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Guy de Maupassant

L'AIR DES SALONS ET L'AIR DU LARGE


Poésie / Poémes d'Guy de Maupassant





Porté par le succès, Maupassant étend le cercle de ses relations mondaines. Parmi toutes les femmes de la haute société qui l'honorent de leur admiration, celle dont il se déclare le plus proche est Hermine Lecomte du Noûy. Epouse d'un architecte français qui poursuit une brillante carrière en Roumanie, elle refuse de vivre avec son mari à Bucarest et se morfond dans un amour exacerbé par la séparation. Elle a eu de lui un fils, le petit Pierre1, qu'elle entoure de soins mais qui ne suffit pas à meubler sa solitude. Maupassant est son voisin à Etretat où elle possède une villa, nommée « La Bicoque ». Elle est flattée de l'affection déférente qu'il lui témoigne. Il dit d'elle qu'elle a « le génie de l'amitié ». Nulle part il ne se sent aussi en confiance qu'auprès d'elle. Cette jolie blonde évaporée a, en réalité, du caractère, de l'audace et du goût pour les lettres. Elle fait la lecture à Guy quand il souffre des yeux. Etendu sur un canapé, dans la pénombre, il l'écoute avec délectation lire la correspondance de Diderot avec Mlle Volland, Mlle de Lespinasse et Mme d'Epinay. « Un jour, écrira Hermine Lecomte du Noiiy, Maupassant s'amusa à composer sur le modèle d'une chanson de Mme du Deffand neuf couplets assez lestes, qui sont d'un comique excellentl. » De temps à autre, une plaisanterie scabreuse de Guy la choque. Mais elle ne déteste pas d'être ainsi attaquée dans sa pudeur. L'attachement qu'elle éprouve pour ce célèbre écrivain aux façons cavalières est d'abord purement platonique. Elle est trop amoureuse de son lointain mari pour s'ouvrir à une autre séduction. Puis, peu à peu, les relations entre elle et Guy se resserrent. Elle l'accueille avec une coquetterie et une gratitude croissantes. Il tient une telle place dans son existence que, bien plus tard, elle évoquera leur rencontre dans un roman publié anonymement, Amitié amoureuse, et dans un volume de souvenirs : En regardant passer la vie. Pour l'instant, elle se débat, face à Maupassant, entre la tentation de lui céder et le plaisir de lui résister. Il accepte le jeu, lui le trousseur de jupons, avec le sentiment vaniteux d'être enfin distingué par une femme réputée inaccessible. « Donnez-moi vos mains. Je vous baise aussi les pieds2 », se permet-il de lui écrire. A-t-il osé aller plus loin? Rien ne permet de l'affirmer. Il semble même que cette idylle, si importante pour Hermine, n'ait été pour lui qu'une sorte de respiration entre deux aventures plus banales et plus substantielles.





A Etretat, ce qui l'occupe, outre le flirt avec sa voisine, c'est la chasse. Il raffole de ces expéditions à l'aube, dans le froid et la brume, le dos courbé, les mains dans les poches et le fusil sous le bras. « Nos chaussures, enveloppées de laine afin de pouvoir marcher sans glisser sur la rivière gelée, ne faisaient aucun bruit, écrira-t-il dans Amour. Et je regardais la fumée blanche que faisait l'haleine de nos chiens. » Analysant avec finesse les voluptés cynégétiques, il dira encore, dans le même conte : « Je suis né avec tous les instincts et les sens de l'homme primitif tempérés par des raisonnements et des émotions de civilisé. J'aime la chasse avec passion ; et la bête saignante, le sang sur les plumes, le sang sur mes mains me crispent le cœur à le faire défaillir. » Oui, il y a en lui une cruauté essentielle, venue du fond des âges, aussi bien devant la femme à soumettre que devant la bête à tuer. Ce sadisme éclate dans un grand nombre de ses récits. Qu'il évoque le viol d'une fillette, la face couverte d'un mouchoir et les cuisses maculées de sang (La Petite RoquE), ou le massacre d'un âne par deux imbéciles (L'AnE), ou le sacrifice d'un chardonneret à qui un magistrat détraqué coupe la gorge avec des ciseaux (Un foU), ou le supplice d'une pieuvre brûlée vive par un mari jaloux, lequel a l'impression de se venger ainsi de son épouse infidèle symbolisée par le monstre marin (Un soiR), il y a dans ses descriptions une sorte de lyrisme barbare, d'exactitude perverse et jubilatoire. Et il ne s'agit pas là d'une simple attitude de conteur qui appuie sur les effets pour secouer l'apathie du public. Dans la vie comme dans l'écriture, il est capable tour à tour de pitié et de violence, de délicatesse et de grossièreté. Il le confirme dans ses lettres, avec une sincérité évidente : « J'aime tirer mon coup de fusil sur un oiseau qui passe, et que je tue, et que je regrette d'avoir tué en le voyant mourir, avouera-t-il à Mme Straus. Et je repars avec ce remords de la bête agonisante, dont les tressaillements me restent dans l'œil... Et je recommence... Il faut sentir, tout est là, il faut sentir comme une brute pleine de nerfs qui comprend qu'elle a senti et que chaque sensation secoue comme un tremblement de terre1. » Cette communion avec la nature, il l'éprouve d'ailleurs aussi bien à la campagne que sur la mer. Il a le culte de la glèbe, des arbres, des bêtes sauvages, de l'eau qui bouge. « Mes yeux ouverts, à la façon d'une bouche affamée, dévorent la terre et le ciel, écrit-il dans La Vie d'un paysagiste. Oui, j'ai la sensation nette et profonde de manger le monde avec mon regard et de digérer les couleurs, comme on digère les viandes et les fruits. »



