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Variations historiques et géographiques dans les romans contemporains






TERRE, TERRAIN, TERRITOIRE



Construire une cartographie de la dernière décennie littéraire (les fictions narratives qui se sont écrites de 1995 à 2005) comporte un double risque : celui de figer le présent, par définition mouvant, instable, dans des étiquettes rigides; celui d'utiliser des termes géographiques parfois piégés. Tout incite donc à la nuance, et les catégories proposées ici seront considérées comme poreuses, perméables. Il ne s'agit pas de penser l'unité d'une période littéraire mais au contraire de saisir sa dynamique, ce qui suppose connexions en tous sens, circulation ouverte, tensions inapaisées... Pour nous guider? Les lignes théorisées par Gilles Deleuze, «dont l'une serait comme la ligne nomade, l'autre, migrante, l'autre sédentaire».1 Principe paradoxal: on sait que Deleuze n'avait aucun goût pour le roman français et qu'il a affirmé la «supériorité de la littérature anglaise-américaine». Mais le modèle est fécond. D'une part, parce qu'il permet de dépasser les questions de genre (fiction, autofiction, réciT) et de générations.2 D'autre part, parce qu'il fournit un modèle épistémologique pour interroger la représentation du monde via la littérature. L'une des nouvelles donnes du jeu littéraire (depuis les années 1980) est bien cette relation forte entre fiction et Histoire qu'illustrent ces déclarations en 2006 de différents écrivains : « La littérature, sour cadette de l'Histoire» (Pierre BergougniouX); «Le roman, l'imagination de l'Histoire» (Anne-Marie GarâT); «Comment dire quelque chose sur le monde dans lequel nous vivons, surmonter ce sentiment de déconnexion avec l'Histoire?» (Laurent MauvignieR).





- Trois lignes, donc -

Ligne sédentaire: des récits qui s'ancrent en province, une littérature de la «terre perdue» (Pierre Michon, Pierre Bergougnioux, Richard MilleT) identifiée par un certain nombre de critiques (Sylviane Coyault, Jean-Pierre RicharD) depuis quelques années déjà. Un rappel, car les mots «terre» ou «province» sont des missiles lexicaux : il ne s'agit ni de «France moisie», ni de littérature «régionaliste». Ce sont des récits qui témoignent du monde rural, «non pas saisi dans une visée réaliste, ni même nostalgique, mais dans un rapport mythique à la dépossession» (Yannick HaeneL). Sans qu'il y ait forcément une filiation directe avec ces auteurs, d'autres écrivains, depuis le livre magistral de Michon, Vies minuscules"", ont donné voix et corps à ces lieux que l'on dit «déshérités» et qui pourtant lèguent un lourd héritage. Le prisme des écritures est large: de l'image «chromo» (la Lorraine des années 1920 vue par Philippe ClaudeL) au clair-obscur caravagesque de Pierre Jourde (Pays perduT).

Ligne nomade: à cette écriture du pli (sur une région, une époque révolue, un sujet qui raconte sa viE) s'opposent les romans du terrain , qui privilégient l'espace public plus que l'espace privé, le présent plus que le passé, le collectif plus que l'individuel, l'urbain plus que le rural. Le terrain est l'objet d'une investigation sociologique et ethnographique qui permet de mettre au jour les mutations du monde contemporain urbain (les récits de François Bon ou les descriptifs de Jean RoliN). Les romans de la terre perdue sont des romans de la quête; ceux du terrain préfèrent l'enquête sociale et stylistique. Us contiennent une valeur polémique. Ils interrogent le monde d'aujourd'hui et ses discours (Lydie Salvayre, François BégaudeaU).

