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Louis-Ferdinand Destouches

L'Église


Poésie / Poémes d'Louis-Ferdinand Destouches





Se représenter Louis Destouches à Genève, oisif, cynique, se contentant de toucher son salaire à la Société des Nations, de flâner le long du lac et de profiter du temps qui passe, relève de la plus invraisemblable illusion. Chez lui une activité devait remplacer une autre. Une ambition chassait la précédente. ' Les plus grands écrivains, savants ou créateurs, ont-ils toujours conscience de leur génie ? Louis Destouches, lui, se savait différent. Il voulait impérativement laisser une marque sur le monde. Sa singularité parfois hautaine ne pouvait s'accommoder des chemins de l'ombre. Il lui fallait risquer toujours, s'imposer, témoigner ou agir. Appelons ça de l'orgueil, mettons. Ou plutôt le sentiment tragique, obstiné, de sa solitude. Rien ne pouvait le satisfaire longtemps. Une « belle » situation cessait de l'être dès qu'il l'avait décrochée. Il voulait plus. Il voulait mieux. Il voulait rien.^Ou être connu de tous. Ou apprécié au contraire par le plus petit nombre. Il voulait tout comprendre. Se heurter aux choses, aux gens, à l'actualité, à la politique. Quitte à s'y fracasser. Avec peut-être un soupçon de théâtralité. Il oscillait en somme entre le suicide et le goût de la représentation.




Il répugnait à rédiger des rapports pour la S.D.N. ? C'est qu'il allait laisser sans tarder une autre forme de témoignage, une autre trace plus spectaculaire, plus singulière aussi des expériences qu'il venait de vivre. Sédentaire, soudainement disponible, Louis découvrit véritablement à Genève, à la fin de l'année 1926, ce qu'allaient être pour lui, durant toute sa vie, les privilèges du refuge ou du repli sur l'écriture — ce moment où les éclats tonitruants de sa mémoire, de ses visions, de ses délires, de ses emportements et de ses impatiences s'apaisent et se révèlent dans le silence d'un bureau, face à la page blanche.

En l'espace de deux ans, il venait d'explorer l'Amérique et New York, ses music-halls et ses danseuses ; il avait retrouvé les colonies africaines et examiné avec davantage de recul l'accablante gabegie des missions sanitaires, l'égoïsme des fonctionnaires fiévreux et l'impuissance des missions internationales ; il avait surtout arpenté les couloirs du palais des Nations, croisé des diplomates, assisté à des congrès, rédigé, lu et relu des rapports... Et cela put lui fournir tout de suite la matière principale d'une pièce de théâtre dont il rédigea très vraisemblablement à cette époque (fin 1926, début 1927) les trois premiers actes, et qu'il appela l'Église. i Curieux choix que celui du genre théâtral qui nous semble si peu adapté au talent de Céline ! Son œuvre nous touche d'abord par la voix de celui qui raconte, qui écrit, qui commente, par ce point de vue unique, subjectif, du narrateur qui déforme les mots et les choses, observe et organise un cauchemar, une vérité convulsive, un voyage au bout de la nuit, de l'histoire, de l'enfance, de la mémoire, de la guerre ou de l'Apocalypse", comme on voudra. Comment aurait-il pu traduire objectivement ses visions, ses indignations, ses métamorphoses, par le biais d'une action cohérente, de personnages qui s'expriment et qui ont tous un niveau de réalité identique ? Le théâtre suppose aussi un métier, l'apprentissage de certaines techniques dont il était encore totalement dépourvu. Louis le savait le premier. Du moins s'en rendit-il compte par la suite. Et la critique de l'Église, il la formula mieux que personne dans l'Intransigeant du 1er juillet 1933 : « Je ne suis pas un homme de théâtre, peut-être que mes dialogues les front marrer... (il riT). En tout cas, il y a une technique spéciale, des trucs, un certain "nœud" qui m'échappe (...) Si ! Si ! Cependant, le théâtre me tarabuste... »



