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Max Elskamp

D'exil comme en un long dimanche, Max Elskamp


Poésie / Poémes d'Max Elskamp





par Guy Goffette



Parce qu'il vécut exclusivement à Anvers, on l'a souvent confondu avec cette ville, au point d'en faire une manière de chantre local.

Parce qu'il affectionnait les calvaires, les Vierges, les clochers de son enfance et qu'il les a chantés comme personne, avec ferveur et lendresse, on vit en lui une sorte d'agneau mystique pour rétable flamand.

Parce qu'il s'est attaché aux petites gens, qu'il a appris et pratiqué plusieurs « métiers », qu'il s'est passionné pour la chanson populaire et le folklore, on l'a rangé un peu vite parmi les imagiers, les poètes mineurs de la veine naïve, pour ne pas dire mièvre.



Parce qu'il osa s'affranchir des conventions poétiques à la mode et fonder une esthétique nouvelle, on l'accusa d'être décadent.

Enfin, parce qu'il refusa toujours de se mêler à la vie littéraire de son temps et préféra la solitude à la « société », on l'oublia avec constance.

Aussi demeure-t-il le plus méconnu des grands poètes du symbolisme en Belgique. '



Il est vrai que celui qui aimait à se désigner comme « le Pauvre Homme de Flandres » n'a rien fait de son vivant pour dissiper ces malentendus, pour jeter par terre ces images réductrices. Au contraire. Il s'est enfermé chez lui et là, dans le silence, loin du monde et du clinquant du siècle, a édifié une œuvre singulière, si profondément originale qu'elle reste inclassable, si sauvagement pure qu'elle défie le temps.



Max Elskamp est né à Anvers, le 5 mai 1862, dans une maison de la rue Saint-Paul, « rue à consulats, maritime, joignant l'Escaut » ' ; une rue qui ne cessera de le hanter et qu'il chantera avec tant de justesse, de fraîcheur et d'émotion, à l'approche de la vieillesse :



C'est la rue Saint-Paul,

Blanche comme un pôle,

Dont le vent est l'hôte

Au long de l'année. '



C'est là qu'il passe les premiers temps d'une enfance heureuse et douillette entre un père flamand, riche négociant et banquier, et une mère wallonne, mélancolique et souvent alitée. Enfance couvée, solitaire pourtant — il ne fréquentera l'école qu'à l'âge de quatorze ans — toute vouée à la lecture (la bibliothèque hétéroclite du grand-père paterneL), aux longues après-midis de rêverie derrière la vitre ou de flânerie dans le quartier maritime. Il dressera plus tard un portrait saisissant et haut en couleur de cette époque-pivot, époque à laquelle l'œuvre ne cessera de revenir comme au point névralgique d'où tout procède : « Mon enfance s'est passée sous les cloches, au milieu des corneilles et tout contre un horrifique calvaire (...) où l'on voyait, entre les barres de fer, Christ au tombeau et, dans de grandes et terribles flammes rouges brûler sans fin les âmes du Purgatoire. En août passaient chez nous les baleines, les géants des Ommegancks (eprtègeS) flamands ; et les hivers, si près du fleuve, les nuits d'hiver surtout étaient vraiment affreuses et trop emplies de bruit du vent, des glaces et de la marée. Chez mes grands parents (côté paterneL) régnait Marchandise : thé, sucre, poudre d'or, huile de palme, cafés et raisins de Corinthe que nous apportaient un brick appelé « L'Ortélius » et un trois-mâts carré baptisé « le Louis ». Il ajoute : « Je crois que ce que j'ai fait a été très influencé par ces choses, qui datent de ma petite enfance. Après, la vie m'a pris, plus neutre, me semble-t-il ; et à part la pratique des métiers et ce qui touche à l'âme traditionnelle du peuple, peu de choses ont réagi sur moi. » '



Tout ce qui fait la magie de l'œuvre d'Elskamp, tout ce qui compose son univers intérieur : la nostalgie, l'exotisme, le rêve, la merveille quotidienne, la fantasmagorie religieuse, l'inquiétude métaphysique, etc., tout est là, ou presque, en filigrane, dans ces quelques lignes. Lignes prémonitoires si l'on veut se rappeler qu'elles furent écrites aux environs de 1898, l'année de la publication au Mercure de France de la Louange de la vie qui réunit la quasi totalité des poèmes de la première « période » elskampienne, celle dont nous nous occuperons ici, dans le présent volume ; prémonitoires en ce sens qu'elles marquent la consommation d'une rupture intérieure qui, nous le verrons, ira en s'assombrissant, jusqu'à la folie.

