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Philippe Jaccottet

PARLER AVEC LA VOIX DU JOUR


Poésie / Poémes d'Philippe Jaccottet





A l'approche de ces poèmes s'éveille une confiance.

'Notre regard, passant d'un mot à l'autre, voit se déployer une parole loyale, qui habile le sens, comme la voix juste habile la mélodie. Nulle feinte, nul apprêt, nul masque. Nous pouvons accueillir sans ruse interposée, cette parole qui s'offre à nous sans -détour. Un émerveillement, une gratitude nous saisit : la diction poétique, le discours poétique (mais délivré de loul artifice oratoirE) sont donc possibles, toujours

possibles ! C'est ce dont, à considérer la plupart des roductions du jour, il semblait qu'il fallût désespérer, pour ne plus rencontrer que le souvenir brisé de ce que fut la Poésie...





La confiance qu'il éveille en son lecteur, sans doute Philippe Jaccoltet la doit-il à la règle qu'il s'impose à lui-même, et qui l'oblige à se porter caution de chaque mot qu'il écrit: il fait bonne garde contre l'outrance, la solennité, la grandiloquence; il se défie des trop brillantes images; il a horreur de la gratuité. Le péché majeur, pour lui, serait de ne pouvoir à loul instant contresigner sa poésie par les gestes de la vie, par les nuances authentiques du monde perçu, par les certitudes (le peu de certitudE) de la pensée. Que nous sommes loin d'une poétique du libre abandon, de la rencontre hasardeuse, du tout venant! Que nous sommes loin aussi de toute construction délibérée! Nous discernons, en chaque mol, la faveur presque inespérée dont il procède, mais aussi l'assentiment (parfois tremblanT) qui en assure la validité et qui l'autorise à s'inscrire sur la page. Philippe Jaccollel ne dit jamais que ce qu'il croit pouvoir dire. C'est là ce qu'il faut bien nommer le fondement éthique de cette poésie : Jaccollel n'estime pas que la vérité soit un vain mol, ni qu'il soit illusoire de tenter d'allier, en un pacte indissoluble, le vrai avec la parole poétique. La poésie de Jaccollel tirera sa force non de l'énergie improvisatrice ni de l'ingéniosité combinatoire, mais de l'exigence constante de la véracité : exigence d'autant plus impérieuse qu'elle ne prend appui sur aucun savoir présomptif, sur aucune conviction invariable. Son seul garant est la relation inlerrogative qu'elle entretient avec le monde. Il importe, en effet, de le préciser : la vérité — si difficile à sauvegarder parmi les mensonges qui nous harcèlent — n'est pour Jaccollel ni une croyance, ni un système d'idées, ni même une intimation du sentiment. Elle se révèle dans la qualité d'une relation au monde, dans la justesse toujours renaissante du rapport avec ce qui nous fait face et qui nous échappe. La franchise poétique de Jaccotlet ne tombe pas sous le coup des difficultés que rencontre, de vieille date, le « souci de sincérité »; l'être est ici tout entier recherche, et, pour lui, se montrer fidèle d lui-même — fidèle à la vérité — ce n'est pas exprimer quelque « nature » préexistante, mais énoncer la recherche dans les mots mêmes qui la font progresser. Un paradoxe apparent associe, dans celte œuvre, ignorance et vérité, fait de l'ignorance le réceptacle de la plus précieuse vérité, — à la condition que le non-savoir demeure perpétuellement inquiet, et ouvert à tous les accidents de la lumière du monde.

L'enjeu, on le devine, n'est pas seulement, pour le poète, de mettre à l'épreuve sa vie personnelle: il s'agit d'offrir au lecteur l'exemple contagieux d'une parole capable d'établir un rapport juste avec ce qu'elle désigne. N'attendrions-nous d'un poète que le don de la justesse, nous devrions lui en savoir gré comme s'il nous révélait la justice même: car la justesse sauvegarde la possibilité de la communication, elle est gage d'avenir pour le dialogue entre les hommes. On n'insisterait pas ici sur cette fonction, à vrai dire élémentaire, du langage poétique, si elle n'était aujourd'hui occultée de toutes les manières.



