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Essais littéraire

LE THÉÂTRE DE LA RENAISSANCE





Réconciliation avec Dumas



Peut-être y a-t-il une solution de rechange, peut-être Hugo peut-il profiter de ce qu'on lui reproche maintenant amèrement: la protection de Bertin, l'amitié du Duc d'Orléans et la sympathie que ce dernier montre à la - littérature nouvelle.



Utilisera-t-on la carence de l'Odéon, pauvre vaisseau désemparé pris en remorque par la Comédie Française, pour créer à nouveau un Second Théâtre Français? Pour une fois c'est une initiative approuvée par l'ensemble de la presse, même Charles Maurice, De là une longue intrigue qui finit par aboutir. Depuis longtemps ', Hugo rêve d'une entente avec Dumas pour la direction d'un théâtre, mais d'un théâtre qui serait à lui, à eux: -Je n'ai jamais songé à diriger un théâtre, mais à en avoir un 2. • À présent, il semble que le rêve se rapproche, l'amitié que le duc d'Orléans voue à Dumas, l'estime qu'il montre à Hugo, tout cela peut permettre au projet d'aboutir. Une condition s'impose : la réconciliation entre Hugo et Dumas.



Hugo s'y emploie : il donne son obole assez largement pour la souscription en faveur de Dumas et de son voyage en Méditerranée3. Probablement les contacts entre les deux hommes à propos du drame romantique datent-ils déjà de la fin 1835. Le problème d'un théâtre est presque aussi important pour l'un que pour l'autre. Les rapports de Dumas avec la Porte Saint-Martin étaient devenus fort mauvais4 et quoi qu'en dise le Victor Hugo Kaconté, très favorable à Dumas, les torts étaient sans nul doute partagés : si Harel n'était ni généreux ni même aimable pour Dumas, celui-ci avait le tort de ne pas vouloir soigner sa production, son mépris pour la Porte Saint-Martin n'ayant d'égal que le mépris de la Porte Saint-Martin pour lui. Les pièces qu'il donnait depuis 1833 ' n'étaient guère de nature à relever le prestige de ce théâtre. Même Don Juan de Marana drame symbolique pour lequel il avait fait un véritable effort littéraire et dans lequel il avait mis beaucoup de lui-même, était tout de même confus. Mais la politique de Harel avait découragé les plus grands interprètes du drame. On sait que Dorval après un séjour malheureux au Théâtre Français s'était réfugiée au Gymnase. Les démêlés de Frederick avec Harel avaient défrayé la chronique judiciaire. Le lion du drame romantique faisait les beaux soirs des Variétés, très petit théâtre. Seul Bocage pouvait encore jouer le drame. Le rêve d'une nouvelle scène où l'esthétique du • drame actuel » serait enfin servie se réveille à cette date chez Hugo comme chez Dumas. Mais ce qu'ils souhaitent, ils ne peuvent l'obtenir qu'ensemble. On ne sait qui s'entremit pour les réconcilier. Le duc d'Orléans qui aimait l'un et l'autre ou la duchesse d'Abrantès qui fit, on l'a vu, des efforts désespérés pour empêcher la brouille?



Un Second Théâtre Français?



Il semble, si le Victor Hugo Raconté et Dumas disent vrai, que ce dernier soit à l'origine de l'intrigue pour un nouveau théâtre. Il profitait sans doute de l'amitié qui le liait au duc d'Orléans et l'on peut tenir pour vraisemblable le point de départ de l'histoire : une conversation entre le prince et le dramaturge. À quelle date? Guère avant les derniers mois de 1835, et pas après la chute de Guizot (22 février 1836).

La formulation du Victor Hugo Raconté place le problème sur un terrain précis, celui de ce que le Témoin appelle la littérature nouvelles un peu plus loin, l'Art moderne:



Le prince s'informant pourquoi il ne faisait plus rien jouer, il lui avait répondu que la littérature nouvelle n'avait pas de théâtre ; qu'elle n'avait jamais été chez elle au Théâtre Français, qu'elle y avait quelquefois été tolérée, jamais acceptée; que sa vraie scène eût été la Porte Saint-Martin, mais que les procédés du directeur en avaient éloigné tout ce qui avait du talent ou seulement de la dignité et qu'on y était tombé aux exhibitions des ménageries ambulantes; qu'entre le Théâtre Français, voué aux morts, et la Porte Saint-Martin, vouée aux bêtes, l'art moderne était sur le pavé. Il avait ajouté que ce n'était pas lui seul qui se plaignait, que tous les acteurs du drame disaient comme lui, à commencer par M. Victor Hugo, qui ne faisait plus de pièces que de loin en loin et qui en aurait fait deux par an s'il avait eu un théâtre (p. 576).



