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Guy de Maupassant

UNE VIE ET LA VIE


Poésie / Poémes d'Guy de Maupassant





Le succès de La Maison Tellier encourage Maupassant à redoubler d'ardeur au travail. Chroniques et contes coulent intarissablement de sa plume sans que cette surprenante abondance nuise à la qualité des textes. Il inonde les journaux de sa production et empoche l'argent avec allégresse. Ses amis, qui l'ont vu autrefois peinant sur la page à écrire, ne le reconnaissent plus dans cet auteur prolifique, inspiré et gaillard. Il est vrai qu'il consacre moins de temps au canotage et à la natation. « Soudainement, note son confrère Henry Céard, l'activité jadis purement musculaire de M. de Maupassant se transforma en activité littéraire, et, ramenées à son encrier, toutes les forces autrefois dépensées en exercices corporels firent de l'écrivain pénible et embarrassé des heures du début un écrivain souple, facile et d'une fécondité que la comparaison avec le passé rendait incontestable. »





Le dynamisme de Maupassant est tel que, tout en fournissant de la copie au jour le jour à des gazettes, il poursuit la rédaction de son premier roman : Une vie. Cette œuvre-là doit, pense-t-il, assurer définitivement sa renommée et le hisser à la hauteur d'un Flaubert ou d'un Zola. En attendant, il remet à l'éditeur Kistemaeckers, à Bruxelles, une préface pour la publication d'un roman polisson du XVIIIe siècle, Thémidore, et un conte inédit : Mademoiselle Fifi. Ce dernier envoi est accompagné d'une photographie de l'auteur destinée à être gravée par Just pour orner le prochain volume de récits. Bien campé sur ses jambes, le nouveau Maupassant est décidé à tenir la dragée haute aux éditeurs. « Voici les conditions auxquelles je peux traiter avec vous, écrit-il à l'un d'eux. Un volume de dix à quinze nouvelles, soit 150 pages de votre texte illustré. Tirage de luxe à 500 exemplaires. 2000 francs, dont 1000 francs le jour où je vous remettrai le texte et 1000 francs le jour de la mise en vente. Vous restez seul éditeur de ces nouvelles pendant cinq ans... Je vends un roman à un journal 8 000 francs. La traduction russe avant la publication en France me donne 2000 francs. Toute proportion gardée, une nouvelle importante me donne, dans les mêmes conditions, au moins 1500 francs. Si je compte encore 1500 francs pour la part de cette même nouvelle dans un volume qui en contiendrait trois autres (j'ai 1 franc par volume de 3 francs 50 chez M. HavarD) nous arrivons à 3 000 francs au minimuml. »

Jaloux du succès remporté par Maupassant chez d'autres éditeurs, Charpentier lui propose un traité avantageux mais qui le lierait à sa maison. Aussitôt, Maupassant se rebiffe : « Quelle drôle d'idée vous prend tout à coup de vouloir faire un traité avec moi alors que vous n'y avez jamais songé jusqu'ici? Je vous ai offert mon livre2. Vous l'avez accepté sans me parler de traité ; et tout d'un coup vous m'envoyez un papier timbré en double expédition. En principe, je suis résolu à ne jamais signer de traité définitif. Je n'ai d'ailleurs, avec M. Havard, que des conventions verbales. Mais, si je devais signer un traité avec vous, je ne le ferais que dans les conditions que j'ai trouvées ailleurs. Les voici. Jusqu'au troisième mille, je reçois 0,40 franc par exemplaire. A partir du troisième mille, 1 franc par exemplaire. La main de passe n'est que de 100. Au bout de six ans, je redeviens libre de disposer de mon œuvre comme je l'entends... » Et il conclut avec un cynisme cinglant : « N'étant liés l'un à l'autre par aucun écrit, je cherche mon plus grand avantage, comme auteur, de même que vous cherchez le vôtre, comme éditeur. Rien de plus naturel1. »