Et le journaliste chargé de rendre compte de la pièce fera état plus tard d'un jugement de l'auteur, recueilli à Dinan pendant l'été : « Ne lisez pas ça, me conseilla-t-il amicalement, c'est tarte24. » '

Pourquoi le théâtre donc ? Louis qui n'avait pas encore essayé d'écrire un seul roman, qui n'y songeait peut-être même pas, pensait sans doute que le théâtre, c'était le genre le plus spectaculaire, le plus clinquant, le plus tape-à-l'œil, le plus concret surtout. Celui qui pouvait lui apporter aussi une notoriété immédiate et des revenus sonnants et trébuchants. Il écrivit par ailleurs l'Église comme un défoulement, une vengeance. Il aimait payer comptant — et avec intérêt — les brimades qu'il subissait ou croyait avoir subies. Sa susceptibilité était excessive — comme sa sensibilité. Ce Breton-Normand avait le goût corse de la vendetta. Il n'était pas l'homme des fuites dans l'abstrait. Ses paroles, il voulait bien les retirer, mais comme on retire un poignard du ventre de son adversaire. II n'était pas l'homme non plus des provocations dans l'abstrait. Une pièce, c'était une façon de donner vie et épaisseur à des pantins qu'il dénonçait, à des décors qui le faisaient rêver, à des situations qu'il jugeait insoutenables.

A New York, d*autre part, il avait découvert la danse et les danseuses. Précisément, il voulait, en écrivant une pièce, les voir encore, les modeler, rêver physiquement d'une féerie enfin matérialisée. Et ce rêve ne l'abandonnera plus. Après des essais malheureux au théâtre, Céline continuera d'écrire, parallèlement à son œuvre romanesque, des arguments de ballets. Et l'un des chagrins de sa vie, l'une des sources les plus vives de sa colère, de sa rancœur, de ses vengeances aveugles même, ce sera l'impossibilité d'en voir un seul représenté sur scène, à l'opéra de Paris, de Copenhague, de Moscou ou d'ailleurs. Jamais il ne verra une danseuse tourbillonner dans la lumière, s'élever, se recueillir, bondir encore gracieusement selon les caprices et virevoltes d'une histoire dont il aurait été l'auteur. Voyeur oui, mais pas démiurge hélas ! Il ne se remettra jamais de ce manque, de cette secrète et inaltérable blessure.

Louis Destouches à Genève, en cette fin de l'année 1926, prit donc pour la première fois son stylo pour une lance et s'en alla pourfendre les moulins, les États, les races, les organismes internationaux, la médiocrité des nantis, la méchanceté frileuse des pauvres, l'indifférence des riches, la stupidité des administrations et le bonheur impalpable donné par les girls de music-hall. Il se mit à écrire, à charger, à confondre les cibles, à témoigner de violences, de tendresses, de haines envers tout ce qui bougeait devant lui. Innocents ou coupables, la belle affaire ! Louis Destouches s'installait, seul contre tous. Avec ses préjugés, ses aveuglements de classe, son antisémitisme asphyxiant, ses trouvailles verbales stupéfiantes, sa formidable et pudique générosité et ses aphorismes d'une lucidité terrible, à laisser son lecteur pantois.



Premier acte de l'Église donc, première cible : l'Afrique et le colonialisme. Dans une petite colonie de la côte ouest, la Bramagance, le docteur Bardamu (le double, le porte-parole de CélinE) a été envoyé par la commission des épidémies de la Société des Nations. Le docteur Gaige, un épidémiologue américain envoyé de son côté par la fondation Barell (traduire : la fondation RockefelleR) repose sur son lit de camp. En vérité, il est mort. Bardamu en diagnostique la cause. Il a été atteint d'une épidémie de peste pneumonique. Mais ni l'administrateur ni l'inspecteur général ne veulent accepter une nouvelle aussi fâcheuse qui menacerait l'essor économique de la colonie. Une nouvelle aussi fâcheuse, donc une nouvelle erronée. Gaige est mort de la variole. Vérité officielle et indiscutable. Fataliste, Bardamu quitte la Bramagance avec un petit Noir de quatre ans qu'avait recueilli Gaige.

