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Victor Segalen

THIBET


Poésie / Poémes d'Victor Segalen





Le grand poème inachevé de Segalen, mais auquel il avait beaucoup travaillé, est né, comme nombre de ses autres œuvres, d'expériences vécues, de recherches érudiles et de profondes méditations. Le Tibet, il rêva longtemps d'y pénétrer, mais n'y arriva jamais. Deux occasions lui furent à la fois offertes et refusées. La première, ce fut au cours de son expédition en Chine en compagnie de Gilbert de Voisins, en novembre 1909. Ils se trouvaient à sept jours du village de Song-Pan qui, bien qu'en apparence en territoire chinois, était situé « en plein milieu tibétain et fort intéressant Tentes de peaux, troupeaux de yaks, couleurs, peuplades étranges ... » Mais pour y arriver il fallait franchir une passe de 4 000 m d'altitude et Song-Pan se trouvait à 3000 m. Les difficultés du chemin, la rigueur déjà de l'hiver les obligèrent à renoncer à leur projet. La seconde occasion, ce fut cinq ans plus tard, quand la mission archéologique Segalen, Voisins, Lartigue envisagea de pénétrer au Tibet. Ils étaient arrivés à Li-kiang fou le 11 août 1914, légèrement au sud du Tibet, quand leur parvint « par un courrier tibétain issu de la brume », selon l'expression de Lartigue, la nouvelle du déclenchement de la guerre. Cette fois encore, Segalen dut renoncer à entrer dans le pays légendaire, si fascinant pour l'imagination des grands voyageurs.





Justement, il rencontra un grand voyageur qui avait séjourné au Tibet. Au cours de sa mission médicale en 1917, il était chargé d'examiner des travailleurs chinois acceptant de se rendre en France. Il fît un séjour à Shanghai et entra en relations avec Gustave-Charles Toussaint. Juge de son métier, mais passionné de tibétain, possesseur d'un précieux manuscrit dont il ne se séparait jamais et dont il donnera beaucoup plus tard une traduction sous le titre Le Dict de Padma, Gustave-Charles Toussaint lisait à Segalen des fragments de sa traduction et l'entretenait de ce qu'U avait connu au Tibet. Michael Taylor insiste avec raison sur l'influence qu'a pu exercer Toussaint dans la conception de Thibet. L'homme devait être remarquable assurément pour s'être attiré, outre celle de Segalen, l'amitié de Jean Paulhan et de Saint-John Perse.

L'expérience directe du pays n'avait pas eu lieu, mais l'imagination excitée par le manuscrit et les récits de Toussaint devait être renforcée par l'abondante documentation que Michael Taylor signale dans son excellente édition de Thibet. Segalen mil à profil son séjour à Hanoï en août et septembre 1917 pour lire tous les ouvrages sur le Tibet qu'il pouvait trouver à la bibliothèque de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Comme pour tous ses autres ouvrages, il lient à se documenter très sérieusement avant d'entreprendre son grand poème lyrique.



Dès le 26 juillet 1917, alors qu'il se trouvait à Nankin, il écrit une note sur la métrique envisagée pour l'Hymne de Bôd, premier titre du poème. Nous ne sommes pas étonnés d'apprendre que le poète, une fois de plus, récuse et refuse l'alexandrin classique tellement français, tellement usé et usagé qu'il n'en veut plus entendre parler. Il se donne le conseil à lui-même d'écrire à peu près au hasard en utilisant toutes les ressources rythmiques possibles avec l'espoir que de la masse ainsi composée une unité rythmique propre au poème surgira. En fait, il ne suit pas vraiment son programme. Thibet se compose de cinquante-huit poèmes nommés séquences et chaque séquence se compose en général de dix-huit vers ou plutôt de neuf distiques formés d'un long vers de treize, quinze ou dix-huit pieds suivi d'un vers constant de neuf pieds. La répartition des rimes n'obéit pas à un ordre systématique. Le caprice semble présider largement sur ce point, sans qu 'on puisse y voir une intention délibérée du poète ou incriminer le caractère inachevé du poème.