La bouche qui dit je esl donc exposée ici dans sa parole, par sa parole. Exposée, c'est-à-dire livrée au risque, privée de toute assistance. Mais d'abord présente, et présente comme une personne. En quoi Philippe Jaccotlet se défend contre la tendance, aujourd'hui assez répandue, à expulser du texte son auteur, et à faire de l'écriture une activité sans sujet qui ne trouve qu'en elle-même son énergie. Philippe Jaccotlet, lui, n'oblitère pas son identité, ne s'absente pas de sa parole. Il se veut toujours solidaire de sa voix, il ne la fait pas entrer dans des rôles fabuleux, où elle se diviserait en une pluralité de figures en tulle. « Le laveur de vaisselle » (ce beau poème de L'IgnoranT) ne développe pas une identité différente, mais une allégorie transparente, une image à peine moqueuse du travail même du poète. Philippe Jaccottet, qui parait s'interdire de céder la parole à quelque voix substitutive, ne sera donc pas tenté par la dramaturgie, par l'invention polyphonique; il n'abandonnera pas davantage le poème à une vie autonome dans l'horizon déshabilé d'un langage sans personne. Devient-il narrateur — comme dans L'Obscurité — c'est pour prendre congé d'un double de lui-même, d'un contradicteur intérieur, dont le discours désespéré n'est pas radicalement étranger.



Si le poème reste lié à celui qui le prononce, ajoutons aussitôt qu'il n'est pas régi par une personnalité tyrannique, soucieuse d'imprimer sa marque dans un style singulier et dans un langage sans précédent. C'est là peut-être ce que l'œuvre de Philippe Jaccottet nous offre de plus admirable : si elle n'a pas renoncé à la « fonction expressive » inséparable de la grande tradition lyrique, le sujet auquel elle renvoie est le plus discret qui soit, le plus soucieux d'alléger sa présence, de la rendre presque invisible. Le moi, le je, auxquels ces textes restent si constamment subordonnés, déclinent toute autorité : ils ne sont qu'interrogation, ouverture inquiète, simplicité. Ils ont peu à dire de soi : ils disent ce qui leur fait défaut, ce qu'ils poursuivent, ce qu'ils découvrent parfois, et plus souvent ce qu'ils n'ont su retenir. Si l'on prête attention à l'évolution de l'écriture poétique de Philippe Jaccottet, l'on constatera que son progrès va de pair avec un effacement et une retenue toujours plus accentués, qui augmentent les chances de la transparence : ion verra peu à peu disparaître le détail autobiographique, qui se profilait encore dans certains des poèmes de L'Effraie. La « Prière entre la nuit et le jour », par quoi s'ouvre L'Ignorant, implore: Que l'aurore (...) efface ma propre fable, et de'son feu voile mon nom 1. Au début de La Semaison, nous lisons: L'attachement à soi augmente l'opacité de la vie2. Et tout se passe comme si l'accroissement de lumière, passionnément désiré, était la récompense d'une ascèse où la conscience réduit à presque rien sa propre présence :



L'effacement soit ma façon de resplendir



Qu'on ne prenne cependant pas cet oubli de soi pour un congé donné à toute activité volontaire de la conscience, et pour un vœu d'anonymat absolu. Le vers que nous venons de ciler n'expulse pas le moi. Humblement voué à l'effacement, le sujet personnel persiste, aux aguets, mais désormais désencombré de sa propre histoire, plus spacieusement ouvert aux apparences du monde, plus apte à « parler avec la voix du jour 4 ». Libérée du souci de soi, la conscience n'en est que plus disponible pour s'offrir à un plus juste rapport avec ce qui, au-dehors, lui importe; avec la grande scène à laquelle nous sommes quotidiennement assignés; avec les éléments matériels que les présocratiques disaient divins : la terre, l'espace, l'air, la lumière, Je vent, le temps. A aucun moment la parole de Phi-lïppê Jaccottet ne se démel de son devoir de s'éprouver, de chercher le « conforlement » qui lui est nécessaire, de faire le point de son cheminement. Parole que le désordre et l'égarement ne gagnent pas, et qui, pardessus tout, face à ce qui lui est annoncé du monde, sauvegarde un pouvoir de réponse, une aptitude à dire où elle en est, fût-ce pour confesser son dénuement et sa perplexité. Parole qui renonce à l'orgueil de l'autonomie, mais qui, dans le peu dont elle demeure sûre, reste pleinement maîtresse de son mouvement. Un titre comme Leçons le dit bien : Philippe Jaccotlet, devant la réalité des choses (et c'est ici la réalité d'une agoniE) se sent astreint à une lecture exacte, à un déchiffrement: l'apprentissage, par un sens supplémentaire du mot leçon, devient l'essor du chant, grande « leçon de ténèbres ». Comment le moi pourrait-il accepter de s'annuler, comment la présence la plus sensible ne serait-elle pas requise, puisqu'il faut rassembler toutes les énergies de l'attention, pour relever le texte authentique offert à la lecture (à la transcriptioN)? Comment d'autre part le poète pourrait-il s'interposer lui-même, puisque ce qui lui est le plus précieux, c'est de recueillir dans son intégrité le message tout ensemble offert et enveloppé par les apparences ?



