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Henri Michaux

La ralentie - Poéme


Poéme / Poémes d'Henri Michaux





Ralentie, on tâte le pouls des choses; on y ronfle; on a tout le temps; tranquillement, toute la vie.
On gobe les sons, on les gobe tranquillement; toute la vie.
On vit dans son soulier.
On y fait le ménage.
On n'a plus besoin de se serrer.
On a tout le temps.
On déguste.
On rit dans son poing.
On ne croit plus qu'on sait.
On n'a plus besoin de compter.
On est heureuse en buvant; on est heureuse en ne buvant pas.
On est, on a le temps.
On est la ralentie.
On est sortie des courants d'air.
On a le sourire du sabot.
On n'est plus fatiguée.
On n'est plus touchée.
On a des genoux au bout des pieds.
On n'a plus honte sous la cloche.
On a vendu ses monts.
On a posé son œuf, on a posé ses nerfs.

Quelqu'un dit.
Quelqu'un n'est plus fatigué.
Quelqu'un n'écoute plus.
Quelqu'un n'a plus besoin d'aide.
Quelqu'un n'est plus tendu.
Quelqu'un n'attend plus.
L'un crie.
L'autre obstacle.
Quelqu'un roule, dort, coud, est-ce toi,
Lorellou?

Ne peut plus, n'a plus part à rien, quelqu'un.
Quelque chose contraint quelqu'un.

Soleil, ou lune, ou forêts, ou bien troupeaux, foules ou villes, quelqu'un n'aime pas ses compagnons de voyage.
N'a pas choisi, ne reconnaît pas, ne goûte pas.

Princesse de marée basse a rendu ses griffes; n'a plus le courage de comprendre; n'a plus le cœur à avoir raison.

...
Ne résiste plus.
Les poutres tremblent et c'est vous.
Le ciel est noir et c'est vous.
Le verre casse et c'est vous.



Ils jouent la pièce « en étranger ».
Un page dit «
Beh » et un mouton lui présente un plateau.
Fatigue!
Fatigue!
Froid partout!

Oh! fagots de mes douze ans, où crépitez-vous maintenant?

On a son creux ailleurs.

On a cédé sa place à l'ombre, par fatigue, par goût du rond.
On entend au loin la rumeur de l'Asclépiade, la fleur géante.

... ou bien une voix soudain vient vous bramer au cœur.

On recueille ses disparus, venez, venez.

Tandis qu'on cherche sa clef dans l'horizon, on a la noyée au cou, qui est morte dans l'eau irrespirable.

Elle traîne.
Comme elle traîne !
Elle n'a cure de nos soucis.
Elle a trop de désespoir.
Elle ne se rend qu'à sa douleur.
Oh, misère, oh, martyre, le cou serré sans trêve par la noyée.

On sent la courbure de la
Terre.
On a désormais les cheveux qui ondulent naturellement.
On ne trahit plus le sol, on ne trahit plus l'ablette, on est sœur par l'eau et par la feuille.
On n'a plus le regard de son œil, on n'a plus la main de son bras.
On n'est plus vaine.
On n'envie plus.
On n'est plus enviée.

On ne travaille plus.
Le tricot est là, tout fait, partout.

On a signé sa dernière feuille, c'est le départ des papillons.

On ne rêve plus.
On est rêvée.
Silence.

On n'est plus pressée de savoir.

C'est la voix de l'étendue qui parle aux ongles et à l'os.

Enfin chez soi, dans le pur, atteinte du dard de la douceur.



On regarde les vagues dans les yeux.
Elles ne peuvent plus tromper.
Elles se retirent, déçues, du flanc du navire.
On sait, on sait les caresser.
On sait qu'elles ont honte, elles aussi.

Épuisées, comme on les voit, comme on les voit désemparées.

Une rose descend de la nue et s'offre au pèlerin; parfois, rarement, combien rarement.
Les lustres n'ont pas de mousse, ni le front de musique.

Horreur!
Horreur sans objet.

Poches, cavernes toujours grandissantes.

Loques des deux et de la terre, monde avalé sans profit, sans goût, et rien que pour avaler.

Une veilleuse m'écoute. «
Tu dis, fait-elle, tu dis la juste vérité, voilà ce que j'aime en toi. »
Ce sont les propres paroles de la veilleuse.

On m'enfonçait dans des cannes creuses.
Le monde se vengeait.
On m'enfonçait dans des cannes creuses, dans des aiguilles de seringues.
On ne voulait pas me voir arriver au soleil où j'avais pris rendez-vous.

Et je me disais : «
Sortirai-je?
Sortirai-je?
Ou bien ne sortirai-je jamais? jamais? »
Les gémissements sont plus forts loin de la mer, comme quand le jeune homme qu'on aime s'éloigne d'un air pincé.

Il est d'une grande importance qu'une femme se couche tôt pour pleurer, sans quoi elle serait trop accablée.