En revanche, la richesse et la hauteur de l'inspiration sont indéniables. Tout porte ici la marque de la grandeur. La meilleure preuve en est la dédicace envisagée : « Au dompteur éternel des cimes de l'esprit : Frédéric Nietzsche ». C'est dire que l'allégorie est ici constante. Cette escalade dans le Réel cette ascension vers * des monts le plus haut », n'est que la figure visible d'une ascension spirituelle, et le pays de Bôd finit par devenir le « château de l'âme exaltée », allusion évidente à sainte Thérèse d'Avila. Le Thibet de Segalen est donc l'édification d'un pays spirituel, il a voulu le recréer intérieurement pour en faire le lieu des exaltations vitales les plus hautes. Il est telle séquence profondément erotique qui assimile le Thibet aux minutes les plus intenses de l'amour, où le corps et l'âme confondus touchent aux cimes du surhumain. C'est que le poète marie constamment la composition du poème aux escalades vécues ou projetées et aux exaltations du corps, de l'âme ou de l'esprit. Il y trouve même une compensation aux insuffisances du réel et aux menaces qui pèsent sur son corps, menaces dont il a parfaitement conscience : « Pour moi, fatigué toujours, mais seulement des choses grossières, un peu diminué en muscles, ce sport vivant que j'aimais tant, je dois renoncer pour un temps à ces joies de donner des coups dans la matière... je me venge de ma chair moins robuste en en faisant un poème lyrique d'escalade et d'effort, en mettant en lyrisme l'obtention montagnarde des hauteurs3. » D'un bout à l'autre du poème règne une ambiguïté étonnamment moderne si l'on songe qu'on retrouvera la même dans le grand poème Amers rie Saint-John Perse, ambiguïté qui consiste à confondre volontairement le déroulement du verbe et la figure du monde offerte à l'action du voyageur, le relief de la terre, la mouvance de la mer et l'édification vers à vers du poème qui rivalise avec la hauteur des monts.



« La direction n'est pas indécise », avait écrit Segalen de Stèles, la composition de Thibet non plus. Il devait y avoir trois parties, comme l'indique une note marginale : * ... Ici rien que les Noms de Trois Pays. — Celui qu'on atteignit déjà, To-Bôd qui donna son nom au pays. — Celui qu'on atteindra : Lha-Ssa. — Celui qui ne sera jamais obtenu, innommable... (Po-youL). » Cette division tripartite est exaclernent celle qu'on peut déceler dans l'œuvre « chinoise » de Segalen, étant bien entendu que la Chine n'est qu'un alibi, un paravent pour à la fois masquer et désigner l'univers spirituel du poète. Le pays qu'on atteignit déjà figure l'étendue du réel, l'univers du sensible et du donné ; « celui qu'on atteindra », c'est le plan de l'imaginaire et le pays du merveilleux ; « celui qui ne sera jamais obtenu », c'est le plan surhumain, inhumain, qui domine tous les autres. Une fois encore, et c'est la dernière fois avant la mort, Segalen envisageait de traduire sous une forme allégorique le débat spirituel qui a dominé sa vie. Il serait si facile d'écarter Po-youl, de le refuser et même de le nier! Mail ce serait trahir et même frapper de stérilité l'œuvre littéraire, puisqu'elle a précisément pour objet de suggérer, de faire pressentir la réalité suprême, ontologique, dont nous n 'appréhendons que l'absence. C'est précisément cette absence qui fonde l'œuvre d'art. Il ne s'agit pas de l'absence au fond stérilisatrice de Mallarmé, contre laquelle s'est dressé Claudel dans ce qu 'il a appelé La Catastrophe d'Igilur, il s'agit de l'absence féconde, l'effigie en creux de l'Être, sans laquelle tout effort serait vain. Segalen savait en écrivant son plus beau poème. Éloge et pouvoir de l'absence, qu 'il livrait ainsi le plus secret de son secret. Po-youl existe, il le croit puisqu 'il s'est ma en marche depuis toujours vers la cime la plus haute, mais il accepte de ne pas y parvenir, mais il se résigne à marcher vers une ombre sans jamais rejoindre la lumière, car il est de ceux, les plus grands, qui ont misé leur vie sur un but plus grand que leur vie. D'avance, en des vers plus poignants encore pour nous qui savons que le poète quelques mois plus tard entrera dans la nuit, il accepte le sacrifice :



« Ma peau se dégonfle de ma vie...

