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François-Marie Arouet Voltaire

Le mondain - Poéme


Poéme / Poémes d'François-Marie Arouet Voltaire





Regrettera qui veut le bon vieux temps,
Et l'âge d'or, et le règne d'Astrée,
Et les beaux jours de
Saturne et de
Rhée,
Et le jardin de nos premiers parents ;
Moi, je rends grâce à la nature sage
Qui, pour mon bien, m'a fait naître en cet âge
Tant décrié par nos tristes frondeurs :
Ce temps profane est tout fait pour mes mœurs
J'aime le luxe, et même la mollesse,
Tous les plaisirs, les arts de toute espèce,
La propreté, le goût, les ornements :
Tout honnête homme a de tels sentiments.
Il est bien doux pour mon cceur très immonde
De voir ici l'abondance à la ronde,
Mère des arts et des heureux travaux.
Nous apporter, de sa source féconde,
Et des besoins et des plaisirs nouveaux.
L'or de la terre et les trésors de l'onde.
Leurs habitants et les peuples de l'air.
Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde.
O le bon temps que ce siècle de fer !
Le superflu, chose très nécessaire,
A réuni l'un et l'autre hémisphère.
Voyez-vous pas ces agiles vaisseaux
Qui, du
Texel, de
Londres, de
Bordeaux,
S'en vont chercher, par un heureux échange,
De nouveaux biens, nés aux sources du
Gange,
Tandis qu'au loin, vainqueurs des musulmans,
Nos vins de
France enivrent les sultans ?
Quand la nature était dans son enfance,
Nos bons aïeux vivaient dans l'ignorance,
Ne connaissant ni le tien ni le mien.
Qu'auraient-ils pu connaître ? ils n'avaient rien.



Ils étaient nus ; et c'est chose très claire

Que qui n'a rien n'a nul partage à faire.

Sobres étaient.
Ah ! je le crois encor :

Martialo ' n'est point du siècle d'or.

D'un bon vin frais ou la mousse ou la sève

Ne gratta point le triste gosier d'Eve ;

La soie et l'or ne brillaient point chez eux,

Admirez-vous pour cela nos aïeux ?

Il leur manquait l'industrie et l'aisance :

Est-ce vertu ? c'était pure ignorance.

Quel idiot, s'il avait eu pour lors

Quelque bon lit, aurait couché dehors ?

Mon cher
Adam, mon gourmand, mon bon père.

Que faisais-tu dans les jardins d'Éden ?

Travaillais-tu pour ce sot genre humain ?

Caressais-tu madame
Eve, ma mère?

Avouez-moi que vous aviez tous deux

Les ongles longs, un peu noirs et crasseux,

La chevelure un peu mal ordonnée,

Le teint bruni, la peau bise et tannée.

Sans propreté l'amour le plus heureux

N'est plus amour, c'est un besoin honteux.

Bientôt lassés de leur belle aventure,

Dessous un chêne ils soupent galamment

Avec de l'eau, du millet et du gland ;

Le repas fait, ils dorment sur la dure :

Voilà l'état de la pure nature.



Or maintenant voulez-vous, mes amis.
Savoir un peu, dans nos jours tant maudits,
Soit à
Paris, soit dans
Londre, ou dans
Rome,
Quel est le train des jours d'un honnête homme ?
Entrez chez lui : la foule des beaux-arts,
Enfants du goût, se montre à vos regards.
De mille mains l'éclatante industrie
De ces dehors orna la symétrie.
L'heureux pinceau, le superbe dessin
Du doux
Corrège et du savant
Poussin
Sont encadrés dans l'or d'une bordure ;



C'est
Bouchardon qui fit cette figure,
Et cet argent fut poli par
Germain2.
Des
Gobelins l'aiguille et la teinture
Dans ces tapis surpassent la peinture.
Tous ces objets sont vingt fois répétés
Dans des trumeaux tout brillants de clartés.
De ce salon je vois par la fenêtre,
Dans des jardins, des myrtes en berceaux ;
Je vois jaillir les bondissantes eaux.
Mais du logis j'entends sortir le maître :
Un char commode, avec grâces orné,
Par deux chevaux rapidement traîné,
Paraît aux yeux une maison roulante,
Moitié dorée, et moitié transparente :
Nonchalamment je l'y vois promené ;
De deux ressorts la liante souplesse
Sur le pavé le porte avec mollesse, il court au bain : les parfums les plus doux
Rendent sa peau plus fraîche et plus polie.
Le plaisir presse; il vole au rendez-vous
Chez
Camargo, chez
Gaussin3, chez
Julie;
II est comblé d'amour et de faveurs.
Il faut se rendre à ce palais magique
Où les beaux vers, la danse, la musique,
L'art de tromper les yeux par les couleurs,
L'art plus heureux de séduire les cœurs,
De cent plaisirs font un plaisir unique.
Il va siffler quelque opéra nouveau.
Ou, malgré lui, court admirer
Rameau.
Allons souper.



Que ces brillants services,
Que ces ragoûts ont pour moi de délices !
Qu'un cuisinier est un mortel divin!
Chloris, £glé, me versent de leur main
D'un vin d'Aï dont la mousse pressée.
De la bouteille avec force élancée.
Comme un éclair fait voler le bouchon ;
Il part, on rit; il frappe le plafond.
De ce vin frais l'écume pétillante



De nos
Français est l'image brillante.
Le lendemain donne d'autres désirs,
D'autres soupers, et de nouveaux plaisirs.

Or maintenant, monsieur du
Télémaque,
Vantez-nous bien votre petite
Ithaque,
Votre
Salente, et vos murs malheureux.
Où vos
Cretois, tristement vertueux,
Pauvres d'effet, et riches d'abstinence,
Manquent de tout pour avoir l'abondance :
J'admire fort votre style flatteur,
Et votre prose, encor qu'un peu traînante ;
Mais, mon ami, je consens de grand cœur
D'être fessé dans vos murs de
Salente,
Si je vais là pour chercher mon bonheur.
Et vous, jardin de ce premier bonhomme,
Jardin fameux par le diable et la pomme,
C'est bien en vain que, par l'orgueil séduits,
Huet,
Calmet4, dans leur savante audace,
Du paradis ont recherché la place :
Le paradis terrestre est où je suis.










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François-Marie Arouet Voltaire
(1694 - 1778)
 
  François-Marie Arouet Voltaire - Portrait  
 
Portrait de François-Marie Arouet Voltaire


Voltaire, entre la légende et l'histoire


La vie de voltaire