Deuxième acte, deuxième cible : New York, vu depuis le bureau de Vera Stern, la directrice du « Quick Théâtre » dont Elizabeth Gaige est l'une des vedettes. Bardamu est là pour lui annoncer la mort de son mari. Mais il n'en aura pas le loisir, il sera happé par le tourbillon des danseurs, des danseuses, par un autre médecin qui, concernant la mort de Gaige, pencherait prudemment pour la fièvre jaune, par Vera Stern, troublante aventurière en délicatesse avec la police pour complicité de contrebande et de prohibition. Un juge l'a dénoncée avant les élections. Elle doit fuir. Vers Paris ? Elle propose à Bardamu de l'épouser. Pourquoi pas ? Ils partent pour Chicago et le consulat de France...

Troisième acte, troisième cible enfin : la Société des Nations, les entrées et sorties des différents comités où l'on délibère de sujets gravissimes. Par exemple la fabrication de lacets de souliers devrait-elle être interdite en temps de guerre ? Les peuples qui fabriquent des seringues ont-ils besoin de morphine ? Tous les accents résonnent d'un couloir à l'autre. Colonels hongrois ou négociants hollandais veulent voir M. Yudenzweck, le directeur du Service des compromis pour arranger leurs petites affaires de change ou d'indemnités. Yudenzweck arrive donc, règle plusieurs différends internationaux, apaise la susceptibilité des Anglais et des Français qui se rejettent la responsabilité des épidémies africaines. Mais c'est la faute de Bardamu, voyons ! à qui il ne sera plus désormais confié aucune mission. Du reste, il va quitter la S.D.N. Venu à Genève une dernière fois, Bardamu discute avec Yudenzweck, refuse de se plier aux mensonges et aux lenteurs de l'administration. Yudenzweck qui l'aimait bien, s'en débarrasse et l'oublie aussitôt...

Ce très schématique résumé se passe de commentaires. On y reconnaît en passant des foules d'éléments autobiographiques et jusqu'à l'écho du mariage éclair de Louis, à Londres, avec Suzanne Nebout, pour l'aider sans doute à régler différents problèmes administratifs, passeports et autres.

Mais d'abord, pourquoi ce titre l'Église? Cette question, le journaliste Max Descaves la posa précisément à Céline, pour Paris-Midi le 28 mars 1933. Réponse de l'auteur :.« Parce qu'il me semble assez bien résumer la S.D.N., une Église, quoi ! avec ses dirigeants, son personnel. J'ai situé l'action en 1922... la grande époque de la S.D.N., celle de la religion internationale du rapprochement des peuples, enfin l'époque Briand. »



Et pourquoi cette vision « juive » de la S.D.N., cette frayeur soudaine de Louis Destouches devant la politique et le pouvoir, cette colère aussi devant les impuissances, les illusions ou les désordres des responsables internationaux ? A Jean Guénot et Jacques Darribehaude, en février 1960, il allait répondre : « Et puis après, j'étais à la Société des Nations, alors, là, j'étais fixé, j'ai vu vraiment que le monde était gouverné par le Bœuf, par Mammon ! Ah, pas d'histoire ! là alors, implacablement25. »

A peine achevée la rédaction de l'Église limitée aux trois premiers actes," Louis s'empressa de confier son manuscrit à Ludwig Rajchman. Pour mieux retourner le fer dans la plaie, savourer sa vengeance et humilier son protecteur ? Pas le moins du monde. Plutôt comme un signe d'amitié, de confiance. Une forme de complicité. Une façon de lui montrer simplement ce dont il était capable, littérairement parlant. Rajchman apprécierait la satire, il en rirait le premier, Louis était prêt à le parier.