Il semble donc si l'on en croit ce récit naturellement sujet à caution que ce soit le pouvoir qui ait pris l'initiative en cette matière ou du moins suggéré aux écrivains de se muer en solliciteurs. Mais les choses n'étaient pas simples même pour les auteurs. Dumas n'était pas et sûrement ne se sentait pas de taille à assumer la charge de directeur. Cette tâche paraissait à Hugo incompatible avec la liberté de l'écrivain. En 1836 la situation des théâtres était pire qu'en 1831, et le drame romantique moins assuré. D'autre part il n'était pas question de créer une scène pour le drame romantique sans une entente solide avec Dumas. Certes, il s'était réconcilié avec lui, mais il n'ignorait pas qu'il suffirait du moindre conflit sur le terrain difficile de la concurrence théâtrale pour mettre à nouveau le feu aux poudres. Il y avait les femmes : Dumas voulait pousser Ida Ferrier, Hugo, sans mettre un zèle excessif à faciliter la carrière de Juliette, pouvait désirer qu'elle reprit sa place sur les planches sans trouver perpétuellement Ida sur son chemin1. Bref ni l'un ni l'autre ne pouvait prendre la direction d'un nouveau théâtre. Il leur fallait trouver un personnage qui fût indiscutablement favorable au drame romantique et qui ne se manifestât pas comme particulièrement lié à l'un ou à l'autre. Ils choisirent le curieux Anténor Joly 2 qui connaissait bien les problèmes de la scène, jusqu'en ses aspects les plus matériels : il dirigeait un petit théâtre qui n'avait guère de possibilités, le Théâtre de la Porte Saint-Antoine. Et surtout, directeur du Vert-Vert, petit journal à • potins » plus ou moins littéraire, il avait toujours montré un grand zèle pour le drame romantique.



Les premières tractations précises au sujet du second Théâtre Français datent de la fin 1835 ou du début 1836. Le 12 janvier 1836, Juliette refuse de renouveler son engagement à la Comédie Française et écrit à Hugo : ■ Vous voilà libre de faire reprendre au Théâtre Français vos anciennes pièces et de n'en pas donner de nouvelles. ■ C'est donc qu'à cette date Hugo avait la perspective d'une scène qui jouerait ses drames nouveaux tandis que Marion, Hernani, Angelo continueraient leur carrière à la Comédie. Nous inclinerions donc à faire remonter à] a fin de l'année 1835 les promesses du duc d'Orléans et les premiers contacts avec Dumas.

À quelle date intervient la conversation entre Hugo et Guizot, rapportée par le V.H.R. (p. 577)? Elle peut se placer soit au début de l'année (Guizot cessant d'être ministre le 22 février, remplacé par ThierS), soit à partir du 6 septembre 1836, date où Guizot revient au pouvoir. La date d'octobre 1836 a pour elle la caution du Victor Hugo Raconté (p. 578) qui place l'entretien en ■ octobre 1836 ». Chose impossible1, puisque nous possédons, entre autres, la correspondance échangée entre Joly et Hugo pendant l'été 18362. Les premiers entretiens entre Hugo et Guizot à propos du Second Théâtre Français se placent donc au début de l'année 1836. Les menaces qui pesaient alors sur le ministère Guizot expliquent vraisemblablement l'extrême complaisance du ministre : il ne risquait rien à « tout promettre -. La chute de Guizot a dû ralentir les choses: Thiers était infiniment moins bien disposé envers des écrivains qui avaient l'oreille sinon des Tuileries, du moins du duc d'Orléans - Cependant - et d'Anténor Joly en fait foi4 - les tractations ont dû se poursuivre sous le ministère Thiers : étaient-elles trop engagées sous le ministère Guizot pour qu'il soit difficile de tout laisser tomber? Le problème des théâtres (Odéon et Comédie FrançaisE) était-il suffisamment pressant pour qu'il ne dépendît pas entièrement du bon et du mauvais vouloir d'un ministre? L'un et l'autre.

On voit parfaitement où était l'intérêt du pouvoir en cette circonstance; il serait vain d'imaginer qu'il suffisait du goût littéraire d'un prince, fût-il héritier de la couronne, pour créer un théâtre. Mais les criailleries de la Chambre se renouvelaient chaque année à propos de la subvention du Théâtre Français. Un nouveau théâtre, c'était la tranquillité assurée : le • drame nouveau i aurait le champ libre et n'empiéterait pas sur les sacro-saintes plates-bandes de la Comédie. Reste le problème plus qu'épineux de la subvention. Dans la première moitié du XIXe siècle, le public qui peut payer n'aime que le vaudeville1 ; d'où la quasi impossibilité pour tout théâtre « sérieux ■ de subsister sans subvention. Nous verrons comment le refus officiel de la subvention condamnait à terme le théâtre de la Renaissance (malgré l'adjonction du vaudevillE) et par ricochet le drame romantique dans son ensemble. Dans toute cette affaire du Second Théâtre Français, la position du pouvoir reste hésitante. Le duc d'Orléans et Guizot sont favorables mais nous n'avons que trop vu les résistances d'une part importante de l'opinion, vigoureusement soutenue par la presse. Enfin, dans la famille royale comme au ministère, tout le monde ne voit pas Hugo d'un bon œil, il s'en faut.

Aussi ne peut-on suivre le Victor Hugo Raconté quand il insiste sur la facilité avec laquelle le privilège aurait été accordé : -... On les attendait au Ministère de l'Intérieur. M. Anténor Joly avait un cabriolet à la porte, ils y montèrent tous deux, et furent bientôt dans le cabinet de M. de Gasparin. Pendant qu'on allait chercher le privilège dans les bureaux... (p. 575) ■ La vérité n'a guère de rapport avec ce conte de fées.



