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Simone de Beauvoir

Amour et philosophie


Poésie / Poémes d'Simone de Beauvoir





À seize ans, Simone s'inquiète de son pouvoir de séduction. Pour se rassurer, elle se tourne naturellement vers sa sœur qui ne comprend pas très bien ces préoccupations. Hélène est plus jeune, moins anxieuse de plaire, et surtout n'a pas vécu comme son aînée la chute d'un piédestal : moins admirée, elle est aussi moins déçue par ses parents. Le « cerveau d'homme » qui remplit la tête de Simone était un sujet de fierté pour son père, auteur de la formule, quand elle était petite, gracieuse et docile. « Quel dommage que Simone ne soit pas un garçon : elle aurait pu faire Polytechnique ! » Malheureusement pour Georges, cette école prestigieuse n'ouvrira ses portes aux filles qu'en 1972. Bien qu'il méprise les fonctionnaires, ces « budgétivores » dont il envie la sécurité matérielle, il oriente prudemment sa fille vers l'administration. Mais Simone n'envisage qu'une carrière : le professorat. Son père s'en irrite : il méprise les érudits qui gâchent leur vie dans les bibliothèques et se méfie de tous les professeurs. N'appartiennent-ils pas à « la dangereuse secte qui avait soutenu Dreyfus : les intellectuels » ?





Le manque d'argent, mais aussi et surtout le puritanisme maternel imposent aux deux jeunes filles une garde-robe triste et sans coquetterie : Simone n'a le droit ni d'être intelligente, ni d'être jolie. Une cousine entrant dans les ordres lui fait don de tous ses vêtements : une joie, mais une humiliation aussi... Ayant appris que tout ce qui concerne le corps est sale et inconvenant, Simone ne retire aucun plaisir des leçons de danse que les élèves du cours Désir prennent en dernière année, alors que tous les jeunes gens en profitent amplement pour flirter. À cause de cette pudeur excessive, elle endure les attouchements d'un homme au théâtre, sans oser se plaindre de peur du scandale, et elle est persuadée de sa propre culpabilité. N'ayant personne à qui se confier, angoissée à l'idée de ne pas plaire et en même temps dégoûtée par ce corps qu'elle ne comprend pas, elle décide de s'en désintéresser purement et simplement.

Elle fait savoir haut et fort que seules comptent pour elle ses études et ses ambitions universitaires. Le mariage et la maternité ? Très bien pour les autres. Elle, elle attendra l'homme idéal sans faillir. L'homme idéal sera celui qui partagera ses aspirations intellectuelles, et qui aura su également l'attendre. Elle expose à ses parents sa théorie : si les filles doivent rester sages jusqu'au mariage, il n'y aucune raison valable à la débauche des garçons. Leur union sera d'abord celle de deux esprits supérieurs. Son père, qui mène une vie de séducteur depuis des années, se contente de rire, ce qui renforce sa volonté de ne pas reproduire le modèle parental. Sa mère désespère de réussir à la marier, ou même simplement d'en faire une femme respectable.

Plus grave, Elisabeth aussi conteste son point de vue. Madame Lacoin commence à l'emmener dans les salons pour rencontrer des prétendants, la garde le plus possible auprès d'elle, et Zaza ne proteste pas. Simone, pour qui l'amitié qui les lie reste primordiale, n'ose pas lui confier toutes ses idées, même si Zaza lui a raconté dans l'un de ses exceptionnels élans d'épanchement combien sa mère a été traumatisée par sa nuit de noces. Que l'on puisse dans ces conditions avoir neuf enfants ne laisse pas de surprendre Simone, et de la conforter dans sa vision cérébrale de l'amour. En revanche, elle se trouve encore une fois en porte-à-faux avec Zaza, qui n'envisage pas d'autre avenir que le mariage et les enfants, et affirme à son amie interloquée que donner la vie à neuf enfants, comme l'a fait sa mère, a bien autant de valeur qu'écrire des livres.



Pour les filles Beauvoir, nul prétendant à l'horizon. Leur père a beau leur répéter que sans dot, elles resteront vieilles filles, elles n'en croient pas un mot. Il leur faudra travailler, certes, mais elles connaîtront l'amour. Hélène dessine, Simone écrit, elles pourront être artistes, devenir célèbres, enseigner, rien n'arrête leur enthousiasme ; quand leurs parents jouent les rabat-joie, elles se soutiennent mutuellement. Simone s'apprête à passer son baccalauréat : en 1924, lorsqu'elle termine ses années au cours Désir, une loi vient d'ouvrir cet examen aux filles. Le monde change, et si les filles non dotées ne peuvent espérer un beau mariage, elles peuvent au moins choisir un métier intéressant et qui sait, se marier un jour, sans argent, par amour.