Dans Bagatelles pour un massacre, Céline rappela ainsi l'incident :

« Tel qu'il était il me plaisait bien... J'avais même pour lui de l'affection... Bien sûr il oubliait pas de m'arranger de temps à autre... de me faire déguster une vacherie... Mais moi, je ne me gênais pas non plus... Y avait une petite lutte sournoise. Un jour qu'il m'avait laissé comme ça trop longtemps à Genève, dans les boulots imbéciles, à mariner sur les dossiers, j'ai comploté dans mon genre, une petite pièce de théâtre, c'était assez inoffensif "l'Église". Elle était ratée, c'est un fait... mais quand même y avait de la substance... Je lui ai fait lire à Yubelblat. Lui qui se montrait dans la vie le plus éclectique des youtres, jamais froissé de rien du tout, ce coup-là quand même, il s'est mordu... Il a fait une petite grimace... Il a jamais oublié... H m'en a reparlé plusieurs fois. J'avais pincé la seule corde qu'était défendue, qu'était pas bonne pour les joujoux. Lui il avait nettement compris. Il n'avait pas besoin de dessin26... »



A bien y réfléchir, il y a dans cette anecdote quelque chose de stupéfiant, qui touche au cœur même du caractère célinien, et que nous avons déjà évoqué précédemment : une dissociation entre la parole et récriture d'un côté, la vie réelle de l'autre. Aucun doute : Louis avait bien écrit l'Église sous le coup de la colère ; il voulait témoigner, dénoncer, agir. Mais tout se passe comme s'il avait épuisé cette colère dans l'acte même d'écrire, comme si une tranquille amnésie le saisissait alors, comme si tout était dit, achevé, conclu, et que le reste ne comptait plus. Son cri une fois poussé, il pouvait revenir à la situation antérieure, à la manière de ces enfants qui disent pouce ! et passent impunément à un autre jeu. Avec les pamphlets antisémites de l'avant-guerre, avec les Beaux Draps de 1941, avec les poursuites dont il fera l'objet à la Libération, on verra une nouvelle fois Céline, de bonne foi, ne pas comprendre. Comme avec Rajchman. Plaider avec acharnement non coupable devant l'Histoire. Mais enfin, il n'avait écrit que des divertissements, des bagatelles, cela n'était pas sérieux ! Il ira même jusqu'à écrire du Danemark, dans un mémoire, une « défense », un document officiel en quelque sorte qu'il remettra à son avocat Thorvald Mikkelsen en réponse aux accusations dont il était l'objet en France : « Tout bien examiné, honnêtement envisagé, sans passion, considérant les circonstances, les Juifs devraient m'élever une statue pour le mal que je ne leur ai pas fait et que j'aurais pu leur faire. Eux me persécutent, je ne les ai jamais persécutés27. »

Dans l'Église apparaît un personnage un peu secondaire que nous venons de mentionner, une danseuse de New York aux mœurs aussi légères que la silhouette, qui embrasse sur la bouche Flora sa secrétaire française, qui rêve de spectacles et de combines, qui couche gentiment avec tout le monde, insouciante et jolie, et qui répond au nom d'Elizabeth Gaige. Son modèle est évident, son patronyme à peine modifié.|La vraie Elizabeth Craig, tout juste apparue dans la vie de Louis Destouches, inspira cette figure théâtrale...

