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YVES BONNEFOY






« Le concept, observe Bonnefoy, est à l'objet une abstraction qui n'en retient que l'essence, un éternel adieu à la présence qu'il fut. »



Telle serait aux yeux du poète toute représentation strictement conceptuelle du réel. On le voit, par exemple, dans le spectacle presque exclusivement intellectuel offert par la peinture florentine. Les formes plastiques ont l'air de s'y dérober dans la perspective. La plénitude y cède la place à la pure apparence. Si, au premier plan quelque figure demeure encore, elle paraît creuse, condamnée à rester détachée de ce qui l'engendrait et la nourrissait. Ainsi le concept apparaît au poète comme un simple succédané de l'être. L'être vrai se situe en deçà ou au-delà. Superficiellement le concept se contente de remplir une fonction, celle d'occuper une place. C'est une approximation insatisfaisante, une « apostasie de l'être », une opération mentale manquée qui aboutit à une irréalisation.



D'où, chez Bonnefoy, avant toute chose, préalablement même à l'expression de sa poésie, au point initial de sa pensée, une hostilité déclarée à l'égard des idées : sorte d'affirmation anti-conceptualiste qui fait de lui le contraire d'un platonicien, un « anti-Platon ». Pour atteindre le réel, prétend-il, il faut commencer par rejeter l'idée abstraite qu'on s'en fait. Dans cette attitude Bonnefoy évoque quelque chose de semblable à la « théologie négative » de l'Aréopagite. Mais ce n'est là encore qu'un début. Il faut que la vie spirituelle se présente d'abord comme rigoureusement négative, sorte de refus préliminaire qui doit précéder la quête positive, car il s'agit ici, non de se limiter à la représentation abstraite de la réalité au moyen d'idées toutes faites, mais au contraire de se défaire au plus tôt, même douloureusement, de leur évidence trompeuse, pour atteindre, par-delà, l'être déconceptualisé, le seul qui soit authentiquement réel. Le réel n'est donc pas saisi d'emblée. Il n'y a pas de contact direct avec lui, de possession immédiate de sa substance. S'il se manifeste, ce ne peut être encore qu'à distance, dans ce que Bonnefoy appelle l'arrière-pays, c'est-à-dire à l'arrière-plan de l'expérience.



Le poète va donc consacrer son temps et son effort à tenter de faire apparaître, par-delà l'immédiat, une présence authentique de l'être. Mais comment peut-il espérer y arriver, puisque, dès l'abord, ce qui se présente aux yeux du chercheur, c'est cette distance séparatrice établie entre l'être et son substitut, l'idée ? Atteindre l'être par la pensée, n'est-ce pas dans tous les cas se résigner simplement à le concevoir, c'est-à-dire s'en donner une version purement idéale et qui risque d'être schématique ? Comment, en ce cas, opérer une véritable approche de l'être ? Comment éviter de remplacer l'être réel par un être postiche ? Y a-t-il un moyen d'échapper au cycle des abstractions et de faire véritablement « retour à la demeure de l'être »? Le poète, comme le philosophe, n'est-il pas toujours condamné à situer à distance, hors de portée, l'être qu'il ne lui est pas interdit, certes, de concevoir, mais avec lequel il lui est strictement refusé, semble-t-il, d'entrer directement en contact ?

On pourrait alors aisément se représenter la poésie de Bonnefoy comme celle d'une attente nostalgique, d'une prise de conscience de soi-même dans la séparation et dans l'immobilisation de la pensée, loin de l'objet resté inaccessible. Ce serait alors, comme il en va pour les premiers écrits de Mallarmé, une poésie de la privation. Et, de fait, dans tous les poèmes de Bonnefoy, mais plus fréquemment dans les poèmes de jeunesse, une hantise se manifeste, un constat est formulé, qui est celui de la perte qui lui est infligée, de l'interdiction de retrouver accès à ce que le poète ne peut se résoudre à simplement penser. Ainsi, penser l'être, ce serait le situer, ou le découvrir situé, de l'autre côté d'un fossé qui ne peut être considéré que comme infranchissable : un fossé comme celui qui existe entre un vivant et un mort. Le thème de la mort se retrouve sans cesse dans l'ouvre de Bonnefoy : la mort qui est rupture de contact, éloignement à l'infini, réduction de l'être authentique à une figure d'outre-tombe; la mort, en prenant conscience de laquelle l'esprit est forcé de reconnaître l'interdiction qui lui est faite de jamais rejoindre par un acte de l'esprit la réalité de ce qu'il a perdu.