Le volume de nouvelles, intitulé Mademoiselle Fifi, paraît en librairie tandis que Maupassant se promène dans le Midi, entre Menton et Saint-Raphaël. Le récit qui donne son titre à l'ouvrage est inspiré, une fois de plus, par le souvenir de l'invasion prussienne. Comme dans Boule de Suif, l'héroïne, Rachel, est une prostituée. Mais alors que Boule de Suif se plie aux exigences de l'officier allemand, Rachel, révoltée par l'insolence et la grossièreté de l'occupant, le poignarde. En évoquant cet acte de patriotisme chez une simple fille publique, Maupassant sait qu'il flatte l'esprit de revanche dont toute la France est animée depuis la défaite. La critique est chaleureuse, la vente inespérée. L'auteur se frotte les mains. « J'ai entrevu Maupassant, écrit Paul Alexis. Il blague toujours et ne parle que d'argent. »

Cet argent, Maupassant le dépense aussi facilement qu'il le gagne. Sa mère lui ayant cédé un terrain non loin d'Etretat, sur la route de Criquetot, vers le Grand Val2, il y fait construire un chalet, formé d'un corps de logis et de deux ailes reliées par un balcon de bois sur toute la façade. Le mur est crépi de jaune crème et le toit couvert de tuiles rouges. A l'intérieur, règne un ameublement hétéroclite où voisinent des faïences de Rouen, des antiquités plus ou moins authentiques, des saints de bois sculpté, un porte-parapluies en forme de botte, le tout d'un goût douteux. Dans le jardin, le nouveau propriétaire a planté des frênes, des hêtres, des peupliers, et creusé un bassin où nagent des poissons rouges. Plus loin, il a organisé une basse-cour, pour avoir des œufs frais, et un stand de tir, afin de pouvoir s'exercer au pistolet. Enfin, il a installé, dans un clos, au milieu des pommiers, un bateau de pêche retourné, la quille en l'air, une caloge, et le menuisier Dupéroux a aménagé l'embarcation en cabine de bains et en chambre de domestiques. Dès que les travaux sont terminés, Guy s'entoure de chiens de chasse, de chats familiers. Ses préférés seront, parmi les chiens, un épagneul, Paff, qu'il apprécie parce que c'est « un précieux auxiliaire » pour lever le gibier, et, plus tard, une chienne sloughi, Taya, qui malheureusement ne supportera pas la vie dans un appartement parisien et finira ses jours chez des amis, à la campagne. Parmi les chats, la reine incontestée est Piroli, à laquelle succédera sa fille, Pussy. Maupassant se plaît dans la compagnie de ces félins voluptueux et sauvages. Leur contact éveille en lui une sensualité cruelle qui, par moments, l'inquiète. « Je les aime et je les déteste, ces animaux charmants et perfides, écrira-t-il. J'ai plaisir à les toucher, à faire glisser sous ma main leur poil soyeux qui craque, à sentir leur chaleur dans ce poil, dans cette fourrure fine, exquise. Rien n'est plus doux, rien ne donne à la peau une sensation plus délicate, plus raffinée, plus rare que la robe tiède et vibrante d'un chat. Mais elle me met aux doigts, cette robe vivante, un désir étrange et féroce d'étrangler la bête que je caressel. » Guy adopte aussi un perroquet qui dit « Cocassant » pour « Maupassant » et salue les dames d'un triomphant : « Bonjour, petite cochonne! » En souvenir de Swinburne, il essaiera même d'apprivoiser un singe, mais l'animal se révélera si encombrant et si sale qu'il ne tardera pas à s'en séparer.



Cette maison d'Etretat, dont il raffole, il a voulu d'abord la baptiser, par plaisanterie, « La Maison Tellier ». Cependant les visiteuses qu'il y reçoit se sont récriées. L'une d'elles, Hermine Lecomte du Noûy, qui est sa voisine dans la région et dont il admire secrètement la blondeur fragile et la souriante distinction, lui suggère un autre nom : « La Guillette ». Cette appellation le séduit : « La Guillette », « la maison de Guy ». Il est décidé à y passer toutes ses journées de loisir pendant la belle saison. Comme dans sa jeunesse, il nage en pleine mer pour entretenir sa forme. Il lui arrive de doubler l'aiguille du Sud-Ouest, à marée haute, ce qui représente une course de six kilomètres aller et retour. Le 15 août, il tire un feu d'artifice sur la pelouse de son jardin. Dans le pays, on le préfère à sa mère, « la Dame des Verguies », qui, dit-on, pète plus haut que son derrière, dépense son argent pour des sottises et se montre regardante sur les prix quand elle va au marché.