Vers le premier privilège: drame romantique ou drame bourgeois?



Que pouvait être d'ailleurs ce privilège? Il était théoriquement celui du Second Théâtre Français, c'est-à-dire celui de l'Odéon, qui n'avait jamais battu que d'une aile ; actuellement le théâtre était fermé, avec une ouverture à éclipse, quand la Comédie Française venait donner quelques représentations à l'intention des étudiants et des petits bourgeois de la rive gauche. Il n'y avait pas de troupe permanente, mais c'était la chasse gardée du directeur de la Comédie, en l'occurrence Jouslin de Lasalle. Hugo et Dumas ont-ils songé à rouvrir l'Odéon? C'est peu probable: le théâtre n'avait jamais marché, il n'était pas situé dans le courant des affaires. Mais on pouvait reprendre le privilège du Second Théâtre Français à l'Odéon défunt et ouvrir sous ce titre un autre théâtre, mieux placé. Jouslin tente de se défendre, c'est du moins ce qui ressort d'une lettre d'Anténor Joly : • Je n'ai pas pu entrer à l'Opéra ce soir ' ; je vous ai laissé un mot qui a dû vous être remis ; je vous disais le bruit qui court d'obstacles qui seraient accumulés dans le privilège pour vous engager à le repousser. [...] Jouslin agit sans nul doute 2. » Le directeur de la Comédie exigeait en effet que le privilège comportât des clauses draconiennes concernant l'engagement des acteurs - outre l'interdiction de jouer tout répertoire trop proche de celui de la Comédie,

Pour vaincre ces difficultés, Anténor Joly a un atout, une bonne part de la presse, sensible à l'état de décadence de la plupart des théâtres et désireuse de changements. Le 26 octobre Anténor Joly écrit à Hugo qu'il fait la tournée des journaux : ■ Le National et le Charivari ne diront rien, je vous expliquerai pourquoi, j'ai parlé de vous à ce dernier. Figaro sera bien, ainsi que le Temps, le Corsaire, la Quotidienne, le Courrier français. Tout sera bien, j'en suis sûr 3». De fait la presse ne prend pas parti contre le Second Théâtre Français à quelques exceptions près: silencieuse ou favorable, avec quelques restrictions, elle est - une fois n'est pas coutume - l'alliée objective de Hugo, de Dumas, d'Anténor Joly; le 27 octobre, ce dernier écrit à Hugo :



Jeudi matin. Mon cher Victor,

La presse est unanime ce matin ; je la divise en excellente et bonne.

Excellente : le Temps, le Journal du Commerce, le Bon Sens, la Presse.

Bonne: le Siècle, le Figaro, l'Entr'acte, le Vert-Vert, le Corsaire, la Quotidienne, le Constitutionnel.

Silencieuse : le National, le Charivari, le Courrier (celui-ci faute de placE); le Courrier des théâtres, une petite restriction de rien.

Je ne reçois pas les Débats. Je vais courir encore aujourd'hui pour les journaux du soir, etc.

Joly



Le Constitutionnel, le Siècle, la Quotidienne se contentent de l'information (27 octobrE). Le Charivari à la même date fait une note approbative qu'il confirme le 13 novembre. La Presse, très favorable, a annoncé dès le 22 octobre, la démarche des auteurs. Le Temps est très enthousiaste: • Ceci n'est pas une question neuve et depuis l'époque de la malchance catastrophique de l'Odéon, la nécessité d'une réouverture de ce théâtre, sous les auspices du gouvernement, a bien des fois préoccupé la presse tout entière [...] Nous nous contentons d'exprimer le vœu que cette concession nécessaire soit faite le plus tôt possible dans l'intérêt de l'avenir de notre littérature dramatique et aux conditions qui paraîtront les plus favorables au développement et aux véritables progrès de l'art.



L'hostilité du Courrier des théâtres reste entière; dès le 27 octobre, il exprime ses craintes : • Pour la sixième ou huitième fois, on répand le bruit que le gouvernement vient de donner le privilège d'un nouveau théâtre uniquement consacré au drame actuel. Puis on nomme MM. Victor Hugo et Alexandre Dumas à titre de concessionnaires. Il n'y a rien de vrai dans cette rumeur ; ceux mêmes qui la font courir le savent bien [...] Qu'est-ce aujourd'hui que le drame prétendument moderne? Où est-il? Le public de la Porte Martin, son théâtre de prédilection, ne veut plus en entendre parler et (en guise de conclusioN) ce seul mot arrière!- (22 octobrE). Le Courrierrevient à la charge le lendemain : ■ La nouvelle école, cette mystification de notre siècle, se plaint de n'avoir pas de théâtre particulier affecté à ses élucubra-tions. - Mais apparemment elle a l'accès libre à la Comédie Française : • Les deux chefs de ladite école sont en instance pour obtenir lecture 2. • Les trois auteurs principalement intéressés à l'opération, Hugo, Dumas et Casimir Delavigne, qu'ils ont réussi à entraîner avec eux, ont fait une démarche collective, envoyé au ministre Gasparin une lettre commune par laquelle ils réclament officiellement l'ouverture d'un second Théâtre Français. Presque tous les journaux publient cette lettre le 27 octobre, sans commentaires. Le nom de Delavigne ferme la bouche aux opposants libéraux d'autant que la commission des auteurs appuie cette démarche. Or la commission des auteurs c'est MM. Lemercier et Dupaty réunis à MM. Fontan, Adam et Viennet, c'est-à-dire tout le gratin de la réaction classique. Voici la lettre de Hugo, Delavigne et Dumas :