Sans doute cette conscience de la perte totale et définitive peut avoir pour conséquence le rehaussement de l'objet perdu. Perdu, et, parce que perdu, l'objet retrouve ou acquiert valeur et prestige. L'être mort, parce qu'il est mort et qu'il se profile pour ainsi dire sur le fond obscur de sa mort, gagne en éclat :



Enfin je te vis morte Inépuisable éclair que le néant supporte.

Et je t'ai vue te rompre et jouir d'être morte, ô plus

[belle



La beauté, l'authenticité, l'intégrité de l'être se révèlent donc à l'occasion d'une brisure. Aucun pont ne franchit le vide causé par l'événement irrévocable de la mort. Celle-ci assigne à l'objet une éternelle beauté et au contemplateur une éternelle privation de cette beauté. Tout se ramène pour celui qui prend conscience de la mort d'autrui, à l'immobilisation de son esprit en deçà de ce qui se trouve dès lors situé par-delà une faille. L'être apparaît perdu pour toujours, et l'esprit, pour toujours, prend conscience de cette perte :



A chaque instant je te vois naître, Douve,

A chaque instant mourir.



A chaque instant la mort se révèle aux yeux de celui qui la contemple, à la fois comme vivante et comme morte. Vivante pour elle-même, et morte pour lui. Dès l'abord l'esprit est forcé de reconnaître cette dissociation de l'être et de la forme qu'il présente. Du mouvement et de l'immobilité de Douve, tel est le titre du premier grand recueil poétique de Bonnefoy. Ce titre exprime le divorce essentiel qui existe entre l'être, toujours vivant, mouvant et opérant, et, d'autre part, la pensée contemplatrice qui ne peut le percevoir que de très loin, réduit par la distance à n'être plus qu'une abstraction éternelle.

La mort, néanmoins, il faut le reconnaître, a le suprême mérite de protéger l'être contre la conceptualisation qui le menace. Elle le situe en un lieu où il se trouve susceptible de continuer de vivre dans sa réalité plénière. Mais, par un autre côté, elle enlève à tout vivant la possibilité de le rejoindre. Elle frustre le contemplateur de ce qu'elle lui présente à distance. Elle le force à reconnaître que l'être existe, mais qu'il lui manque. Comment alors suppléer à ce manque ? De la pensée de la mort naît pour nous le désir de nous réunir à l'être à la fois vivant et perdu : « L'être, pourvu qu'il soit compris par l'acte de poésie, et si celle-ci n'hésite pas à le chercher au fond du gouffre de son néant, de sa mort, l'être se découvre intact, immortel, étincelant de lumière dans un règne au-delà du temps. »

Il y a donc un moyen pour le poète d'échapper à la distanciation négatrice qui le sépare de ce qu'il ne peut se résigner simplement à concevoir. Ce moyen, c'est sa poésie. Celle-ci est un pur acte de l'esprit. Elle porte celui-ci à profiter des moindres occasions qui s'offrent à lui de rejoindre l'être dans le lieu infiniment écarté où il persiste à demeurer invisible. C'est une quête, une approche, le franchissement de la distance. Non que le chercheur poursuive une marche régulière et progresse par un mouvement ininterrompu. Le plus souvent le poète profite d'une conjoncture fortuite pour tenter d'atteindre d'un coup ce qui lui est parfois donné d'entrevoir. Toute l'ouvre de Bonnefoy se met ainsi sous la dépendance d'occasions soudaines et inespérées. Si elle découvre, comme il le dit, « l'être intact », c'est « au-delà du temps », dans un moment qui brusquement se détache sur le fond même de la durée :

Et je suis encore sensible plus que peut-être il ne faut à ces moments où le devenir et le lieu opposent leurs évidences, disons les moments d'approche...



Et dans un mouvement de pensée tout aussi religieux que l'ascèse contraire de Pascal, ne peut-on ressentir cette « catastrophe » comme un dégel, dans les profondeurs mouvantes duquel va s'accomplir une vraie approche de l'être}



La présence se donne dans l'univers de l'instant.

Parfois le monde se dresse, quelque sortilège est rompu, voici que comme une grâce, tout le vif et le pur de l'être dans un instant est donné. De telles joies sont une percée que l'esprit a faite vers le difficile réel.



Point de moment d'une telle sorte sans que l'obstacle constitué par la continuité habituelle du temps ne soit rompu, et cela par la rencontre d'un objet inespéré.

Il y a des moments où, au hasard d'une rue, grâce à un être qui vient vers lui, grâce à l'intensité de ses yeux, un enfant s'ouvre à l'expérience de l'autre, à sa qualité de présence.