A l'ombre d'un camion pouvoir manger tranquillement.
Je fais mon devoir, tu fais le tien, et d'attroupement nulle part.

Silence !
Silence !
Même pas vider une pêche.
On est prudente, prudente.

On ne va pas chez le riche.
On ne va pas chez le savant.
Prudente, lovée dans ses anneaux.



Les maisons sont des obstacles.
Les déménageurs sont des obstacles.
La fille de l'air est un obstacle.

Lorellou,
Lorellou, j'ai peur...
Par moments l'obscurité, par moments les bruissements.

Écoute.
J'approche des rumeurs de la
Mort.

Tu as éteint toutes mes lampes.

L'air est devenu tout vide,
Lorellou.

Mes mains, quelle fumée!
Si tu savais...
Plus de paquets, plus porter, plus pouvoir.
Plus rien, petite.

Expérience : misère; qu'il est fou le porte-drapeau !

... et il y a toujours le détroit à franchir.

Le vieux cygne n'arrive plus à garder son rang sur l'eau.

Il ne lutte plus.
Des apparences de lutte seulement.

Non, oui, non.
Mais oui. je me plains.
Même l'eau soupire en tombant.

Je balbutie, je lape la vase à présent.
Tantôt l'esprit du mal, tantôt l'événement...
J'écoutais l'ascenseur.
Tu te souviens,
Lorellou, tu n'arrivais jamais à l'heure.

Mon lévrier a été mis dans un sac.
On a pris la maison, entendez-vous, entendez-vous le bruit qu'elle fit, quand, à la faveur de l'obscurité, ils l'emportèrent, me laissant dans le champ comme une borne.
Et je souffris grand froid.

Ils m'étendirent sur l'horizon.
Ils ne me laissèrent plus me relever.
Ah!
Quand on est pris dans l'engrenage du tigre...



Des trains sous l'océan, quelle souffrance!
Allez, ce n'est plus être au lit, ça.
On est princesse ensuite, on l'a mérité.

Je vous le dis, je vous le dis, vraiment là où je suis, je connais aussi la vie.
Je la connais.
Le cerveau d'une plaie en sait des choses.
Il vous voit aussi, allez, et vous juge tous, tant que vous êtes.

Oui, obscur, obscur, oui inquiétude.
Sombre semeur.
Quelle offrande!
Les repères s'enfuirent à tire-d'aile.
Les repères s'enfuient à perte de vue, pour le délire, pour le flot.

Comme ils s'écartent, les continents, comme ils s'écartent pour nous laisser mourir!
Nos mains chantant l'agonie se desserrèrent, la défaite aux grandes voiles passa lentement.

Juana!
Juana!
Si je me souviens...
Tu sais quand tu disais, tu sais, tu le sais pour nous deux,
Juana!
Oh! ce départ!
Mais pourquoi?
Pourquoi ?
Vide ?
Vide, vide, angoisse ; angoisse, comme un seul grand mât sur la mer.



Hier, hier encore, hier, il y a trois siècles; hier, croquant ma blanch&*spérance, hier, sa voix de pitié rasant le désespoir, sa tête soudain rejetée en arrière, comme un hanneton renversé sur les élytres, dans un arbre qui subitement s'ébroue au vent du soir, ses petits bras d'anémone, aimant sans serrer, volonté comme l'eau tombe...

Hier, tu n'avais qu'à étendre un doigt,
Juana; pour nous deux, pour tous deux, tu n'avais qu'à étendre un doigt.











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Henri Michaux
(1899 - 1984)
 
  Henri Michaux - Portrait  
 
Portrait de Henri Michaux


Bibliographie

En 1922, lors de son séjour à l'hôpital consécutif à ces problèmes cardiaques, il découvre Lautréamont, dont l'oeuvre lui donne la liberté et l'étincelle créative pour écrire ses propres poèmes. « Cas de folie circulaire », fut son premier poème publié en 1922 dans la revue littéraire Le Disque Vert, dirigée par Franz Hellens. Celui-ci, fervent amateur de Michaux, ira jusqu'à le nommer co-directeu

Œuvres d'henri michaux

Henri Michaux (Namur, 24 mai 1899 - Paris, 19 octobre 1984) est un écrivain, poète et peintre d'origine belge d'expression française naturalisé français en 1955. Son œuvre est souvent rattachée au courant surréaliste, même s'il n'a pas fait partie du mouvement.

Biographie

Né le 24 mai 1899 à Namur, Henri Michaux arrive en 1924 à Paris où il côtoie les peintres surréalistes et se lie d'amitié avec Jules Supervielle et le peintre Zao Wou KI. Après avoir longuement voyagé de 1927 à 1937 en Asie et en Amérique du Sud, il se retire dans le Midi durant la guerre. Il est mort à Paris le 19 octobre 1984. Si la mescaline est en grande partie à l'origine de son œuvre pictura