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POÉTIQUE ET POÏÉTIQUE DE L'ÉLÉMENTAIRE DANS OÙ PASSER NOS JOURS...


Poésie / Poémes d'René Char





Où passer nos jours à présent ?

Parmi les éclats incessants de la hache devenue folle à son tour ?

Demeurons dans la pluie giboyeuse et nouons notre souffle à elle. Là, nous ne souffrirons plus rupture, dessèchement ni agonie ; nous ne sèmerons plus devant nous notre contradiction renouvelée, nous ne sécréterons plus la vacance où s'engouffrait la pensée, mais nous maintiendrons ensemble sous l'orage à jamais habitué, nous offrirons à sa brouillonne fertilité, les puissants termes ennemis, afin que buvant à des sources grossies ils se fondent en un inexplicable limon.





Le texte que nous analysons ouvre le recueil charien Dans la pluie giboyeuse} Le titre du volume place l'ensemble des poèmes sous le signe de l'élémentaire, cette matière première de l'édification d'un univers spirituel sui generis, portant les traces d'une conscience poétique en quête d'elle-même. L'eau et la terre en sont ici les principaux pylônes.

Le poème débute par une interrogation partielle dont le premier terme est l'adverbe relatif interrogatif où, qui a été, remarquons-le en passant, l'élément déclencheur de notre réflexion. Le où pose l'espace d'une part comme premier repère textuel et, d'autre part, comme objet de quête, de recherche, de par son caractère à la fois abstrait et interrogatif. Où c'est le lieu abstrait, le lieu sublimé, le concept vide d'un lieu non matérialisé, du lieu comme interrogation sur lui-même.

Le deuxième terme du texte - passer - fait la transition vers l'idée de temps, l'autre repère textuel fortement marqué, comme nous allons le voir par la suite de l'analyse. Pour le moment disons que passer est rattaché à l'idée de lieu par la valeur de verbe de mouvement qu'il comporte (passer = traverser un espacE), à côté de son sens temporel - écouler sa durée : 1. s'écouler ; 2. advenir, arriver, se produire (cf. Le Petit RoberT)

L'ouverture proposée par où n'est qu'un signe d'interrogation adressé à un nous pluriel, à double valeur : nom, les humains, un nous générique, sens suggéré également par l'emploi de l'infinitif passer supposant comme sujet un on toujours générique, et un nous inclusif - moi et vous, ce moi poétique s'adressant aux lecteurs, les impliquant dans le faire poétique, dans la poïétique du texte.

Les deux termes suivants sont nettement temporels, le substantif jours et la locution à présent. Mais nos jours n'est qu'une synecdoque de la partie pour le tout qui est la vie - ce passage temporel de l'homme sur la terre. La locution à présent inscrit le texte dans un devenir, présupposant un passé et anticipant sur un avenir, par sa valeur aspectuelle d'inaccompli. A posteriori même l'infinitif passer, non marqué temporellement hors contexte, se charge de la même valeur aspectuelle d'inachèvement. Nous retrouvons ici une des caractéristiques majeures de la poésie de Char, le principe antistatique, qui exclut le figement, la fixation, qui refuse l'achèvement, le sommeil du temps et qui favorise la métamorphose. Le fait que la locution est mise en évidence par les caractères cursifs dans un contexte en italiques est signe que le poète détache momentanément un laps infime de temps de ce continuum en permanent devenir, pour le définir. Proposerait-il un moment de répit dans le tourbillon existentiel, un armistice avec le perpétuel orage ? Serait-ce le signe du continuel effort poétique de réconcilier les contraires ? Autant de questions auxquelles l'analyse essayera de répondre.

La deuxième phrase du texte est toujours une interrogation, totale cette fois-ci, interrogation à réponse ouverte, affirmative ou négative : « Parmi les éclats incessants de la hache devenue folle à son tour ? »