Enfance première, lieu primordial. Grenier d'images et paradis. Paradis vite perdu puisque, dès 1870, la famille déménage pour s'installer, boulevard Léopold, dans une grande maison bourgeoise que Max Elskamp habitera jusqu'à sa mort. Premier exil, premier d'une longue série qui fera ressembler la vie du poète à un dimanche sans fin passé derrière la vitre du monde.

Après des études plutôt médiocres car elles conviennent mal à sa sensibilité exacerbée, il s'inscrit au barreau pour échapper au négoce dont il a horreur, mais se contente, en fait de plaidoirie, de la plaque de cuivre apposée sur la porte de sa maison : « Max Elskamp, Avocat ».

Pour tenter d'oublier son échec amoureux avec celle qu'il nommera Afaya dans ses poèmes, Elskamp voyage (Paris, puis une « croisière » sur un cargo transponant du minerai d'Anvers à GêneS) et se jette à corps perdu dans des aventures « plus ou moins avouables avec des sirènes de commerce » '. Rien n'y fait, il sombre dans le découragement et l'amertume, fuit la « bonne » société et, à l'exception de rares amis comme Henry Van de Velde et Albert Mockel, il ne fréquente plus personne.

Cette crise morale aiguë, entrecoupée d'accalmies pendant lesquelles il voit se préciser le sujet, la forme et le sens de son œuvre, durera cinq ans. Années noires essentielles dans la formation du poète singulier qu'il va devenir. D'une part, il se dégage des « vieilleries » du Parnasse et renie ses premiers écrits — quelques poèmes parus sous pseudonyme en revues et les six sonnets de son Eventail japonais publié en 1886 ; d'autre part, sous l'influence conjuguée de Mallarmé et de Verlaine (« En Verlaine, la musique est admirable, mais le vrai Dieu pour moi, c'est Mallarmé. » '), il perçoit la richesse du matériau entassé dans l'enfance et les années d'épreuves et voit ce qu'il peut en tirer. Il cherche alors « une langue nouvelle que n'ait point prostitué le métier » 7, une langue qui allie « une simplicité absolue de la forme » à un raffinement extrême des rythmes et des sonorités, une langue « synthétique » mêlant sans rupture rêve et réalité, images concrètes et subtilités de l'âme, bref, une langue qui le porte entièrement et le libère.



C'est de cette époque que datent sa fréquentation assidue des petites gens, sa découverte de l'artisanat, son goût pour la gravure sur bois — an dans lequel il passera maître — sa passion pour l'imagerie populaire, les chansons de rue, le folklore et les traditions locales. Il apprend la typographie et les techniques du livre, fait collection d'expressions savoureuses et colorées, de mots rares souvent empruntés au langage maritime et en nourrit son vers.



Dominical paraît en 1892 et déclenche une véritable levée de boucliers chez les tenants du Parnasse et dans le mouvement Jeune Belgique. La nouveauté du vers d'Elskamp est éclatante. Verhaeren et Mallarmé ne s'y trompent pas, qui saluent d'emblée l'avènement d'un nouveau poète symboliste, et quel ! Ecoutons Mallarmé : « Dominical (...) appelle tant de joies et de candeurs en nous révélées et si exquisement les suscite à leur chant oublié, que c'est une célébration, précieuse et naïve... »

