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Guy de Maupassant

LA MORT DU VIEUX


Poésie / Poémes d'Guy de Maupassant





Le samedi 8 mai 1880, à trois heures et demie de l'après-midi, Guy reçoit une dépêche de Caroline Commanville : « Flaubert frappé d'apoplexie. Sans espoir. Partons à six heures. Venez si possible. » Deux autres télégrammes de Rouen confirment la nouvelle. Assommé par l'événement, Guy reprend la joyeuse lettre de Flaubert datée du 3 mai, dans laquelle le Vieux lui promet de « dresser ses batteries » pour confondre les détracteurs des Soirées de Médan. Cinq jours à peine se sont écoulés depuis, et c'est le drame. Guy se précipite à la gare Saint-Lazare, rencontre sur le quai le couple Commanville et monte avec eux dans le train. Le trajet, jusqu'à Rouen, lui paraît interminable. Malade de chagrin, il a de la difficulté à parler. A Croisset, il découvre le cadavre étendu sur son divan, le cou gonflé d'un sang noir par l'apoplexie, terrifiant et calme, « comme un colosse foudroyé ». Il demande des détails sur les derniers instants du maître. A entendre les familiers de la maison, tout s'est passé très vite et d'une manière inattendue. En se réveillant ce matin, Flaubert était en excellente santé et se réjouissait à l'idée de partir le lendemain, 9 mai, pour Paris. Mais, au sortir d'un bain très chaud, il a eu un malaise. Inquiet, il a demandé à sa servante d'aller chercher son médecin habituel, le docteur Fortin, à Croisset. Puis il a débouché une bouteille d'eau de Cologne, s'en est frotté les tempes et s'est allongé sur le divan. Le docteur Fortin étant absent, c'est le docteur Tourneux, de Rouen, qui s'est présenté au chevet du malade. Trop tard. Flaubert ne respirait plus. Sans doute n'a-t-il pas souffert. Guy veut le croire de toutes ses forces. Dominant son désarroi, il lave de ses mains le cadavre et l'asperge d'eau de Cologne. « Je l'ai habillé d'une chemise, d'un caleçon et de chaussettes en soie blanche, dira-t-il. Des gants de peau, son pantalon à la hussarde ; son gilet et son veston ; sa cravate passée sous le col de sa chemise formait un fort papillon. Ensuite, je lui ai fermé ses beaux yeux, brossé sa moustache et sa belle et forte chevelure1. » Un sculpteur prend un moulage de la figure du défunt.





Après une nuit hallucinante passée à veiller le corps, Guy écrit à Zola : « Notre pauvre Flaubert est mort hier d'une attaque d'apoplexie foudroyante. On l'enterre mardi à midi. Je n'ai pas besoin de vous dire combien tous ceux qui l'ont aimé seraient heureux de vous voir à son inhumation. En partant à huit heures du matin, vous arriveriez à temps. Il y aura à la gare des voitures qui vous conduiront directement à Canteleu, où se fera la cérémonie. Je vous serre la main bien tristement2. » Il écrit aussi à Edmond de Goncourt : « Pourrez-vous vous joindre à nous pour cette dernière visite au pauvre grand ami ? » Bientôt, tous les compagnons de route de Flaubert sont ainsi avertis de sa disparition. Edmond de Goncourt note dans son Journal : « C'a été, pendant quelque temps, un trouble de mon individu, dans lequel je ne savais plus ce que je faisais et dans quelle ville je roulais en voiture. J'ai senti qu'un lien, parfois desserré, mais inextricablement noué, nous attachait secrètement l'un à l'autre 3. »