Alors la succession régulière des jours et des heures fait soudain place à une pause. Que par chance un oiseau se mette à chanter, et voici qu'aussitôt la pensée rejoint l'être dans un moment qui n'est plus dans le temps :



Tu entendras

Enfin un cri brûlant comme une épée (...)

Sur le parvis du cri de l'oiseau chancelant (...)

Ici dans l'herbe ancienne tu verras

Briller le glaive nu qu'il te faudra saisir



Ainsi en va-t-il de mille occasions instantanées, où le temps cesse d'exister, et où la pensée conceptuelle succède, tranchant comme une épée, au sentiment de l'être. Qu'un bras de femme se soulève, qu'à travers les broussailles jaillisse la fumée vivante d'un feu, que se dresse tout à coup devant les yeux du spectateur, au centre de Saint-Pierre, le grand baldaquin baroque du Bernin, et, en un éclair, voici que se révèle « un instant nu, déchiré, sans continuité avec la durée qui l'encadre », un instant qui est dévolu à celui qui en fait l'expérience comme s'il était unique, absolu, conféré par la vie. On dirait qu'alors, sans préparation, le temps subit une mutation immédiate et que le moment ainsi vécu prend la valeur d'un don imprévisible, ou, comme le dit Bonnefoy, improbable. Moment qui ne dépend pas du jeu déterministe des causes et des effets, qui n'est point le résultat automatique des moments antérieurs, mais qu'il faut « affronter » directement, à qui il faut faire face, comme on doit faire face à tout ce qui se détache sur la trame apparemment homogène de l'existence. De tels moments se bornent à présenter leur évidence. Loin de ressembler à ces généralisations abstraites qui prétendent donner une traduction adéquate de l'être, ils proposent à qui en reçoit la révélation, certains aspects concrets de la réalité : aspects, il est vrai, le plus souvent, fugitifs et fragmentaires, mais qui, pour le temps assez bref qu'ils durent, « parlent, comme dit le poète, au nom du tout, et profitent de l'hiatus qu'ils créent dans la durée apparente, pour produire à eux seuls une plénitude de temps dont d'ordinaire nous ne pouvons que rêver à distance ». Détachés du passé, n'existant que dans un présent nu, comblés sans requérir un futur, les moments ainsi vécus semblent se rattacher à une durée non successive cm rien ne se déroule, ni ne se déduit, et où tout reçoit pour don spécial une pérennité particulière :



Le temps et l'éternel ne sont pas ici des poussées abstraites, mais des présences presque visibles, qui attirent et retiennent dans les profondeurs de l'été.



Certains tableaux comme certains poèmes expriment cette intemporalité des moments privilégiés. L'éternité qu'ils dépeignent constitue un temps de paix et de silence dont les plus beaux exemples peuvent être trouvés dans les ouvres, tant aimées par Bonnefoy, de Piero délia Francesca.

Protégées comme elles le sont contre toute déformation ou usure, contre toute réduction de la figure vivante au spectre abstrait de 1' « idée », les expériences dont il s'agit ici, si impérissables qu'elles semblent être, n'ont pas leur siège dans des moments déterminés. Elles sont éternelles parce qu'elles sont éternellement en possession de leur temps comme elles sont en possession de leur espace. Espace non nécessairement continu, mais constitué par des sites parfois séparés les uns des autres, sans que leur apparente indépendance les empêche cependant de composer ensemble, chaque fois, de « vrais lieux ».

Le « vrai lieu », comme le « moment privilégié », fait donc corps avec la présence des choses. Il contient et produit sa propre évidence. Son existence est attestée par nos sens, perçue par notre ouïe. Parlant d'eux, le poète écrit :



Les voici reconnus dans leur pouvoir de combler nos sens, et, sinon d'apaiser nos cours, du moins d'outrepasser par leur évidence sans faille les critiques inquiètes de notre esprit.



Le lieu se caractérise, lui, par une certaine inaltérabilité. Il s'oppose, en les réfutant, aux variations du temps et de l'heure. Il est toujours le fidèle gardien du passé :



Ici, toujours ici. Pierres sur pierres

Ont bâti le pays dit par le souvenir.

A peine si le bruit de fruits simples qui tombent

Enfièvre encore en toi le temps qui va guérir.