Après tout c'est bien le cas d'une cousine, Thérèse - que tous appellent Titite - qui est si amoureuse de son fiancé qu'elle scandalise la famille par son comportement un peu trop démonstratif avec lui. Pourvue d'une dot modeste, Titite a choisi elle-même son futur mari. Ainsi commencent ces années qu'on appellera folles, par une nouvelle conception des relations entre hommes et femmes. Ces nouveautés sont imposées par la génération dont l'enfance a été marquée par la Grande Guerre et qui veut désormais vivre pleinement. Les jupes raccourcissent, les corsets disparaissent, le jazz arrive en Europe.



Titite est la sœur cadette de Jacques Champigneulle ; ce sont les petits-enfants d'Alice, une grand-tante. Leur père, Charles, soupirant malheureux de Françoise dans sa jeunesse, meurt dans un accident de voiture alors qu'ils sont encore enfants. Leur mère, remariée, vit en province. Jacques est un jeune homme intelligent, séduisant et moderne ; brillant élève au collège Stanislas, amateur d'art, il a pour ambition de reprendre la fabrique de vitraux de son père, située sous l'appartement qu'il occupe avec sa sœur et une vieille gouvernante, qui les adore et ne peut rien leur refuser. Les deux jeunes gens jouissent ainsi d'une très grande liberté, que Jacques veut mettre à profit pour relancer l'entreprise paternelle et devenir à la fois un artiste et un chef d'entreprise.

Jacques passe souvent la soirée chez les Beauvoir à discuter théâtre et littérature. Le jeune homme fait preuve d'un esprit qui enchante Georges, lui rappelant sa propre jeunesse par sa passion pour les lettres, sa liberté de ton, son élégance nonchalante de jeune dandy. Quant à Françoise, elle est sous le charme de ce garçon raffiné. Simone ne participe pas à leur conversation, mais elle l'écoute, ainsi qu'Hélène, sans en perdre le moindre mot.



Lorsque Simone était petite fille, Jacques lui recommandait des livres, Les Voyages de Gulliver par exemple. Elle continue à suivre ses conseils et découvre les écrivains modernes : André Gide, Raymond Radiguet, Jean Cocteau, Alain Fournier, dont elle vénère Le grand Meaulnes. Son père déteste ces auteurs, qui selon lui doivent leur succès à l'affaiblissement des valeurs patriotiques et morales. S'il a, concernant sa vie privée, une morale des plus souples, il est pour les autres d'un conservatisme qui s'accentue avec les années et le déclin de sa position sociale. Il déteste également tous les auteurs étrangers, que seuls de mauvais Français, snobs et vendus aux ennemis de leur pays, peuvent prétendre talentueux.

Au début, Jacques écoute son oncle avec respect ; mais au fur et à mesure que sa personnalité se développe, il se passionne pour le surréalisme, la littérature moderne, les idées neuves. Georges s'en irrite et, comme avec Simone, use envers lui du mépris et de la moquerie. 11 ne passe plus de soirées à discuter avec son neveu, qui n'hésite pas à lui tenir tête, mais sort au contraire jouer au bridge dès l'arrivée de Jacques, laissant celui-ci en compagnie de ses filles. S'il espère ainsi le faire revenir à de meilleurs sentiments, il se trompe : au contraire, les cousins se découvrent une grande complicité.

C'est ainsi que commence le premier - et le seul - flirt officiel de Simone. Elle se prend à rêver de mariage, mais d'un mariage idéal, entre égaux surtout occupés de conversations intellectuelles. Jacques ne lui marque pas de condescendance, écoute ses opinions, et ne semble pas aimer ailleurs. Pour Françoise, c'est la seule chance pour sa fille de mener une vie respectable. Sans argent, rebelle aux mondanités, Simone ne peut espérer faire un beau mariage ; Jacques est déjà de la famille, il ne peut vraiment prétendre à la main d'une héritière, et il ne s'offusque pas de la conduite excentrique de sa cousine. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais...



Jacques commence à sortir le soir avec Simone. Il lui fait découvrir les bars et les cocktails, le Montparnasse des artistes de l'époque. Ils sortent en camarades, rentrent chez eux à l'aube, sentant l'alcool et le tabac. Parfois Jacques disparaît quelques semaines, sans rien dire de ses activités. Simone se désespère, et pourtant lorsqu'ils sont ensemble, leur relation n'a rien de passionnel. Jacques se montre gentil et attentif, dit parfois qu'un jour il se mariera, mais ne s'avance guère plus loin.

