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Guy de Maupassant

POÉSIE ET RÉALITÉ


Poésie / Poémes d'Guy de Maupassant





A l'époque où il entre à l'Institution ecclésiastique d'Yvetot, Guy est un solide gaillard de treize ans, râblé, musclé, le torse avantageux, une flamme de révolte dans l'œil. Habitué à une existence vagabonde, au bord de la mer, parmi de simples enfants de pêcheurs, il étouffe entre les hauts murs de l'école. Ses camarades de classe sont tous des rejetons de familles aisées, fils d'armateurs, de saleurs, de propriétaires agricoles opulents. Dans cette « citadelle de l'esprit normand », ainsi qu'on l'appelle au pays de Caux, règne un climat d'austérité, de piété et de discipline. Se souvenant de ses années de pension, Maupassant écrira : « On sentait la prière, là-dedans, comme on sent le poisson au marché, un jour de marée '. » A vivre parmi les soutanes, il prend la religion en horreur. L'obligation des oraisons à heures fixes, des lectures édifiantes aux repas, des récitations d'évangile lui paraît grotesque. Les prêtres défigurent Dieu qui est, pense-t-il, plus majestueux au milieu des flots déchaînés que dans une banale église. Et puis, lui qui aime tant s'ébrouer dans l'eau ne peut supporter la crasse chez ses compagnons et chez ses maîtres. Ici, on ne se lave les pieds que trois fois par an. On ne prend jamais de bain. On s'use les yeux sur des livres stupides. Cependant, au début, Guy fait preuve d'obéissance et même de bonne volonté. Ses notes trimestrielles sont satisfaisantes. Son comportement est jugé « régulier », son travail « assidu », son caractère « poli et docile ». Sous cette apparente acceptation, couve la tempête. A plusieurs reprises, Guy mvoque des migraines pour manquer la classe. Il considère de haut cet univers carcéral où éclatent l'insuffisance intellectuelle des professeurs et la grossièreté arrogante des camarades. Tout en avalant pêle-mêle du latin, du grec, de l'arithmétique et de la grammaire, il rêve des grandes vacances. Sa mère lui ayant promis de l'emmener à un bal s'il avait de bons résultats scolaires, il lui écrit : « Si cela ne te faisait rien, au heu du bal que tu m'as promis... je te demanderais de me donner seulement la moitié de l'argent que t'aurait coûté le bal, parce que cela m'avancera toujours pour acheter un bateau. Et c'est l'unique pensée que j'ai depuis la rentrée... Je ne veux pas acheter des bateaux que l'on vend aux Parisiens, cela ne vaut rien, mais j'irai chez un douanier que je connais et il me vendra un bateau comme ceux qui sont dans l'église, c'est-à-dire un bateau-pêcheur tout rond dessousl. »



En attendant de retrouver les joies de la navigation, il songe à étonner ses condisciples par l'étalage de ses origines nobles et réclame à son père du papier à lettres armorié, « avec tes initiales, puisqu'elles sont les mêmes que les miennes ; tu me feras beaucoup de plaisir ; je n'ai point de papier marqué à mon nom et j'aurais besoin d'en avoir deux ou trois cahiers pour plusieurs lettres que je veux écrire ». Ce souci d'élégance épistolaire ne l'empêche pas d'échanger des horions, tel un portefaix, avec des gamins de son âge et aussitôt après de s'isoler dans une méditation philosophique. A son cousin, Louis Le Poittevin, il présente l'Institution ecclésiastique comme « un couvent triste, où régnent les curés, l'hypocrisie, l'ennui, etc., etc.. et d'où s'exhale une odeur de soutane qui se répand dans toute la ville d'Yve-tot2 ». Pour se distraire, il lit en cachette La Nouvelle Héloïse et remarque : « Ce livre m'a servi en même temps de désinfectant et de pieuse lecture pour la semaine sainte1. » Il s'indigne parce qu'on ne parle pas de Victor Hugo en classe. Déjà une fièvre lyrique le travaille. Il voudrait ressembler à son oncle, Alfred Le Poittevin, qui a voué toute son existence à la poésie. Ce goût pour les rimes est accentué chez lui par l'éveil de la puberté. Il aime à la fois la musique discrète des mots et la rondeur inaccessible des femmes. Assoiffé d'idéal, il écrit :



Car le ciel est trop bas, l'horizon trop étroit,

Et l'univers entier est trop petit pour moi.