Si le poète s'efface, si le poème ne reçoit pas le statut d'objet autonome et plein, ne voit-on pas se creuser une sorte de vide? Oui, mais c'est la place de l'autre, de ce que le poème vise sans l'atteindre, de ce qu'il affronte ou désire sans pouvoir le capturer. A travers ce qu'il nomme, le poète désigne ce qui ne se laisse pas nommer. La limitation d'être que s'impose le poète, qu'il impose au poème, correspond à l'être immense auquel il a résolu de faire face, et vers lequel la voix et le regard jettent les fines arches d'un pont interrompu. Ce qui peut encore se dire va pourtant très loin : c'est une incursion merveilleuse, qui franchit une partie de l'intervalle. Mais ce n'en est toujours qu'une partie, et le seul espoir du poète est de recevoir, dans les mois qu'il a le pouvoir de prononcer, un reflet de ce qui ne se laisse pas atteindre et maîtriser: lumière, mort ou danger.

C'est dire que le poème, alors même qu'il ne prétend nullement se suffire à lui-même, s'astreint à ne rien laisser échapper de ce qui est à portée de voix. D'où le tracé si ferme du vers, l'alliance de netteté et de souplesse dans la syntaxe, la façon si émouvante dont la passion personnelle, à la fois ambitieuse et humble, se développe à travers Vimpersonnalité d'une diction pure. Car Jaccotlet, .visant très haut, a résolu de partir de plus bas. La parfaite lisibilité de l'écriture de Jaccottet, ses reprises pour dire mieux (surtout dans ses textes en prosE), ses relouches simplificatrices., m'apparaissent tout ensemble comme l'indice de son point de départ dans la vie commune, et comme la confirmation de son amour professé de la lumière: oui, il l'aime assez pour vouloir qu'elle circule dans les mots qu'il trace, et pour veiller à n'écrire aucune ligne qui ne soit pour le lecteur un chemin de clarté, quand bien même il serait parlé de la nuit et de l'ombre. Le choix des vocables communs, la retenue dans l'essor métaphorique, le respect des connexions « naturelles » et du phrasé régulier de la langue, capables de tant de variations neuves sous des doigts sensibles : voilà ce qui, dans chaque texte de Jaccotlet, nous fait aussitôt participants, sans que nous ayons été directement apostrophés ou provoqués. Nulle barrière interposée au niveau de la perception du texte, nous sommes admis, accueillis, conduits dans un air cristallin. La difficulté n'est pas dans l'abord du poème, dans ses approches : elle est mieux placée, — dans la région des fins là où la question du poète rejoint la question que chacun de nous sent s'éveiller dans les lointains de son propre destin. Ainsi notre regard peut-il escorter le poème; il peut, avec lui, librement plonger, faire sa trouée dans l'espace el, au plus profond, rencontrer la limite où s'avivent conjointement le sentiment de l'intimité gagnée, el le regret de ne pas suffire à la tâche spirituelle. La clarté, chez Philippe Jaccotlet, n'est jamais une facilité: elle est un risque supplémentaire, elle supprime tous les faux écrans, pour nous amener, au grand jour, devant les obstacles derniers, devant l'adversité ultime ou première, que la plus grande lumière mêle encore à son èblouissemenl.



La création poétique, chez Philippe Jaccottel, est escortée par une œuvre considérable de traducteur, par des livres de critique (L'Entretien des Muses, Gustave Roud, Rainer-Maria RilkE), par des ouvrages en prose (La. Promenade sous les arbres, Éléments d'un songe, Paysages avec figures absenteS), dont certains sont de caractère narratif (L'Obscurité), ou discrètement mêlés de poésie (La SemaisoN). Abandonnons tout ordre chronologique, pour ne considérer que le paysage global que ces livres nous offrent: la poésie en est le couronnement, la crête supérieure. Nous voyons monter, comme à travers des élagemenls successifs, un chemin patient qui se dirige vers la possibilité du poème. L'on se défend mal de comparer ce parcours à une sorte de quête initiatique, dont la récompense ne sera pas quelque objet octroyé, quelque enseignement révélé, mais l'éclosion d'un pouvoir intérieur, toujours plus libre et plus pur, toujours plus exposé aussi, et dont rien n'assure la sauvegarde el la durée. Si je parle ici de pouvoir, j'entends désigner aussi bien l'acuité perceptive, l'aptitude à l'accueil el à la blessure, que la puissance active tournée vers la matière du langage et vers la maîtrise du juste rapport des mots.