C'est Guy qui a réglé les détails des obsèques et qui reçoit les visiteurs dans la maison de Croisset aux volets clos. Le 11 mai, au début de l'après-midi, le convoi funèbre se met en marche. Au premier rang, Guy de Maupassant et Ernest Commanville s'avancent, tête basse. Derrière eux, les fidèles de Flaubert gravissent péniblement la côte poussiéreuse qui mène à l'église de Canteleu. Ni Hugo, ni Taine, ni Renan, ni Dumas fils, ni Maxime Du Camp, ni Augier, ni Vacquerie ne se sont dérangés. Mais Zola, Daudet, Goncourt, José Maria de Heredia participent à ce dernier hommage. Il y a là un représentant du préfet, le maire de Rouen, des conseillers municipaux, des étudiants et des journalistes, « avec de petits papiers dans le creux de la main » pour prendre des notes. Après le service religieux, le corbillard, suivi de la foule essoufflée et suante, gagne le cimetière monumental de Rouen. « Dans la cohue insouciante et qui trouve l'enterrement long, commence à sourire l'idée d'une petite fête, écrit Edmond de Goncourt. On parle des barbues à la normande et des canetons à l'orange... et Burty1 prononce le mot de bordel avec des clignements d'yeux de matou amoureux. On arrive au cimetière, un cimetière tout plein de senteurs d'aubépine et dominant la ville ensevelie dans une ombre violette, qui la fait ressembler à une ville d'ardoise2. »



Une dernière épreuve attend Guy : au moment de confier la dépouille à la terre, on s'aperçoit que les fossoyeurs n'ont pas tenu compte des dimensions du cercueil. Le trou qu'ils ont creusé est trop petit pour la caisse de bois et ils ont beau la manipuler avec leurs cordes, jurer, pester, elle reste coincée de biais, la tête en bas. Caroline gémit avec des accents de théâtre. Zola crie : « Assez ! Assez ! » Un prêtre asperge la bière, hâtivement, avec de l'eau bénite. La foule se disperse. On agrandira le trou en l'absence de la famille. Sans doute Flaubert aurait-il aimé faire figurer cette scène grotesque dans son Bouvard et Pécuchet. Guy est gorgé de dégoût et de colère. Il regarde avec rancune ces gens dont la plupart auront vite oublié le maître disparu. « Tout ce monde assoiffé dévale vers la ville avec des figures allumées et gaudriolantes, note encore Edmond de Goncourt. Daudet, Zola et moi nous repartons, refusant de nous mêler à la ripaille qui se prépare pour ce soir. »

Caroline, elle, continue à montrer un désespoir édifiant. Guy se méfie de cette étrange petite personne pour laquelle Flaubert s'est ruiné et qui est aujourd'hui sa légataire universelle. Elle fait de la peinture et donne dans la piété. Mais sa nature est à la fois calculatrice et minaudière. Deux ans plus tôt, Guy, parlant d'elle, écrivait à sa mère . « Mme Brainne, avec qui j'ai longuement causé hier, m'a fait un portrait de Mme Commanville dont la conclusion m'a beaucoup frappé. Elle est, dit-elle, incompréhensible, suit des cours de physiologie et de métaphysique, est dévote et républicaine, froide comme du marbre, inaccessible à la plupart des souffrances et des passions, passe des heures avec le père Didon et des heures en tête à tête avec ses modèles nus, elle est intolérante, infaillible, d'une raison suprême. C'est ainsi que devait être absolument Mme de Maintenon. Cette comparaison est absolument juste. C'est Mme de Maintenon '. »

Edmond de Goncourt, qui a observé le ménage Commanville le jour de l'enterrement, écrit de son côté : « Le gendre-neveu, qui a ruiné Flaubert, n'est pas seulement un malhonnête homme commercialement parlant, mais un escroc... Et la nièce, les petits boyaux de Flaubert, Maupas-sant dit qu'il ne peut se prononcer sur elle. Elle a été, est et sera un instrument inconscient entre les mains de sa canaille de mari, qui a sur elle la puissance que les coquins ont sur les honnêtes femmes... Commanville parle tout le temps de l'argent qu'on peut tirer des œuvres du défunt, a des revenez-y si étranges aux correspondances amoureuses du pauvre ami, qu'il donne l'idée qu'il serait capable de faire chanter les amoureuses survivantes. Et force caresses à Maupassant, mêlées d'espionnage, d'une surveillance de véritable agent de police. »



