Est et l'Ouest est consommée. C'est la période des procès staliniens, des purges monstrueuses. La grande affaire de l'hiver 1945 avait été la polémique déclenchée autour de la traduction française du livre d'Arthur Koestler, Le Zéro et l'infini. L'énorme succès de librairie de cet ouvrage où Koestler démontrait l'identité parfaite de l'horreur stalinienne et de la barbarie nazie avait marqué un tournant. Les accusations de Koestler sont bientôt confirmées par de nombreux témoignages. L'ouvrage où Margaret Buber-Neumann décrit le régime concentrationnaire soviétique alimente, en 1947-1948, dans le contexte de la guerre froide naissante, la fièvre anticommuniste de l'opinion bien-pensante. C'est l'époque où, à la Chambre des députés, Jacques Duclos apostrophe Robert Schuman, chef du gouvernement, en s'exclamant : « Voilà le boche ! » Et les autres députés commuâtes, pour ne pas être en reste, de s'écrier, quand Jules Moch apparaît dans l'hémicycle : « Hcil Hitler ! » De Gaulle, qui est alors favorable à une politique impériale offensive, soutient totalement la guerre d'Indochine. Il approuve la stratégie jusqu'au-boutiste de l'amiral d'Argenlieu et désapprouve la nomination du général Leclerc, plus conciliant, aux fonctions de commandant en chef des Armées françaises en Indochine. Le 7 avril 1947, de Gaulle annonce la formation du RPF, parti dont il entend user comme d'un contre-feu aux forces communistes. Malraux est délégué à la propagande. « Il met son talent, son nom, sa gloire, au service de la guerre faite au peuple indochinois, reniant le jeune homme de 192524. » Au mois d'octobre 1948, la revue Esprit qu'avait créée Emmanuel Mounier publie un dossier intitulé « Interrogation à Malraux ». Le RPF remporte une large victoire aux élections municipales d'octobre 1947. L'affrontement entre gauche et droite est brutal, comme le prouve la violence des polémiques qui opposent Malraux à l'équipe des Temps modernes : ces « gens du Café de Flore », disait-il, avec hauteur. Les triomphes électoraux du RPF ne vont pas durer. En 1951, aux élections législatives, il recueillera moins de 22 % des suffrages. Le grand rassemblement que préside le général de Gaulle, le 22 février 1952, au vélodrome d'Hiver, n'arrête pas le déclin du RPF. En 1953 de Gaulle abandonne la course au pouvoir. Il se retire à Colombey-les-Deux-Eglises.



Les succès électoraux de la droite, en 1947, avaient favorisé la recrudescence, au sein de la majorité parlementaire du Palais-Bourbon, eu égard au problème colonial, d'idéologies racistes et bellicistes. D'où un refus d'appliquer sans délai et dans son intégralité la loi de la départementalisation aux Antilles-Guyane et à la Réunion. D'où la répression sanglante des mouvements nationalistes au Viêt-nam, en Afrique du Nord, en Afrique noire comme à Madagascar. Mars-avril 1947 : répression de l'insurrection malgache, quatre-vingts mille victimes. A la suite de ces événements sanglants, la répression s'abat sur les militants les plus en vue. Deux anciens députés sont inculpés à Tananarive. A l'issue d'un procès ils seront condamnés. Le 7 juillet 1949, Aimé Césaire intervient, une fois de plus, en leur faveur. Dans le discours qu'il prononce à l'Assemblée nationale il s'exprime en ces termes : « Le jour où les populations d'outre-mer auront l'impression que leur sort vous est indifférent et qu'il est simplement remis à l'arbitrage du pouvoir exécutif, il y aura encore place, bien sûr, pour un empire français maintenu par la force, mais il n'y aura plus d'Union française fondée sur le consentement des populations. » Janvier 1950 : massacres à Dimbokro et à Yamoussoukro, en Côte-d'Ivoire. Des mesures de répression frappent les responsables du RDA (Rassemblement démocratique africaiN) fondé en 1946 par Houphouët-Boigny. Le 14 juillet 1953, une manifestation est organisée, place de la Nation à Paris, pour la libération de Messali Hadj qui avait été emprisonné dans le Sud-Est de la France. La police charge. Sept manifestants musulmans sont tués, quarante-quatre autres blessés. Camus écrit une lettre au directeur du Monde où il s'élève contre la violence policière qui frappe les Nord-Africains victimes d'« un racisme qui n'ose pas dire son nom, (...) de cette très ancienne conspiration du silence et de la cruauté qui déracine les travailleurs algériens, les fait vivre misérablement dans des taudis et les désespère jusqu'à la violence pour les tuer à l'occasion ». En 1954, commence la guerre d'Algérie.





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Aimé Césaire
(1913 - 2008)
 
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Biographie

Aimé Césaire est né à Basse Pointe en Martinique le 26 juin 1913. Son père était instituteur et sa mère couturière. Ils étaient 6 frères et soeurs.Son père disait de lui quand Aimé parle, la grammaire française sourit...

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