Sans doute l'expérience du traducteur met-elle déjà en exercice ces vertus. Qu'est-ce que traduire, sinon se faire accueil, n'être d'abord rien qu'une oreille attentive à une voix étrangère, puis donner à cette voix, avec les ressources de notre langue, un corps en qui survive l'inflexion première? Toute traduction vraiment accomplie instaure une transparence, invente un nouveau langage capable de véhiculer un sens antécédent: ainsi en va-t-il de Musil, d'Unga-relti, de Novalis, de flôlderlin, de Rilke, lorsque Philippe Jaccottel les rapproche de nous. L'œuvre ainsi accomplie est une médiation inventive.

J'en dirais autant des textes « critiques », à ceci près que l'accueil, pour fervent qu'il soit, se double toujours d'une réponse: la critique de Philippe Jaccotlet a la ferme structure d'un dialogue. Rien ne lui importe autant que la possibilité de la participation heureuse, de l'accord sans réserve, de la lecture à l'unisson. Mais cet unisson n'est possible que lorsque s'offre le plus pur. L'exigence est placée très haut. Jaccotlet sait dire, à l'occasion, avec lacl el fermeté, ce qui l'empêche d'entrer pleinement dans une œuvre. N'étant pas indifférent à la beauté, il a le courage (c'est l'un des mérites de son Entretien des MuseS) de marquer des différences, des préférences, bref, de juger. (Tout un courant de la critique contemporaine a renoncé à le faire, mais au détriment de la fonction de choix dont ne devrait pas se départir l'activité critique.) Ce qui rend si attachants les livres que Jaccotlel a consacrés à Gustave Roud, ou à Rilke, c'est qu'ils nous conduisent, au fil d'un discours où le timbre personnel est toujours présent, vers des moments d'écoute absolue, où le poème admiré — éclairé, célébré par le commentaire — respire et resplendit de sa vie propre.



A cette lecture des poètes s'enchaîne une interrogation du monde. Il n'est, pour s'en apercevoir, que d'ouvrir La Promenade sous les arbres, Éléments d'un songe, ou encore Paysages avec figures absentes. Musil, ou Russell, ou encore Hôlderlin, sont des points de départ : la pensée, une fois perçu l'appel du texte fascinant, poursuit, en pleine indépendance, la recherche des preuves, sur des chemins où elle s'avance seule, sans secours, sans guide, sans autre critère que son fragile rapport aux choses. Et bientôt il ne s'agit plus seulement de répondre au texte aimé, mais d'en prendre un congé justifié, de regarder alentour, d'engager avec le réel un débat dont l'enjeu est le plus haut qui soit. Le regard se porte alors vers le monde qui se tient au-devant de lui. La réflexion à la première personne, qui prend ici sa source, n'est pas un monologue clos, ni un discours régi par les contraintes de la logique. Le mouvement reste celui d'un dialogue; mais c'est un dialogue intériorisé, et, si « fluide » et mélodieuse qu'en soit l'élocution, un inapaisemenl toujours en haleine empêche de rien tenir pour acquis. Car entre un terme et son opposé, entre le spectacle extérieur et la méditation intérieure, puis, au sein de celle-ci, entre la parole de l'un et celle de l'autre, du doute et de son contradicteur, jamais ne cesse le mouvement d'un débat inquiet, d'une insatisfaction tenace, si ce n'esl dans la pause ou la trouée miraculeuse, où (à la faveur d'une extrême attention ou peut-être d'une souveraine distractioN) soudain la cime est seule en vue, la lumière seule à parler: le temps fuyant d'un poème... Déjà, de surcroît, le chemin vers la poésie — parcours sinueux, libre, hésitant, jalonné de signes annonciateurs — s'est lui-même transmué en poésie, par la vertu de l'extrême justesse de l'énoncé, par la grâce de l' « inflexion de voix » interrogeant le monde. Ainsi le projet, ou l'espoir même du chant se fait chant. L'approche, le désir du poème prend figure de poème, fût-ce dans ce style retenu de la note : Rêve d'écrire un poème qui serait aussi cristallin et aussi vivant qu'une œuvre musicale, enchantement pur, mais non froid, regret de n'être pas musicien, de n'avoir ni leur science, ni leur liberté. Une musique de paroles communes, rehaussée peut-être ici et là d'une appoggiature, d'un trille limpide, un pur et tranquille délice pour le cœur, avec juste ce qu'il faut de mélancolie, à cause de la fragilité de tout. De plus en plus je m'assure qu'il n'est pas de plus beau don à faire, si on en a les moyens, que cette musique-là, déchirante non par ce qu'elle exprime, mais par sa beauté seule.