Je la consacre et te. l'accroche en un trophée, en un seul vœu :

Seul don de mon être qui se meut »



Avec cette sorte de poème-testament, on dirait que Segalen a voulu faire une somme de ses expériences, de ses convielions, de ses ambitions, comme pour laisser une dernière trace de son passage sur cette terre. Tous les grands thèmes de son œuvre s'y retrouvent, en particulier l'exaltation de la différence, le refus du nivellement, le culte de l'aristocratie. Dans la séquence LIV, le poète exprime une fois de plus son horreur de l'uniformité, de tout ce qui met en perd les valeurs de la distinction. Thibet justifie ce qu'il avait écrit le 21 avril 1917 dans Notes sur l'Exotisme : « C'est par ta Différence et dans le Divers que s'exalte l'existence. > Voilà pourquoi le Tibet est qualifié de « Dernier roi non dépossédé ; dernier monarque d'Altimonde... ». Thibet est aussi le poème du Divers entendu comme une exaltation des différences et des valeurs, ce qui entraîne une conception du monde englobant morale, politique et esthétique, fondée entièrement sur l'idée d'aristocratie et la haine du nivellement.



Thibet, poème inachevé, mais tel qu'il a été édité avec tant de ferveur et de science par Michael Taylor, se présente comme un grand poème écrit à l'ombre de la mort. Ce n'est pas un hymne à la joie. Exaltation de l'inaccessible, Thibet est par là même l'aveu d'un échec. Cette transcendance établie à la place du dieu dogmatisé comme le but de son pèlerinage terrestre, Segalen reconnaît qu'elle est située hors de toute atteinte et rarement objet de contemplation et d'union, mais elle est aussi le plus noble désir qu'un artiste puisse éprouver et nourrir, la source de toute vie spirituelle vraie. Thibet est le temple des hauteurs de l'esprit dédié à une éternelle absence .

Le texte qui suit a été établi à partir de la dernière ébauche de chaque séquence en respectant l'ordre du manuscrit. Toutefois, l'enchaînement des séquences aurait sûrement été modifié par Segalen s'il avait mené son œuvre à terme. Il est probable, en outre, que quelques nouvelles séquences auraient été intercalées entre celles que nous avons ici : ainsi, deux pages blanches, séquences futures, se trouvent dans le manuscrit, l'une, intitulée « Alexander Csôma de Coros », entre les séquences XXXVII et XXXVIII, l'autre, « Henri d'Orléans, Prince d'Occident », entre les séquences XXXVIII et XXXIX.

Malheureusement, la dernière ébauche de maintes séquences est souvent incomplète ou illisible. J'ai donc souvent dû lui préférer une ébauche antérieure. Dans d'autres cas, je me suis vu obligé de compléter une ébauche par une autre. Quant aux variantes et aux expressions alternatives parmi lesquelles Segalen n'a pas toujours fait son choix, j'ai choisi pour règle générale de prendre soit la dernière écrite, soit celle qui me semblait la mieux adaptée au passage dans lequel elle se trouvait. J'ai corrigé quelques-unes des fautes d'orthographe dans le manuscrit et j'ai ajouté entre crochets des mots relevés dans les versions antérieures des mêmes séquences — ils manquaient de toute évidence. Bien que la ponctuation de Segalen soit, en maints endroits, très sommaire, j'ai pris le parti de ne pas la compléter. A ces détails près, la présente édition de Thibel est rigoureusement fidèle au manuscrit.

Par la force des choses, cette édition, qui établit non seulement un texte mais aussi une lecture, est à la fois trop conjecturale et trop définitive : elle fige ce qui n'avait pas encore été fixé. Le poème Thibet ne pourra jamais trouver sa pleine réalité sur une page imprimée. Il reste, en somme, virtuel — non seulement inachevé mais inécrit. C'est le poème que Segalen effleura des doigts, et dont le lecteur survolera, sans pouvoir en sonder les blancs laissés intacts par cette édition, les pics émergeant du brouillard d'un manuscrit interrompu.









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Victor Segalen
(1878 - 1919)
 
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Portrait de Victor Segalen


Biographie / chronologie

1878
14 janvier. Naissance à Brest de Victor Segalen. Son père était breton, sa mère, mi-bretonne, mi-champenoise. Elle était autoritaire, étroitement catholique et dominait les siens. Bonne musicienne, elle fit faire de.la musique à son fils dés son plus jeune âge.
Eludes classiques dans un établissement dirigé par des Jésuites à Brest.

Bibliographie / Œuvres

ŒUVRES DE VICTOR SECALEN.