Monsieur le Ministre, Le théâtre français tel qu'il est constitué actuellement, avec son ancien et admirable répertoire qui aux grands applaudissements du public et des amis de l'art occupe la scène pendant six mois de l'année, obligé en outre d'employer trois autres mois entiers à la reprise d'ouvrages modernes dont le succès explique cette faveur, se trouve dans l'impossibilité de consacrer plus de trois mois de chaque année à la représentation des ouvrages nouveaux.

Or tandis que le mélodrame et le vaudeville ont dix théâtres et nous ne comptons ici que les principaux, la tragédie, la comédie et le drame n'ont qu'un seul théâtre ou plutôt, comme nous venons de le démontrer, trois mois de l'année dans un théâtre, c'est-à-dire à proprement parler le quart d'un théâtre. De là résulte un encombrement dont souffrent également la littérature dramatique d'une part et la Comédie Française de l'autre.

C'est donc un vceu général, un vœu fondé en droit et en raison, un vceu ressortant de la nécessité même, que l'ouverture d'une seconde scène réservée à la littérature sérieuse.

Les auteurs, la commission qui les représente, la presse unanime, réclament de toutes parts et depuis longtemps ce Second Théâtre Français, toujours promis par le pouvoir, toujours attendu par le public.

Nous croyons, Monsieur le Ministre, qu'il est temps enfin de satisfaire à des réclamations aussi universelles. Les besoins littéraires sont en France et à Paris surtout des besoins populaires: la sympathie des classes lettrées importe à un gouvernement éclairé.

Nous appelons donc votre attention sur l'urgente nécessité d'établir un Second Théâtre Français et de l'établir avec certaines conditions d'existence durable et de vitalité robuste qui puissent le maintenir dans une attitude toujours digne et littéraire. Ce théâtre pour lequel nous réclamerions une localité favorable et l'aide effective du pouvoir ferait, nous l'espérons, rejaillir quelque lustre sur la littérature qui le soutiendrait et le gouvernement qui l'aurait fondé.

Nous avons l'honneur, etc.

Alexandre Dumas, Casimir Delavigne, Victor Hugo.



Il est impossible de ne pas remarquer l'attaque par prétention contre la Porte Saint-Martin, théâtre qui n'a pas adopté une attitude toujours digne et littéraire ■, ni servi, « la littérature sérieuse -. L'appel à l'appui financier du gouvernement n'est pas déguisé G l'aide effective du pouvoir •) : l'autorisation ne suffit pas et la situation du nouveau théâtre ne peut se maintenir que s'il est financièrement aidé.

On est frappé de l'unanimité des auteurs malgré leurs oppositions doctrinales et leur conflit d'intérêts : ils ont tous besoin d'un second grand théâtre subventionné. Ni Casimir Delavigne ni Scribe ne tiennent à se retrouver au Théâtre Français en concurrence avec un Hugo ou un Dumas dont les pièces ont presque autant de succès que les leurs. En définitive il semble bien que le pouvoir, comme les auteurs dramatiques s'établissent dans une équivoque : il leur faut à tous un théâtre pour le genre sérieux. Mais quel genre sérieux? Drame romantique ou grand drame bourgeois? Les perspectives de Hugo et celles de Casimir Delavigne divergent nécessairement sur ce point. On comprend alors les tours et les retours du pouvoir: on veut bien créer le Second Théâtre Français, mais quand on pense que Hugo a mis la main dessus par personne interposée, on lui coupe les ailes par les restrictions au privilège et par le refus de la subvention.



Première question donc : à qui reviendra ce Second Théâtre Français? Sur ce point les appétits se déchaînent. Il semble que dans cette affaire l'attitude de Casimir Delavigne ait été équivoque : il signe avec Hugo la demande au ministre, mais il voudrait bien, avec l'aide de Scribe, pour accaparer le nouveau privilège. Les > auteurs à succès ■ se lancent dans une sourde compétition : veulent-ils le privilège pour eux-mêmes ou, favoris de la Comédie Française, préfèrent-ils mettre en sommeil un nouvel établissement qui leur porterait ombrage? Dumas alerte les conspirateurs (lui-même alerté par d'Orléans?); la lettre de Joly du 29 octobre est très explicite:



Mon cher Victor, j'ai reçu cette lettre de Dumas hier dans la soirée. Je ne sais si cette concurrence' est aussi à craindre que Dumas le suppose ; dans tous les cas, c'est fâcheux, car Terrier, soutenu par Delavigne, est le collaborateur de Scribe. Il serait facile de faire comprendre au ministre le danger de nommer un directeur-auteur; l'exemple est là, c'est la ruine des théâtres; mais ma crainte, c'est qu'on fasse agir d'augustes personnages1', ce qu'on fera sans doute. Voyez si vous jugez qu'une démarche auprès de Rémusat et Guizot soit nécessaire. Ce serait peut-être un prétexte pour leur faire sentir l'importance de se hâter; les intrigues s'ourdissent, et si la reine recommande une créature, avec la meilleure volonté du monde, avec le grand désir de faire une bonne chose et de vous être agréable le ministre fera une chose mauvaise et ne contentera pas ceux qu'il affectionne et qu'il veut servir.