Cependant, après des semaines de solitude, d'effort physique et de vagabondage, il ne lui déplaît pas de regagner Paris. Là, il se replonge, avec un écœurement délectable, dans les salons, les soirées théâtrales et les dîners littéraires. Il a découvert depuis peu l'attrait de la société intellectuelle juive qui règne sur la capitale. Dès le 25 novembre 1885, Edmond de Goncourt note dans son Journal : « Les femmes juives de la société sont, à l'heure qu'il est, de grandes liseuses, et seules, elles lisent — et osent l'avouer — les jeunes talents honnis par l'Académie. » En effet, quelques grandes familles israélites, enrichies sous le second Empire, reçoivent, dans leurs somptueuses demeures, tout ce que la ville compte d'artistes, d'écrivains, de journalistes, d'avocats et d'antiquaires en renom. Attentif à ce phénomène, Guy s'en inspire pour peindre, dans le roman auquel il travaille, les agissements astucieux du financier juif William Ander-matt. « La race juive, écrit-il, est arrivée à l'heure de la vengeance. Race opprimée comme le peuple français avant la Révolution et qui maintenant allait opprimer les autres par la puissance de l'or!. » A l'instar d'un grand nombre de ses contemporains, il éprouve une aversion irraisonnée envers ces brasseurs d'argent qui, après avoir été longtemps écartés du pouvoir, affirment leur réussite dans les domaines de la finance, de la culture et de la politique. Pourtant, à l'inverse de l'antisémitisme global de Drumont qui écrit dans La France juive : « Tout vient du Juif; tout revient au Juif », l'antisémitisme de Guy est nuancé, timide, sélectif. On pourrait presque parler d'une estime inquiète. Sa méfiance va surtout aux hommes qui manient d'énormes capitaux et spéculent d'un pays à l'autre, les Pereire, les Rothschild, les Fould... S'il les condamne pour leur obsession du gain et leur soif d'hégémonie, il est ébloui par leurs femmes. Normand de souche, il savoure en secret le mystère des belles juives qui lui paraissent venues d'une autre terre, d'une autre civilisation. Auprès d'elles, il a l'impression de voyager tout en restant en France. N'ont-elles pas du sang de sorcière dans les veines ? Il est normal qu'elles soient les reines de cette troisième République à ses débuts et qu'elles complotent pour la désignation d'un ministre ou l'élection d'un académicien.



La plus captivante de ces filles de Sion lui semble Marie Kann, d'origine petite-russienne2. Sœur de Mme Cahen d'Anvers, elle habite avec elle l'élégant hôtel du maréchal de Villars, 118 rue de Grenelle. Là on rencontre aussi bien Paul Bourget que le professeur Widal, Edmond de Goncourt que le peintre Bonnat, l'abbé Mugnier qu'Edmond Rostand. Brune de cheveux, blanche de peau, Marie Kann affecte une indolence rêveuse que Maupassant juge irrésistible. Il n'est pas le seul. Rentrant d'un de ses dîners, Edmond de Goncourt note, le 7 décembre 1885, dans son Journal : « Trois domestiques échelonnés sur l'escalier, la hauteur des portes à deux battants, l'immensité des appartements, la succession des salons aux murs de soie vous disent que vous êtes dans un logis de la banque israélite... Sur un canapé est nonchalamment assise Mme Kann, avec ses grands yeux cernés, tout pleins de la langueur des brunes, son teint de rose thé, son noir grain de beauté sur une pommette, sa bouche aux retroussis moqueurs, son décolletage à la blancheur d'une gorge de lymphatique, ses gestes paresseux, brisés et dans lesquels monte, par moments, comme une fièvre. Cette femme a un charme à la fois mourant et ironique tout à fait singulier et auquel se mêle la séduction particulière des Russes : la perversité intellectuelle des yeux et le gazouillement ingénu de la voix... Cependant, si j'étais encore jeune, encore en quête d'amours, je ne voudrais d'elle que sa coquetterie : il me semblerait que si elle se donnait à moi, je boirais sur ses lèvres un peu de mort. Par moments, elle a contre elle des resserrements de bras, qui me font penser à un corps ligoté dans un cercueil. » La conversation, ce soir-là, est résolument funèbre. On parle des noyés exposés à la morgue. Aussitôt Maupassant se lance dans une évocation réaliste des macchabées qu'il a repêchés dans la Seine. Il donne des détails horribles pour effaroucher les dames. Edmond de Goncourt, qui l'observe avec malveillance, devine son jeu et écrit : « Il [Maupassant] s'étend, il appuie sur la bouillie, le papier mâché, la dégoûtation de ces cadavres, avec la préméditation — c'est très sensible — d'agir sur la cervelle des jeunes femmes qui sont là et d'y caser sa personne de narrateur, qui fait peur, dans un coin de cauchemar. » Assise sur une chaise, « soudeuse et apeurée et adorablement crevarde », Marie Kann ne quitte pas des yeux cet invité aux épaules puissantes, qui parle crûment des choses les plus sacrées et dont on raconte qu'il n'a pas son pareil pour contenter une femme. Elle est engagée dans un flirt avec le délicat Paul Bourget. Ne devrait-elle pas lui préférer le vigoureux taureau d'Etretat ? Elle se pose la question mais préfère laisser au temps le soin de la résoudre. Guy, de son côté, est partagé entre la fascination qu'exerce sur lui la morbide Marie Kann et l'intérêt, plus intellectuel, qu'il porte à une autre jeune femme de la haute société juive, Geneviève Straus. Fille du compositeur Fromental Halévy, l'auteur de La Juive, veuve, en 1875, de Georges Bizet, elle a épousé, en secondes noces, l'avocat Emile Straus. Elle n'est pas belle selon le canon classique. Mais son regard direct, son esprit pétillant et l'étendue de sa culture font oublier l'irrégularité de ses traits. Edmond de Goncourt dit d'elle qu'elle a « le tempérament d'un homme » et qu'elle ne supporterait pas d'être « enchaînée ». Chez cette autre égérie, Maupassant rencontrera de nombreux jeunes gens qui se destinent aux lettres, parmi lesquels Daniel Halévy, Fernand Gregh, Robert de Fiers, Louis de La Salle et un lycéen timide, nommé Marcel Proust. Celui-ci se souviendra de Geneviève Straus et de son mari pour peindre la duchesse et le duc de Guermantes, dans A la recherche du temps perdu.