Brève est la trouée, éphémère est la plénitude aérée du poème. Après la longue approche, la vision nous est offerte fugitivement, mais après la vision, voici de nouveau la séparation et l'incertitude sur ce qui a été aperçu (ou seulement entrevU). Or, pouvons-nous aspirer à plus? Philippe Jaccottel ne le croit pas. Se prétendre possesseur de la certitude, se vouloir un « habitant de la vraie vie ' », demander que l'élincelle-ment de l'amour absolu ne tarisse pas : voilà sans doute, aux yeux de Jaccottet, la faute capitale, celle qui est destinée à être le plus durement punie. Il est remarquable que trois des ouvrages de prose de Philippe Jaccottel prennent pour thème initial cette présomption possessive: et L'Ignorant débute par une « Histoire de l'avare », qui dénonce le souci de « ces biens à ménager pour on ne sait quel temps * ». S'il évoque, dans La Promenade sous les arbres, la visée mystique de George William Russell (A. E.), s'il retrace au début d'Éléments d'un songe, le rêve musilien d'un retour au paradis, s'il nous fait entendre, dans l'admirable récit parabolique de L'Obscurité, la plainte désespérée d'un « maître » déchu qui s'était jugé « victorieux d'avance », — constamment, Philippe Jaccottet se voit contraint de prendre acte du désastre sans nom réservé à la volonté orgueilleuse, à ceux qui prétendent saisir, conserver, retenir la vérité entre leurs mains, donner un nom à « l'insaisissable », dépasser la région des apparences pour pénétrer dans le royaume des essences inaltérables. Et s'il s'acharne à dénoncer cette erreur, nous comprenons bien que ce n'est pas sans en avoir admiré, et peut-être parfois partagé la témérité. Mais, pour rester véridique, il faut reconnaître que « la lumière n'est pas donnée à qui la cherche que la hauteur ne peut être noire séjour permanent, que l'ombre ne cesse de gagner sur nous. Icare tombe et disparaît sous les flots, insignifiant accident du paysage : nous voyons alors la terre, le laboureur et ses lenls travaux, le sillon commencé, le cercle des saisons, un monde d'apparences changeantes. Un monde d'où la beauté n'est certes pas absente, mais où les puissances négatives, la mort, la misère, la « bave » ne cessent de nous menacer, même si l'on s'écarte de ces métropoles de sable et de douleur que sont les cités : ce monde difficilement habitable est notre seul partage, et nous ne gagnerions rien à nous en détourner.



Que reste-t-il? La question se renouvelle, de proche en proche, avec insistance, dans l'œuvre de Jaccottet : c'est l'interrogation de celui qui a constaté, irrévocablement, l'interdit opposé aux prétentions de l'orgueil. Que reste-t-il? Sinon cette façon de poser la question qui se nomme la poésie et qui est vraisemblablement la possibilité de tirer de la limite même un chant, de prendre en quelque sorte appui sur l'abîme pour se maintenir au-dessus, sinon le franchir (qui serait le supprimeR) ; une manière de parler du monde qui n'explique pas le monde, car ce serait le figer et l'anéantir, mais qui le montre tout nourri de son refus de répondre, vivant parce qu'impénétrable, merveilleux parce que terrible 1... Il subsiste donc une grande pauvreté, un parfait dénuement, un risque immense, et nulle promesse pour les apaiser, ne fût-ce qu'en image. Cent fois je l'aurai dit : ce qui me reste est presque rien 2. Mais Jaccottet ajoute aussitôt Mais c'est comme une très petite porte par laquelle il faut passer, au delà de laquelle rien ne prouve que l'espace ne soit pas aussi grand qu'on l'a rêvé. Il s'agit seulement de passer par la porte, et qu'elle ne se referme pas définitivement. N'être qu'un ignorant, ne posséder qu'une parole fragile, sans garantie, se trouver comme adossé aux ténèbres et au rien: telle est la situation dont il faut constamment repartir. Repartir, recommencer: cela veut dire que Jaccottet ne consent pas à l'immobilité, ne s'accommode pas de l'échec. Si le « vrai lieu » n'est pas accessible, la faute inverse est de s'obstiner à séjourner dans la nuit, de s'y enfoncer désespérément, comme le fait le maître déchu, dans L'Obscurité. Quand Jaccottet écrit: A partir du rien, telle est ma loi * (énoncé profondément révélateur, que Jean-Pierre Richard a placé en tête de sa belle étude 2), nous y trouvons l'aveu d'une origine obligée — le rien — mais aussi le signe d'un départ. Départ sur les sentiers de la terre, sans espoir de conquête, sans but assuré. Mais la parole qui s'élève, issue de la nuit et du rien, porte en elle la chance d'un passage à la lumière. Quelle lumière? Non pas celle de l'au-delà. Celle de chaque aube de ce monde, porteuse elle-même du risque de son propre déclin. L'on comprend alors par quelle nécessité Jaccottet est tout ensemble l'un des plus merveilleux poêles du lever du jour, et celui qui peut écrire : L'incertitude est le moteur, l'ombre est la source *... En moi, par ma bouche, n'a jamais parlé que la mort. Toute poésie est la voix donnée à la mort.



