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Guy de Maupassant

LA GRENOUILLÈRE


Poésie / Poémes d'Guy de Maupassant





Etretat, c'est le sommet du bonheur! Dès que Guy a quatre sous de côté, il se précipite là-bas pour avaler une bouffée d'air pur. En tant qu'employé au ministère de la Marine, il possède un ordre de mission lui permettant de prendre le train au quart du tarif normal. Mais, la plupart du temps, ses congés sont trop courts et ses finances trop basses pour qu'il puisse songer à un tel voyage. Alors il se console en passant le samedi après-midi et le dimanche au bord de la Seine. Faute d'eau de mer, il se contente d'eau douce. La campagne, avec ses labours et ses pâturages, commence pour lui sitôt franchies les fortifications de Paris. Asnières, Argenteuil, Chatou, Bougival, Poissy le voient surgir, les épaules larges, le teint cuit, friand de baignade et de canotage. Arrivé à destination, il lave sa yole, la pousse à l'eau, rame avec une rude volupté, écoute le glouglou des vaguelettes contre les flancs de l'embarcation, respire l'odeur de la vase, s'amuse à regarder la fuite des rats dans les roseaux. Durant cette course silencieuse, il a l'impression de prendre sa revanche sur le tumulte de la capitale. Il a une telle horreur de la promiscuité, une telle haine de la foule que ces heures de solitude lui paraissent indispensables à son équilibre physique et moral. Même la nuit, il va vers le fleuve dans l'espoir de se régénérer. « Je canote, je me baigne, je me baigne et je canote, écrit-il à sa mère. Les rats et les grenouilles ont tellement l'habitude de me voir passer à toute heure de la nuit, avec ma lanterne à l'avant de mon bateau, qu'ils viennent me dire bonsoir. »





Cette recherche de l'isolement n'exclut pas, chez lui, le goût de la rigolade. Sur les bords de la Seine, il retrouve quelques camarades avides, comme lui, de prouesses nautiques et de gaudrioles. Bientôt ils forment une bande de cinq lurons, parmi lesquels Robert Pinchon et Léon Fontaine. En se cotisant, ils achètent une longue yole et rament ensemble à force de biceps. Guy porte un maillot de marinier rayé horizontalement bleu et blanc et une casquette anglaise de toile blanche à large visière. Il éprouve un plaisir intense à tirer sur les avirons. Et aussi à échanger avec ses coéquipiers des plaisanteries de corps de garde. A Argen-teuil, ils louent une mansarde dans une guinguette et s'y entassent pour dormir ou faire l'amour avec des filles délurées. Mais Guy s'exerce en plus au maniement des armes : le pistolet, l'épée, la canne... La règle du groupe, c'est une liberté totale de langage et de manières. « Nous n'avions souci de rien que de nous amuser et de ramer, car l'aviron, pour tous, sauf pour un2, était un culte, écrira Maupassant dans Mouche. Je me rappelle de si singulières aventures, de si invraisemblables farces, inventées par ces cinq chenapans, que personne aujourd'hui ne les pourrait croire. » Et encore : « Ma grande, ma seule, mon absorbante passion, pendant dix ans, ce fut la Seine. Ah ! la belle, calme, variée et puante rivière, pleine de mirages et d'immondices ! »

Sur le fleuve, autour de la yole des copains, glissent toutes sortes d'embarcations, avec leur charge de rameurs aux bras hâlés et de filles rieuses, en robes claires sous leurs ombrelles multicolores. On s'arrête pour se restaurer dans un cabou-lot, où le patron affairé vous sert de la friture de la Seine, de la matelote, du lapin sauté arrosé d'un petit vin acre au palais et chaud au ventre. Dans ces auberges, du côté de Bougival, se presse une cohue joyeuse où les employés de bureau et les modistes en goguette coudoient des prostituées au visage peint, des maquereaux avantageux, des ouvriers ivres, des calicots bavards et des canotiers à demi nus qui font saillir leurs muscles pour épater les dames. On rit, on boit, on bâfre et on se caresse sous la table. Mais on danse aussi, avec frénésie. Un orchestre d'instruments à vent joue des mazurkas endiablées. Les couacs réjouissent l'assistance, comme des rots après un bon repas. Puis on passe au cancan. « Les couples face à face cabriolaient éperdument, jetaient leurs jambes en l'air jusqu'au nez des vis-à-vis, écrira Maupassant. Les femelles, désarticulées des cuisses, bondissaient dans un envolement de jupes révélant leurs dessous. Leurs pieds s'élevaient au-dessus de leur tête avec une facilité surprenante et elles balançaient leurs ventres, frétillaient de la croupe, secouaient leurs seins, répandant autour d'elles une senteur énergique de femmes en sueur. Les mâles s'accroupissaient comme des crapauds avec des gestes obscènes. »