Très sociable, le nouveau monsieur de « La Guillette » aime à organiser des fêtes et des sorties avec les voisins. Souvent, une joyeuse compagnie d'estivants, conduite par lui, décide d'aller danser, la nuit, dans une des fermes des environs. « On partait en bande, avec un orgue de Barbarie, dont jouait d'ordinaire le peintre Le Poittevin, coiffé d'un bonnet de coton, écrit Maupassant. Deux hommes portaient des lanternes. Nous suivions en procession, riant et bavardant comme des folles. On réveillait le fermier, les servantes, les valets. On se faisait même faire de la soupe à l'oignon (horreur !) et l'on dansait sous les pommiers, au son de la boîte à musique. Les coqs réveillés chantaient dans la profondeur des bâtiments; les chevaux s'agitaient sur la litière des écuries. Le vent frais de la campagne nous caressait les joues, plein d'odeurs d'herbes et de moissons coupées1. »

Maupassant se rend aussi volontiers, avec ses amis d'Etretat, au cabaret de La Belle Ernestine, sur la route de Saint-Jouin. Ernestine Aubourg, énergique et rieuse quadragénaire, accueille dans son auberge tous les notables de la côte. Sans doute Guy a-t-il trouvé plus d'une fois refuge dans son lit. Les murs de son restaurant sont couverts de tableaux et de dessins laissés par les artistes. Ernestine collectionne les autographes. Sollicité par elle, Maupassant écrit dans son livre d'or :



Quatre vers sans sortir d'ici?

Mais mon esprit bat la campagne !

Et je n'ai gardé de souci

Que pour les verres de Champagne.



Avec l'arrivée du froid et de la pluie, il regagne Paris où le gentilhomme campagnard se transforme en écrivain boule-vardier. On le voit partout, dans les salles de rédaction, au café, au théâtre, avec sa dégaine solide et son regard incisif de peintre aux aguets. Malgré le souvenir un peu méprisant qu'il a gardé des anciens Communards, il renoue des relations cordiales avec Jules Vallès, revenu d'exilï, à qui il reconnaît « un superbe talent d'écrivain ». Et il défend, face à cet anarchiste invétéré, la position de ceux qui, comme Goncourt, comme Daudet, comme Flaubert, comme lui-même, placent l'art au-dessus de la politique et se sentent plus proches de l'élite intellectuelle qui lit leurs livres que du peuple qui les ignore.

Il y a quelque temps, il s'est blessé à la main en nettoyant son revolver. « La balle a suivi un doigt dans toute sa longueur et est sortie par le bout », écrit-il à Zola. Mais, à Edmond de Goncourt, il affirme qu'il s'agit d'un coup de feu tiré par un mari trompé. « Zola me disait de lui qu'il était horriblement menteur2 », note Edmond de Goncourt. Pourtant Zola aime bien ce jeune confrère violent, hâbleur et sûr de lui. Pressenti pour écrire une étude sur l'auteur de L'Assommoir, Maupassant répond à l'éditeur Quantin : « Je me chargerai très volontiers de ce travail3. » Et il rédige rapidement un texte lucide, alerte et élogieux sur le champion incontesté du naturalisme, qu'il considère, dit-il, comme un maître et un ami. « Il est de taille moyenne, écrit-il, un peu gros, d'aspect bonhomme, mais obstiné... Toute sa personne ronde et forte donne l'idée d'un boulet de canon. »



En revanche, Guy prend la mouche lorsqu'il constate que la revue humoristique Le Chat noir le fait figurer en nom comme « administrateur général » sur la couverture de ses publications. Il s'agit d'une de ces blagues dont la direction du périodique a l'habitude. Mais le bruit court, dans le petit monde des lettres, que Maupassant a vendu son nom au Chat noir pour quarante francs. C'en est trop ! Aveuglé de colère, Guy écrit à Edmond Deschaumes, secrétaire de rédaction : « Cette plaisanterie devient du plus mauvais goût et, grossière à mon égard, me ferait vite regretter des relations si absolument privées de courtoisie de votre part. Je vous préviens donc que cette lettre a été écrite et déposée à la poste devant témoins et que j'ai pris les mesures nécessaires pour avoir à rire le dernier du procédé qu'on emploie envers moil. » L'affaire se règle très vite à l'amiable et Maupassant prie Edmond Deschaumes d'excuser sa « lettre nerveuse ».