Naïve ? Il n'y aurait pas lieu de s'attarder ici sur ce mot s'il n'avait pris dans le milieu des Arts et Lettres une telle connotation péjorative ; s'il n'avait, dans le cas d'Elskamp, longtemps desservi sa réputation. Naïf ne signifie-t-il pas d'abord natif, naturel, spontané, sincère ? Acceptions qui nous paraissent autrement mieux convenir à la pensée de Mallarmé et à l'œuvre de Max Elskamp. Car s'il est indéniable que le poète de la rue Saint-Paul s'est beaucoup inspiré des chansons populaires en vogue (c'était, du reste, la mode à ce moment-là et la plupart des poètes symbolistes y ont peu ou prou sacrifié, fût-ce dans le titre d'un livre : Maeterlinck avec ses Douze, puis Quinze Chansons ; Van I-erberghe avec la Chanson d'Eve ; Verhaeren même et, en France, I-aforgue, Verlaine et le Rimbaud des IlluminationS), Elskamp n'en était pas moins pleinement conscient des limites du genre. Par un travail acharné sur le langage (ses manuscrits fort raturés, les multiples versions d'un même poème en font foI), il a su tirer le meilleur parti des ressources que la chanson lui offrait et donner à son vers d'une complexité raffinée la souplesse, le rythme, le naturel et la beauté d'une Esmeralda des brumes nordiques. Même sombres et « désabusées », ses « chansons » garderont toujours une qualité sonore, émotionnelle d'une grande pureté.



Comme tous ceux qui vivent et écrivent dans un pays dont ils ne partagent pas la langue, Max Elskamp a vivement ressenti le besoin d'une identité littéraire. Il lui fallait à tout prix inventer une langue française qui, non seulement fût sienne, mais manifestât avec autant de vigueur et d'aisance que la chanson flamande sa spécificité d'exilé dans son propre pays. Significatifs à cet égard, ces extraits d'une lettre à son ami Van de Velde, après l'insuccès en France de son second livre Salutations, dont d'angéliques (1893) : « Il faut croire que j'écris trop au nord pour là-bas, (...). Je regrette amèrement de ne savoir le flamand. C'était la langue qu'il m'aurait fallu, puisque le belge n'existe point ! (...) je ne suis plus sûr de savoir une langue ! ... Quelle bonne chose ce serait d'être d'un pays à soi, fût-ce la Belgique, si ça existait ! »

Une langue nouvelle, donc, comme « un pays à soi », voilà à quoi le poète aspire, à quoi il va s'atteler, travaillant sans craindre de bousculer la syntaxe française, de la plier à son rythme intérieur pourvu que le résultat chante et l'enchante. En graveur habile et ingénieux qu'il est dans le bois, il cisèle la phrase, la sculpte comme un corps — ce qu'il appelle « byzantiniser » son texte — ne reculant devant aucune bizarrerie grammaticale, préférant toujours à une expression correcte mais terne une tournure gauche, parfois simple décalque du flamand, mais suggestive et qui frappe, comme :



J'ai triste d'une ville en bois ou

Il fait dimanche, mes femmes

Et ma ville, dormez-vous ?



Répétitions, apostrophes, substantifs sans article, énumé-rations, ellipses, distorsions, raccourcis cavaliers, conjonctions et mots explétifs qui sautent dans la phrase comme lapins dans l'herbe, tout lui est bon, tout fait feu de bois et bonne fumée : le vers est dense, il a le pied marin, l'oreille musicale. Que le mètre soit régulier ou non, la phrase épouse le pouls du poète et l'authentifie : dès Dominical, Elskamp a trouvé sa voix, une voix que les œuvres suivantes moduleront et décanteront sans jamais trahir la source originelle.

Sur le plan lexical, l'originalité est aussi flagrante : recours aux archaïsmes, aux termes de marine, aux mots rares outombés en désuétude ; dévoiement de certains verbes courants, renflouage des adjectifs par la mise en évidence ou le contre-emploi ; utilisation des noms de villes et de pays, procédé qu'un Cendrars, un Apollinaire, un Larbaud exploiteront avec succès ; bref, une gamme de mots choisis avant tout pour leur sonorité, leur puissance évocatrice, leur façon d'emporter ia langue et de faire trembler l'image longuement. On est loin, on le voit, du répertoire limité de la chansonnette.

Le revers de la médaille viendra plus tard, quand la santé mentale de celui qui vit cloîtré dans sa maison s'altérera gravement ; alors, le déhanchement deviendra excessif, le vers perdra sa souplesse, se répétera, s'obscurcira.