Parmi ces cabarets du bord de l'eau, celui qui a la préférence de Guy est un établissement de bains, situé à la hauteur de Chatou et cher aux peintres impressionnistes : « La Grenouillère ». Il le fréquente assidûment avec ses amis et l'évoquera dans de nombreuses nouvelles, Yvette, Mouche, La Femme de Paul... C'est une sorte de radeau au toit goudronné, relié à l'île de Croissy par deux passerelles. Autour des tables de bois s'agglutinent des consommateurs hilares. Tout à côté, sur une petite plate-forme, des nageurs se préparent à piquer une tête dans l'eau. Les barques accostent et déversent leurs cargaisons de canotiers et de putains sur les planches du cabaret flottant. « Ce heu, dira encore Maupassant, sue la bêtise, pue la canaillerie et la galanterie de bazar. Il y flotte une odeur d'amour et l'on s'y bat pour un oui ou pour un non2. »

Au milieu de cette humanité hétéroclite, les cinq gaillards de la yole se reposent de leurs prouesses sportives et se divertissent en lutinant les filles qu'ils ont emmenées en promenade. Ils en changent fréquemment et se les repassent, comparant ensuite leurs exploits amoureux. Embarquées dans l'allégresse, elles appartiennent à l'équipe. Nulle jalousie, nulle complication dans ces coucheries animales. La yole du groupe se nomme la Feuille-de-rose. Les chenapans du banc de nage cultivent la beuverie, la fornication, la gymnastique et la littérature. Parmi eux, Guy fait figure de chef. A cause de sa complexion athlétique et de sa vigueur sexuelle. Il a une virile beauté, avec ses cheveux ramenés sur le front à la façon d'un gommeux, son nez court et droit, son cou de taureau et son œil fixe, luisant et dur. Depuis qu'il s'est brûlé le poil en se rasant à la lumière d'une chandelle, il ne porte plus la barbe mais une épaisse moustache qui rend ses baisers caressants. Les femmes flairent de loin ses qualités d'amant brutal et tendre. Celles qu'il préfère sont les belles garces des faubourgs. Il apprécie leur simplicité de manières, leur chair généreuse et leur cervelle vide. Il les choisit comme un acheteur choisit une côtelette à l'étal d'un boucher. Pas de sentiment là-dedans. Mais une pulsion primitive qui lui fouette le sang. « Je voudrais avoir mille bras, mille lèvres et mille... tempéraments pour pouvoir étreindre en même temps une armée de ces êtres sans importance», écrira-t-il dans une de ses nouvelles1. Et aussi : « Puisque la femme revendique des droits, ne lui en reconnaissons qu'un seul : le droit de plaire. » Ses victimes consentantes deviennent les héroïnes de ses récits. De l'une d'elles, Mouche, qui couchait indifféremment avec les cinq coquins, il écrit : « Elle bavardait sans fin avec le léger bruit continu de ces mécaniques ailées qui tournent dans la brise ; et elle disait étourdiment les choses les plus inattendues, les plus cocasses, les plus stupéfiantes2. » Enceinte, elle ne sait pas lequel des cinq est le père. Et voici qu'elle avorte après une chute dans l'eau. Désespoir de la fille. Les canotiers la réconfortent en lui disant : « Console-toi, nous t'en ferons un autre. » Les Mimi et les Nini défilent dans les bras de Guy, insatiable. Une de ces douces putains — il serait bien incapable de préciser laquelle — lui transmet la syphilis. Il n'y attache d'abord aucune importance et se contente d'écrire ces vers sur le mur du restaurant du pont de Chatou :



Prends garde au vin d'où sort l'ivresse,

On souffre trop le lendemain.

Prends surtout garde à la caresse

Des filles qu'on trouve en chemin.



Un jour, il avouera à Robert Pinchon : « J'ai la vérole, enfin, la vraie, pas la misérable chaude-pisse, pas l'ecclésiastique christalline (siC), pas les bourgeoises crêtes de coq, les légumineux choux-fleurs, non, non, la grande vérole, celle dont est mort François Ier. Et j'en suis fier, malheur, et je méprise par-dessus tout les bourgeois. Alléluia, j'ai la vérole, par conséquent je n'ai plus peur de l'attraperl ! »

En tout cas, il refuse de se soigner. Beuveries et coucheries reprennent de plus belle. Avec ses compagnons habituels, il fonde la « Société des Crépitiens », ainsi nommée en l'honneur du petit dieu Crépitus qui, dans La Tentation de saint Antoine de Flaubert, se signale par une conduite incongrue. Ces Crépitiens ont à cœur de banqueter et de forniquer jusqu'à l'épuisement de leurs forces. Dans une lettre à Petit-Bleu, Guy se vante d'une cuite qui les mit tous sur le flanc. Et il poursuit, dans un style rabelaisien, rémunération de ses exploits : « Et fit Prunier2, ce jour-là, moulte choses, tant estonantes, merveilleuses et superlatives prouesses es navigation, assavoir remorqua de Bezons jusqu'à Argenteuil une tant espouvantablement grande nauf vélifère que cuyda laisser peau des mains sur avirons. Deux belles putains estaient dans cette nauf vélifère 3. »

La « Société des Crépitiens » devient bientôt la « Société des Maquereaux ». Guy, président de cette compagnie de « canotiers férocement obscènes », selon l'expression d'Edmond de Goncourt, n'en garde pas moins un certain orgueil de ses origines. Tout en plaisantant avec ses camarades de débauche, il fait des recherches sur la généalogie des Maupassant et écrit fièrement à sa mère : « Quelques détails sur notre famille, trouvés dans de vieux papiers que je lis en ce moment. Voici les titres de Jean-Baptiste de Maupassant : Ecuyer, Conseiller secrétaire du Roi, du Grand Collège, Maison, Couronne de France et de ses Finances, Noble du Saint Empire... » Suit une énumération de tous les ancêtres prestigieux qui justifient les prétentions nobiliaires du vigoureux canotier de Bougival *.