Le soir, au cours du dîner, Ernest Commanville s'empiffre de jambon et, après le repas, emmène Guy dans le petit pavillon du jardin. Là, lui tenant les deux mains, il l'accable pendant une heure de compliments et de protestations de tendresse. En le regardant, Guy devine la fausseté du personnage et s'en attriste. Pendant ce temps, Caroline tente de circonvenir José Maria de Heredia par ses mines éplorées. Edmond de Goncourt s'amuse du manège et écrit : « Cette femme que Maupassant n'avait pas vue pleurer une seule fois se mettait à fondre en larmes dans un tendre abandon qui rapprochait si étrangement sa tête de la poitrine de Heredia, qu'il disait avoir eu la pensée que si, dans le moment, il avait fait un mouvement, elle se serait jetée dans ses bras. » Pour Edmond de Goncourt, la manigance est claire : il s'agit d'une « comédie amoureuse imposée par le mari à sa femme pour avoir à merci une âme honnête et jeune, que la perspective troublante de la possession pourrait amener à tremper dans le filoutage contre l'autre branche héritière ». Et il conclut : « Ah ! mon pauvre Flaubert ! Voilà autour de ton cadavre des machines et des documents humains, dont tu aurais pu faire un beau roman provincial1. »

Telle est bien également la pensée de Guy. Mais à la répugnance que lui inspire la médiocrité humaine se mêlent une mélancolie grise, un découragement infini devant le vide soudain de son existence. Sans Flaubert, il se sent perdu comme dans un bois dont il ne connaîtrait pas les sentiers. Qui le conseillera désormais ? Qui l'épaulera ? Qui le protégera contre les intrigues de ses confrères? Aura-t-il encore le courage et le goût d'écrire ? Dans sa détresse, il se confie à Caroline dont pourtant il soupçonne la duplicité : « Plus la mort du pauvre Flaubert s'éloigne, plus son souvenir me hante, plus je me sens le cœur endolori et l'esprit isolé. Son image est sans cesse devant moi, je le vois debout, dans sa grande robe de chambre brune qui s'élargissait quand il levait les bras en parlant. Tous ses gestes me reviennent, toutes ses intonations me poursuivent, et des phrases qu'il avait coutume de dire sont dans mon oreille comme s'il les prononçait encore... Je sens en ce moment d'une façon aiguë l'inutilité de vivre, la stérilité de tout effort, la hideuse monotonie des événements et des choses et cet isolement moral dans lequel nous vivons tous, mais dont je souffrais moins quand je pouvais causer avec lui1. » Même plainte à Ivan Tourgueniev : « La chère grande figure me suit partout. Sa voix me hante, des phrases me reviennent, son affection disparue me semble avoir vidé le monde autour de moi2. » Zola, lui aussi, reçoit la confidence de ce chagrin filial, et presque dans les mêmes termes : « Je ne saurais vous dire combien je pense à Flaubert, il me hante et me poursuit. Sa pensée me revient sans cesse, j'entends sa voix, je retrouve ses gestes, je le vois à tout moment debout devant moi avec sa grande robe brune, et ses bras levés en parlant3. » Mais déjà la vie quotidienne reprend ses droits, les préoccupations professionnelles de l'écrivain reparaissent au milieu d'un deuil sincère et, dans la même lettre, Guy sollicite l'intervention amicale de Zola auprès de la presse : « Je viens vous demander un service que vous m'avez, du reste, promis le premier, c'est-à-dire quelques mots de mon volume de vers dans votre feuilleton du Voltaire. J'ai eu un article au Globe, un au National, de Banville, deux citations fort élogieuses au Temps, un article excellent au Sémaphore de Marseille, un autre dans la Revue politique et littéraire, des citations aimables dans Le Petit Journal, Le xix" siècle, etc., et, hier soir, une conférence de Sarcey. La vente va bien du reste, et la première édition est presque épuisée, mais j'aurais besoin d'un bon coup d'épaule pour enlever les deux cents exemplaires qui restent. » Zola donne le « bon coup d'épaule » et consacre, le 25 mai, un article chaleureux au protégé de Flaubert. Le même mois, Arthur Meyer, directeur du journal Le Gaulois, annonce à ses lecteurs la collaboration régulière de Guy de Maupassant. Celui-ci rassemble en hâte des textes anciens, les remanie, les met au goût du jour et les livre, semaine après semaine, sous le titre général des Dimanches d'un bourgeois de Paris. Dans cette série de contes, il s'inspire du Flaubert de Bouvard et Pécuchet et, comme lui, raille la bêtise humaine, le culte des idées reçues et les habitudes étriquées des gratte-papier.