Ligne migrante: les romans du territoire embrassent une étendue spatiale plus large : la Guadeloupe dans Rosie Carpe"", de Marie NDiaye, les pays que visitent les personnages des romans de Jean Echenoz, le Japon ou la Chine de Jean-Philippe Toussaint. Ce sont des romans qui aiment jouer, des « fictions joueuses» (Bruno BlanckemaN): jeux avec l'invraisemblable (Jean EchenoZ), le fantastique (Marie NDiayE), la science-fiction (Antoine VolodinE)..., jeux doublés d'un enjeu : rendre compte du monde d'aujourd'hui.

Par-delà le disparate qu'engagent ces trois paysages fictionnels, la ligne commune est bien la ligne de fuite deleuzienne qui croise deux données essentielles: l'origine géographique (quel lieu? quelle langue? quelles filiations littéraires?) et le saisissement historique (quelles dates font sens? 1914? 1945? Mai 68? la chute du mur de Berlin? le 11 septembre 2001 ?).



- Littérature de la terre perdue - Les récits de la terre perdue s'écrivent dans le malaise des années 1980. Carnet de notes, 1980-iggo7"*, de Pierre Bergou-gnioux, rend compte d'une décennie marquée par la médiocrité: c'est l'époque de la désillusion politique (le journal est presque entièrement vidé de référence à la nouvelle période mitterrandiennE) et sociale (Bergougnioux note au jour le jour les avancées de la misère et de la bêtisE). Fin des Trente Glorieuses. Fin des «grands intellectuels». Roland Barthes: «Il est mort depuis trois ans. L'abîme nous talonne.» Ou encore: «Lacan est mort et j'en resterai mélancolique jusqu'au soir. Une époque, à l'évidence, s'achève. » 4

Au moment où Bergougnioux rédige ces notes, Deleuze, Foucault, Bourdieu, Derrida sont encore en vie, mais une génération d'écrivains se sent orpheline. L'heure est moins à la nostalgie qu'au pessimisme. Beaucoup ont le sentiment d'entrer dans une période crépusculaire, un «épilogue» (Georges SteineR). Pour tenter de comprendre ce déclin, la littérature regarde en arrière et interroge la grande cassure qui a affecté le monde rural dans les années i960.

La Muse du département Pierre Michon et Pierre Bergougnioux ont été les premiers à ancrer leurs récits dans une province ingrate et peu touristique: « La province dont je parle est sans côte, plages et récifs » écrit Pierre

Michon dans Vies minuscules.5 Mais les vies toutes petites de Michon sont restituées dans une écriture surdimensionnée, toute en plages syntaxiques et en récifs prosodiques, une écriture qui donne à la province un singulier relief. Dix ans plus tard, La Grande Beune'9* respire le «passé indéfini» et «l'époque barbichue, de la République des Jules» mais l'atmosphère poussiéreuse des années 1860 est balayée par une transfiguration de la campagne : puissance tellurique, ouverture géologique, ethos erotique... Pierre Michon donne à ces lieux une profondeur de champ (forêts de fabliaux ou de peintres, comme dans Le Roi du bois'M) qui empêche de lire l'ouvre à travers un filtre passéiste.



La Corrèze de Pierre Bergougnioux possède une autre âpreté. Comme chez Michon, la province n'est pas seulement éloignée géographiquement de Paris, elle est aussi décalée dans le temps. « Ce que nous ne savions pas, c'est que ce lieu de la terre appartenait irrémédiablement au passé. »



Dans ce récit, la figure de l'artiste «venu trop loin ou trop tard» s'incarne sous des traits modestes (un boucher occasionnellement chanteur d'opérA) et déjà périmés (un photographe qui peint comme «les paysagistes de l'Ancien Régime finissant» au moment même où le narrateur découvre, aux actualités cinématographiques, les tableaux fusillés de Niki de Saint PhallE). Les derniers récits de Bergougnioux méditent sur cette «campagne antique, autarcique» et sa société «rurale, archaïque» qui s'est évanouie quand le mouvement moderne l'a gagnée [Un peu de bleu dans le paysageT'). L'ouvre est testimoniale (rendre compte des mutations du monde ruraL) et critique (utiliser les outils de la sociologie -Bourdieu - et de la philosophie - Descartes - pour fonder une nouvelle anthropologie littérairE): «Écrire, c'est donner son présent au passé.»7