Le où de la première interrogation devient un lieu, un espace, comme le suggère la préposition locative parmi ; cependant ce n'est pas un endroit concret, matérialisé, mais un espace métaphorique, peuplé d'objets métaphoriques eux aussi. Les éclats, dans le sens de brisure, de morceau (cf. Le Petit RoberT) renvoient à l'idée d'explosion, d'éclatement, un des lieux communs de la poétique et de la poïétique de Char, comme le démontre le titre d'un de ses principaux recueils - Le Poème pulvérisé. Dans la vision du poète, l'explosion est « une accélération et une multiplication de conscience : elle permet au moi de «jaillir en bouquet », de rompre ses limites comme « une grenade dissidente ». Cet éclatement doit atteindre (...) le poème lui-même »2. Terme polysémique, l'éclat signifie également intensité d'une lumière vive et brillante, miroitement, scintillement (cf. Le Petit RoberT). Les deux sens peuvent être associés au terme hache, l'objet en question faisant sauter des morceaux de terre, tout en scintillant, dans la lumière du soleil, grâce au métal dont il est fabriqué. Que serait, dans l'idiolecte de Char, cette hache devenue folle ? Elle pourrait être le premier terme d'une isotopie qui promet de se dessiner par la suite et dont les autres termes seraient dessèchement, sèmerons, fertilité, isotopie agricole, inscriptible dans le code poétique du cosmos, à côté d'autres termes tels pluie, orage, sources, limon. Dans ce contexte la hache est l'instrument agile et efficace du devenir, des métamorphoses, comme semble le suggérer la folie évoquée par le poète.



Par la locution à son tour, le texte renvoie à un pré-texte virtuel, où l'on présuppose l'existence de quelque autre objet fou de la sorte le texte lui-même s'inscrit dans un devenir, débutant dans un autre temps, antérieur à son écriture.

La phrase suivante - « Demeurons dans la pluie giboyeuse et nouons notre souffle à elle » - constitue une réponse aux questions antérieures. Les verbes demeurer et nouer, employés à l'impératif, première personne du pluriel, invitent à une sorte de statu quo, à ce moment de répit que nous avons anticipé quelques lignes plus haut. Mais un répit actif, possible établissement, invitation à habiter un espace toujours métaphorique, poétique et poïétique à la fois - la pluie giboyeuse. Habiter cette pluie, s'identifier à elle (nouons notre souffle à ellE) pourrait traduire le mariage du cosmique et de l'humain. Le terme souffle, appartenant au biologique, ne saurait ne pas nous rappeler sa valence phonique et phonétique, relevant du code poétique du Logos. Souffle veut donc dire respiration rythmique ; ce que le poète veut nouer c'est le rythme cosmique et le rythme poétique, intimement lié, ce dernier, à l'existence purement biologique, où végétal, animal et humain se rencontrent dans un mouvement identique, égalisateur. L'isotopie du poïein commence à prendre un contour vague, donnant a posteriori d'autres valences aux termes éclats et hache, interprétables dorénavant comme pulvérulence verbale ou biefs comme éclatement des sens sous le coup de la hache-stilus, outil du poète qui laboure le champ des lettres.



Giboyeuse (riche en gibieR) choque dans le contexte de la pluie, cet adjectif déterminant en général des termes tels pays, forêt, etc. Il est sémantiquement incompatible avec pluie, ce qui signale son emploi ludique, poétique et charge a posteriori le terme pluie de significations nouvelles, complémentaires : c'est une pluie génératrice de richesse, une pluie fertilisante, bénéfique, transformée par le miracle poétique en espace habitable, généreux, compréhensif.

La suite du texte décrit cet endroit métaphorique et son influence sur l'être intégré dans le cosmos par un mouvement mystérieux, énigmatique, presque insaisissable.

L'adverbe de lieu là désigne de manière anaphorique cet endroit, la pluie giboyeuse, définie tout d'abord de manière négative, par une suite symétrique de trois négations grammaticales et non pas axiologiques, car l'endroit est valorisé positivement :



Là, nous ne souffrirons plus rupture, dessèchement ni agonie nous ne sèmerons plus devant nous notre contradiction renouvelée nous ne sécréterons plus la vacance où s'engouffrait la pensée



L'équivalence des constructions négatives est renforcée par l'emploi du futur des verbes à la première personne du pluriel : nous ne souffrirons, nous ne sèmerons, nous ne sécréterons, et par un parallélisme phonique, les trois formes verbales commençant par un s allitératif.

L'adverbe temporel plus marque un changement, en donnant lieu à la présupposition que les états et les événements décrits ont pris un autre cours par rapport à celui d'une étape antérieure à celle qui fait l'objet du poème. Ainsi la poésie s'inscrit-elle dans un continuum, dans un devenir qui commence avant le début du texte et que l'on pourrait supposer s'étendre au-delà de sa limite finale.

Les compléments d'objet des verbes mentionnés désignent diverses formes du mal que l'installation dans la pluie giboyeuse va abolir : rupture, dessèchement, agonie expriment l'oscillation entre le monde terrestre et le monde humain, respectivement entre le physique et le spirituel. Entre rupture et agonie se situe le terme médiateur dessèchement, qui, par son sens propre noue le fil avec le cosmique, alors que par son sens figuré il suggère le vide spirituel, la sécheresse de la vie intérieure, tout comme Y agonie préfigure la mort physique. La rupture est la marque de la conscience scindée.

