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Yves Bonnefoy

Par oÙ la terre finit - Poéme


Poéme / Poémes d'Yves Bonnefoy





I



Puisque c'est à la tombée de la nuit que prend son vol l'oiseau de Minerve, c'est le moment de parler de vous, chemins qui vous effacez de cette terre victime.

Vous avez été l'évidence, vous n'êtes plus que l'énigme. Vous inscriviez le temps dans l'éternité, vous n'êtes que du passé maintenant, par où la terre finit, là, devant nous, comme un bord abrupt de falaise.



II



Une ombre de feuille ou de fleur se projetait sur une pierre, on s'asseyait à côté, on se retrouvait peintre chinois avec un peu de couleur à mêler à de l'encre noire.

C'était l'infini qui se faisait le fini, comme dans le territoire des bêtes. Ce qui partait savait revenir. Heureux le temps où, quand un chemin se perdait, on savait que c'était parce qu'il n'y avait pas de raison d'aller plus avant, de ce côté-ci de la fin du monde.



III



Tel qui allait du même pas que le ruisseau proche et se mêlait à lui en des points on ne savait guère si gués ou flaques, dans la lumière brisée des moucherons et des libellules.

Tel qui avait gravi une pente parmi les pins et les petits chênes puis débouchait à découvert devant tout un chaos de tertres boisés, certains barrés jusqu'à l'horizon de lignes de pierre nue.

Et cet autre, là-bas, — on rêvait que c'était un lac qu'on finirait par atteindre, il y aurait dans les herbes, abandonnée, faisant eau, une barque peinte de bleu.



IV



Tel qui se faufilait comme une couleuvre sous les feuilles d'une autre année.

Il y a une minute, il n'était pas. Dans un instant, il ne serait plus.



V



Tel accourait, nous suivait. On se prenait à vouloir lui donner un nom.

Il s'était pris d'amitié pour la petite fille. Pour les huit ans de cette année-là; et jappait sans fin autour d'elle, à grands bonds et rebonds d'herbe mouillée.

Dormant parfois tout un jour, le nez dans un repli d'ombre.



VI



Bouddhistes sans le savoir.

Et surtout pas « une voie ». Ils laissaient cela à notre gnose.

Essayant même de retenir, ironiquement, le pèlerin.

Belle image d'eux ces petits dieux du Japon qu'on voit auprès des villages, statues frustes de pierre grise qui ont une étoffe attachée au cou devant les quelques offrandes comme s'ils étaient des enfants qui vont manger leur œuf à la coque. Leur lieu de culte, chez nous : ces oratoires dont la grille rouillée ne ferme plus, où l'on perçoit au passage, demi-séchée, l'adoration odorante de fleurs mêlées à des feuilles.



VII



Passant par exemple devant les vieux cimetières dont les portes sont gardées closes par un nœud informe de fil de fer; et proposant de le dénouer, patiemment, d'entrer; de déchiffrer quelques noms, sur les pierres couvertes d'herbe; de repartir sans inquiétude ni hâte.

Puis de continuer jusque sur la hauteur où fut autrefois le village, que rappellent dans le rocher quelques éboulis dans les ronces; et d'avancer, avec précaution, vers le point d'où l'on domine les deux vallées, dont les lumières sont différentes. « Remarque, dit le génie des chemins, cette ferme là-bas dont il ne reste plus que les murailles sans toit, retenant des ombres très noires. Remarque, pour oublier. »



VIII



Et où allait cet autre encore, c'était sans joie, sans beauté, on pataugeait, on se perdait dans la brume, mais pour finir, de deux souches de ciel rapprochées dans l'âtre de la montée qui s'achève jaillissait un rayon, le soleil du soir.

(Mais il n'est pas de chemins pour descendre chez les morts, malgré ce que dit Racine. En fait d'âmes, voici la graine qui vole, le fil de la Vierge, le moucheron. L'entrée au pays des morts se fait comme il est dit dans la légende celtique, par une route droite, bordée de ces auberges qui sont ouvertes toute la nuit. Route comme ce qu'il faut bien emprunter, soudain plus large et rapide, chaque fois qu'on approche d'une frontière.)



IX



Un qui tenait une coupe, où brillait le vin du ciel calme.

Un qui allait, eût-on dit, beyond the river and into the trees. Un qui était notre voie lactée.

Et il y en avait un encore plus large, et qui aimait accueillir nos ombres sur son sable, qui était lisse. Elles couraient loin en avant de nous car c'était le soir, et nous les sentions agitées, inquiètes. Mais l'ombre d'un oiseau les touchait parfois et les accompagnait un instant, avant de s'en écarter d'un brusque coup de sa rame.



X



Chemins,

Non, ce n'est pas dans vos rumeurs que rien s'achève.

Vous êtes un enfant qui joue de la flûte

Et dont les doigts confiants recréent le monde

De rien qu'un peu de terre où se prend le souffle.

Et le temps a posé

Sa main sur son épaule, et se laisse aveugle

Conduire sous la voûte des nombres purs.








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Yves Bonnefoy
(1923 - ?)
 
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