Contre cet usage de la mesure et de la raison, le radicalisme de Richard Millet. Dans l'ampleur de la forme: à la relative brièveté des récits de Michon ou de Bergougnioux s'opposent l'ouvre-monde de Millet (voir la somme que constitue Ma vie parmi les ombres"") et les multiples échos qu'entretiennent les romans entre eux. Dans l'extrémisme des positions idéologiques: celui qui se considère comme «le dernier écrivain»8 refuse d'être enrôlé sous la bannière de catégories politiques conservatrices mais convient qu'il n'est pas «de son temps» et s'insurge contre une époque, «ses mours, sa morale, son esthétique, son langage, son totalitarisme mou, sa tolérance inquisitrice, sa littérature».9 Sa littérature, surtout. Coups de griffe contre l'«infinie fadeur» des romans d'aujourd'hui. Attaques contre la littérature francophone, accusée d'être «réécrite, sinon produite par les éditeurs parisiens» et mise à la mode au nom d'une «discrimination positive».10 Le discours n'est pas neuf. Il est relayé par d'autres écrivains (Philippe MuraY) ou par des historiens (Perry AndersoN).



Contre le conformisme dominant, Richard Millet propose l'héritage de tout ce qui peut figurer l'éternité, c'est-à-dire «la nation, la langue, la grandeur, la pureté, la permanence, le paysage, le christianisme, la faculté de juger, l'esprit critique, la méditation».12 Des principes que les romans de Millet relatent de manière plus complexe. Pas de mémoire embaumée. Rien de lénifiant dans la vision sombre du plateau de Millevaches, avec la puanteur de ses cadavres que l'on ne peut enterrer parce que la terre est gelée (La Gloire des Pythre"»), avec ses viols et ses vengeances (Le Renard dans le nom""). Millet met en scène la vie de la campagne avant le progrès qui l'anéantira (métaphorisé par la construction en 1938 d'un barrage qui engloutit le village et son passé): «Il s'agit à présent de donner voix à ceux qui n'en eurent pas ou n'en ont plus et dont le nom sera restitué à l'élémentaire et non au légendaire.» 13 À charge pour l'écrivain de redonner du lustre, de la gloire, à ces noms (de villages, de hameaux ou d'hommeS) qui s'éteignent.

Cette volonté de témoigner d'un monde rural qui a disparu ou qui est en train de disparaître est aussi à l'origine de Pays perdu, de Pierre Jourde (prix Génération du romaN). Le récit évoque une Auvergne isolée: «On n'y arrive qu'en s'égarant. Rien à y faire, rien à y voir. Perdu depuis le début peut-être, tellement perdu avant d'avoir été que cette perte n'est que la forme de son existence. » 14

Aucune complaisance, aucun attrait pour le folklore local dans la prose rude de Jourde, mais des portraits crus (paysans abîmés par l'alcool et le travaiL) et des descriptions abruptes (noirceur, saleté, odeurs excrémentielleS) qui rejoignent dans l'insoutenable les remugles évoqués par Millet.

La prose de Philippe Claudel est moins rugueuse. Meuse l'oubli"^ ou Les Âmes grises""' (plébiscité par les lecteurs, doublement couronné avec le Renaudot, le Prix des lectrices de Elle et sacré «Meilleur livre de l'année» par le magazine LirE) font revivre la Lorraine des années 1920 dans des couleurs sépia. Le vocabulaire sent discrètement le suranné et les personnages semblent sortis d'un roman de Simenon. Philippe Claudel, «régionaliste universel», réhabilite le genre

«mélo» (c'est la chanson Les Roses blanches qui sert de bande-son dans Meuse l'OUblI).