Cette intéressante lettre fixe un certain nombre de points: l'avis apparemment favorable de Guizot et certaines réticences du côté de la Cour, mais surtout le climat d'intrigues féroce. Joly supplie Hugo de • prendre l'armure de solliciteur » et de ■ boire le calice jusqu'à la lie -. Il ajoute : • Une chose certaine c'est que si nous attendons il faudra faire assaut d'intrigues et ils triompheront, car sur ce point ils sont plus forts que nous.



Les résistances sont nombreuses: d'abord celle de la Comédie Française qui manœuvre la Commission des Théâtres royaux (dont le rôle dans cette affaire est plus qu'équivoquE). Le 27 octobre, le ministre Gasparin demande son avis à la Commission des Théâtres par une lettre adressée à son président, le duc de Choiseul ; il insiste sur la question: faudrait-il donner au nouveau théâtre le titre de Théâtre royal? Le 5 novembre la Commission répond par un long rapport, très restrictif: certes, elle donne à la création son accord de principe (p. 2), mais sur le titre, elle reste divisée : il ne faudrait pas que le nouvel établissement ■ empiète par la suite sur le domaine des théâtres royaux, qui ne sont pas eux-mêmes dans une position florissante •; ■ si l'on en venait (...) à chercher des moyens de succès dans le scandale, ce serait en quelque sorte compromettre la royauté ■. Les risques de ■ faillite ■ ne sont pas nuls (p. 3)- La Commission pose ses conditions : 1° pas de subvention (les subventions sont déjà insuffisantes pour les autres !) ; 2° il ne faut pas nuire à la Comédie, donc A) cette dernière conserverait le monopole de l'ancien répertoire, B) les acteurs des subventionnés ne pourraient être engagés par le nouveau théâtre avant deux ans, sauf dérogation spéciale accordée par le ministre; 3° les élèves du conservatoire sont soumis à la même clause1. Joly qui connaît les intrigues de Jouslin proteste amèrement devant ces restrictions: ■ La Commission des Théâtres royaux, au nom de laquelle agit Cave, ne pouvant empêcher l'octroi du privilège, aurait suggéré des restrictions telles qu'il serait inexécutable. On a voulu satisfaire les auteurs et surtout la presse, mais rendre la chose inacceptable par les détails.



Joly s'emploie activement à déjouer les intrigues : dans trois lettres non datées, mais qui paraissent toutes trois du même mercredi 9 novembre3, il fait le récit de ses démarches et de celles de Dumas qui a rendu visite à M. de Rémusat. Il regrette encore que Hugo n'ait pas voulu accompagner Dumas: le poète ne tient pas à compromettre dans cette intrigue de théâtre la majesté du génie.

Autre point épineux : le local ; on intrigue autour de la salle Ven-tadour pratiquement libre. Joly serait disposé à la prendre mais Scribe et Terrier (peut-être Casimir Delavigne en sous-maiN) tentent de le devancer. ■ Ventadour agit de son côté, écrit Joly à Hugo, je ne serais pas surpris que Terrier eût promis de prendre la salle 4. ■

Un dernier adversaire enfin et non le moins redoutable : Crosnier, directeur de l'Opéra-Comique, craint que le nouveau privilège ne comporte le droit à la musique et il se défend vigoureusement ; il ne faudrait pas que le nouvel établissement puisse porter ombrage à son propre fief dont la prospérité est déjà bien menacée. Nous pouvons hardiment démentir les affirmations du Victor Hugo Raconté sur ce « droit à la musique • ; nous ne savons si Hugo l'a réclamé à Guizot, ce qui est sûr. c'est qu'il n'a pas obtenu gain de cause ; la musique et la danse seront expressément exclues du privilège '.

Cependant l'affaire marche vers sa conclusion. Signé le samedi 12 novembre, le privilège, daté du 5 novembre 1836. et octroyé pour quinze ans, personnellement à M. Anténor Joly, il comporte toutes les clauses restrictives qu'avait recommandées la Commission, et n'accorde ni le titre de théâtre royal que Joly sollicitera à nouveau le 13 décembre, ni la subvention. Il exclut nommément toute installation à l'Odéon (Arch. Nat. F" 1119). Joly le même jour se démène auprès de la presse: -J'ai couru jusqu'à présent aux journaux; ils sont unanimes pour louer la mesure et le choix du ministre, j'ai été partout admirablement accueilli-' -, optimisme un tantinet excessif.