Aussitôt après, passant d'un extrême à l'autre, il se lance dans des farces sinistres. Une d'elles se terminera tragiquement. Elle a pour victime un humble commis du ministère, qui exaspère Guy par sa sottise au point qu'il décide, avec les amis de la « Société des Maquereaux », de lui donner une leçon. En guise d'intronisation dans cette confrérie, on masturbe le récipiendaire avec des gants d'escrime et on lui enfonce une règle dans le rectum. Quelques jours plus tard, le malheureux meurt, sans qu'il soit possible d'affirmer que cette fin prématurée est due aux mauvais traitements qu'il a subis2. De toute façon, Guy a la conscience tranquille. Il se gausse même de cette péripétie. Sa victime, surnommée « Moule à b. », a bien rempli son rôle sur terre, pense-t-il, puisqu'elle a claqué de cette façon ridicule. « Grande nouvelle!!!! écrit-il dans une lettre aux copains de la " Société des Maquereaux ". Moule à b... est mon !!!! Mort au champ d'honneur, c'est-à-dire sur son rond-de-cuir bureaucratique, vers trois heures, samedi. Son chef le demandait : le garçon entre et trouve le pauvre petit corps immobile, le nez dans son encrier. On a eu beau lui insuffler de l'air respirable par les deux bouts, il ne remua pas... On s'est ému à la Marine et on a prétendu que notre persécution avait abrégé ses jours... Je montrerai à ce Commissaire (commissaire aux Délégations judiciaireS) la gueule d'un Président digne de la Société (des MaquereauX) et je lui répondrai tout simplement : des flûtes... J'ai envie d'intenter un procès à la famille pour ne pas nous avoir prévenus qu'il était de si mauvaise qualité. Mort, mort, mort ; que ce mot si court est insondable et terrible ; mort, c'est-à-dire que nous ne le verrons plus; mort, sans blague, il est mort, mort. Notre Moule à b. n'est plus. Couik-Kouik. Couique. Couiq. A-t-il fait couiq au moins ? »

En lançant cette cynique oraison funèbre, Guy a l'impression de railler la mort. De toutes ses forces intactes, il fait un pied de nez au néant. Car l'idée de sa propre disparition ne le lâche pas. A son besoin d'agitation, d'exercices violents, de plaisirs faciles, succèdent souvent des périodes de noire mélancolie. Le boute-en-train recherche la solitude. L'amateur de femmes découvre l'inanité des entreprises terrestres. Il regarde couler l'eau sale de la Seine et se demande quelle est la signification de sa présence dans le chahut de la « Grenouillère ». Puis soudain la frénésie de vivre le reprend. Il se jette dans la mêlée, boit, rit, trousse les filles. En amour, ce n'est pas un raffiné, mais un glouton. Trop impatient pour déguster, il dévore. S'il est d'une propreté méticuleuse, ses charmantes partenaires ne le sont pas toujours. Mais leur odeur de femme l'excite.

Au déclin du jour, toute la compagnie rentre à Paris. Dans le wagon bondé, stagnent de chauds relents d'ail, de parfumerie bon marché et de transpiration. Les voyageurs ont des mines lasses et cramoisies après des heures de grand air. Désenchanté, Guy regagne son logis du 2 rue Moncey, une petite chambre au rez-de-chaussée, avec une seule fenêtre ouvrant sur une courette obscure. Peu de meubles, des livres aux murs, des papiers sur la table et, au milieu de ce désordre, la main d'écorché que Swinburne lui a donnée à Etretat. Cette main, il a longtemps songé à la suspendre au cordon de sonnette de la porte d'entrée. S'il a renoncé à cette idée macabre, c'est pour ne pas effaroucher les délicates créatures qui lui rendent parfois visite dans sa caverne de garçon. Il tient le compte de ses conquêtes et affirme qu'entre dix-huit et quarante ans un homme peut posséder facilement trois cents femmes différentes.



Le lendemain de son retour, ayant rangé avec regret sa tenue de canotier dans l'armoire, il revêt, dès le matin, une stricte jaquette, noue une cravate noire à son col et prend le chemin du ministère. Accablé à la perspective des dossiers poussiéreux qui l'attendent, il rêve de s'échapper à nouveau vers les berges de la Seine, vers la « Grenouillère », vers le tohu-bohu des canotiers bambochards et des filles en chaleur. Pourvu qu'il fasse beau dimanche prochain !








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Guy de Maupassant
(1850 - 1893)
 
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