Le lieu se présente donc comme le guérisseur du temps, comme imposant sa thérapeutique apaisante aux variations de la durée. Et cela, simplement, en s'affirmant tranquillement identique à lui-même. Il se contente d'être là, de ne pas changer. Il reste ce qu'il est. Cette fidélité à lui-même ne se limite d'ailleurs pas à des bornes immuables. Elle se retrouve parfois à distance. Il y a une similarité des lieux qui fait qu'ils se retrouvent et se ressemblent, même lorsqu'ils sont séparés par des vides. Le lieu volontiers se répète. Il tend à se reproduire, ou, mieux encore, à réapparaître, plus complet encore, en d'autres endroits écartés où, en dépit des divergences, il se retrouve triomphalement, pareil à lui-même. A la différence des lieux proustiens, Méséglise ou Guermantes, entre lesquels se découvrent des étendues infranchissables, les lieux, dans le pays de Bonnefoy, ne se referment pas sur eux-mêmes, ils ne s'isolent pas, si parfois ils se situent à quelque distance les uns des autres. Entre eux il peut y avoir un intervalle essentiel, mais l'intervalle ne constitue pas, si important qu'il puisse être, une totale solution de continuité. A travers le temps comme à travers l'espace, chaque paysage renvoie à un autre paysage. Vici est si proche du là-bas qu'il semble souvent en faire partie attenante, ou lui servir d'antichambre. Au-delà du pays d'ici qu'y a-t-il ? Rien, sinon ce que le poète appelle un arrière-pays.



D'où le caractère à la fois familier, mais aussi tant soit peu inquiétant de ces relations de famille entre des lieux apparentés, mais que pourtant quelque vide sépare. Parlant de cette dualité, Bonnefoy écrit : « Là, à deux pas, sur la voie que je n'ai pas prise et dont déjà je m'éloigne, oui, c'est là que s'ouvrait un pays d'essence plus haute, où j'aurais pu aller vivre... » Pays donc voisin, arrière-pays, qui est difFérent et semblable, qui s'étend comme un là-bas non radicalement séparé de Vici. Le lecteur de Bonnefoy n'aura jamais tort de croire que, chez lui, si grave que puisse être l'hiatus se formant entre deux lieux dont l'un conduit tout de même à l'autre, une profonde similarité les unit. Malgré la distance, tout arrière-pays est comme précédé et annoncé par un avant-pays qui s'en présente naturellement comme le seuil. L'ouverture dont il est parlé ici, n'est que l'entrée d'un chemin détourné par lequel la pensée revient avec ravissement sur ses pas, avant de reprendre la route. Le proche et le lointain restent donc voisins l'un de l'autre, l'un renouvelle la promesse de l'autre : « Ici, dans cette promesse, est donc le lieu. »

Comme il arrive ainsi parfois à un moment vécu d'atteindre de façon inattendue à une haute permanence, ainsi le lieu où l'on est, où l'on passe, s'arrange en de certaines occasions, pour se rappeler à nous dans un autre lieu. Parfois même, c'est par ce détour qu'il nous amène - ou nous ramène - à un lieu total, lieu qui n'est pas l'espace abstrait, mais une sorte d'étendue aérée contenant en elle-même quelque chose comme une plénitude d'être. En ces lieux, les divergences n'existent plus, les points de vue ne diffèrent plus et ne se disposent plus loin les unes des autres. Tout s'identifie :



L'ici et Tailleurs ne s'opposent plus. La réalité muette ou distante et mon existence se rejoignent, se convertissent, s'exaltent dans la suffisance de l'être. Je puis les rejoindre. Je me convertis en eux, comme eux en moi. Il en résulte que l'espace où je me trouve perd cette apparence d'exclusivité qu'il offre d'ordinaire. Comme le temps, il nous devient intérieur. On dirait qu'à la façon de Novalis et des romantiques allemands nous ne le ressentons plus comme situé au-dehors. Ayant cessé d'être localisé par nous à l'extérieur de nous-mêmes, il présente au-dedans une existence devenue au moins partiellement subjective. L'arrière-pays se confond avec ce que nous pourrions nommer, en lui enlevant tous sens péjoratifs, l'arrière-pensée, l'arrière-moi.



Le poète écrit : « Poésie et voyage sont d'une même substance, d'un même sang. » Comme le mouvement de la pensée poétique le voyage, en effet, est orienté vers une fin dont le voyageur est en quête, et qui, loin d'être le terme physique de son cheminement, devient le lieu à partir duquel commence un autre voyage, celui-là tout spirituel. Le lieu s'ouvre sur une profondeur inespérée. Il s'ouvre comme s'ouvre un édifice (ou un sentimenT) sur un espace interne. C'est pourquoi le poète, parlant des lieux, ose les considérer comme se trouvant sur le même pied que les voyages, d'une part et les affections humaines, d'autre part :



Nous qui avons découvert (...) que le voyage, l'amour, l'architecture, toutes les tentatives de l'homme, ne sont que des cérémonies pour accueillir la présence.