Françoise s'impatiente et décide de brusquer les choses. Pour les dix-neuf ans de Simone, elle fait faire son portrait par un photographe, chose courante à cette époque où les clichés sont rares. Il s'agit en fait d'un prétexte pour en offrir un tirage encadré à Jacques. Selon les habitudes du temps, ce cadeau est un signal : le jeune homme comprend qu'il est autorisé à demander la main de la demoiselle. Or, si Jacques remercie très poliment, il ne parle pas de fiançailles. Françoise en est d'autant plus exaspérée que dans la famille on murmure des allusions à son idylle malheureuse avec Charles, pariant sur une tragique répétition à la génération suivante - l'espérant peut-être ? Le père de Françoise, qui s'était brouillé avec le grand-père de Jacques pour des raisons financières, déclarait : « Jamais une de mes petites-filles n'épousera un Champigneulle. »



Pour Françoise, frustrée de son statut social par la faillite paternelle, méprisée par un mari volage et aigri, exclue par ses filles qu'elle étouffe, la souffrance est grande. Un soir, sa colère éclate brutalement devant la passivité de son mari et, prenant prétexte de ce que Simone s'attarde chez Jacques dont la mère l'a conviée à dîner, elle se précipite boulevard du Montparnasse, criant dans la rue qu'on lui rende sa fille. Hélène, habillée précipitamment, la suit et essaie de la faire taire, en vain. On comprend l'humiliation que peut ressentir Simone lors de ce genre de scènes. Elle s'éloigne alors de sa mère avec d'autant plus de détermination que celle-ci tente d'obtenir ses confidences, alternant les gentillesses et les menaces. « Ma mère m'avait dit souvent qu'elle avait souffert de la froideur de Bonne-Maman, et qu'elle souhaitait être pour ses filles une amie; mais comment aurait-elle pu causer avec moi de personne à personne ? J'étais à ses yeux une âme en péril, une âme à sauver : un objet. »

Dans cette atmosphère familiale tendue, Hélène et Simone se sont un peu éloignées l'une de l'autre. Hélène a l'impression que sa sœur lui préfère Zaza, et Simone voit sa cadette comme la préférée de sa mère. Mais très vite, comme Hélène obtient son diplôme de fin d'études, les deux jeunes filles vont se retrouver. Elles ont toutes les deux besoin d'indépendance. Hélène veut être artiste, Simone veut continuer ses études et écrire. Depuis longtemps, elle tient un journal sur de petits carnets, dont elle remplit le moindre millimètre carré d'une écriture minuscule et illisible, et dont elle ne se sépare jamais, de crainte que sa mère ne le lise.



Hélène dessine, et entretient de cette façon un jardin secret impénétrable. C'est d'elle que vient la première grande révolte, qui surprend même sa sœur par son audace. Un matin, Françoise donne à Hélène son courrier, ouvert et lu comme d'habitude. Hélène va trouver sa sœur et lui dit que cela ne peut plus durer, qu'elle va exiger de recevoir ses lettres cachetées, et elle conseille à sa sœur de l'accompagner. Devant Simone muette d'étonnement et d'admiration, Hélène tape du pied, crie et pleure jusqu'à ce que Françoise cède.

En 1925, Simone obtient la deuxième partie de son baccalauréat et se passionne pour la philosophie. Le moment est venu de lutter pied à pied pour imposer sa volonté dans la suite de ses études. Françoise associe la philosophie aux libres penseurs, et refuse d'entendre parler de l'Ecole normale de Sèvres, repaire de mécréants. Georges n'aime pas la philosophie et cherche à faire étudier le droit à sa fille. Chacun campe sur ses positions et l'ambiance familiale devient invivable. Les colères d'enfant de Simone, qui la jetaient par terre, bleue de rage et le souffle coupé, ont disparu. Elles sont remplacées par une tactique plus calme mais tout aussi efficace : elle se mure dans un silence absolu.



Un jour elle découvre dans un journal le portrait de la première Française docteur en philosophie, Léontine Zanta, qui a soutenu à la Sorbonne, en mai 1914, un doctorat sur la renaissance du stoïcisme en France au XIVe siècle : c'est une révélation. Née en 1870, Léontine Zanta ne sera jamais professeur à l'université ; mais elle vit de sa plume - elle a écrit plusieurs romans sur les intellectuelles - s'engage dans le mouvement féministe des années 1920, écrit dans les journaux et reçoit la légion d'honneur. Elle partage sa vie avec une nièce qu'elle a adoptée, et peut ainsi se consacrer entièrement aux travaux de l'esprit. En 1918, le gouvernement interdit aux femmes l'accès à l'agrégation de philosophie - une seule femme, une demoiselle Baudry, a été reçue à ce concours, en 1905. En 1920, ce décret est abrogé, en partie grâce aux protestations des professeurs de philosophie de la Sorbonne, et sept femmes seront agrégées entre 1920 et 1928.