Le voici sacré journaliste. Il fréquente les salles de rédaction, serre les mains de quelques confrères dans les cafés à la mode, griffonne sur un coin de table des chroniques tantôt graves, tantôt insolentes, publie sa production dans Le Gaulois, puis dans Gil Blas et dans Le Figaro, et devient, en peu de mois, une figure parisienne connue, avec son teint vif, son épaisse moustache et son cou de taureau.



Au vrai, cette brusque notoriété ne lui monte pas à la tête. Malgré les propositions des gazettes et des éditeurs, il se cramponne à son poste au ministère. Les fonctionnaires sont la cible de ses persiflages, et pourtant il veut rester rond-de-cuir le plus longtemps possible. « Une ambition bien française, qui étonne chez ce rude garçon, frondeur d'allure et de langage, vantard à l'occasion quand il racontait ses prouesses physiques, bruyant à l'ordinaire », dira de lui son chef Henry Roujon. La vérité est que Guy a une peur panique de manquer de moyens financiers par suite d'un accroc dans sa carrière littéraire. Qu'une maladie ou un accident l'obligent à interrompre son activité d'écrivain, il sera bien heureux, pense-t-il, de retrouver son titre et son traitement au ministère. Il aime l'argent passionnément, mais non en avare, plutôt en jouisseur. Il en a besoin pour se payer tous les plaisirs de la vie. Et, s'il discute âprement les conditions de sa collaboration avec les journaux qui l'emploient, c'est qu'il ne veut pas perdre un sou des sommes qui lui sont dues. Pour l'instant, de ce côté-là, tout va bien. Même dans les bureaux de la rue de Grenelle, on a de la considération envers ce collègue pas comme les autres. Il en profite pour demander, après la mort de Flaubert, trois mois de congé avec traitement. On les lui accorde. Il renouvelle sa requête le 1er septembre, cette fois à mi-traitement. Une prolongation pour six mois, sans traitement, le conduira au début de l'année suivante. Dans l'intervalle, il a pris goût à la vie libre. L'idée de se replonger dans la paperasse administrative lui paraît tout à coup insoutenable. Risquant le tout pour le tout, il envisage de donner sa démission. Mais le nouveau ministre de l'Instruction publique, Paul Bert, le prend de vitesse et décide d'arrêter là les extravagances de ce commis fantôme, dont tout le monde parle dans son entourage et qu'on ne voit jamais à son poste1. Dans le dossier confidentiel de Guy de Maupassant, le ministre a pu lire une attestation du docteur Rendu : « Je soussigné, agrégé, médecin des hôpitaux, certifie que M. de Maupassant, que j'ai soigné déjà à plusieurs reprises pour une névralgie occipitale accompagnée de palpitations, est repris des mêmes accidents et qu'il lui serait préjudiciable de se soumettre à un travail intellectuel assidu. » Il ne s'agit pas à proprement parler d'un certificat de complaisance. Guy souffre réellement des yeux, est sujet à des migraines qui lui donnent l'impression que sa tête éclate et a, de temps à autre, des malaises cardiaques. Le docteur Landolt, ophtalmologiste en renom, consulté par lui lors de l'aggravation de ses troubles, analysera ainsi, dans ses notes, le cas de cet étrange malade à l'aspect florissant et à la tête fragile : « Dès le commencement de 1880, Guy de Maupassant avait une lésion soit d'un ganglion paraoculaire, soit plus vraisemblablement d'un noyau de cellules intracérébrales. La constatation de ce trouble peut fort bien correspondre à un diagnostic de syphilis du système nerveux dans 80 % des cas, et de paralysie générale dans 40 %. »