Maupassant, lui, ne songe pour l'instant qu'à faire bonne figure dans ce salon si parisien et dont l'hôtesse a une telle influence auprès de la critique. Pour mieux la conquérir, il sollicite d'elle la grâce d'un tête-à-tête. « Je vais être très indiscret et très égoïste, lui écrit-il. Ne serait-il pas possible de vous rencontrer quelquefois chez vous hors des heures d'affluence mondaine ? Si vous me trouvez raseur, dites-le. Je ne me froisse pas. Au fond, cette demande est très modeste et n'a que le tort de n'être point faite en vers. N'est-il pas naturel, en effet, de demander à voir plus souvent et à voir seules pour les bien goûter, pour bien savourer leur charme et leur grâce, les femmes dont on subit la séduction ?... J'aime venir quand je me sens attendu, regardé seul, écouté seul, être seul à vous trouver belle et charmante, et je ne reste pas trop longtemps, je le promets... Vous penserez sans doute que vous me connaissez encore bien peu et que je vais vite à réclamer des privilèges d'intimité? A quoi me servirait d'attendre davantage ? Et pourquoi ? Je sais maintenant votre attrait et combien j'aime et combien me plaît et combien me plaira chaque jour davantage la nature de votre esprit. » Et, pour conclure, ce misogyne invétéré se fend d'une déclaration d'allégeance envers le sexe faible : « J'estime qu'une femme est une souveraine qui a le droit de faire uniquement ce qui lui plaît, d'obéir à tous ses caprices, d'imposer toutes ses fantaisies et de ne rien tolérer qui lui soit une gêne ou un ennui1. » Plus tard, il invitera même Geneviève Straus à dîner chez lui, rue Montchanin, avec des amis. « Je sais qu'il n'est guère admis qu'une femme aille dîner chez un garçon, lui dit-il, mais je ne comprends pas trop en quoi cela peut être choquant du moment que cette femme y rencontre d'autres femmes qu'elle connaît? Et puis, si je vous donnais la liste de toutes les personnes qui sont venues déjeuner ou dîner chez moi, soit à Cannes, soit à Etretat, soit ici, vous verriez qu'elle est longue et pleine de noms distingués. Enfin, Madame, vous me rendriez fort heureux en acceptant et je vous promets de ne pas envoyer au Gil Blas l'écho de ce dîner2. » Cette recherche des « noms distingués », cette promesse ironique de ne pas alerter les journalistes du Gil Blas attestent à elles seules le snobisme calculé de Maupassant. Avec méthode, il poursuit la conquête de la capitale à travers quelques femmes du monde. Hermine Lecomte du Noùy, Emmanuela Potocka, Marie Kann, Geneviève Straus forment derrière son dos un quatuor de charme. Plus ou moins amoureuses de lui, elles servent sa renommée, mais n'hésitent pas à lui jouer parfois un vilain tour. « Oisifs et oisives, écrit Léon Daudet, découvrirent avec plaisir cette nouvelle tête de Turc normand, passionné et congestif, féru de canotage et d'exhibitions musculaires, auquel on s'amusa à monter les pires bateaux. » Ainsi Mme Cahen d'Anvers, ayant invité Guy à un dîner, lui fait dire, par ses amis, qu'il devra se présenter en habit rouge. Quand il arrive, il découvre que les autres convives sont en noir. Autour de lui, on pouffe de rire. Toute sa soirée en sera gâchée.



Cependant, Geneviève Straus est de plus en plus sensible à la cour que lui fait cet écrivain rustaud, prétentieux et génial. Edmond de Goncourt est même persuadé que la jeune femme aurait « tout abandonné pour Maupassant », s'il en avait exprimé le vœu avec assez d'insistance. Et il donne, dans son Journal, un portrait lestement enlevé de cette petite personne énigmatique et délurée : « Elle est en robe de chambre de soie claire et molle et bouffante, et garnie de haut en bas de gros nœuds floches, paresseusement enfoncée dans un profond fauteuil, avec la mobilité fiévreuse de ses doux yeux de velours noir, avec la coquetterie des poses maladives, et ayant sur ses genoux Vivette, une caniche noire, aux pattes montrant la ténuité d'une petite serre d'oiseau1. » Ce jour-là, elle parle de l'amour avec mélancolie, disant qu'après la possession « il est rare que deux amants s'aiment d'un amour égal ». Les messieurs l'écoutent avec un intérêt émoustillé. Sans doute Maupassant est-il du nombre. Edmond de Goncourt le déteste pour sa réussite d'homme à femmes et d'écrivain à gros tirage. « Et pourquoi aux yeux de certaines gens Edmond de Goncourt est-il un gentleman, un amateur, un aristocrate qui fait joujou avec la littérature et pourquoi Guy de Maupassant, lui, est-il un véritable homme de lettres ? écrit-il avec rage. Pourquoi, je voudrais bien qu'on me le dise2 ? » Son animosité est telle que, tout au long de sa vie, il dénoncera la vulgarité, l'orgueil fou et le talent soufflé de son rival. Il affirmera que Maupassant est « le Paul de Kock des temps présents », que sa prose est « de la bonne copie appartenant à tout le monde », qu'il s'aplatit honteusement dans le « grand monde chic », qu'il reçoit ses visiteuses en exhibant son sexe sur lequel il a peint des chancres pour les effrayer et que, du reste, sa gloire a été orchestrée par ses amies juives1. « Le succès de Maupassant près des femmes putes de la société constate leur goût canaille, écrira-t-il encore (pour achever d'écraser celui qu'il considère comme un arrivistE). Je n'ai jamais vu chez un homme du monde un teint plus sanguin, des traits plus communs, une architecture de l'être plus peuple, et là-dessus, des vêtements ayant l'air de venir de La Belle Jardinière et des chapeaux enfoncés jusqu'aux oreilles. Les femmes du monde aiment décidément les beaux grossièrement beaux1. » Et aussi : « La société juive a été funeste à Maupassant et à Bourget. Elle a fait de ces deux êtres intelligents des gandins des lettres, avec toutes les petitesses de la race3. »