Tout cela convainc Simone de ne pas se laisser décourager : pour rassurer ses parents, que l'université sans Dieu effraie, elle s'inscrit à l'Institut Sainte-Marie de Neuilly. Cette école prestigieuse est dirigée par madame Daniélou, une femme intelligente et cultivée qui tient à donner à ses élèves une véritable instruction, et non un simple vernis pour briller en société. Françoise, à qui sa fille avoue avoir perdu la foi, met ses derniers espoirs dans cette école, et Simone se réjouit d'accéder à des cours d'un bon niveau. Georges se félicite de cette solution qui satisfait son orgueil social et apaise l'ambiance familiale.



Pourtant un autre conflit couve déjà. Hélène est sortie du cours Désir en 1927 ; comme personne ne s'est occupé de ses études, Françoise l'inscrit un peu au hasard dans une école d'arts appliqués. Il s'agit en fait d'une école qui forme les jeunes filles de la bonne société à des activités mi-artistiques, mi-domestiques. Hélène pleure jour et nuit à l'idée d'y passer quatre ans, et Georges se laisse fléchir. Hélène obtient de suivre ces cours ennuyeux le matin seulement et de s'inscrire à des cours de gravure l'après-midi, et de dessin le soir. Elle fréquente dès lors des milieux très divers, ce qui la passionne, et entraîne sa sœur dans sa découverte du monde. De ce moment date leur véritable amitié, faite de l'amour qu'elles se sont toujours porté et du respect nouveau de Simone pour l'obstination et l'audace d'Hélène.

Entre Simone et Jacques, les moments de grande connivence alternent avec de longues séparations; Simone sent confusément que sous le charme, la culture et l'affection indéniables du jeune homme, il n'y a pas vraiment de forte personnalité. Jacques est intelligent mais ses idées pourtant brillantes restent lettre morte. C'est un velléitaire, qui s'arrête toujours en cours de route. Pour elle qui rêve d'une relation d'égal à égal, d'intransigeance intellectuelle et de grandes réalisations, ce n'est pas l'homme idéal, même si elle s'efforce de croire le contraire.



Au printemps 1927, elle s'engage dans les Equipes sociales de Robert Garric, un catholique libéral professeur de philosophie, qui a créé ce mouvement pour dispenser des cours aux ouvriers des quartiers populaires parisiens. Affectée au Centre de Belleville, elle donne des cours de littérature. Elle apprécie ses élèves, de jeunes femmes qui viennent là autant pour s'instruire que pour se retrouver et rencontrer des jeunes gens aux bals du Centre. Mais elle se rend compte que ce type d'action ne change pas les rapports sociaux. Elle en gardera longtemps la conviction que les intellectuels doivent agir en diffusant leurs idées, et non en militant sur le terrain. Cependant, cet engagement élargit son horizon et, lui offre la possibilité d'échapper un peu plus encore au contrôle maternel.

Elle découvre que les amours, les amitiés peuvent être joyeuses, détendues, romantiques. Pour cette jeune fille anxieuse, qui place l'introspection et la réflexion au premier plan, c'est une révélation. Elle obtient de poursuivre ses études à l'Institut, et apprend avec joie que Zaza l'y accompagne. À dix-neuf ans, disposant d'un peu d'argent grâce à des petits travaux que lui confie l'Institut Sainte-Marie, amoureuse - ou croyant l'être -, Simone voit la liberté dont elle rêve depuis toujours se profiler enfin à l'horizon : « Quatre ou cinq ans d'études, et puis toute une existence que je façonnerais de mes mains. Ma vie serait une belle histoire qui deviendrait vraie au fur et à mesure que je me la raconterais. »






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Simone de Beauvoir
(1908 - 1986)
 
  Simone de Beauvoir - Portrait  
 
Portrait de Simone de Beauvoir


Œuvres

Née dans une famille bourgeoise et catholique, Simone de Beauvoir entreprend, à l'âge de 17 ans, des études de lettres et de mathématiques. En 1926, elle adhère à un mouvement socialiste et suit des cours de philosophie à la Sorbonne pour préparer le concours de l'agrégation. C'est à cette époque qu'elle fait la connaissance de Jean-Paul Sartre, qui fréquente le même groupe d'étudiants qu'elle. Dé

Bibliographie sÉlective