Degrés qui conduisent le voyageur à l'entrée d'un arrière-pays, émotions qui minent celui qui les ressent au centre de la vie intérieure, portiques qui donnent accès au-dedans faiblement éclairé d'une crypte. Ainsi le poète chemine à la fois au-dehors et au-dedans d'une profondeur qui peut être celle de sa propre pensée. Il avance, porté par l'espoir de rejoindre un « arrière-plan ». A l'instar de la poésie de Rimbaud qu'il admire tant, celle de Bonne-foy exprime sans cesse cette approche. Le sentiment de toucher au but - au but intérieur - se traduit chez lui par la même impression d'imminence :



Rimbaud a écrit sur les routes ardennaises et dans l'élan de l'espoir, ses poèmes les plus limpides, les plus heureusement libres, les plus librement enfantins. (...) L'ailleurs fabuleux, où tous les problèmes se résolvent, n'est pas encore rejoint, mais Yici funeste est abandonné, et les fatigues mêmes de la route, le froid nocturne et la faim, semblent le prix à payer d'un véritable commencement. Le marcheur prend de court l'opacité du réel.



Le lieu, le « vrai lieu » dont parle Bonnefoy, a un peu les mêmes propriétés que les routes rimbaldiennes. Avec une moindre brusquerie peut-être, mais avec une semblable acuité, il inaugure chaque fois une nouvelle recherche. Tout lieu peut être un « carrefour », le point à partir duquel commence ou recommence 1' « errance » de l'être. Les lieux comme les moments sont donc des points de départ, quand ils ne sont pas des points d'arrivée.

Les lieux, les moments, mais aussi les objets qui s'y découvrent placés. L'ouvre entière de Bonnefoy est meublée d'objets devant lesquels tout à coup il s'arrête et à partir desquels commence pour lui un nouveau périple. A l'instar du lieu, l'objet, lui aussi, est un carrefour. L'on voit rayonner à partir de lui, tout autour de lui, autant d'itinéraires qui, tous, conduisent à l'être :



Objets mystérieux, que je rencontre parfois, dans une église, un musée, et qui me font m'arrêter comme encore à un carrefour... En vérité, il suffit que quelque chose me touche - et cela peut être le plus humble, une cuillère d'étain, une boîte de fer rouillée dans ses images d'un autre siècle, un jardin aperçu à travers une haie, un râteau posé contre un mur, un chant de servante dans l'autre salle - pour que l'être se clive, et sa lumière, et que je sois en exil.



Comme le moment et comme le lieu, l'objet rencontré est donc souvent le point de départ d'une pensée qui hésite, tremble et soudain se détache, pour s'engager dans l'une ou l'autre route. L'objet, lui aussi, est un carrefour. A partir de lui s'ouvrent des voies multiples. Certaines, les mieux choisies, conduisent à l'être. Il y a, fréquemment énumérées dans l'ouvre du poète, une diversité de choses hétéroclites qui captent son attention et le lancent tour à tour dans des directions multiples. L'existence du poète est composée pour une bonne part d'actes discontinus d'attention répétée, de l'un à l'autre desquels son esprit se transporte. Comme chez un autre écrivain contemporain dont il parle - Gilbert Lely - l'on peut remarquer dans les écrits de Bonnefoy « une attention très aiguë à la chose en tant que chose ».



Parlant de la pierre, cet objet parfait, plus purement « objectif» que tous les autres et sur lequel 1 attention de Bonnefoy volontiers se fixe, le poète écrit :



Je partageais l'hypnose de la pierre,

J'étais aveugle comme elle.



L'attention avec laquelle la pensée du contemplateur se porte ici prend en cette occasion, comme parfois chez Flaubert, un tour hypnotique. Le sujet percevant et l'objet perçu se rapprochent, se fondent, effacent leurs différences. Le sujet tire une vitalité nouvelle de l'étroite proximité où il se trouve non seulement vis-à-vis de l'objet, mais vis-à-vis de l'être dont l'objet par sa médiation lui laisse entrevoir la présence à portée. L'objet alors perd de son extériorité; il n'est plus limité par ses contours. Un échange a lieu, un rapport se crée entre sujet et objet. L'objet devient moins opaque, moins résistant, moins radicalement objectif; et le sujet voit s'approfondir dans son for intérieur une vie mentale qui doit son enrichissement à l'influence occulte que l'objet exerce sur lui.

De cette interrelation si complexe on trouve maint exemple chez Bonnefoy. Parlant de certains poètes de sa génération, il fait la réflexion suivante :



Ils (...) ont inventé à nouveau les quelques gestes élémentaires qui nous unissent aux choses, dans l'incessante aube froide d'une vie anxieuse d'absolu.