Encore soutenu par l'interminable ténèbre et poussé dans le dos par la brutale nuit

à bout de forces dans cette aube de novembre je vois le soc du froid qui s'avance et flamboie et en arrière dans une lumière accrue l'ombre laboure.



L'on comprend aussi quelle intime relation unit, d'une part, les divers passages visibles, celui des saisons, celui des astres, le passage de la nuit au jour, et, d'autre part, la parole poétique, définie elle-même par Jaccottet comme un passage du souffle. Citons-le encore une fois, puisqu'il énonce sa pensée avec la plus cristalline clarté : Parole-passage, ouverture laissée au souffle. Aussi aimons-nous les vallées, les fleuves, les chemins, l'air. Ils nous donnent une indication sur le souffle. Rien n'est achevé. Il faut faire sentir cette exhalation, et que le monde n'est que la forme passagère du souffle .



Ainsi, le paysage si constamment présent dans la prose et la poésie de Jaccottet prend un sens emblématique, qui ne s'épuise pas dans la description : cette hauteur lumineuse, cet édifice d'espace et de vent, peuplé d'oiseaux, c'est bien, certes, une figure du monde visible; toutefois la parole en son passage peul devenir cela aussi: lumière, souffle, vol et cri limpide. Le poème est conjointement un essor de la parole vivante et un déploiement d'espace offert au regard. Celte unité s'accomplit dans l'acte du passage, c'est-à-dire dans le règne des apparences transitoires, dans le monde commun où la loi de la mort et de la limite ne peut être éludée. Nous sommes voués au limité : la dure leçon du châtiment des orgueilleux ne peut être oubliée. Non sans toutefois que persisle, vivace, le sentiment d'un illimité qui donne sens à notre limite, — d'un illimité dont nous ne pouvons rien dire, mais sans lequel non plus aucun de nos vocables limités ne pourrait prendre forme. L'illimité, c'est peut-être, selon Philippe Jaccottet, le seul nom que nous puissions réserver à ce qui fut précédemment nommé Dieu. El si la poésie n'aspire plus à sa possession, elle ne s'en détourne pas non plus. Toute l'activité poétique se voue à concilier, ou du moins à rapprocher, la limite et l'illimité, le clair et l'obscur, le souffle et la forme [...]. Il se peut que la beauté naisse quand la limite et l'illimité deviennent visibles en même temps, c'est-à-dire quand on voit des formes tout en devinant qu'elles ne disent pas tout, qu'elles ne sont pas réduites à elles-mêmes, qu'elles laissent à l'insaisissable sa part.











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Philippe Jaccottet
(1925 - ?)
 
  Philippe Jaccottet - Portrait  
 
Portrait de Philippe Jaccottet


Biographie / Œuvres

L'oeuvre de Jaccottet puise son inspiration dans la contemplation du paysage de sa région. Son oeuvre se distingue notamment par le dépouillement et l'absence d'artifices. Son sujet préféré est l'étude de l'homme dans son milieu naturel. Son journal, publié dans « Les semaisons, carnets 1954-62 » (1984) et « La seconde semaison, carnets 1980-94 » (1996), montre son engagement permanent dans une co