Le lendemain, le Courrier des théâtres donne les précisions suivantes: « M. de Gasparin, ministre de l'Intérieur, a signé hier l'autorisation d'ouvrir un Second Théâtre Français à Paris, sur la rive droite de la Seine. Le privilège est au nom de M. Anténor Joly, l'un des directeurs du théâtre Saint-Antoine et journaliste généralement estimé. Le répertoire de ce nouveau théâtre devra se composer de comédies, de tragédies et de drames. Le chant et la danse en sont strictement exclus. On a imposé au directeur l'obligation de représenter au moins une fois par année un ouvrage en vers de la dimension de trois ou cinq actes. Nous dirons plus tard sur quel emplacement aura lieu cette exploitation dramatique ■. L'indication rive droite de la Seine exclut l'Odéon dont on ne sait toujours que faire et dont la direction a été offerte à M. Morin (qui n'en fera d'ailleurs rieN). Mais s'il n'est pas possible de s'installer dans la salle de l'Odéon, il faudra que les détenteurs du privilège trouvent un local, et un local situé rive droite. D'autre part le caractère littéraire du théâtre est nettement marqué: comédies, tragédies & drames (le mot vaudeville n'est pas prononcé, et pour causE); l'obligation de représenter un ouvrage en vers indique la tenue du répertoire. Cependant, l'interdiction stricte du chant et de la danse n'arrangeait pas les auteurs de drames romantiques : sans parler même de grands spectacles, comme le Don Juan deMarana de Dumas, il n'est guère de drame de Hugo où n'apparaissent discrètement la musique et le chant.

La presse réagit assez favorablement : avant même le privilège, un certain nombre de journaux, stimulés par Joly, sont intervenus le 27 octobre pour hâter la conclusion ; le Commerce termine ainsi son article : ■ S'il est possible de fonder un Second Théâtre Français vraiment littéraire et indépendant, nous faisons des vœux pour que les autorisations ne se fassent pas trop attendrent : le ministre doit être maintenant bien convaincu que le public et les auteurs sont d'accord pour demander le nouvel établissement. » /.e" Temps du même jour exprime ■ le vœu que cette concession nécessaire soit faite le plus tôt possible dans l'intérêt de l'avenir de notre littérature Après l'obtention du privilège, certains journaux comme le Charivari (13 novembrE), ou les Débats (même datE) approuvent • ce nouvel acte de sollicitude du gouvernement pour notre littérature moderne ■ ainsi que ■ le choix du ministre ■. te Monde dramatique (dirigé par Gérard de NervaL) consacre une note extrêmement élogieuse à Anténor Joly dont il affirme : ■ Pour un tel homme le passé répond pour l'avenir. ■ Et il insiste sur l'importance littéraire de l'événement : ■ Il est une foule de jeunes auteurs qui sont rejetés dans les théâtres du Boulevard, faute d'un second Théâtre Français. Là, malgré le talent de leurs ouvrages, ils sont obligés de se conformer aux exigences du lieu, d'appeler mélodrame ce qui est drame et bon drame, et de voir leurs œuvres passer inaperçues ou remarquées surtout pour les comparses et la mise en scène. Une succursale du Théâtre Français commandera plus d'attention et de justice au public. »



Beaucoup de journaux (le Siècle, le ConstitutionneL) se contentent d'une note; mais certains, comme le Corsaire, l'assortissent d'un avertissement aigre-doux : ■ Nous suivrons les destinées de cette nouvelle entreprise qui n'aura pas, nous en sommes convaincus, la couleur exclusive qu'on lui attribue dans le public. ■ Autrement dit, surtout, M. Joly, ne faites pas jouer trop de drames romantiques. Dans le même numéro du Corsaire, trouve place, non signée, une des attaques les plus haineuses qui aient jamais été écrites contre Hugo :

Au fait, M. Guizot est un enfant que l'on berce d'illusions bien étranges. Parce qu'il a circonvenu de caresses, de faveurs et de signatures M. Hugo, il s'imagine avoir conquis une popularité incommensurable parmi tout ce qui pense et qui écrit [...]. M. Guizot, vous êtes un homme bien naïf. Le temps n'est plus, monsieur, où chaque nouvelle recrue de la littérature active s'estimait heureuse d'aller pendre sa giberne dans le vestibule de M. Hugo, et s'honorait d'une faction montée en son honneur. Six années et quatre pauvres drames ont passé là-dessus, monsieur [...] Peut-être avez-vous cru et voulu seulement désarmer en lui à la fois la République et l'Empire, attendu qu'en sa qualité hyperbolique de républicain, M. Hugo a rimé trois odes en l'honneur de Napoléon I et II. Si cela est, j'humilie mon bon sens devant le vôtre et devant le sien (13 novembrE).



En revanche, la Presse d'Emile de Girardin, entre dans la lice pour défendre le ministre :



La probabilité de l'ouverture d'un Second Théâtre Français est à cette heure devenue presque une certitude et pour la première fois depuis six ans, les réclamations de la littérature ont trouvé un accueil bienveillant sinon sympathique, dans le ministère. Cela ne nous étonne pas de la part d'hommes dont les plumes ont signé des livres d'archéologie et d'histoire avant de signer des ordonnances et des circulaires1. (27 novembre 1836.)



Le second privilège.