Ou bien :

La vie est le sillon du vaisseau qui s'éloigne,

C'est l'éphémère fleur qui croît sur la montagne...



A peine a-t-il achevé une douzaine de vers qu'il les envoie à sa mère pour approbation. Elle savoure en les lisant une fierté mêlée de tendresse. C'est son frère bien-aimé qui resurgit devant elle sous les traits de son fils. Il a du talent, elle en est sûre, et elle en informe son ami d'enfance, Gustave Flaubert.

Mais Guy ne se contente pas de cultiver la muse en imitant, avec plus ou moins de bonheur, les poètes de son temps. Il y a en lui, joint à un goût raffiné pour l'écriture, un appétit de farces brutales, de facéties vulgaires, d'insultes contre l'ordre établi. Un jour, il s'amuse à parodier devant ses condisciples le cours du professeur de théologie qui avait voulu les effrayer en leur peignant les tourments de l'enfer. Une autre fois, ayant décrété que la boisson servie à table, dans le collège, et appelée abondance, était mdigne d'un palais normand habitué à la saveur piquante du cidre, il entraîne ses camarades dans une entreprise folle. Après s'être emparés subrepticement du trousseau de clefs du proviseur, les potaches attendent que le directeur et les pions soient endormis, descendent à la cave et s'enivrent de vin et d'eau-de-vie. Le scandale qui éclate le lendemain est vite étouffé pour ne pas nuire à la réputation de l'établissement. Guy, bien que sévèrement réprimandé, peut continuer cahin-caha son parcours scolaire. Selon son habitude, il se plaint de sa santé, grogne contre la nourriture infecte du réfectoire, s'insurge parce que ses maîtres lui refusent « une dispense de maigre » et exhale le trop-plein de son âme dans des poèmes. A son avis, la prose est incapable de rendre les grands sentiments qui l'agitent. Il se demande surtout comment on peut célébrer les femmes si on n'a pas recours à la divine mélodie des vers. Or les femmes, de plus en plus, le préoccupent. Pendant ses vacances, à Etretat, il dévore des yeux les baigneuses qui entrent dans l'eau avec des mines frileuses, il imagine leurs appas sous le costume de bain, il rêve d'étreintes délirantes dans la pénombre d'une grotte. Revenu au collège, il confie ses élans amoureux à un cahier. Une de ses cousines, qu'il désigne sous les initiales E. D., vient de se marier. Il lui dédie, à cette occasion, une épître en octosyllabes :



Vous m'avez dit : « Chantez des fêtes,

Où les fleurs et les diamants

S'enlacent sur de blondes têtes,

Chantez le bonheur des amants. »

Mais dans le cloître solitaire

Où nous sommes ensevelis,

Nous ne connaissons sur la terre

Que soutanes et que surplis.



Le poème circule dans la classe et tombe entre les mains de la direction. Stupéfait, le Supérieur estime que, cette fois, Maupassant a passé la mesure. Elève indiscipliné, non seulement il veut chanter « le bonheur des amants », mais encore il se plaint d'être entouré de prêtres. La brebis galeuse doit être d'urgence écartée du troupeau. Guy est ramené à Etretat par le portier de l'établissement.