Mais Maupassant ne se sent nullement compromis par ses fréquentations mondaines. Il lui semble même que, grâce à elles, sa carrière suit une ligne constamment ascendante. Selon Jacques-Emile Blanche, l'auteur d'Une vie chancelle sous le poids des invitations. « Quand un ami lui demande de venir dîner chez lui, écrit-il, M. Guy de Maupassant ouvre gravement, comme un docteur, un petit carnet aux coins dorés, et lui indique un jour très éloigné. »

Avec quelle aisance Guy s'est détaché de son milieu familial ! Son père et son frère, réfugiés dans leur grisaille, dans leur médiocrité, doivent, pense-t-il, envier sa réussite. Il les aime bien, mais n'éprouve pas le besoin de le leur faire savoir ni de prendre régulièrement de leurs nouvelles. Sa mère le tient au courant de l'existence oisive et terne d'Hervé et il se contente de ces rares échos. Dans un réflexe de vanité, Laure a reporté toute sa tendresse, toute son admiration sur l'écrivain exceptionnel qui est sorti, par miracle, de ses flancs. Il est, estime-t-elle, la récompense suprême de sa vie de femme. Néanmoins, la santé de Guy l'afflige, car elle craint qu'il n'ait hérité d'elle un certain dérèglement nerveux. Le poète Tancrède Martel, qui rencontre Maupassant sur les boulevards, note qu'il paraît étrangement las et comme rongé de l'intérieur. « Son teint bruni, sa moustache écourtée, son pas lent, désœuvré, lui donnaient l'aspect d'un colonial fatigué par un long séjour au soleil ou abusant des stupéfiants, écrit-il. Son mépris pour les passants perçait dans ses regards. » Et le romancier Maurice Talmeyr renchérit : « La détresse vitreuse de ses yeux était toujours la même, mais plus sombre, plus désolée, plus vitreuse encore, et il me disait en m'attirant à part : " Voilà, mon cher ami, où j'en suis... Je suis fini ! " »

Par réaction contre cet abattement, qu'il attribue à la stupide existence citadine, Guy décide tout à coup de fuir Paris pour respirer l'air du large. Le voici à Antibes, où il a loué la villa « Le Bosquet », une belle maison provençale aux volets verts, appartenant à l'officier de marine Maurice Muterse. Sa mère habite avec lui. A la fois fragile et indestructible, Laure va cahin-caha, de migraine en migraine. Cependant son esprit est toujours aussi vif et son comportement de plus en plus autoritaire. Elle aime à se promener dans le jardin avec son fils, au pâle soleil de l'automne, et à l'entendre parler de ses projets, de ses travaux, de ses aventures. Les succès féminins de Guy l'amusent et la flattent. Sur toute chose, elle donne son avis avec assurance. Et il se dit, en l'écoutant, qu'après la disparition de Flaubert elle représente le seul point fixe, la seule référence immuable dans sa vie si dispersée.



Tous les matins, il est à sa table de travail et peine sur son roman, Mont-Oriol. Pourtant il dispose, depuis peu, d'un merveilleux moyen de diversion à ses besognes littéraires : un beau yacht de onze mètres de long, jaugeant neuf tonneaux. Il l'a acheté pour mille huit cents francs à un confrère, Paul Saunière, et l'a baptisé, bien entendu, Bel-Ami. Bas sur l'eau, la coque élancée, la voilure généreuse, le navire contient quatre couchettes pour les passagers, mais peut recevoir huit personnes à son bord. L'équipage se compose de deux marins expérimentés, Bernard et Raymond. « Bernard, le patron, est maigre, souple, remarquablement propre, soigneux et prudent, écrira Maupassant dans Sur l'eau. Barbu jusqu'aux yeux, il a le regard bon et la voix bonne... Mais tout l'inquiète en mer, la houle rencontrée soudain et qui annonce de la brise au large, le nuage allongé sur l'Esterel qui révèle du mistral dans l'ouest, et même le baromètre qui monte, car il peut indiquer une bourrasque de l'est. » Quant à Raymond, le second, c'est « un fort gars brun et moustachu, infatigable et hardi, aussi franc et dévoué que l'autre, mais moins mobile et nerveux, plus calme, plus résigné aux surprises et aux traîtrises de la mer ».