L'isotopie agricole à laquelle appartient le terme dessèchement s'enrichit par le verbe semer, qui se rattache en même temps au code humain par son complément - contradiction renouvelée. Cette contradiction n'est que le prolongement de la rupture, allant dans le même sens de souffrance spirituelle, de mal de l'être incapable de trouver son unité.

Enfin, la troisième séquence négative introduit le complément vacance, expression métaphorique du vide, de l'absence, du néant de l'être. Ici, le parallélisme formel est rompu par la présence d'une subordonnée relative qui s'articule sur le terme vacance : où s'engouffre la pensée. La vacance est encore un espace métaphorique : le vide de la conscience, lieu de la mort spirituelle.

La suite du texte se constitue en une définition en termes positifs du même espace bénéfique qui est la pluie giboyeuse, introduite par un mais rectificatif: «mais nous maintiendrons ensemble sous l'orage à jamais habitué, nous offrirons à sa brouillonne fertilité, les puissants termes ennemis ». La structure syntaxique de la phrase est inhabituelle - deux propositions principales ayant un seul et même complément d'objet direct, déplacé à la fin de la construction, rejet qui sert de procédé de mise en relief. La pluie giboyeuse devient le lieu de la réduction des contradictions, de l'unification des contraires sous le signe de l'orage, cet objet de la rêverie dynamique, de l'antistatique, du perpétuel devenir qui est la poétique de Char.



Le syntagme brouillonne fertilité se rattache à l'isotopie agricole par le terme fertilité, l'épithète brouillonne soulignant, par son sens premier - qui mêle tout, confus, désordonné - le caractère spontané, naturel, cosmique de la pluie. Mais dans le contexte où le complément direct des verbes maintiendrons et offrirons est représenté par les puissants termes ennemis, le second sens de brouillon - première rédaction d'un écrit, ébauche, - ne saurait ne pas être pris en considération, le syntagme en question désignant sans doute les mots antithétiques et renvoyant de la sorte à l'isotopie du poïein, de l'écriture. Les puissants termes ennemis gardent cependant leur valeur métaphorique de contradiction spirituelle, d'indécision, de rupture, de scission du moi, de la conscience.

La dernière proposition de la phrase - afin que buvant à des sources grossies ils se fondent en un inexplicable limon - se manifeste comme une sorte de synthèse poétique qui réunit les isotopies textuelles, tout en exprimant, de manière implicite, le credo de l'artiste. Buvant à des sources grossies contient des éléments se rattachant à l'isotopie cosmique - aquatique et terrestre à la fois, mais ces éléments reçoivent par métonymie valeur morale et esthétique aussi : les sources grossies représentent le lieu d'où la conscience scindée peut tirer sa force pour la réconciliation avec elle-même, respectivement le lieu par excellence de l'inspiration poétique, de l'union des tendances poétiques contraires. Le verbe fondre est l'emblème même de l'unification des contraires, des tendances opposées, réunies dans l'inexplicable limon. Inexplicable nous paraît être dans le contexte le synonyme de mystérieux, caractérisant ce limon polysémantique, terre et fruit à la fois - alluvion, argile d'une part, citron de l'autre, résultat, de toute façon, du travail de réconciliation cosmique, morale et esthétique par le miracle de la parole.

Le parcours poétique proposé par René Char semble dessiner tout d'abord comme un trajet initiatique de ce nous générique dont nous avons parlé au début de l'analyse, nous placé lui-même dans un devenir gnoséologique, le poète nous invitant à l'apprentissage de notre propre condition d'êtres cosmiques. Deuxièmement, il peut être interprété comme invitation du lecteur à s'associer au moi poétique dans son acheminement vers la production du texte. Le lieu poétique de l'apprentissage devient de la sorte le lieu poïétique de la germination du texte. Cette superposition donne la densité du poème et son ambiguïté, son caractère hermétique, double de l'hermétisme et du mystère du monde lui-même. Histoire d'un devenir humain, le poème est en même temps un art poétique implicite, qui raconte indirectement l'histoire de sa fabrication. Nous voyons dans ce caractère métatextuel une composante majeure de la poésie de Char, sorte d'emblème ou de marque distinctive du poète .

Dans ce contexte, l'élémentaire est le moteur de l'éclatement du sens en une pulvérulence de significations, ses occurrences textuelles se constituant en véritables nouds signifiants qui jalonnent les trajets de la lecture.







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René Char
(1907 - 1988)
 
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Biographie / Ouvres

René Char est né le 14 juin 1907 à L'Isle-sur-la-Sorgue dans le Vaucluse.

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