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Louis Aragon



Comment l'eau devint claire - Poéme


Poéme / Poémes d'Louis Aragon





Un immense printemps des eaux une débâcle
Qui va dans tous les sens s'égare et se confond
Reprend sa route on ne sait trop par quel miracle
Puis s'arrête à nouveau dans les terrains profonds



Ils coulent de partout ces ruissellements d'hommes
Des hauts-plateaux du bas-pays et des névés
Il en sourd des marais des fondrières comme
Du mâchefer des cours du tuf ou des pavés



Ils charrient avec eux leur terre d'origine
Alluvions de la nuit qui s'amasse et croupit
L'ardoise et le mica le schiste des ravines
Les superstitions l'erreur et l'utopie



Les déchets de la ville ou l'humus des pâtures
Alourdissent leur cours de nouveaux sédiments
Tout veut les détourner et tout les dénature
Tout les capte et les perd
Le ciel même leur ment



Ils coulent de partout roulant avec leurs songes
Le pêle-mêle ancien des sables et des boues
Ils coulent de partout et les plus beaux mensonges
De partout débordés n'en viendront pas à bout



Ils coulent de partout dans le bruit des querelles
Et des divisions que l'on croit infinies
Ils prennent le chemin de la mer naturelle
Où l'eau claire à la fin se rassemble et s'unit



Qu'importent les retours les doutes les attentes
Les lacis les refus les craintes les faux pas
Rien ne peut arrêter ni les herbes flottantes
Cette marche à la mer ni les joncs du delta



Qui saura dire un jour l'aimant
Cette attirance
Dont déjà si longtemps on avait dans l'idée
Qu'elle triomphera
Dont tu sais par avance
Que tu l'as pour destin
Qu'il t'y faudra céder



Mais devant ce danger de sève sous l'écorce
Cette insurrection du cour et des pensées
Un monde en toi battait le rappel de ses forces
Tout un monde saisi d'une peur dépassée



Tout ce que tu portais en toi du fond des âges
Ce recommencement d'hier par aujourd'hui
Et la règle établie et le pli des usages
Et dans les pas anciens les nouveaux reconduits



Ou bien c'était perdant le sens et la mesure

Cet esprit de révolte à qui rien ne suffit

Qui tout comme au château s'en prend à la masure

Échafaudant le paradoxe et le défi



Tu te trompais facilement au tintamarre
Que l'ennemi déchaîne avec les mots abstraits
T'imaginais briser toi-même tes amarres
Et choisir les récifs qui pourtant t'éventraient



La chenille au moment de la métamorphose
Ignorant l'aile et l'air médit du firmament
Il t'arrivait d'écrire à la hâte des choses
Que tu liras plus tard avec étonnement



Peut-être aveuglément naufrageur de toi-même
Te voulais-tu fermer tout devenir humain
Disant l'impardonnable et faisant du blasphème
Une brûlante boue à te jeter demain



Jeune homme à ma semblance ô pâle créature
Chenille de moi-même avant d'avoir été
Elle a bien fonctionné ta machine à torture
Va tu peux t'en vanter toi qui sus l'inventer



Tu n'avais pourtant pas imaginé possible
Signalé comme un feu par la fumée du toit
A chacun de servir aussi longtemps de cible
Pour l'homme que je suis devenu malgré toi



Vois-tu j'ai tout de même pris la grande route
Où j'ai souvent eu mal où j'ai souvent crié
Où j'ai réglé mon pas pour que ceux qui m'écoutent
En scandent la chanson sur le pas ouvrier



Rien ne t'arrête plus quand s'en lève le jour

Le matin pour chacun peut être différent

Une grève un chômage ou le
Riff ou la
Ruhr

Mais si pour tout de bon tout d'un coup ça vous prend



Si se met à rougir cette aube d'évidence
Si l'on entend son cour battre du même bruit
Dans le malheur commun d'une même cadence
Dont bat le cour d'autrui



C'est à la mer enfin la mer qu'il faut qu'on aille Ëclaboussé d'écume et de sel et d'oiseaux
Ah c'est l'humanité dans son cri de bataille
Qui t'emporte au large des eaux



Même si bien longtemps une fois communiste
On va rester pareil au champ mangé d'orties
Que c'est faucher en vain quand la racine existe
Obscurément dans le
Parti



L'essentiel n'est pas ce que traînent de brume
Et de confusion les hommes après eux
Car le soleil pour nous et devant nous s'allume
Il est mon
Parti lumineux



Il faudrait que chacun racontât son histoire
Comment il est venu comment il varia
Comment l'eau devint claire et tous y purent boire
Un avenir sans parias



Comment fut le bon grain trié vaille que vaille
L'or séparé du sable et les cailloux polis
Comment l'événement l'étude et le travail
Ont trois fois sarclé nos folies