I h

La fiction ne cède pas toujours au charme de ces images d'Épinal. Expéri- aid.,B.ta. ence de la campagneT, de Christine Montalbetti, décrit l'incompréhension et l'inintérêt que l'on peut ressentir devant les réalités de ces «géographies coutu-mières» mais aussi, et de manière paradoxale, l'ancrage imaginaire, fantasmé, de l'enfance dans des «paysages ou des situations campagnardes» - quand bien même on est citadin. Le Pays"", de Marie Darrieussecq, interroge également ce qui fait le sentiment d'appartenance à une région. Le récit oscille entre plusieurs postures. La distance légèrement ironique: «Est-ce que le kitsch définissait l'enfance, et la province? Tout lui semblait bénin et irréel, puéril, charmant, un décor mièvre au lieu d'une mémoire battante.»15 Ou la revendication politique: «Une terre, ça appartient à quelqu'un. Un territoire, ça se dit même pour les animaux. "Territoire Cheyenne" pour laisser les Indiens sans terre, "territoire d'outremer" pour n'être pas émancipés. On est d'une terre. La terre est le sol où on enterre ses morts. Les Etats sont là pour que les terres existent, et que les territoires n'existent pas. » 16

L'envers de l'histoire contemporaine Enterrer les morts... C'est la grande question des récits de la terre perdue. Les fictions poursuivent le geste mémorialiste de Jean Rouaud engagé, dès 1990, avec Les Champs d'honneur. Au moment où disparaissent les derniers combattants, l'heure est au témoignage. En 1998, l'opération «Paroles de poilus», qui fait appel aux archives familiales des Français, connaît un vif succès. Dans ce tournant du siècle, le cinéma relaie les témoignages et s'intéresse à la boue des tranchées, avec des films de factures diverses - Capitaine Conan"*, de Bertrand Tavernier, La Chambre des officiers*", de François Dupeyron, Un long dimanche de fiançailles"", de Jean-Pierre Jeunet, Joyeux Noëlm, de Christian Carion. La littérature n'est pas en reste : Anne-Marie Garât, avec Dans la main du diable"*, choisit de situer son intrigue en 1913 pour saisir un point de bascule. D'autres écrivains préfèrent évoquer les conséquences immédiates de la guerre et les figures mutilées des combattants (La Gloire des Pythre, de Richard Millet, Meuse l'oubli, de Philippe ClaudeL). Meuse l'oubli est non seulement le récit d'un deuil intime, mais aussi un hommage aux «milliers de jeunes cadavres dans les boues de Verdun et d'Argonne, et qui, sans mot dire, mais les pupilles écarquillées, n'en finissent pas de mourir au creux profond des glaises »



Les Âmes grises amplifie le thème en situant l'intrigue entre 1915 et 1920 et en donnant corps et voix aux morts qui «ne sont plus que des noms à demi effacés sur des pierres » : chansons d'époque (Nous partons heureux, La Madelon, Les Jeunes Recrues, Poilu mon frère !), détonations du front (spectacle façon « son et lumière» aperçu d'une collinE) et, pour finir, inauguration du monument aux morts en 1920.

Ces entreprises littéraires s'inscrivent dans un contexte de patrimoniali-sation du passé national entamée dans les années 1980 (Les Lieux de mémoire, sous la direction de Pierre Nora, paraît à ce moment-là). Les intentions des écrivains sont diverses : il y a la volonté de relier terre perdue et génération sacrifiée, car cette guerre de 14-18 est, selon Bergougnioux, «l'immobile, la terrienne, la dernière qu'ait livrée la paysannerie» ,18 II y a aussi le désir de redonner corps à ces disparus (on sait que quantité de cadavres restèrent introuvables et que de nombreux corps furent déclarés inconnus tant ils étaient mutilés et méconnaissableS). Contre-modèles du Soldat inconnu (qui fait disparaître le nom dans le nombrE), les romans retracent des portraits singuliers et reprennent la tâche que Michelet avait assignée aux historiens pour faire «entendre les mots qui ne furent jamais dits, qui restèrent au fond des cours»