Chaque fois qu'il monte sur son bateau, Maupassant respire une bouffée d'orgueil. Il contemple le pont en lattes de teck, le gréement robuste, la barre de cuivre rouge massif et songe que tout cela il l'a payé avec ses droits d'auteur. De la quille à la pomme de mât, ce superbe jouet est le symbole de sa réussite. Avant l'aube, Bernard se rend à la villa et jette du sable dans la fenêtre de l'écrivain pour le réveiller. Aussitôt, Guy bâcle sa toilette et se rend sur le port. On appareille au petit matin. Les étoiles pâlissent. Au loin, les Alpes sortent de l'ombre et se colorent de rose. Le phare de Villefranche balaie encore la mer de son faisceau lumineux, puis s'éteint. Entre ciel et eau, Maupassant goûte l'ivresse de la solitude, de la liberté et de l'accord avec la vague et le vent. Ce glissement silencieux lui apporte une paix de l'âme si profonde, si élémentaire qu'il ne souhaite même pas découvrir de nouveaux rivages. Ses croisières se limitent aux ports de la côte : Villefranche, Nice, Cannes, Saint-Tropez, Marseille, parfois Portofino... Quand il revient à Antibes, il a l'impression de s'être purifié le cerveau avec un jet d'eau fraîche.

En décembre, il quitte la villa « Le Bosquet » pour s'installer dans le « Chalet des Alpes », au sommet du chemin de la Badine. De là, il a une large vue sur la chaîne des montagnes et, plus près, sur Antibes et les remparts de Vauban. Quand la brise est bonne, Bernard hisse le pavillon du propriétaire et on organise une sortie en mer. Par mauvais temps, Maupassant se console en faisant des armes. Il lui arrive aussi de rendre visite, en voisin, à son frère Hervé, qui s'est un peu assagi et a créé, grâce aux subsides de Guy, une entreprise d'horticulture à Antibes.

Le 19 janvier 1886, Hervé se range définitivement et épouse une jeune fille originaire des environs de Grasse, Marie-Thérèse Fanton d'Andon. Cette union laisse Maupassant perplexe. Ne devrait-il pas, lui aussi, se décider ? Il en parle, avec un soupir désabusé, à son valet de chambre. Mais ce n'est qu'une idée en l'air. La créature idéale est, se dit-il, une invention d'impuissant. Nulle femme ne mérite qu'on se lie à elle pour la vie. Aussi, incapable de se fixer, ne trouve-t-il de satisfaction que dans le changement de partenaire. S'il prend un certain plaisir aux galanteries mondaines, c'est à condition de pouvoir ensuite forniquer avec de vraies garces. Son priapisme inquiète Paul Bourget. Un jour, Maupassant l'invite à faire l'amour avec une de ses maîtresses qui sera masquée pour l'occasion. C'est, affirme-t-il, l'épouse d'un universitaire et elle ne veut pas être reconnue. Elle arrive en effet, un loup sur le visage, et se déshabille en un tournemain. Devant ce corps brusquement dénudé, Paul Bourget, frappé de stupeur, se dérobe. Alors la femme, déçue, crie à Maupassant : « A moi, mon faune ! » et se jette sur lui, la bouche goulue. Tapi dans son coin, l'auteur du Disciple assiste, gêné, à une scène de fellation sauvage. Peu après, c'est Catulle Mendès qui vient chez Maupassant avec une amie pour une partie carrée. « Alors, racontera Paul Bourget à Edmond de Goncourt, entre eux quatre avait lieu une terrible orgie, au bout de laquelle la femme de l'universitaire, dans une crise hystérique, allait chercher dans la chambre voisine le revolver de Maupassant et en tirait des coups à Maupassant et à Mendès, et il arrivait que Maupassant se blessait à la main en la désarmant. Ce serait cette blessure que Maupassant, rencontré un soir par moi en chemin de fer, m'aurait donnée pour une blessure faite par un mari qu'il était en train de déshonorer1. »



Dans la plupart des cas, ces débordements sexuels se pratiquent pendant les séjours de Maupassant à Paris et à Etretat. A Antibes, tout au contraire, il mène une existence quasi monacale. « Que vous dirai-je d'ici ? écrit-il à Hermine Lecomte du Nouy. Je navigue et je travaille surtout. Je fais une histoire de passion [Mont-Oriol très exaltée, très alerte, et très poétique. Ça me change et m'embarrasse. Les chapitres de sentiments sont beaucoup plus raturés que les autres. Enfin, ça vient tout de même. On se plie à tout avec de la patiencel. » Et un peu plus tard, toujours à Hermine Lecomte du Noùy : « Je vis dans une solitude absolue. Je travaille et je navigue, voilà toute ma vie. Je ne vois personne, personne, ni le jour, ni le soir. Je suis dans un bain de repos, de silence, dans un bain d'adieu. Je ne sais pas du tout quand je rentrerai à Paris2. »

Il lui arrive de garder la chambre, plusieurs jours d'affilée, les volets clos, pour reposer ses yeux. Puis il revient à son manuscrit avec une obstination farouche. Au cours de l'année écoulée, il a publié une trentaine de contes, de chroniques, et une préface à Manon Lescaut. Le 16 janvier 1886, sort en librairie son recueil de nouvelles intitulé Toine. Soucieux de changer d'éditeurs pour diviser les risques et régner avec plus d'autorité sur la profession, il s'est adressé, cette fois, à Marpon et Flammarion. Le mois suivant, un autre volume de nouvelles, Monsieur Parent, voit le jour chez Ollendorff. A la fin de mai, c'est Havard qui met en vente La Petite Roque. Guy en dédicace un exemplaire à la comtesse Potocka avec cette formule ambiguë : « Hommage d'un méconnu. »