A la différence de la pensée platonicienne, toujours prête à s'abstraire, la pensée plotinienne, beaucoup plus proche de celle de Bonnefoy, parce que plus concrète, recherche dans les objets réels, et particulièrement dans les plus simples, dans les plus nus, l'intuition d'une présence qui à la fois les dépasse et qui pourtant se lie étroitement à eux. Ainsi Bonnefoy aime « cette présence absolue, sans répit, que nous aimons dans la pierre ». Le but véritable de l'activité poétique n'a pas d'autre signification. Il consiste à « rendre à l'objet terrestre sa vocation d'absolu ».

L'absolu, c'est-à-dire donc l'épiphanie plénière de l'être, dépend avant tout d'une humble présence perçue par un sujet pensant et sentant. Une pierre, une feuille d'arbre, une touffe d'ortie ont ce privilège d'exister immédiatement à mes yeux. Elles sont là pour moi. Leur existence est reconnue par moi-même. En me présentant leur existence, ces objets authentifient ce qui est, ils permettent à l'esprit de passer de la constatation de leurs existences particulières à l'intuition de l'absolu. La pierre, la feuille d'arbre, l'ortie existent, je le reconnais; grâce à la perception de cette première sorte d'existence il m'ap-paraît de plus en plus clairement que l'existence absolue de l'être n'est pas un concept mais un fait, aussi présent que l'existence de la pierre, de la feuille d'arbre ou de l'ortie :



Ortie, ô proue de ce rivage où il se brise,

O debout glacée le vent.

Fais-moi le signe de présence, ô ma servante

En robe noire écaillée.



L'objet s'avère présent. Il nous fait signe. Il en va de même pour tous les objets, pourvu qu'ils soient reconnus pour ce qu'ils sont, identifiés par l'esprit :



Cette année-là, tu vins à presque distinguer

Un signe toujours noir devant tes yeux portés

Par les pierres, les vents, les eaux et les feuillages.



Point de présence des objets pour le sujet sans ce signe qu'ils lui adressent. Il ne leur suffit pas d'exister, il faut qu'ils se désignent. C'est qu'ils sont porteurs d'un message : leur présence est une garantie. « Voici que s'offrent à moi tous les objets, toutes les sensations, tous les signes de ce que serait la vraie vie. » Non seulement les objets attestent leur propre présence, mais ils authentifient toutes les autres présences.

Présence donc révélatrice de toutes. Mais présence aussi qui s'adresse à tous. Ce dont ils sont le signe et les porteurs, ils nous l'offrent, et, du même coup, ils garantissent notre présence propre. Que l'instant, que le lieu, que l'objet se dévoilent, et, par le même geste, ils nous dévoilent nous-mêmes. Nous aussi, nous sommes là. C'est sous cette forme, la plus modeste, mais aussi la plus concrète de toutes, que tardivement apparaît dans la poésie de Bonne-foy la réalité d'un moi : non comme conscience de soi, comme retranchement de la pensée dans ses profondeurs propres, ou prétention d'exister comme sujet sans objet, mais, au contraire, comme un moi se penchant vers les objets dans la dépendance desquels il se place :



Il faut, comme le dit Plotin, que notre conscience de nous-mêmes s'abolisse pour que nous possédions vraiment l'objet que nous voulons voir, et il faut cependant qu'elle se maintienne pour que notre mission soit vérifiée et comprise, et possédée par nous en tant que vision...



Le rôle initial du sujet consiste donc à recevoir ce qui lui est donné par l'objet; et comme l'objet lui-même a pour rôle essentiel de renvoyer le sujet, plus en arrière, à une réalité plus lointaine et plus profonde, il faut en conséquence concevoir que « la conscience profonde a toujours ailleurs son foyer ». Ailleurs qu'en elle-même, ailleurs qu'en la réalité particulière qu'elle incarne. Si elle a un vrai foyer c'est donc dans un ailleurs universel, ou, en d'autres termes, dans une absence qui se fait sentir comme présence. Au-delà des déterminations, il y a une indétermination.

Voulant définir la poésie de Séféris, Bonnefoy y souligne cette contradiction qui affecte aussi son ouvre propre :

C'est à cette contradiction intime, évidemment douloureuse, au plus haut point signifiante, entre présence et absence, entre plénitude et désert, qu'il faut résolument s'attacher.

Et il ajoute avec mélancolie :



C'est toujours au loin que cette plénitude dessine ses frondaisons et ses fruits.