Campagne battue, débattue... Certains écrivains font de la terre non seulement le lieu d'un héritage, mais aussi l'espace qui permet d'abriter une idéologie antimoderne. Richard Millet, bien sûr. Renaud Camus, aussi: «À toucher le sol natal je prends des forces pour être plus moi, plus vrai, encore moins sympathique, moins convenable, plus libre et plus fou. » On connaît l'« affaire Camus» déclenchée par la publication du huitième volume du Journal de l'écrivain. Reste la charge polémique contenue dans le mot «campagne». Camus mène campagne contre le laxisme en matière de langue, contre le mépris de l'environnement, et milite pour un «paysage pur» débarrassé de la laideur de l'architecture fonctionnelle d'aujourd'hui : châteaux d'eau, silos à grains, parpaing et tôle ondulée...

Le cabinet des antiques Corollaire à ce goût pour la mémoire, l'intérêt que les écrivains manifestent pour la langue et son histoire. Le Sentiment de la langueT (couronné du prix de l'essai par l'Académie françaisE), de Richard Millet, connaît différentes versions; le Répertoire des délicatesses du français contemporain»* de Renaud Camus est suivi quelques années plus tard de Syntaxe ou l'Autre dans la langue et autres conférences"*... Ces ouvrages se construisent sur le mode de la déploration (Renaud Camus voit dans l'effritement syntaxique le symptôme d'une «défaite de la pensée», Richard Millet constate «la corruption de la langue»). Ce sont aussi des actes de «dévotion» (le terme est de MilleT): ex-voto pour le subjonctif, culte de l'universel, croyance en une pureté de la langue. Les romans de la terre perdue sont aussi ceux du temps perdu. D'où des nostalgies plus ou moins fortes, des tentations de repli, des désirs d'exil.



Le XVIIe siècle apparaît pour beaucoup comme une enclave utopique: «Quand le présent offre peu de joie et que les mois qui sont sur le point de venir ne laissent présager que des répétitions, on trompe la monotonie par des assauts du passé» , écrit Pascal Quignard, dans l'un de ses traités.21 Si l'intrigue de Villa Amaliam se situe dans le présent - mais pour mieux rendre hommage à la solitude et à l'idée de retraite -, Terrasse à Rome'"' poursuit le rêve d'une «vie secrète» blottie dans le clair-obscur des peintures de Claude Gellée dit le Lorrain.

Ces réflexions sur la langue se doublent d'hommages rendus à des figures littéraires plus éclectiques: textes de Pierre Bergougnioux (Jusqu'à Faulkner*T), de Gérard Macé (ColportageT), de Pierre Michon (Trois Auteurs"* et Corps du roi***). Dans ce panthéon littéraire, on note l'importance de Faulkner (voir aussi Un été de glycine**», de Michèle DesbordeS) et de Balzac (« Le temps est un grand maigre » de Michon ou «La loi du talion» de Macé s'intéressent tous deux à Un début dans la viE). Les romans ou les récits portent la marque de ces admirations sans pour autant être des fac-similés du passé. Ils revisitent la tradition de manière critique. Faulkner n'est pas cité pour rien. Un commentaire que Pierre Michon fournit en 2006 de ses Vies minuscules illustre le rapport de distorsion qui s'introduit dans la référence au passé: «C'est une bizarre mixture que je n'ai jamais bien comprise: c'était écrit comme si Chateaubriand ou Flaubert avaient lu Barthes...»22 1995-2005 : l'Histoire est un fantôme dansant sur les débris de la modernité.