En dépit du supplice qu'il endure pendant ses crises, Guy ne ralentit pas son travail et trouve même la force de plaisanter. « T'épate pas si ce n'est pas mon écriture, dit-il dans une lettre à Robert Pinchon. J'ai un œil qui dit Zola à l'autre, de sorte que je suis obligé de les laisser aux cabinets tous les deux2. » Néanmoins, il estime qu'un voyage dans une contrée ensoleillée lui serait profitable. Justement sa mère, malade, se repose en Corse. Il décide de la rejoindre. Dès que le train aborde la terre de Provence, il ouvre la fenêtre et goûte avec ivresse « la gaie sensation du Midi, la saveur du sol brûlé, de la patrie pierreuse et claire de l'olivier trapu au feuillage vert-de-grisl ». Puis c'est Marseille, avec ses rues sinueuses, sa cohue débraillée, ses voix à l'accent chantant et « le fumet de la cuisine à l'ail ». Le lendemain, il embarque pour la Corse. Cette mer d'azur, si différente de la mer glauque d'Etretat, le fascine. Ne va-t-il pas trahir l'une pour l'autre ? Il se sent déjà conquis, ensorcelé par la lumière, les parfums, le calme sauvage des bords de la Méditerranée. En Corse, il retrouve sa mère, qui s'est rétablie entre-temps, visite Ajaccio, Vico, Bastelica, Piana, fait des excursions en montagne, chasse, pêche, canote à la voile, s'émerveille d'un ciel immuablement bleu et écrit à Louis Le Poittevin : « Je me baigne deux fois par jour dans la mer tellement tiède qu'on n'éprouve en entrant aucune sensation de fraîcheur. Le thermomètre marque 32 à l'ombre toute la journée. Voilà un climat2. »



Pendant son séjour en Corse, il se lie d'amitié avec un jeune homme, étudiant en lettres, Léon Gistucci. Ils nagent ensemble et Léon Gistucci, examinant Guy à la dérobée, est frappé par « son air particulier d'allégresse et de force ». Mais un jour, en lui rendant visite dans sa chambre de l'hôtel de France, il le trouve couché de tout son long sur son lit, la face marbrée de plaques rouges, la tête enveloppée de linges et les yeux clos. « Ce n'est rien, murmure Guy. C'est la migraine. » Et, avec un sourire douloureux, il invite Léon Gistucci à s'asseoir. Sur sa table, s'étalent des feuilles de papier noircies. Un article qu'il vient d'écrire pour Le Gaulois et qui doit partir par le bateau, le soir même. « Mon regard, raconte Léon Gistucci, allait sans cesse, attristé, de la table où séchaient les feuilles manuscrites portant la vive pensée de l'auteur au banal lit d'hôtel où il semblait agoniser3. » Le lendemain, la crise est oubliée et, de nouveau, Guy dépense son énergie en balades et en baignades.