Mais cette mélancolie de l'éloignement n'est pas sans consolation. Si l'être est éloigné, s'il est ailleurs, s'il se révèle toujours finalement autre part, en arrière, à distance, dans un arrière-pays, ces graves restrictions sont en même temps les conditions grâce auxquelles il nous est permis d'entretenir, avec cet ailleurs, des relations composées de foi, d'espoir et même d'amour. Ces sentiments n'ont jamais le pouvoir d'abolir l'intervalle, mais ils nous permettent de nous servir de lui comme d'un lieu médian, grâce auquel nous pouvons nous rapprocher peut-être indéfiniment de ce que jamais nous ne pouvons franchement rejoindre.

C'est par la foi que nous pouvons nous maintenir en rapport avec l'existence de l'autre :



Et pourtant c'est quand j'en suis venu à cette sorte de foi (foi en l'existence d'un absolU) que l'idée de l'autre pays a pu s'emparer de moi le plus violemment et me priver de tout bonheur sur la terre.

De tout bonheur, peut-être, mais non de tout sentiment d'espérance :



Il faut... réinventer un espoir. Dans l'espace secret de notre approche de l'être, je ne crois pas que soit de poésie vraie qui ne cherche aujourd'hui, et ne veuille chercher jusqu'au dernier souffle, à fonder un nouvel espoir.



Je voudrais réunir, je voudrais identifier presque la poésie et l'espoir.



Si la poésie, plus qu'aucune forme déterminée d'activité humaine, est génératrice d'espoir, c'est qu'en dépit des distances, mais peut-être aussi à cause d'elles, elle établit une sorte de société spirituelle entre l'être qui habite l'autre pays et nous. En dépit, mais peut-être aussi en raison de la distance, la distance est là pour être reconnue et explorée. Malaisément et imparfaitement surmontée, elle invite néanmoins celui qui la mesure à la survoler. C'est la distance qui fait l'altérité de l'être, c'est-à-dire ce qui fait paraître autre et désirable ce que, si elle n'existait pas, nous ne songerions pas à convoiter. Aussi le poème de Bonnefoy est-il presque toujours un poème de la distance, il exprime le caractère autre, non seulement de l'objet qu'il chante, mais du lieu où cet objet réside, et même du temps, ou plutôt de l'espèce d'éternité lointaine qui est sienne.



Comment nommerons-nous cet autre jour, mon âme...

Comme si au delà de toute forme pure

Tremblât un autre chant...



Par-delà le moment vécu, par-delà l'espace circonscrit, par-delà tout objet déterminé, il y a donc l'autre jour, l'autre pays, l'autre être. La poésie de Bonnefoy ne se confine donc pas dans l'immanence, elle fait son dernier choix de la transcendance. L'obsession du « point de partage entre deux régions » la hante, et rien n'est plus visible en elle que le mouvement par lequel elle s'efforce de franchir quelque ligne de démarcation. Comme le dit le poète, elle « considère que l'objet réel, séparé de nous, infiniment autre, peut être dans l'instant de notre accès à l'être, notre salut ». Finalement, dans la poésie de Bonnefoy, l'ici et l'au-delà apparaissent comme s'affrontant1 directement dans une sorte d'inactualité ou d'actualité supérieure. La détermination et l'indétermination se heurtent de front.



Si dans cette analyse de la pensée de Bonnefoy la détermination apparaît d'emblée comme un point de départ presque obligé, nous avons vu presque dès l'abord cette orientation initiale considérée comme suspecte, puis comme néfaste par le poète et comme devant même à tout prix être rejetée par lui. Car la détermination, telle qu'il la perçoit d'abord, lui apparaît comme une construction abstraite, substituant au réel un idéal mensonger, une fiction de l'esprit. Or, pour Bonnefoy, la poésie ne se définit jamais comme une fiction. Les déterminations purement conceptuelles qui peuvent s'y révéler n'ont pas d'autre origine que de simples formes mentales forgées par l'esprit. Quelle que soit l'admiration manifestée par le poète pour une poésie aussi arbitrairement conçue que, par exemple, la poésie mallarméenne, Bonnefoy n'a jamais cessé de manifester ses préférences pour une autre espèce de détermination, celle avant tout montrée par Rimbaud et quelques autres, les surréalistes, par exemple : détermination basée sur la réalité concrète des lieux, des moments, des objets - étant entendu que derrière ces lieux, ces moments, ces objets, désignés par eux mais sans se fondre avec eux et sans se trouver ainsi les prisonniers de leur étroite existence, il y avait une autre sorte d'existence, existence, celle-ci non abstraite, mais aussi concrète que possible, se localisant dans un arrière-pays, un arrière-temps, une pensée trouvant son siège à distance : pensée composée de lieux mentaux non strictement déterminés, ni déterminables, mais qui n'en expriment pas moins avec une relative précision et même avec une certaine figuration de leurs formes leur présence. Ainsi nous trouverions-nous les captifs de leur décevante existence, s'il n'y en avait une autre, localisable dans un autre lieu, un arrière-pays, un arrière-temps, une arrière-pensée : lieux non strictement déterminés, ni déterminables, mais qui n'en expriment pas moins avec une relative détermination leurs formes. Nos relations avec ces formes, plus souvent rêvées que réelles, plus souvent suggérées qu'affirmées, ne peuvent se présenter donc que comme un rapport imparfait, incomplet, mensonger peut-être, mais infiniment plus riche de vérités particulières, puisque à la fois composé de déterminations et d'indéterminations, comme celui qui existe toujours entre ce qui est là-bas et ce qui est ici, entre ce qui est nôtre et ce qui est autre, entre ce qui est vrai et ce qui est faux. Tout pays implique un arrière-pays, tout moment implique un arrière-moment et un arrière-temps, toute détermination enfin recèle ou révèle une réalité non déterminée. Constatation à laquelle on pourrait ajouter encore la remarque suivante qui en est comme un corollaire : toute vie ne peut être appréciée dans sa profondeur que si nous la distinguons dans le miroir offert par l'autre face d'elle-même qu'elle nous fait contempler.