Louis venait de la rencontrer à Genève, en cette fin de l'année 1926 où, après une expédition éclair à Cherbourg, du 1er au 3 octobre, pour accompagner une mission anglo-saxonne, il rongeait son frein, songeait à l'Église, s'ennuyait, tirait des plans sur la comète et des lignes sur la page blanche. Elle était américaine, menue, gracieuse, la taille fine, les hanches étroites, les pommettes hautes et larges. Une belle femme ? Un elfe plutôt, souple, spontanée et secrète, libre de son corps, mystérieuse de son esprits

Henri Mahé, un peu plus tard, allait la décrire ainsi : « De grands yeux vert cobalt... Un petit nez fin... Une bouche rectangulaire sensuelle... De longs cheveux or roux tombent en boucles sur ses épaules... De petits seins fermes et arrogants... le cul aussi, bien haut !... Des jambes de danseuse... A s'en faire un collier. (...) Elle ne marche pas, elle glisse, très droite. Sa petite tête fière ne bouge pas. S'écroule la Terre !... Elle ne parle pas, elle murmure, alors ses yeux et ses paupières tressaillent. Dans la rue elle est souvent suivie, accostée. Flegmatique, sans même un regard, elle dit simplement : "C'est cent francs !" Radical ! L'homme s'éloigne, déçu28... »

Elle était née en 1902 à Los Angeles, dans une famille protestante aux revenus assez modestes, et elle accompagnait cette année-là ses parents pour un grand voyage en Europe — ce rêve typiquement américain du retour aux sources à accomplir au moins une fois dans la vie. Après la France, la famille Craig avait gagné la Suisse en septembre 1926. A Genève, Elizabeth (qui avait déjà suivi en Californie des cours de danse classiquE) profitait d'une liberté reconquise depuis peu après un court séjour en sanatorium (enfant, elle avait souffert de tuberculosE). Comme elle le confia au professeur Juilland de l'université de Stanford en Californie qui retrouva sa trace en avril 1988, elle flânait devant l'étalage d'une librairie quand un inconnu — Céline — l'aborda29. Ils parlèrent de livres, puis de choses et d'autres. Elle lui donna l'adresse de son hôtel. Il l'appela le lendemain. Elle allait devenir sa maîtresse à Paris...

Ainsi débuta l'une des rencontres les plus rayonnantes et les plus décisives pour la vie de Céline. Elizabeth incarnait soudain devant lui le rêve américain de la beauté féminine, de la grâce, de la danse, cette amoralité paisible, c'est-à-dire cet affranchissement de toutes les contraintes : la laideur, la pesanteur, les préjugés, le qu'en-dira-t-on, les convenances bourgeoises, les obligations sociales. Elle était bel et bien la compagne telle qu'il n'aurait osé l'imaginer, le contrepoint irréel, erotique, étranger et silencieux à sa vie quotidienne, à la médecine, à la misère et aux médiocrités qui pullulent.



D'évidence, il idéalisa Elizabeth qu'il faut se représenter d'abord comme une jeune fille élevée dans la prude et provinciale Amérique. L'Europe rima pour elle avec la liberté. Et elle se donna à l'Europe sans l'ombre d'une hésitation. L'Europe, c'est-à-dire l'affranchissement sexuel, toutes les expériences possibles et peut-être même la drogue, pourquoi pas ? Sensuelle et volontaire, docile aussi, débarrassée enfin du poids du rigorisme anglo-saxon, elle vécut auprès de Louis pour qui elle éprouva sans aucun doute un attachement très vif et une admiration fascinée, six années d'une vie aventureuse, bohème et parisienne passablement dissolue, qu'elle coupa de brefs séjours aux États-Unis. Et cela jusqu'à son départ définitif en juin 1933. Mais l'Europe, au fond, ce n'était qu'une parenthèse. Elle le savait ou le pressentait dès le début. L'Amérique l'attendait au tournant (de la viE), avec sa respectabilité, ses compromis, l'obligation de se plier un jour ou l'autre aux bienséances de l'âge mûr, au carcan de la société et à l'ennui qui est forcément distingué.