En vérité, Laure n'est pas fâchée de ce renvoi. Elle aime trop son fils pour le contraindre à mener plus longtemps une existence de reclus, parmi des éducateurs religieux qui ne comprennent rien à la poésie. Et elle le confirme dans une lettre à Flaubert : « Il ne se plaisait guère là-bas ; l'austérité de cette vie de cloître allait mal à sa nature impressionnable et fine et le pauvre enfant étouffait derrière ces hautes murailles. »

Le « pauvre enfant » est ravi de l'aubaine. Entre-temps, il a trouvé l'occasion de faire l'amour pour la première fois. « A seize ans », affirmera-t-il à un confident occasionnel, Frank Harris. Fièrement, il chante, dans un poème, ses ébats avec une jolie et rustique Jeanne, qui n'avait, elle, que quatorze ans à peine :



Un grand feu de bonheur nous tordit jusqu'aux os.

Elle criait : « Assez, assez ! » et sur le dos

Elle tomba, les yeux fermés, comme une masse.



Deux attirances pour cet adolescent tout juste évadé de l'école : la femme et l'eau. Il les associe dans un même vertige de volupté, de beauté et de traîtrise. Dès à présent, il se dit que sa vie sera partagée entre l'amour de la chair et l'amour de la mer.

En cet été de 1868, il y a foule à Etretat. Entraîné par des amis, Guy va voir le peintre Courbet dans sa maisonnette adossée à la falaise. « Dans une grande pièce nue, un gros homme graisseux et sale collait avec un couteau de cuisine des plaques de couleur blanche sur une grande toile nue, écrira-t-il. De temps à autre, il allait appuyer son visage à la vitre et regardait la tempêtel. » Mais, plus que l'atelier d'un vieil artiste, c'est le tohu-bohu du monde extérieur qui l'attire. On joue et on danse au casino. Des calèches élégantes stationnent devant les hôtels. Quelques Parisiennes en robe d'été passent, la narine frémissante, devant les étalages de poissons dont les femmes de pêcheurs vantent la fraîcheur à grands cris. D'autres estivantes, plus hardies, descendent jusqu'à la plage. Guy les reluque, des seins à la croupe, avec convoitise. Il voudrait être à la place des robustes baigneurs qui les aident à affronter les vagues. Un soir, il fait la connaissance d'une Parisienne, Fanny de Cl., qui l'éblouit par son sourire mutin et ses gestes gracieux. Sans hésiter, il écrit un poème à son intention et le lui donne. Mais, en lui rendant visite, à auelque temps de là, il la surprend en train de rire, avec des amis, en déclamant ses vers1. Foudroyé de honte et de colère, il se sent confirmé dans l'idée que la femme est une créature fausse, légère, méprisable, dont la seule raison d'être sur terre est de satisfaire l'appétit des mâles.

A cette époque, la curiosité des habitants d'Etretat est aiguisée par un jeune Anglais, nommé Powel, qui habite, avec un ami et un singe, dans un chalet solitaire : la « Chaumière de Dolmancé ». Guy rencontre parfois cet original sur la plage de galets et échange quelques mots avec lui. Un matin, vers dix heures, il entend des marins crier qu'un nageur se noie sous l'arcade naturelle qu'on appelle la Porte d'Amont. Ils montent dans un canot et Guy prend place parmi eux. On rame à force vers le lieu de l'accident et, par chance, on parvient à repêcher l'imprudent qui s'était laissé déporter par le courant de marée après avoir bu un peu trop d'alcool. Cet inconnu, qui suffoque et grelotte, n'est autre que le maître à penser de Powel, Péminent poète anglais Algernon Charles Swinburne. Comme Guy a participé au sauvetage, tous deux l'invitent* à déjeuner, le lendemain.