Malgré l'avalanche des livres de Maupassant dans les librairies, le succès ne se dément pas. La critique loue l'émotion violente et le style vigoureux et sobre de l'auteur. Le public se plonge, avec un délicieux frisson, dans cette faune si diverse, où grouillent paysans et prostituées, femmes du monde et détraqués mentaux. De l'avis unanime, peu d'écrivains ont un pareil don de pénétration dans l'épaisseur de la nature et les détours de l'âme. Tout sonne vrai dans ces pages qui semblent écrites au courant de la plume. Conscient de l'emballement incroyable qu'il suscite parmi ses lecteurs, Maupassant soigne sa publicité, envoie des échos à la presse, tient un compte serré de ses ventes et houspille les éditeurs s'ils tardent à lui régler ses droits. Apre au gain, déterminé en affaires, il a toujours peur de se faire rouler par quelqu'un de plus malin que lui. Quand il a des doutes sur la régularité d'un contrat, il consulte un avocat, en l'espèce Me Emile Straus, le mari de la séduisante Geneviève.



Par ailleurs, il sait que sa notoriété littéraire et ses succès féminins lui valent de nombreux ennemis chez ses confrères. Il a beau participer aux réunions qu'Edmond de Goncourt a instituées dans son grenier d'Auteuil et à de fréquents dîners d'écrivains, partout, sous des visages avenants, il devine la jalousie, quelquefois même la haine. Au mois de mai 1886, alors qu'il vient de publier La Petite Roque, le jeune chroniqueur et romancier Jean Lorrain fait paraître un roman intitulé Très russe. Ce Jean Lorrain, de son vrai nom Paul Duval, était, dans son enfance, un compagnon de jeux d'Hervé, à Etretat. Plus d'une fois, Guy, leur aîné à tous deux, les avait effrayés en se déguisant, avec un drap, en fantôme. Or, aujourd'hui, c'est Jean Lorrain qui fait une farce à Maupassant. Homosexuel, désaxé, courant aussi bien les salons que les cabarets louches, le timide camarade d'Hervé est devenu un redoutable colporteur de ragots. En Usant son livre, Maupassant est comme foudroyé par un accès de colère. Il se reconnaît dans le personnage grotesque de l'écrivain Beaufrilan. Le héros du roman, Mauriat, est jaloux de ce bellâtre. « Jaloux, dit-il, de ses biceps travaillés aux haltères trois heures chaque matin pour épater les femmes, jaloux de ses chapeaux à coiffe de satin... Un véritable homme de lettres, lui, par lui-même estampillé pour Paris, la province et l'étranger. » Et Jean Lorrain, poussant plus loin la caricature, ajoute : « Il a un passé de vieilles hystériques, bas-bleus d'alcôve, éprises du beau mâle qu'il se glorifie d'être... C'est l'étalon modèle, littéraire et plastique, du grand haras Flaubert, Zola et Cie, vainqueur à toutes les courses de Cythère et primé jusqu'à Lesbos, couru et hors concours. » Vantard et obtus, Beaufrilan — alias Maupassant — se laisse berner par la femme dont Mauriat est amoureux, mie aventurière russe, Mme Litvinoff. Croyant coucher avec elle, il passe la nuit avec une servante, tandis que Mauriat rit de l'affaire dans les bras de sa maîtresse. Persuadé que tout Paris l'identifiera avec le stupide Beaufrilan, Maupassant décide de provoquer Jean Lorrain en duel. Etant l'offensé, il choisit comme arme le pistolet. Il y est imbattable. Peu lui importe d'avoir condamné naguère les rencontres d'honneur, parce que, selon sa propre expression, elles passent « les limites de la niaiserie autorisée * ». Aujourd'hui, il ne rêve plus que de trouer la peau du pâle gredin qui a osé érafler son amour-propre. Des témoins sont choisis de part et d'autre. Mais, le jour même, Jean Lorrain, apeuré, se rétracte et déclare publiquement que Beaufrilan est « fabriqué d'après plusieurs individus » et que Maupassant n'a pas agi autrement en créant le personnage de Bel-Ami. A contrecœur, Maupassant accepte les excuses de ce pédéraste malveillant et couard. « Il a préféré m'écrire », dit-il d'un ton méprisant à Edmond de Goncourt lors d'un dîner chez la princesse Mathilde. Mais ne restera-t-il pas quelque trace de cette raillerie dans l'esprit des lecteurs et surtout des lectrices? Peu importe, décrète soudain Maupassant. Pour continuer à épater le monde, il doit se montrer de plus en plus cynique, éclatant, provocant. « Un type physique du second Empire, écrira Abel Hermant, épaules carrées, cou dans les épaules, des gestes de lutteur ou de manœuvre, une façon de porter la tête en avant qui annonce la décision et l'initiative. » Parfois, recevant, rue Montchanin, une fournée de femmes du monde, Guy leur fait la démonstration de sa force en saisissant une chaise de bois massif, la plus lourde de son lourd mobilier, et en la soulevant d'une seule main, à bout de bras. Quelques perruches s'extasient. Maupassant bombe le torse. Il se sent à la fois ridicule et irrésistible. Chez lui, il y a un mélange de bestialité et de compassion, de naïveté et d'astuce, de comédie et de sincérité, d'instinct puissant et de lourde sottise. Tel quel, il plaît aux femmes. Et il est vertigineusement attiré par elles, tout en les dénigrant. Au fond, il leur en veut de ne pouvoir se passer d'elles. Il confiera à Hermine Lecomte du Noùy : « Je ne les aime pas ; mais elles m'amusent. Je trouve ça très farce de leur faire croire que je suis sous le charme... et comme elles se renouvellent pour m'y maintenir ! L'une d'elles en arrive à ne plus manger, devant moi, que des pétales de rosesl. »

