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Henri de Régnier

Elvire aux yeux baissés - Poéme


Poéme / Poémes d'Henri de Régnier





Quand le désir d'amour écarte ses genoux

Et que son bras plié jusqu'à sa bouche attire,

Tout à l'heure si clairs, si baissés et si doux,

On ne reconnaît plus les chastes yeux d'Elvire.



Eux qui s'attendrissaient aux roses du jardin

Et cherchaient une étoile à travers le feuillage,

Leur étrange regard est devenu soudain

Plus sombre que la nuit et plus noir que l'orage.



Toute
Elvire à l'amour prend une autre beauté;

D'un souffle plus ardent s'enfle sa gorge dure,

Et son visage implore avec félicité

La caresse trop longue et le plaisir qui dure...



C'est en vain qu'à sa jambe elle a fait, sur sa peau,

Monter le bas soyeux et que la cuisse ajuste,

Et qu'elle a, ce matin, avec un soin nouveau,

Paré son jeune corps délicat et robuste.



La robe, le jupon, le linge, le lacet,

Ni la boucle ne l'ont cependant garantie

Contre ce feu subtil, langoureux et secret

Qui la dresse lascive et l'étend alanguie.



Elvire! il a fallu, pleine de déraison,

Qu'au grand jour, à travers la ville qui vous guette,

Peureuse, vous vinssiez obéir au frisson

Qui brûlait sourdement votre chair inquiète;



Il a fallu laisser tomber de votre corps

le corset au long busc et la souple chemise

Et montrer à des yeux, impurs en leurs transports,

Vos yeux d'esclave heureuse, accablée et soumise.



Car, sous le rude joug de l'amour souverain,

vous n'êtes plus l'Elvire enfantine et pudique

Qui souriait naïve aux roses du jardin

Et qui cherchait l'étoile au ciel mélancolique.



Maintenant le désir écarte vos genoux,

Mais quand, grave, contente, apaisée et vêtue,

Vous ne serez plus là, vous rappellerez-vous

Mystérieusement l'heure où vous étiez nue?



Non!
Dans votre jardin, doux à vos pas lassés,

où, parmi le feuillage, une étoile palpite,

De nouveau, vous serez
Elvire aux yeux baissés

Que dispense l'oubli du soin d'être hypocrite.









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Henri de Régnier
(1864 - 1936)
 
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