Pour l'heure, le succès d'estime de Dominical est tel qu'il remet en selle le poète. Oubliant ses « démons » — Elskamp, dont les nerfs sont fragiles, cède vite au découragement et les angoisses qui l'assaillent sont peuplées de visions effrayantes et morbides — il fourmille de projets et travaille d'arrache-pied. De 1893 à 1898, il ne publie pas moins de quatre livres qui couvrent ce qu'on peut appeler la première période elskampienne et témoignent de sa première « manière », dite « heureuse » : Salutations, dont d'angéliques. En Symbole vers l'Apostolat, Six Chansons de Paume homme pour célébrer la semaine de Flandre et Enluminures. Publiées confidentiellement, avec des bois gravés de l'auteur, ces œuvres, à l'exception d'Enluminures, seront, en 1898, rééditées en un volume par le Mercure de France sous le titre La Louange de la vie ex imposeront pour longtemps l'image d'un Elskamp chantre naïf de la Flandre tranquille, caricature que les œuvres ultérieures se chargeront de corriger.

Ici déjà, chantant sa ville, ses heures et ses saints, les gens des petits métiers et les matelots et les servantes sous le ciel de Flandre, à deux pas de la mer, c'est moins la réalité qu'il dépeint qu'un rêve qu'il poursuit, moins le présent que la nostalgie d'un passé heureux, moins la gratitude qui le pousse que le désir d'une autre vie. Chantant sa ville, ses ombres et ses lumières, c'est encore ce qu'elle cache, ce qu'elle se refuse à voir au fond de ses ruelles et de ses bouges, la ville, qu'Elskamp nous montre : la vie qui passe, celle qu'on attendait, celle qu'on n'a pas eue, la vie, la vie...

La symbolique de l'exil qui traverse ces pages est frappante : aimée-détestée, présente-absente, la ville, jamais nommée par son nom, apparaît comme en rêve. Recrée au gré de l'imagination, tantôt c'est une petite cité médiévale, riante et travailleuse, tantôt une grosse bourgade hostile, vouée au commerce et à l'hypocrisie, ville bourgeoise et bornée qu'il raille, mêlant à son dégoût pour le négoce des traits d'un antisémitisme noir, d'autant plus féroces qu'ils surgissent dans un contexte infiniment tendre et mélancolique. Métaphore récurrente d'un manque, la ville aimée se confondra toujours dans la pensée du poète avec le quartier de son enfance, ce paradis perdu de la rue Saint-Paul, et les lieux de ses incessantes promenades : les bassins, la grande Ecluse, le port et ses bars louches, les petites rues grises et paisibles.



Présentant Dominical à son ami Van de Velde, n'écrit-il pas : « Voici la chose entière et plus révélée aux vers que je ne sus : Mon âme très enfant dans un château, au milieu de belles Dames et sans usage du monde, presque maladroite, qui se sent heureuse de canoter sur l'étang où les cerfs viennent se noyer. Beaucoup de petits carreaux dans tout cela et de religion vague et invoulue, car je ne crois pas... » *

Vie rêvée, oui, et nostalgie qui s'endimanche...

Aux litanies des Salutations qu'il adresse à la Vierge, aux Vierges et aux Maries de son cœur (la sœur du poète ainsi que la femme aimée et perdue s'appelaient MariE) répond le credo de lin Symbole vers l'Apostolat, chant en cinq parties qui correspondent à nos cinq sens, où Elskamp se fait l'apôtre prêchant la merveille de vivre à ses frères les humbles. Les Six Chansons de Pauvre Homme, semainier pour les simples et pour les « anges », affirment sa prédilection pour les rythmes binaires et le vers octosyllabique. Enluminures qui clôt le cycle de la « chanson de Flandre » se présente comme un adieu, une dernière promenade enluminée « à travers des paysages, des heures, des vies, des chansons et des diableries qui sont, dit-il, la synthèse de la vie » :



Maintenant ici tirez le rideau, car voici matin et ma tâche est faite.



L'auteur avait-il le sentiment d'avoir terminé son œuvre poétique ou simplement tourné une page de sa vie ? Pressentait-il autre chose ? Toujours est-il qu'il va s'enfermer dans la solitude et le silence pendant vingt-trois années, s'adonnant à sa passion pour le folklore et les objets qui ont une « âme » : moules à pains d'épices, gnomons, montres solaires, estampes japonaises, sextants, lunettes d'astronome, etc. Maints poèmes de la « seconde période » ' portent la marque de cette fervente activité.