Il est, à cette époque, dans un grand état d'inquiétude et de susceptibilité. C'est avec angoisse qu'il attend la publication par Havard de son premier roman : Une vie. Il songeait à cette histoire depuis 1877 et en avait parlé à Flaubert qui s'était écrié : « Ah ! oui, c'est excellent ! Voilà un vrai roman, une vraie idée ! » Malgré l'approbation du maître, l'accouchement s'est révélé difficile. Guy a travaillé péniblement, pendant des années, sur cette œuvre de longue haleine, la lâchant, la reprenant, l'abandonnant de nouveau. Il l'a nourrie de ses souvenirs et de ses obsessions. Tous les thèmes qui lui sont chers y sont exploités avec force : l'impossibilité d'un accord profond entre l'homme et la femme dans le mariage, une répugnance quasi physique pour la maternité, l'amour viscéral de la Normandie, la fascination de l'eau, le problème de la bâtardise, le pessimisme dont doit se prévaloir tout esprit éclairé... Au bouillonnement et à l'incohérence souvent mélodramatique des péripéties, répond la splendeur sauvage du pays de Caux. Jamais les descriptions de Maupassant n'ont été plus « en situation », plus engagées dans le mouvement du récit, plus nécessaires à la psychologie des personnages.| Ces personnages ont tous un relief très accusé. Julien est un mari brutal, âpre au gain et doublement adultère. A côté de lui, sa femme, Jeanne, dépérit après avoir constaté la faillite de ses illusions. Elle a tout espéré, l'amour charnel, l'amour maternel, l'amour filial. Et, quelle que soit la direction dans laquelle se jette cette passionnée, elle aboutit à un échec. Ses parents, inconsistants et conventionnels, fuient leurs responsabilités. Elle ne peut compter que sur le dévouement de sa servante Rosalie. Quant à l'abbé Tolbiac, prêtre fanatique, il manifeste une horreur morbide pour les exigences de la nature. Le drame jaillit de la confrontation de ces caractères extrêmes. Les événements se bousculent dans un vertige de cataracte. La nuit de noces ratée de Jeanne, la découverte de son infortune conjugale, l'accouchement de Rosalie, fille-mère, l'écrasement à coups de talon d'une chienne en gésine par l'abbé Tolbiac, la mort atroce du couple réfugié dans une cabane roulante et qu'un mari jaloux précipite dans le vide, sur les rochers, où « elle crève comme un œuf», chacun de ces épisodes se grave dans l'esprit du lecteur avec une précision hallucinante. Pour ce qui est de la philosophie du livre, elle est résumée en ces quelques mots très simples que Rosalie prononce, à la fin, pour apaiser sa maîtresse : « La vie, voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit. » Cette phrase reproduit presque textuellement ce que Flaubert écrivait à Guy le 18 décembre 1878 : « Les choses ne sont jamais aussi mauvaises ni aussi bonnes qu'on croit. » D'ailleurs, tout le roman est dominé par l'ombre du maître. On y retrouve, sous des couleurs plus violentes et un style plus spontané, la magie de Madame Bovary, de L'Education sentimentale et d'Un cœur simple.



En publiant Une vie, Maupassant sait qu'il va effaroucher nombre de consciences bourgeoises. Mais il n'en a cure. Il se réjouit même du tumulte qui se prépare. Or, les réactions de la presse sont d'emblée favorables. Paul Alexis proclame, dans Le Réveil : « Toutes les femmes croiront plus ou moins avoir été Jeanne, retrouveront leurs propres émotions, et seront particulièrement attendries... Exubérance de santé, style chaud, phrase musclée et d'aplomb, attaches solides d'athlète, j'ai retrouvé tout Guy de Maupassant. » Néanmoins certains critiques reprochent à l'auteur son pessimisme et son « esthétique naturaliste ». Le chroniqueur du Temps écrit : « Quelque qualité qu'il y ait dans Une vie, M. de Maupassant est supérieur à cette œuvre. Pourquoi son tableau est-il si violemment poussé au noir? C'est ce pessimisme qui a empêché Flaubert de se renouveler, c'est lui qui frappe M. Zola d'incapacité psychologique. » A cette







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Guy de Maupassant
(1850 - 1893)
 
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