S'il rentre à Paris vers la fin du mois d'octobre, malgré les multiples séductions de là Corse, ce n'est pas pour retourner au ministère qu'il a pratiquement quitté, mais pour exploiter à fond ses succès dans le journalisme. En janvier 1881, il annonce gaiement à sa mère : « J'ai presque fini ma nouvelle sur les femmes de bordel à la première communion. Je crois que c'est au moins égal à Boule de Suif, sinon supérieur. » Ce récit, La Maison Tellier, lui a été probablement inspiré par Charles Lapierre, grand connaisseur des maisons closes rouennaises. A moins que ce ne soit par Hector Malot, qui, lui aussi, revendique la paternité de l'anecdote. Une phrase a suffi à déclencher l'excitation de Guy pour le sujet. Sur la porte d'un de ces établissements de tolérance, une affichette manuscrite : « Fermé pour cause de première communion. » Aussitôt, il imagine l'intrigue et se passionne pour les personnages. Avec jubilation, il évoque ce groupe de femelles vulgaires, entassées dans un wagon et se rendant, tout émues, à la première communion de la nièce de Madame. Conscientes de la solennité qui les attend, elles se sont mises sur leur trente-et-un : « Madame, tout en bleu, en soie bleue des pieds à la tête, portait là-dessus un châle de faux cachemire français, rouge, aveuglant, fulgurant. Fernande soufflait dans une robe écossaise, dont le corsage, lacé à toute force par ses compagnes, soulevait sa croulante poitrine en un double dôme toujours agité qui semblait liquide sous l'étoffe. Raphaële, avec une coiffure emplumée simulant un nid plein d'oiseaux, portait une toilette lilas, pailletée d'or, quelque chose d'oriental qui seyait à sa physionomie de Juive. Rosa la Rosse, en jupe rose à larges volants, avait l'air d'une enfant trop grasse, d'une naine obèse. » Le coup de pinceau est large, brutal, les couleurs sont éclatantes, un frémissement de rude santé anime le tableau. A l'église, les dévotes sont offusquées par le spectacle de ces dames « plus chamarrées que les chasubles des chantres », et les paysans dévorent des yeux les succulentes pécheresses venues de la ville. Pendant la messe, les filles publiques, l'une après l'autre, saisies par la douceur des réminiscences, se mettent à pleurer. Bientôt, gagnée par la contagion, toute l'assistance sanglote et, devant un tel élan religieux, le brave curé s'écrie, tourné vers les prostituées : « Merci à vous, mes chères sœurs, qui êtes venues de si loin,et dont la présence parmi nous, dont la foi visible, dont la piété si vive ont été pour nous un salutaire exemple. » De bout en bout, dans cette nouvelle dédiée à Ivan Tourgueniev, la verve de Maupassant se donne libre cours. Mais, derrière la cocasserie des descriptions, se dissimule, comme dans Boule de Suif, une révolte contre l'ordre établi. Une fois de plus, Guy fustige les gens bien-pensants qui condamnent en paroles ce qu'ils acceptent en actes. Certes, il n'est pas le premier à traiter le thème de la prostitution. Tour à tour, Huysmans dans Marthe, histoire d'une fille, Edmond de Goncourt dans La Fille Elisa, Emile Zola dans Nana ont choisi leurs héroïnes dans ce milieu. Mais, chez Guy, la hardiesse du ton, la précision rigoureuse des détails, l'humour ravageur du récit sont proprement inimitables. Il a affirmé jadis à sa mère qu'il détestait le bon goût. Parlant de lui, une amie de son père, Mme D., aurait dit, après quelques compliments : « Je voudrais qu'une belle dame à bas de soie, à talons coquets, à cheveux ambrés lui apprît tout ce que Flaubert et Zola ignorent en fait de cette perfection de goût qui rend la poésie et les poètes éternels, même pour cinquante petits vers, etc. Moi, vous savez que j'adore mon XVIIe siècle et Le Gaulois ne me plaît pas toujours. » Ayant cité l'opinion de Mme D., Guy ajoute : « Je trouve cette phrase une merveille parce qu'elle contient toute la séculaire bêtise des belles dames de la France. La littérature à talons coquets, je la connais et n'en ferai point ; et je ne désire qu'une chose, c'est de n'avoir pas de goût parce que tous les grands hommes n'en ont pas, et en inventent un nouveau1. »



La Maison Tellier est une furieuse négation du « bon goût », ou plutôt des conventions bourgeoises. Quelques années plus tôt, l'auteur de cette nouvelle eût été sans doute poursuivi en justice. Mais la République de 1880 est devenue tolérante. L' « Ordre moral », cher à Mac-Mahon, est enterré. Le public a soif de nouveautés crues, de documents vécus, de plongées dans les milieux où une honnête femme ne s'aventurerait pas. Les lupanars sont à la mode. Les dames de la meilleure société se ruent au café-concert pour écouter des couplets grivois. Des danseuses de cancan lèvent la jambe et agitent leurs dessous froufroutants face à des messieurs congestionnés et hilares. La Maison Tellier tombe à pic. Avec elle, Maupassant consolide sa réputation d'écrivain d'avant-garde. L'argent afflue. Il loue à Sartrouville, sur le chemin de halage, une maisonnette blanche entourée de tilleuls. Pendant qu'on aménage son nouvel appartement de Paris, au 83 rue Dulong, il canote, le torse nu, sur la Seine. Mais il écrit aussi et cherche un éditeur pour son recueil de nouvelles, dont le titre général sera La Maison Tellier. Ces nouvelles, qu'il s'agisse du Papa de Simon, d'En famille, d'Histoire d'une fille de ferme, d'Une partie de campagne, de Sur l'eau, de La Femme de Paul ou d'Au printemps, témoignent toutes de la même netteté de composition, de la même verdeur de style et de la même pitié, froide et virile, pour la misérable condition humaine. Renonçant à traiter avec Charpentier, qu'il juge trop encombré de romans à gros tirages, tels ceux de Zola, de Daudet, de Goncourt et de Flaubert, Guy signe finalement un contrat avec un jeune éditeur intrépide, Victor Havard. Celui-ci lui donne son opinion sur le manuscrit : « Ainsi que vous me l'aviez fait pressentir, La Maison Tellier est raide et très audacieuse ; c'est surtout un terrain brûlant qui soulèvera, je crois, bien des colères et de fausses indignations, mais en somme elle se sauve par la forme et le talent ; tout est là et je serais bien trompé si vous n'aviez pas un fameux succès (je ne parle pas du succès littéraire qui est acquis d'avance, mais du succès de librairiE) '. » Victor Havard a vu juste. Les lecteurs se précipitent sur le livre qu'il faut réimprimer en hâte. Les éditions se suivent à un rythme accéléré. En revanche, la critique, comme toujours, est partagée entre l'éloge et le dénigrement. Léon Chaperon, dans L'Evénement, traite La Maison Tellier d' « ordure » et de « répugnant bouquin ». Mais Zola, dans Le Figaro, clame son enthousiasme.