Comment notre
Parti c'est demain face à face
Et l'université marchante où se marient
Dans le laboratoire énorme de la classe
La pratique et la théorie



Et comment le
Parti c'est le constant partage
Entre les fleurs à naître et les neiges d'antan
Et la neuve critique et le vieil héritage
Dans leur équilibre constant



Comment c'est avant tout le trésor de science
Né du peuple et sans cesse au peuple confronté
Qui soude à tout jamais la finale alliance
Du rêve et des réalités



Il est le pionnier sous l'essaim des insectes
Arrachant les roseaux d'un sol qui se mourait
Il est le médecin qui dissipe la secte

Comme une fièvre des marais



L'agronome qui sait si la terre est acide
Et quel jour dans les prés faire voler la faux
Le pilote enseignant aux matelots qu'il guide
La passe et la voile qu'il faut



Dans la guerre que fait au peuple ce qui meurt
Il est l'état-major de l'avenir
II est
Comme sur les sillons le geste du semeur
Le stratège de ce qui naît



Entre tous les partis il est seul de sa sorte
Qui s'assigne pour but tout remettre à l'endroit
En posséder la carte à personne n'apporte
Que des devoirs et non des droits



Il est le négateur éclatant du système
Qui veut qu'un peuple en soi trouve son pain tout
Apprendre organiser se corriger lui-même
Voilà voilà sa force à lui



Au sens originel comme au sens militaire
Il est lorsqu'il surgit au cour du campement
D'insolence que font les
Césars sur nos terres
L'éclaireur magnifiquement



C'est en vain qu'on le traque en vain qu'on le bâillonne
Il respire le jour au milieu de ses liens
Et
Danielle ou
Péri notre
Parti rayonne
Le fusiller ne sert de rien



Il est le feu profond qui renaît de ses cendres
Il est la vie ailleurs éteinte et qui reprend
Le soleil renaissant qu'on vit au soir descendre
Car il est le bien conquérant



Il est le bien des travailleurs et non du temple
Notre perpétuelle illumination
Notre
Parti qui joint la parole et l'exemple
Aux couleurs de la
Nation



De sa bouche ouvrière il ranime les braises
Alésia
Roncevaux
Bouvines ou
Valmy
Il porte la leçon de
Maurice
Thorez
Parmi les frères ennemis



Il dit la
France indépendante quand
Kléber
Ralliera
Jeanne d'Arc et
Bertrand
Duguesclin
Et que l'humanité comme elle se libère

Sans faire aucun peuple orphelin



Il dit le principal à cette heure où les armes
Lèvent comme un regain sur le sol allemand
Que c'est assez de sang que c'est assez de larmes
Qu'aider cela serait dément



Que la grande amitié possible qu'imaginent
Deux peuples mitoyens las de s'entretuer
N'est pas mise en commun d'hommes et de machines
Pour servir à d'autres ruées



Qu'elle ne se pourrait fonder sous la menace
Qui fait sur l'orient comme sur le couchant
Aux pays d'outre-Oder comme aux coteaux d'Alsace
Tourner l'é pee a deux tranchants



Qu'où
Liebknecht balaya devant sa propre porte
C'est la paix qu'aux
Français
Grotewohl déclara
Non les accords de
Bonn qui sur la peste morte
Refait le geste de
Clara



Mais vous pour qui la
France est une marchandise
Monnayant l'avenir l'honneur et le passé
Vous dont les fins de mois s'arrangent par traîtrise
Il vous dit que c'en est assez



Assez mettre à l'encan la robe de la
France
A la bourse d'Europe entre des maquignons
Escompter ses enfants leur force et leurs souffrances
Dont
Mère avec toi nous saignons



Il dit qu'avec les feux truqués d'une légende
On égare un soldat fût-il intelligent
Et ses fils ne font pas une nation grande
A massacrer chez eux les gens



Que naguère ce fut nous-mêmes qui donnâmes
L'exemple que suivront les peuples indomptés
Et qu'on ne peut couvrir cette guerre au
Viet-Nam
Du drapeau de la liberté



Qu'il nous faut un peu plus que des larmes amères
Que ça ne suffit pas si notre cour se fend
A voir aux bras des mères d'au delà des mers
La mort de leurs petits enfants



Que ça ne suffit pas les regrets et le deuil
Et qu'en plus de la honte et du crime et du sang
Il y a dans nos ports ces terribles cercueils
Qu'une corde lente descend



Il dit que la jeunesse a bien assez à faire
Au pays que voici comme un champ passager
Que pour trente deniers des
Judas ont offert
Aux manoeuvres de l'étranger