Les difficultés ne sont pas terminées, elles commencent. Tout d'abord il faut trouver un terrain ou un bâtiment. La presse qui avait d'abord parlé de Ventadour, salle située 44, rue Neuve-des-Petits-Champs, fait allusion à présent au ■ Bazar incendié ■. En fait, Joly pense à Ventadour, mais c'est une salle chère, mal située et dont la situation administrative est compliquée: il traîne sur elle un privilège mal défini que possède l'Opéra-Comique et dont Crosnier ne se sert pas. Mais quel que soit le lieu2, il faut de l'argent, cet argent, c'est Villeneuve qui le fournit, ■ vaudevilliste enrichi dans les pompes funèbres3 • ; cet homme aime la musique ; il faut bien le satisfaire.

D'autre part, Védel obtient le droit de rouvrir l'Odéon: il y a à nouveau, sous l'égide de la Comédie, un Second Théâtre français. Joly a donc besoin pour le nouveau théâtre d'un nouveau privilège, le premier étant devenu, ipso facto, caduc. Joly change ses batteries et fait faire par le Courrier des théâtres une campagne pour l'ouverture d'un théâtre à musique: » La France entière et tout le peuple artiste unissent leurs espérances pour demander un deuxième théâtre d'Opéra-Comique, mais... le monopole est la propriété de M. Crosnier • (28 maI). Le 22 juillet 1837, l'ensemble des auteurs dramatiques, y compris Hugo, sollicite l'ouverture d'un second théâtre, • destiné à exploiter le drame, la comédie et l'opéra-comique ' ■ : il comblerait donc les carences de tous les théâtres nationaux à la fois (Opéra, Opéra-Comique et Comédie FrançaisE).



À la fin de septembre (probablement le vendredi 22) Anténor Joly fait le point de la question : ■ Mon cher Victor, le privilège n'a pas été signé aujourd'hui parce le ministre ne veut pas accorder les chœurs et les intermèdes de peur que nous fassions de l'Opéra-Comique. Il les tolérera-, j'ai passé par où Cave a voulu pour éviter l'ennui des réclamations nouvelles ; ils seront bien fins s'ils nous empêchent de mettre des chœurs et des intermèdes là où nous voudrons; voudrons-nous souvent d'ailleurs? -Joly se décida finalement pour Ventadour et il l'obtint : le bail fut signé le 18 décembre 1837 pour 9 ans à compter du 1er septembre 1838.



Le jeudi (28 septembrE) Joly annonce à Hugo qui séjourne à Auteuil, la signature du second privilège, la veille mercredi (27 septembre3). Le Courrier des Théâtres est satisfait: • Bonne et grande nouvelle. M. le ministre de l'Intérieur a décidé hier une question féconde en résultats heureux pour l'art dramatique [...]. Théâtre de la Renaissance est le nom que portera le spectacle. Son répertoire se composera de drames, de comédies avec chœurs et intermèdes et de vaudevilles avec des airs nouveaux.. M. A. Joly est le titulaire de cet immense privilège ■ (29 septembrE).



Joly avait à peu près ce qu'il voulait, y compris la musique, mais le privilège comportait des restrictions assez gênantes pour le recrutement : Joly ne pouvait • débaucher ■ d'acteurs des théâtres royaux ; ils ne seraient pris que trois ans après leur sortie. C'était d'autant plus contrariant que Poirson, directeur du Gymnase, qui espérait ■ souffler • son privilège à Joly, avait d'avance et précautionneusement engagé Bocage et Dorval ; il décapitait le drame romantique !

En tout cas avec le privilège et l'argent de Villeneuve, Joly pouvait aménager un luxueux théâtre. Si les critiques furent parfois réticents devant les spectacles montés à la Renaissance, ils furent toujours ravis de la salle.



Une naissance difficile.



Là. presse se demande si Hugo va donner immédiatement une pièce au nouveau théâtre. Le 2 janvier 1838, le Courrier des théâtres interprète la reprise de Marie Tudor par Harel, à la Porte Saint-Martin, comme une invite à Hugo: « pour allécher cet auteur et l'engager à lui donner son nouvel ouvrage ■. Le 11 janvier le même journal annonce même - pour cet hiver à la Porte Saint-Martin un drame de M. Hugo ». Mais Dumas est inquiet et jaloux; il craint pour ses pièces et pour son interprète chérie, Ida Ferrier. Hugo et A. Joly (19 janvier 1838) doivent le rassurer: c'est ce qui ressort d'une lettre d'Hugo à Joly où Hugo affirme qu'il ■ regarde le concours de Dumas comme absolument nécessaire ' ■. Il suggère à Joly : - Voyez-le, il vous croit froid pour lui [...] Je l'ai rassuré pleinement, je lui ai dit ce que je vous ai dit tant de fois à vous-même: que nous serions à votre théâtre tous les deux sur le pied d'une entière égalité ; que je supporterais fort bien des préférences pour lui, mais que je n'en voulais pas pour moi ; enfin que je le considérais, ce qui est vrai, comme indispensable au bon établissement de ce théâtre ouvert à tous et pour tous.



Manœuvres d'arrière-garde.