Elizabeth connut donc Louis Destouches à Genève, et elle quitta Louis-Ferdinand Céline à Paris. C'est elle qui accompagna, qui contribua peut-être à sa manière à la métamorphose du médecin en un écrivain. Il ne songeait pas, avant de la rencontrer, à écrire Voyage au bout de la nuit. Elle le quitta alors que son livre — qu'il lui avait dédié — triomphait. Elle vécut en somme les années de rédaction du roman. Et sa présence qui se réfracte dans les personnages aussi divers de Lola, Musyne et Molly, éclaire les pages les plus heureuses ou les plus ensorcelantes de ce livre.

Elizabeth Craig la mystérieuse... Elle quitta Genève en mai 1927 pour s'installer avec ses parents à Paris, dans un petit appartement loué boulevard Raspail. Plus question pour Louis de rester de son côté à Genève. Une dernière mission de la S.D.N. le conduisit à Paris du 22 avril au 6 mai pour assister à une série de conférences sur la rage. Tout de suite après, il postula au titre de médecin-conseil du bureau parisien de la Section d'hygiène. Cette nomination lui fut refusée — et la faute n'en incombait pas particulièrement à Ludwig Rajchman. Tant pis ! C'est à ce dernier qu'il attribua cet échec qui signifiait sa séparation avec Elizabeth Craig. Mais il ne se tint pas pour battu. Il obtint aussitôt de la S.D.N. (qui ne demandait pas mieux, on l'a diT) un congé maladie de longue durée, calculé pour s'achever à la fin du contrat. Il quitta aussitôt les bords du Léman, le palais des Nations et la ville de Genève.

Il n'y laissa aucun regret. Seulement des dettes. Ce qui, pour lui du moins, valait mieux. Des « ardoises » chez le traiteur, le tapissier, le marchand de couleurs (204,80 francs de papiers peints, s'il vous plaît !) et même le déménageur. Il avait pris l'habitude de jeter l'argent par les fenêtres, il avait une revanche à prendre sur ses années d'enfance, ses années d'économie, où il fallait tout compter, tout mesurer, tout épargner. Le luxe qu'il s'offrait, ce n'était même pas un besoin, c'était une provocation. Un défi au bon sens. La haine des petitesses plus que la folie des grandeurs. Il jetait l'argent par les fenêtres — mais les fenêtres étaient trop larges et son porte-monnaie finalement trop étroit... Ludwig Rajchman dont la bienveillance avait été mise, ces temps derniers, à rude épreuve, accepta de s'entremettre et de calmer l'impatience hostile des fournisseurs. De Paris, Louis remboursa très progressivement ses créanciers. Mais Dieu ! que les soucis domestiques de ces négociants genevois étaient donc mesquins, songeait-il...



De retour à Paris, Louis confronté très vite à la médecine sociale compléta sa pièce de théâtre d'un quatrième et cinquième acte, sur fond de bistrot de banlieue, d'anciens coloniaux alcooliques et de médecin des pauvres. Et cette pièce, assez proche vraisemblablement de celle qui sera finalement publiée par Denoël en septembre 1933, un an après la parution du Voyage, fut refusée par Gallimard en octobre 27. « De la vigueur satirique, mais manque de suite. » Refus prévisible après tout. Il aurait fallu que l'éditeur témoignât d'une singulière perspicacité littéraire et d'un appréciable goût du risque pour publier la première œuvre (théâtrale qui plus esT) d'un inconnu, dont les défauts étaient si aveuglants, où aucune action ne se nouait et ne se dénouait vraiment sur scène, où l'auteur se contentait de faire simplement se succéder des épisodes un peu statiques. Comme s'il avait à cœur, en premier lieu, d'exposer un certain nombre de situations, d'exprimer un certain nombre d'indignations, et rien de plus... A chaque instant de la pièce, Bardamu garde quelque chose de passif, d'inerte. Il est donné tel quel, dès le premier acte, dans sa lucidité fataliste, ses silences désabusés et sa générosité déguisée en cynisme. Il jette sur le monde un regard terriblement clairvoyant et lointain. Il parle par monosyllabes ou par sous-entendus. A quoi bon intervenir dans les affaires humaines ? Le médecin Bardamu ne croit pas à la guérison. Sa mission est de rester auprès des moribonds, de les aider à mourir. « Pour guérir, on n'a besoin de personne », s'écrie-t-il. Qu'il soit au chevet d'une Afrique convul-sive, d'une Amérique délirante, d'une S.D.N. psychiatrique, d'une banlieue de misère ou d'un dispensaire pour agonisants, il observe, il attend. En retrait toujours. Il ressemble au Bardamu de la deuxième partie du Vovage/C'est un caractère bien arrêté. Un personnage absent. Et, dramatiquement parlant, un personnage vide. Il n'existe encore une fois que par le regard qu'il jette sur le monde — un monde renvoyé ici à son seul désordre et aux seuls mensonges de son ordre apparent. Un monde comme une Eglise, avec ses rituels, ses grands prêtres, ses marchands d'illusions, ses profiteurs, et dont il demeure, lui Bardamu, l'irréductible mécréant...