BONNEFOY : TEXTES

Ortie, ô proue de ce rivage où il se brise,

O debout glacée dans le vent,

Fais-moi le signe de présence, ô ma servante

En robe noire écaillée O pierre grise.

S'il est vrai que tu aies la couleur du sang,

Emeus-toi de ce sang qui te traverse,

Ouvre-moi le port de ton cri,

Je suis comme le pain que tu rompras.

Comme le feu que tu feras, comme l'eau pure

Qui t'accompagnera sur la terre des morts.

Comme l'écume Qui a mûri pour toi la lumière et le port.



II faut, comme le dit Plotin, que notre conscience de nous-mêmes s'abolisse pour que nous possédions vraiment l'objet que nous voulons voir, et il faut cependant qu'elle se maintienne pour que notre vision soit vérifiée et comprise, et possédée par nous en tant que vision : si bien que l'apprentissage de l'ouvre va et revient sans cesse de la séparation à l'union, de la passivité à l'examen, de l'éveil au songe, jusqu'à cette improbable expérience de l'ouvre qui serait la synthèse des voies obscures du songe et de la lucidité de l'éveil. Il faudrait étudier ce temps de l'approche.



Dans l'espace secret de notre approche de l'être, je ne crois pas que soit de poésie vraie qui ne cherche aujourd'hui, et ne veuille chercher jusqu'au dernier souffle, à fonder un nouvel espoir.

Et cette poésie qui ne peut saisir la présence, dessaisie de tout autre bien, sera du grand acte clos la proximité angoissée, la théologe négative.



L'être, pourvu qu'il soit compris par l'acte de poésie, et si celle-cr n'hésite pas à le chercher au fond même du gouffre de son néant, de sa mort, l'être se découvre intact, étincelaitt de lumière dans un règne au-delà du temps.

Il ne faut pas chercher le plus vrai réel dans un ailleurs chimérique, mais dans chaque être et dans chaque chose, en les saisissant dans leur finitude éclairante, dans leur mort.

Entre l'ouvre et le lieu j'aime que les liens se distendent.



La vraie poésie, celle qui est recommencement, celle qui ranime, naît au plus près de la mort : Nos pas sont plus profonds parmi les morts

On dirait que le temps va faire halte Comme s'il hésitait sur le chemin, Regardant par-dessus l'épaule terrestre Ce que nous ne pouvons ou ne voulons voir.

J'ai souvent éprouvé un sentiment d'inquiétude à des carrefours. Il me semble dans ces moments qu'en ce lieu ou presque : là, à deux pas sur la voie que je n'ai pas prise et dont déjà je m'éloigne, oui, c'est là que s'ouvrait un pays d'essence plus haute, où j'aurais pu aller vivre...

Il ne s'agit que de regarder et d'écouter avec force pour que l'absolu se déclare... Ici, dans cette promesse, est donc le lieu.

Un lieu et l'évidence ont été identifiés, l'ici et l'ailleurs ne s'opposent plus.

Dans le lieu même des cendres, où toujours une étincelle subsiste, c'est alors que le feu reprend.

J'aime que l'espace soit substance.

Ici (le vrai lieu est toujours un icI), ici la réalité muette ou distante et mon existence se rejoignent, se convertissent, s'exaltent dans la suffisance de l'être.

Et je dis que l'angoisse du vrai lieu est le serment de la poésie.

L'objet sensible est présence.






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