Même en voyage, il recherche une aventure, brève de préférence. Invité en Angleterre par le baron Ferdinand de Rothschild, il s'y rend au mois d'août 1886, passe plusieurs jours chez son hôte, au château de Wadesden, dans le Hampshire, et, de là, part pour Oxford. Mais le temps est exécrable. Souffletés par le vent, transpercés par la pluie, les passagers de la diligence grelottent et meurent de faim. Le cocher ivre insulte ses clients. Quand Maupassant débarque dans la vieille ville universitaire, qui disparaît sous des trombes d'eau, il n'a qu'une envie, fuir ce pays inhospitalier. Aussi, arrivé à Londres, se contente-t-il de voir les personnages en cire du musée Tussaud et de passer une soirée au théâtre Savoy. Ce qui le désole le plus, c'est encore de n'avoir pu, au cours de sa randonnée, goûter l'amour dans les bras d'une authentique sujette de Sa Gracieuse Majesté britannique. Il s'en console, tant bien que mal, avec une Flamande originaire de Gand, à la gorge appétissante. En tout cas, il est excédé par l'Angleterre, son climat, ses musées, ses mœurs austères, et s'empresse de retourner en France, laissant à un de ses compagnons de route ce billet laconique : « J'ai trop froid, cette ville est trop froide. Je la quitte pour Paris ; au revoir, mille remerciements. »

En septembre, il est à Etretat, reçoit des amis à « La Guillette » et s'adonne avec eux aux plaisirs de la chasse. Peu après, les brumes de l'automne le décident à partir pour le Midi. Là, le chasseur se transforme en marin. Le Bel-Ami l'attend, repeint à neuf, avec ses deux matelots fidèles. Le temps est si beau que Maupassant s'enhardit à entreprendre des promenades de plusieurs jours en mer. Il rend même visite à Marie Kann, qui séjourne à Saint-Raphaël. Mais bientôt il lui faut rentrer à Paris pour le lancement de son nouveau roman, Mont-Oriol, auquel il a travaillé, par intermittence, pendant un an et demi.

Dès la réception du manuscrit, Havard s'est montré enthousiaste. « Je l'ai lu l'autre nuit d'un trait, d'une seule étape, et j'en suis encore abasourdi, comme abruti, tellement il m'a remué et secoué l'âme, a-t-il écrit à l'auteur. Je déclare que ce livre est un chef-d'œuvre sublime et impérissable. C'est du Maupassant dans toute l'expansion et la plénitude de son génie et la pleine maturité de son merveilleux talent1. »



Pour conter cette histoire d'argent, d'intrigue et de passion, Maupassant s'est servi de tout ce qu'il a pu observer lors de ses cures à Châtelguyon. Aussi est-ce avec une précision et une ironie très efficaces qu'il évoque l'essor de la station thermale d'Enval, patronnée par l'habile banquier juif William Andermatt. Celui-ci, écrit-il, « éveillait l'idée d'une étrange machine humaine, construite uniquement pour calculer, agiter, manipuler mentalement de l'argent ». Symbole du capitalisme triomphant, Andermatt poursuit son dessein avec une obstination impitoyable, ne reculant devant aucune destruction, aucune expropriation. Tandis que la station thermale s'agrandit et s'organise, attirant de plus en plus de curistes, l'amour entre la blonde et fine Christiane Andermatt et Paul Brétigny, « l'homme à femmes », se dégrade selon une fatalité tragique. En apprenant que Christiane est enceinte, Brétigny, dans un réflexe de dégoût, s'éloigne d'elle. Ainsi, à la réussite de l'aventure financière répond l'échec de l'aventure sentimentale. Et cette double agitation des promoteurs avides de bénéfices et des couples avides d'absolu se déroule dans une atmosphère de ville d'eaux, avec ses rivalités de médecins, sa messe des baigneurs et son train-train fastidieux qui mène la foule abrutie de l'hôtel aux thermes et des thermes à l'hôtel. Enflammé par une verve féroce, Maupassant décrit les ridicules de tous ces fantoches préoccupés les uns de leur petite santé, les autres de leur compte en banque. Il fustige, il rit, il se venge des capitalistes juifs, des bourgeois ventrus, des aristocrates à la dérive. Le meilleur de son roman est dans cette saine bastonnade. Si l'étude psychologique et les péripéties sentimentales de Mont-Oriol sont un peu pesantes, le reportage humoristique qui les entoure donne sa vie et son éclat à l'ensemble.

La critique ne s'y trompe pas. D'emblée, c'est un concert d'éloges. « Avec aisance, et surtout avec une clarté parfaite, quels que soient le nombre des personnages et la diversité des épisodes, M. de Maupassant, d'un mouvement rapide, nous entraîne vers le dénouement », écrit Brunetière dans La Revue des Deux Mondes. « Aucun de nos jeunes romanciers de valeur ne m'a donné — au même degré que Maupassant — la double sensation de la comédie et de la tragédie humaines, renchérit Albert Wolff dans Le Figaro. Il a ce double don, si rare chez un écrivain, d'attendrir le lecteur et de l'égayer, de le distraire et de le pousser à la méditation. »



Aiguillonné par la presse, le public achète de confiance le dernier roman de l'infatigable Maupassant. Même les jolies amies juives de l'auteur, qui auraient pu prendre ombrage de son livre, ne lui tiennent pas rigueur d'avoir caricaturé un de leurs coreligionnaires en la personne d'Andermatt. Seuls les Rothschild lui battent froid, au point qu'il évite, pendant quelques semaines, de se montrer dans leurs salons. Bientôt d'ailleurs ils lui pardonneront son incartade d'enfant gâté. Et, dans les librairies, les volumes continueront de s'envolei comme plumes au vent. Vingt-cinq éditions pour Paris, trente-huit pour la province s'épuisent en deux mois. Mais Havard, contre toute évidence, se plaint des lenteurs de la vente et Maupassant le tarabuste avec humeur : « Je n'ai pas encore reçu mon compte, que je dois avoir, d'après nos conventions, dans les premiers jours du mois... Vous me mettez de nouveau dans l'embarras1. » Le terme d' « embarras » est assurément excessif. Maupassant gagne largement sa vie. Ses droits d'auteur lui rapportent en moyenne jusqu'à soixante mille francs par an. Il a d'importantes provisions d'argent chez un agent de change parisien et y puise régulièrement selon ses besoins.