« Mais pourquoi l'Église aujourd'hui nous touche-t-elle, malgré son antisémitisme peu déguisé? Parce qu'on y trouve le premier véritable portrait de l'artiste par lui-même, sans aucun doute, parce que Bardamu colle étroitement à Louis Destouches. Mais aussi parce que cette pièce s'offre à nous comme une ébauche du Voyage et qu'il n'est pas indifférent d'épier ainsi les premiers tâtonnements du génie.



Pourtant, on mesure tout de suite une différence notable entre les deux œuvres. La Grande Guerre est absente de l'Église, comme si l'auteur était trop assourdi et secoué encore par les combats pour songer déjà à les décrire, comme s'il ne se sentait pas encore à la hauteur d'un tel sujet. Inversement, la Société des Nations est absente du Voyage, comme si Céline, à la réflexion, n'osait se risquer à une critique trop littérale des pouvoirs en place, n'osait vendre la mèche d'un antisémitisme qui aurait pu lui faire du tort... Mais pour le reste, l'Afrique, l'Amérique, les faubourgs qui suintent la crasse et les conditions précaires de la médecine sociale, tout l'itinéraire de Bardamu est bel et bien balisé. Comme son caractère. Et sa solitude.

L'Église exprime déjà, de façon douloureuse, avec une nécessité, une urgence même qui bouleverse, cette immense compassion célinienne envers les individus, envers ceux qui souffrent et qui, par leur souffrance, parviennent épisodiquement à la vérité. « Enfin, vous (...) sans doute parce que vous avez souffert très longtemps, vous êtes plus intelligente que les autres », dit par exemple Bardamu à la petite bossue, Janine, au quatrième acte. Voilà déjà le grand thème célinien par excellence. « La vérité de ce monde, hein, c'est la mort ! La vie, c'est une ivresse, un mensonge. C'est délicat et bien indispensable. »

Devant cette vérité, il faut savoir se taire. « D'abord, c'est dégoûtant d'écrire, c'est une sécrétion. » D'où la haine de Louis Destouches-Céline pour les bavards, les bien-portants, les salauds qui donnent libre cours à leurs distractions. « Voilà ! J'aime mieux les rapports avec ceux qui sont malades. Ceux qui sont bien-portants, sont si méchants, si bêtes ; ils veulent avoir l'air si malins, aussitôt qu'ils tiennent debout, que tout rapport avec eux est presque aussitôt malheureux ! Quand ils sont couchés et qu'ils souffrent, ils vous foutent la paix. Vous comprenez ? »

L'essentiel du Voyage est là, en substance. Louis Destouches, en 1927, témoigne déjà de cette lucidité immensément désabusée, de cette colère, de cette qualité d'émotion qui lui inspireront les pages les plus neuves du roman de 1932.,








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Louis-Ferdinand Destouches
(1894 - 1961)
 
  Louis-Ferdinand Destouches - Portrait  
 
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