Malgré les inconvénients de Ventadour « désagréable, incommode et triste2 -, sans dégagements et ■ grande comme une halle -. Cros-nier, directeur de l'Opéra-Comique aimerait la reprendre, mais pour empêcher Joly d'y jouer des spectacles à musique* ; Joly et Villeneuve se cramponnent : ils ont un bail de 9 ans passé avec les propriétaires de la salle H. Une assez jolie petite intrigue, probablement ourdie par Crosnier, pousse l'un des actionnaires à réclamer la vente de la salle '. Ce n'est qu'une bulle de savon: le 21 mars, les actionnaires sont revenus unanimement sur la dissolution de leur société.



Le 15 avril, un article qui sent le communiqué annonce: ■ Le 15 de ce mois, la salle sera abattue pour être entièrement reconstruite sur un nouveau plan. A. Joly et F. de Villeneuve achèvent une tournée théâtrale qui paraît devoir nous donner une excellente troupe dramatique : déjà il a traité avec des talents amis du public parisien et ils se sont en outre assurés du concours des célébrités de la province et de l'étranger. L'ouverture du nouveau théâtre aura lieu le 1er septembre prochain3. -

Autour du 20 avril, la polémique continue entre Crosnier et Joly au sujet des droits au théâtre lyrique. Le 19 avril, le Courrier des théâtre publie une lettre d'Anténor Joly, datée du 17 : celui-ci dément le bruit selon lequel « le genre de l'Opéra-Comique sera mis en première ligne au théâtre Ventadour -, et il apporte la première annonce officielle de son accord avec Hugo : ■ Lorsque le privilège du Théâtre Français fut modifié, sur la demande des auteurs et compositeurs dramatiques, il a bien été établi que ce théâtre serait à la fois le second Théâtre Français et second Théâtre d'Opéra-Comique; les deux genres seront donc également exploités, et si mes espérances, se réalisent, j'ouvrirai par un drame de M. Victor Hugo et une partition de M. Meyerbeer. C'est dans le but d'obtenir tout à la fois cette position littéraire et cette haute position musicale qu'ont été faits les premiers engagements ^ » Le 23 mai on apprend que Crosnier n'a pas désarmé et qu'il menace toujours le Théâtre de la Renaissance d'une lutte judiciaire *; l'inauguration est remise ■ du 15 septembre au 1" octobre prochain ».



En juin, la commission des auteurs s'est occupée de trois points capitaux: l'obtention du titre de Théâtre Royal, celle de la subvention et l'autorisation de jouer des pièces de genre. Contrairement aux pronostics, seul le troisième point fut obtenu sans trop de difficultés1. En fait malgré la pompe de son inauguration, malgré l'éclat avec lequel fut monté RuyBlas, le Théâtre de la Renaissance ne fut jamais prospère. Créé pour le drame romantique et pour l'opéra-comique à la fois, il avait de ce fait la charge trop lourde de ces deux troupes, et il était douloureusement menacé, par la concurrence des théâtres subventionnés et par le déclin du drame romantique. La rupture d'Anténor Joly avec Frederick Lemaître lui portera le coup de grâce2.

L'équivoque qui pesait sur lui depuis sa création finit par le détruire : il n'y avait pas de théâtre possible pour le drame romantique, surtout pour le drame de Hugo qui fut le premier à être contraint de le déserter. Ni le Léo Burckartde Gérard de Nerval, ni l'Alchimiste de Dumas (printemps 1839), malgré leur volonté de tenue littéraire n'eurent de succès. Prise en main par Scribe et Delavigne, devenue le sanctuaire de la comédie et du drame bourgeois, la Renaissance eût été prospère. Mais Scribe et Delavigne n'avaient pas besoin d'un nouveau théâtre: ils avaient tous les autres.



La troupe



La composition de la troupe ' n'est pas une petite affaire ; Joly ne peut compter ni sur Mlle Georges2 retenue par Harel à la Porte Saint-Martin, ni sur Bocage et Marie Dorval engagés au Gymnase3. Reste Frederick Lemaître, engagé le 14 mai 1838; la durée de son contrat est du 1er septembre 1838 au 31 mars 1839; il touchera 1000 F par mois, plus des ■ feux ■ allant de 50 à 100 F par soirée (100 F pour cinq acteS). Ce n'est pas un pont d'or, mais c'est honnête. Il exige l'engagement de sa passion du moment, la petite comédienne de variétés Atala Beauchêne, qu'il forme au théâtre sérieux1 et qui est engagée, en même temps que lui, semble-t-il. sous le nom de Louise Beaudoin. Dumas amenait sa protégée Ida Ferrier, et Hugo, après des hésitations, dont une lettre de Juliette du 6 mai 1838 porte témoignage-, réclame aussi l'engagement de Juliette. Ele ne joua jamais au théâtre de la Renaissance.

Cette troupe avait bien des inconvénients ; à part Frederick, les vraies vedettes du drame romantique n'y figurent pas; trois jeunes premières ■ protégées -, c'est trop pour la bonne entente. Trop de disparates et d'acteurs insuffisamment connus. La restriction du privilège (interdiction d'engager des acteurs venus immédiatement des théâtres subventionnés ou du ConservatoirE) avait réellement gêné Anténor Joly, et le théâtre de la Renaissance n'eut pas une durée suffisante pour enrichir véritablement ses effectifs. Même l'engagement de Marie Dor-val ne put le sauver.






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