Au milieu de son triomphe littéraire et financier, une inquiétude le saisit. Edmond de Goncourt vient de faire paraître les trois premiers tomes de son Journal. En Usant cet ouvrage, Maupassant est indigné par la divulgation des confidences et des potins de salon qui en font tout le sel. Comme son maître Flaubert, il professe que la vie de l'écrivain doit rester secrète. Heureusement, le texte publié embrasse uniquement la période 1851-1870, durant laquelle Maupassant n'a eu aucune relation avec l'auteur. Mais n'y aura-t-il pas des révélations sur leurs rencontres dans les volumes suivants, des anecdotes piquantes, des jugements désobligeants? Malgré cette appréhension, Guy écrit à Edmond de Goncourt pour le féliciter de son livre qu'il a trouvé, dit-il, plein de « substance littéraire, d'idées nouvelles, inattendues, d'observations profondes et curieuses2 ».

Edmond de Goncourt est le président du comité qui s'est constitué pour élever un monument à Flaubert dans sa ville natale. Mais, en cinq ans, la souscription n'a produit que neuf mille francs, alors que le sculpteur en demande douze mille. Surpris d'une telle désaffection, un chroniqueur du Gil Blas, qui signe Santillane, commente ironiquement l'avarice des amis de Flaubert et reproche à Edmond de Goncourt de n'avoir pas affecté à ce juste dessein la rente annuelle de six mille francs destinée à chaque membre de la future Académie3. Dans un élan généreux, Maupassant écrit au Gil Blas pour approuver la suggestion de Santillane et annoncer qu'en ce qui le concerne il ajoute mille francs aux sommes qu'il a déjà versées. Or, ce geste spontané n'est pas du goût d'Edmond de Goncourt qui l'interprète comme une insulte à son égard. Séance tenante, il avertit Maupassant qu'il donne sa démission de président, heureux, dit-il, d'être débarrassé d'une affaire dans laquelle il a été trop souvent « l'instrument de volontés et de désirs qui n'étaient pas toujours les siens ». Devant la gravité de l'événement, Maupassant, qui se repose à Antibes, prend le train, débarque à Paris et se précipite chez l'irascible Edmond qui le reçoit avec froideur. Enfin, après de longues explications, des protestations d'amitié et des excuses de la part du coupable, le « président » reprend sa démission. Cependant il note dans son Journal que, s'il a capitulé, c'est « par veulerie, par lâcheté de ma personne et l'ennui d'occuper le public de cette affaire ». Le soir même, il revoit Maupassant chez la princesse Mathilde et conclut, rageur : « Je trouve la définition caractéristique de l'individu que je cherchais depuis longtemps : c'est l'image et le type du jeune maquignon normand . »



Inconscient du mépris où le tient son confrère, Maupassant s'illumine. Il est tellement soulagé d'avoir, par son intervention, maintenu la cohésion du comité Flaubert qu'il serait prêt à reconnaître du talent et du cœur à tous ceux qui font partie de cette noble association. Les amis du Vieux ne peuvent être que les siens. Il le proclame hautement et, quelques jours plus tard, décide d'adhérer à une autre démarche collective. Non plus pour hâter l'érection d'un monument en l'honneur de son maître, mais pour protester contre l'érection de la tour Eiffel. Cette étrange colonne métallique, destinée à orner l'Exposition de 1889, n'en est encore qu'à son premier étage. Et déjà la plupart des Parisiens sont révoltés par l'implantation, dans le ciel de leur ville, d'une construction aussi résolument horrible. De nombreux artistes rédigent un manifeste que Maupassant signe dans un élan d'humeur. Son nom figure aux côtés de ceux de Meissonier, de Gounod, de Sardou, de Pailleron, de Coppée, de Sully Prudhomme, de Leconte de Lisle dans la lettre que Le Temps publie le 14 février 1887 : « Pendant vingt ans nous verrons s'allonger comme une tache d'encre J'ombre odieuse de l'odieuse colonne de tôle boulonnée... Le Paris de Jean Goujon, Germain Pilon, Puget est devenu le Paris de M. Eiffel. »



Mais les travaux de la Tour se poursuivent et Maupassant, exaspéré, insulte une dernière fois « cette haute et maigre pyramide d'échelles de fer, squelette disgracieux et géant ». Il la considère comme le symbole d'une civilisation de l'industrie et du profit, dont le rêve, la fantaisie, la liberté même seront désormais exclus. Indigné par cette capitale qui change trop vite et par cette société de lucre et de compromission, il retourne à Antibes, à la mer, à l'espace, au bateau, et tente d'effacer, en naviguant, le souvenir de « la ferraille orgueilleuse ». Jamais il n'a été aussi déçu, en tant que Français, par ses contemporains, et jamais, en tant qu'écrivain, il n'a aussi instamment sollicité leurs suffrages.










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Guy de Maupassant
(1850 - 1893)
 
  Guy de Maupassant - Portrait  
 
Portrait de Guy de Maupassant