Epris d'absolu et de paix, il se jette aussi dans l'étude des philosophies et religions d'Orient. Un moment même, il se déclare bouddhiste et semble trouver un apaisement dans la contemplation et le détachement.

Une chose est sûre : s'il ne publie plus de poèmes, il continue d'en écrire. Les Huit Chansons Reverdies qui paraîtront après sa mort, les Sept Notre-Dame des plus beaux métiers et les Délectations moroses publiées en 1923 furent vraisemblablement écrites durant cette « traversée du désert ». Des maquettes, des projets de pages de titre, de; confidences ainsi que la forme et le ton des textes le laissent penser.

La Première Guerre mondiale interrompt brutalement l'apparente léthargie du poète, le jette sur les routes de l'exode. Il fuit en Hollande, s'y occupe des réfugiés et rentre, en 1916, malade et déçu par le peu de fraternité rencontré là-bas. Le choc de cette expérience sera déterminant dans la « résurrection » d'Elskamp qui, en 1921, inaugure avec Sous les tentes de l'exode sa deuxième et ultime période créatrice, d'une effervescence poétique étonnante — neuf livres en l'espace de quatre ans, parmi lesquels des chefs-d'œuvre tels que la Chanson'de la rue Saint-Paul et Aegri Somnia — comme s'il avait senti qu'il lui fallait faire vite désormais, que la mort approchait. Tout le passé heureux et douloureux remonte d'un coup à la surface, mais l'éclairage est résolument sombre et, même sublimée dans le rêve, la magie orientale ou l'éloge de la sourde Beauté entrevue, la voix claire d'Elskamp parvient de plus en plus mal à percer le brouillard, à masquer la détresse morale. Désabusée, puis plaintive et rauque, elle finit par grincer.



Surmené, en proie sa vie durant à la neurasthénie, au vague à l'âme, à la dépression aiguë — héritage qui lui viendrait de sa mère — le poète s'enfonce peu à peu dans la démence. On ne rencontre plus dans les rues brumeuses du vieil Anvers sa légendaire silhouette en chapeau melon et macfarlane : il s'est enfermé chez lui, emmuré vivant, pourrait-on dire, avec les objets qu'il caresse pendant des heures, les souvenirs et les fantômes qui le hantent. Il tourne sur lui-même, en lui-même, ne répond plus aux amis et ce qu'il écrit, des poèmes d'hier qu'il reprend indéfiniment, témoigne des incohérences de son esprit. Nous sommes en 1924.

Il meurt à Anvers, dans sa maison du boulevard Léopold, le 10 décembre 1931.



La singularité de cette poésie dans le concert symboliste et au-delà (Elskamp en prolonge et renouvelle l'apport bien après les derniers feux du mouvemenT) peut s'expliquer par le fait que, jamais gauchie par le succès, elle a dû se frayer un chemin seule, sur le terreau du vécu, loin des écoles et des salons, uniquement soucieuse d'obéir à la voix intérieure, de rester au plus près de ce que l'enfance avait entrevu et que Rimbaud a résumé avec fulgurance dans Une Saison en Enfer : « La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. »

Car Max Elskamp n'a pas cherché autre chose, de toutes ses forces, que cette vie-là comme un havre de paix et de blancheur, loin des déchirements de la chair et des miasmes du monde. Pas autre chose que « le lieu et la formule » pour entrer dans le mystère de l'homme, de l'Absolu, du grand tout et connaître sa vérité. De là sa volonté de casser le moule ancien, d'intégrer le questionnement métaphysique à la célébration du quotidien — démarche qui le rapproche des tentatives les plus actuelles de la poésie ; de là son exigence d'une musicalité subtile, d'une simplicité formelle et d'une concentration expressive toujours plus grandes, qualités qui font de la voix du « Pauvre Homme de Flandre » une des plus rares et des plus pures du symbolisme.



Février 1990








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Max Elskamp
(1862 - 1931)
 
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Biographie / chronologie

1862
- Naissance à Anvers, rue Saint-Paul, de Max Elskamp.

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