La « Chaumière de Dolmancé » est une maison basse, « construite en silex et coiffée de chaume ». A l'intérieur, deux êtres extravagants accueillent le jeune homme qui ouvre de grands yeux. A côté de Powel, gras et mou, la maigreur de Swinburne fait penser à la mort. Un tremblement continuel agite ce corps décharné. Agé de trente et un ans, Swinburne est un poète au romantisme bizarre, ami des préraphaélites Rossetti et Burne-Jones. Dès les premiers mots qu'il échange avec ses hôtes, Guy est comme envoûté par un maléfice. Il devine que cette demeure normande, à l'extérieur paisible, est en réalité le lieu d'un culte où se marient l'amitié, le vice et le goût des enchantements funèbres. « Pendant tout le déjeuner, écrira Maupassant, on parla d'art, de littérature et d'humanité, et les opinions de ces deux amis jetaient sur les choses une espèce de lueur troublante, macabre, car ils avaient une manière de voir et de comprendre qui me les montrait comme deux visionnaires malades, ivres de poésie perverse et magiquel. » Tout en écoutant la conversation, il note l'etrangeté des tableaux et des bibelots qui décorent la pièce : « Une aquarelle, si je me souviens bien, représentait une tête de mort naviguant dans une coquille rose, sur un océan sans limites, sous une lune à figure humaine2. » Des ossements reposent, çà et là, sur des consoles. Parmi eux, une main d'écorché, à la peau de parchemin, aux muscles noirs mis à nu, et, sur l'os, « des traces de sang ancien ». Comme Guy paraît fasciné par l'objet, Swinburne le lui offre en souvenir de leur rencontre. A la fois terrifié et subjugué, Guy remercie. Il ne se séparera jamais de ce signe de l'au-delà. Pour l'entraîner plus loin dans l'égarement des sens, ses hôtes, chuchotants et hilares, lui montrent des photographies d'une obscénité sadique et l'abreuvent de « liqueurs fortes » au goût singulier. Un grand singe gambade autour d'eux et se laisse, de temps à autre, masturber par Powel. D'ailleurs, au menu, il y a du rôti de singe. Ecœuré, Guy accepte cependant une deuxième invitation. Cette fois, le singe est absent. Il a été pendu par le valet de chambre, jaloux des caresses que ses maîtres prodiguaient à l'animal. Tandis que les deux Anglais se lamentent sur cette disparition, Guy mesure la profondeur de leur folie et s'émerveille. Pourtant il renonce sagement à les revoir. Leurs tendances homosexuelles l'inquiètent. On murmure dans le pays que les locataires de la « Chaumière de Dolmancé » forment un couple contre nature et qu'ils ne savent qu'inventer pour honorer Sade. « Ils se satisfaisaient avec des singes et de jeunes domestiques de quatorze ou quinze ans, qu'on expédiait d'Angleterre à Powel à peu près tous les trois mois, de petits domestiques d'une netteté et d'une fraîcheur extraordinaires », racontera Maupassant à Edmond de Goncourt. Quant au singe, « il couchait dans le lit de Powel qu'il conciliait toutes les nuits ». Et Maupassant conclut : « C'étaient de vrais héros du Vieux (SadE) qui n'auraient pas reculé devant un crime!. » Ainsi, tout en refusant d'être la victime ou le complice de ces deux apôtres du dérèglement sexuel, Guy est captivé par leur invention, par leur audace, par leur mépris des conventions sociales. Sa vigueur paysanne, son goût du grand air et de l'effort physique s'accommodent curieusement de toutes sortes d'attraits morbides. Avant même d'avoir véritablement connu l'amour d'une femme, il rêve de complications erotiques. Débordant de vie, il est hanté par l'idée de la mort.

Avec ce tumulte dans la tête, il n'est guère disposé à poursuivre ses études. Mais comment envisager une existence d'homme sans le sacro-saint viatique du baccalauréat ? Dominant le chagrin d'une nouvelle séparation, Laure inscrit son fils comme pensionnaire au lycée Corneille de Rouen. Il y achèvera, décide-t-elle, sa classe de rhétorique. Elle le veut aussi instruit que robuste, aussi séduisant que sérieux, aussi attaché à sa mère que désireux de se tailler une place royale dans les lettres. S'il réussit, il la consolera de ses déboires conjugaux et justifiera son refus hautain d'accueillir un autre homme dans sa vie.








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Guy de Maupassant
(1850 - 1893)
 
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