Il dit qu'il n'est pas vrai que ces gens-là ne viennent
Que par amour de nous occuper
Orléans
Que tous ont leur demeure et le
G.
I. la sienne
Sur l'autre bord de l'Océan



Il dit que devant nous agiter des fantômes
Nous menacer du feu qui brûla nos bourreaux
Ne saurait de nos murs effacer les
Go
Home
Ni l'exemple de nos héros



Il dit que les
Français ne sont pas solitaires
Eux qu'on n'a jamais vus se lever en chantant
Sans que cela ne fît aussitôt sur la terre
Les avalanches d'un printemps



Il dit que nous avons de par le vaste monde
Tant d'amis qu'il faudrait plus d'yeux pour les compter
Que les astres du ciel et leurs reflets dans l'onde
Par une belle nuit d'été



Il dit que le chemin de notre indépendance
Mène à la grande paix de tout le genre humain
Il dit que cette paix tout à l'heure commence
Qui ne connaîtra pas de fin



Qu'il dépend de nous tous que l'histoire culbute
Les cycles infernaux du moderne
Ixion
Et les peuples unis renversent dans leur lutte
Le poids des malédictions



Il dit et se sentant maîtres de la nature

Ceux qu'à travers la nuit atteint au loin sa voix

Se mettent à rêver à des choses futures

Comme un rossignol dans les bois



Dans ce rêve où la vie aux vivants est remise
Voici l'homme et la femme et les enfants
Voici
Cette tranquillité de vieillir qu'organise
A jamais la démocratie



Et c'est parce qu'ils voient dans le
Parti l'image
De ces temps sans retour leur crainte et leur courroux
Que ceux qui de la mort font leur courant usage
Le veulent jeter sous les roues



Mais tuer le
Parti cela ne peut plus être
A ce point conscient où l'homme est parvenu
Sans que la guerre alors ne lui fasse connaître
Son atroce visage à nu



Pour tuer le
Parti c'est l'homme dans sa chair
Que vous atteindriez
Monstres aux jours nouveaux
Lui faisant étouffer tout ce qui lui est cher
Piétiner son propre flambeau



Quoi de ses propres mains il faudrait qu'il déchire
Sa croyance en lui-même et ses espoirs anciens
Irrémédiablement pour asseoir votre empire
Rivant nos fers river les siens



Parce que par vos soins une nuit volcanique
Empoisonne la mer où le stronthium pleut
Vous croyez prendre au piège un univers panique
Où meurt la vie à petit feu



Et comme les bandits perdus à qui ne restent
Que les jours de la surenchère et c'est fini
Il vous faut ajouter au napalm à la peste
L'évangile de
Bikini



L'homme ce cauchemar de partout vous enserre
Et de partout les feux par vos mains allumés
Dans ce monde où partout cherchant des janissaires
Vous appelez la croix gammée



Et l'homme s'il respire et l'homme s'il existe
C'est donc qu'il vous résiste il doit être abattu
Et vous avez raison
Vers le ciel communiste
Il se tourne quand on le tue



Salut à toi
Parti qu'il faut bien qu'on choisisse
Quand toute chose est claire et patent le danger 0 puits qui fais la vie et fais à l'oasis
Entre tous le pain partagé



Salut à toi qui dis au coureur dans sa course
Le message à porter où lui-même s'instruit
Salut à toi sagesse à toi fraîcheur des sources
Arbre géant de tous les fruits



Salut à toi
Parti qui nias la misère
Et montras l'homme frère à ses frères armés
Parti que les bourreaux en vain martyrisèrent
Sans te prendre le grain semé



Salut à toi phénix immortel de nos rêves
Salut à toi couleur du cour force du vin
Parfum lorsque le vent du peuple enfin se lève
Envahissant la vie enfin



Salut enfant du feu que les flammes enfantent
Marin qui pris l'amour de la paix pour sextant
Toi monteur-ajusteur des idées triomphantes
O capitaine du printemps



Salut à toi
Parti ma famille nouvelle
Salut à toi
Parti mon père désormais
J'entre dans ta demeure où la lumière est belle
Comme un matin de
Premier
Mai





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Louis Aragon
(1897 - 1982)
 
  Louis Aragon - Portrait  
 
Portrait de Louis Aragon


Biographie

Louis Aragon, que son père, un haut fonctionnaire et député, n'a jamais voulu reconnaître, montre très jeune un don pour l'écriture. Il est étudiant en médecine lorsqu'il rencontre André Breton en 1916 avec lequel il se lie d'amitié. En 1918, il publie ses premiers poèmes, puis part, en tant que médecin auxiliaire, au front des Ardennes. Son courage lui vaut d'être décoré de la Croix de Guerre.

Principales oeuvres

POÈMES ET POÉSIES

Citations de louis aragon


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