Fatigué de ce charivari, Guy accepte, au début de juillet, la proposition du Gaulois de partir, comme reporter, pour l'Afrique du Nord, où l'armée française poursuit, « avec fermeté et méthode », la pacification des tribus rebelles. Il trépigne d'impatience à l'idée de la grande aventure qui le guette sur ces terres où vit une humanité si différente de la nôtre. Embarqué à Marseille sur l'Abd-el-Kader, il se laisse de nouveau charmer par le mirage bleu et or de la Méditerranée. A Alger, il exulte en se promenant dans les rues aux maisons blanches et aux âpres odeurs. Son compagnon de voyage est Harry Alis. Jules Lemaître, alors professeur de lettres à Alger, les pilote à travers les souks et les mosquées. Puis ils se joignent à un convoi militaire et descendent jusqu'à Oran. En août, parvenu à Saïda, Guy écrit à sa mère : « Je supporte admirablement la chaleur. Et je t'assure qu'elle était raide sur les hauts plateaux. Nous avons voyagé un jour entier avec le sirocco qui nous soufflait du feu dans la figure. On ne pouvait plus toucher aux canons de nos fusils qui nous brûlaient les mains. Sous toutes les pierres, on trouvait des scorpions. Nous avons rencontré des chacals et des chameaux morts que dépeçaient des vautours. » La lente progression de la colonne se poursuit à travers les sables vers l'oasis de Laghouat, puis vers les confins tunisiens à la recherche du terrible Bou-Amama, qui a soulevé les tribus du Sud oranais contre les colonisateurs français. En journaliste scrupuleux, Guy interroge les officiers et tente d'entrer en conversation avec quelques indigènes. « Nul comme [l'Arabe] n'est chicanier, querelleur, plaideur et vindicatif, écrit-il. Qui dit Arabe, dit voleur sans exception. » Mais il n'est pas plus tendre pour les colons et les militaires de haut rang : « L'indigène se révolte, dites-vous. Mais est-il vrai qu'on l'exproprie et qu'on lui paie ses terres au centième de ce qu'elles valentï ? » Son horreur de la guerre, qui date du désastre de 1870, se réveille brusquement sur ce sol qui n'est pas le sien. Alors qu'en France la grande majorité de la nation se passionne pour l'aventure africaine, il déplore l'injustice d'une colonisation à outrance.



En Kabylie, il assiste à de gigantesques incendies, allumés par les Arabes eux-mêmes pour chasser les roumis.

Au milieu de tant d'absurdité, il se demande soudain si la chute de ces tribus divisées et incultes dans le giron français ne serait pas, malgré tout, souhaitable. « Il est certain, écrit-il, que la terre entre les mains [des colons] donnera ce qu'elle n'aurait jamais donné entre les mains des Arabes. Il est certain que la population primitive disparaîtra. » Mais son rôle n'est pas de juger. Il observe, il note, il dit la vérité, que cela plaise ou non à ses lecteurs. De ce voyage de deux mois, il rapportera onze chroniques qui lui vaudront quelques invectives de la part des champions de la conquête impérialiste et la considération de ceux qui désapprouvent ces « expéditions inutiles et lointaines ». C'est un homme blessé, écœuré qui, à présent, se prépare à rentrer en France. Bien entendu, les étapes de sa tournée africaine ont été marquées par des coucheries avec toutes sortes de prostituées. Ses besoins sexuels sont si pressants qu'il ne peut s'abstenir de forniquer au hasard des rencontres. Au début de septembre, il embarque, avec Harry Alis, sur le Kléber. Après un bref passage en Corse, il s'arrête à Marseille où il espère trouver une certaine Baïa, qui le changera, dit-il, des femmes arabes qu'il a connues « en nombre ».

Revenu à Paris, il apprend de Tourgueniev que sa renommée ne cesse de grandir en Russie. Dans l'intervalle, le « bon Moscove » a révisé le jugement qu'il portait autrefois sur son jeune confrère français. Depuis Boule de Suif, il voit en lui un écrivain de la meilleure race. Il affirme même que Tolstoï, ayant lu La Maison Tellier, en a été enchanté. Maupassant boit du petit lait. Cependant, malgré les louanges qui bourdonnent à ses oreilles, il est impatient de repartir. Succédant à la vie de plein air, de chevauchées et de dangers qu'il a connue en Afrique du Nord, l'atmosphère des salles de rédaction lui paraît tristement étouffante. Il regrette de ne pouvoir échanger ses impressions de voyage avec Flaubert qui, lui aussi, jadis, s'est laissé prendre à la magie de l'Orient. Or, voici justement que Maxime Du Camp, camarade de jeunesse du maître disparu, donne ses « Souvenirs littéraires » dans La Revue des Deux Mondes. En Usant ces pages, inspirées, dit l'auteur, par une amitié sincère, Guy passe de la stupéfaction à la fureur. Après des circonlocutions charitables, Du Camp déclare tout net que Flaubert était un épileptique et que ce terrible mal a « noué » ses facultés créatrices. Sans hésiter, Guy publie dans Le Gaulois une protestation indignée. Henry Céard fait de même dans L'Express. Mais l'information est lancée. Pour le grand public, l'auteur de Madame Bovary était un malade qui, entre deux phrases sublimes, se roulait par terre, la bave aux lèvres. Cette insulte à la mémoire du Vieux est plus grave pour Guy qu'une insulte personnelle. Caroline Commanville lui ayant demandé les lettres de Flaubert pour les éditer, il refuse. Il juge indécent de fouiller dans le passé d'un mort, d'exhumer ses papiers, de révéler ses faiblesses. Il faut que l'homme reste dans l'ombre. L'œuvre seule doit survivre. C'est dans cet esprit que Guy revoit le manuscrit de Bouvard et Pécuchet et, à l'instigation de Caroline Commanville, en assure la publication dans La Nouvelle Revue. En s'occupant de la gloire posthume de Flaubert, il a conscience d'accomplir un devoir filial. Après avoir troussé tant de contes et de chroniques, il voudrait, comme son grand patron, se lancer dans un vaste roman. Mais aura-t-il assez de souffle pour mener jusqu'au bout une telle entreprise? Il a suffi au solitaire de Croisset d'écrire Madame Bovary pour être rangé parmi les plus illustres. Maupassant rêve de l'égaler. Cette canaille de Maxime Du Camp a cru démolir Flaubert en parlant de son mal secret. Cependant, il a apporté, à son insu, la preuve que le dérèglement de la santé est parfois nécessaire à l'éclosion des chefs-d'œuvre. Sans son épilepsie, Flaubert aurait-il eu autant de génie ? Et lui, Maupassant, dans une moindre mesure, ne doit-il pas à ses migraines, à ses élancements douloureux dans l'œil, à ses hallucinations, à l'usage de l'éther l'espèce de bonheur qu'il trouve dans l'écriture ? Il a déclaré jadis à Robert Pinchon : « J'ai la vérole..., et j'en suis fier ' ! » Derrière cette bravade, se dissimule certes la crainte des complications ultérieures. Mais aussi un immense orgueil. Il se sent différent des autres, marqué pour un destin exceptionnel de souffrance et de réussite. Peut-être sa vraie vie va-t-elle commencer après la disparition du Vieux ? Il dit à ses amis : « Je voudrais être mort si j'étais sûr que quelqu'un penserait à moi comme je pense à lui1. »








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Guy de Maupassant
(1850 - 1893)
 
  Guy de Maupassant - Portrait  
 
Portrait de Guy de Maupassant