- Littérature de terrain - La littérature de terrain s'intéresse à d'autres restes. Elle parcourt non plus des terres perdues mais des étendues reléguées, des «non-lieux» (Marc AugE). L'ambition de ces ouvres littéraires est double: reconsidérer (dans tous les sens du termE) des zones oubliées et consigner (dans des dispositifs littéraires signifiantS) les conséquences d'un nouvel ordre économique (délocalisations industrielles, restructurations socialeS). Autrement dit, mesurer les «fractures [qui] courent la surface du monde réel et la délitent» .23

Rien à voir cependant avec l'idéal d'engagement sartrien: le narrateur de ces fictions n'a ni le même aplomb ni le même surplomb sur l'Histoire. L'écriture de la marge s'écrit elle-même en marge d'une tradition littéraire et réinvente la notion de réalisme. Le geste n'en demeure pas moins politique, mais sur un mode plus interrogatif qu'assertif.

L'une des principales caractéristiques de ces récits est sans nul doute l'idée de déplacement (à la fois géographique, générique et scripturaL). On passe d'un voyage vertical (la littérature de la terre perdue peut se lire comme une plongée orphique à la recherche d'un reste de transcendancE) à une errance horizontale (l'écrivain en nouvel Ulysse arpentant des lieux abandonnéS).



Lignes nomades Au moment où Éric Hazan procède à un bel inventaire historique de Paris,24 d'autres écrivains sillonnent une France moins prestigieuse. Exemplaire à cet égard, l'ouvre de Jean Rolin, qui, après L'OrganisationT (prix MédiciS) - récit critique de son engagement politique dans les années 1970 -, produit une série de descriptifs urbains : ZonesT, TraversesT, La ClôtureT, Terminal FrigoT.25 Jean Rolin s'attache à différentes «zones» (banlieues parisiennes ou toulousaines, usines de Lorraine, puits miniers du Nord, ports de Saint-Nazaire ou du Havre...) au cours de voyages qu'il définit comme «l'exact opposé de ces voyages réputés formateurs » : « en somme un voyage à rebours, un voyage de dé-formation» (TraverseS). Cette itinérance décentrée propose un road-movie social (portraits de Sdf, de prostituées, de dockers, de banlieusardS). L'écriture de Jean Rolin est particulièrement attentive à l'architecture qui, de manière plus fracassante qu'un long commentaire analytique, révèle les grandes cassures sociales des années 1990: friches d'usines dans le Nord et l'Est, destruction à Thionville des tours qui ont accueilli en i960 les ouvriers immigrés, démolition d'un bâtiment hautement symbolique pour les dockers de Dunkerque... Dans La Clôture, la description du périphérique et de ses complexes nouds de circulation illustre l'absurde des nouveaux réseaux de communication et métaphorise la déliaison sociale. Cet état des lieux pessimiste refuse l'emballage des «grandes draperies historiques et sociales aux sombres plis» (TraverseS): il s'écrit en suivant une ligne ironique qui le maintient à distance du «journalisme pittoresque ou de la sociologie de comptoir» (ZoneS).

Déambulations, dérives ou trajets quotidiens... Les récits ou les romans sont prolixes en déplacements en tout genre : errance dans les rues (Les Amants de Mariem, de Leslie KaplaN), voyages en Rer (La Vie extérieure1T, d'Annie ErnauX), promenades dans des villes ouvrières (Besoin de ville"", de Jean-Noël BlanC) ou contemplation par François Bon d'un Paysage fer*T aperçu derrière les vitres d'un train entre Paris et Nancy. Ce dernier récit fixe les instantanés d'une géographie mobile et modeste (gares, casernes, jardins ouvriers, hypermarchés, usines, écoles, cimetièreS). Une géographie qui est aussi une histoire construite à partir de rebuts architecturaux. Jetée au dépotoir: la région «Longwy Lorraine Cour d'acier » qu'Aurélie Filippetti, fille de mineur devenue professeur de lettres, évoque dans un premier roman remarqué (Les Derniers Jours de la classe ouvrière"") pour retracer les «mille vies bafouées, réduites à néant» . Promises à la démolition : les usines Daewoo, dont l'histoire est racontée par François Bon dans un récit du même nom (malversations financières du groupe coréen dans la vallée de la Fensch, licenciement de mille deux cents personnes, vies saccagées, impunité des responsables en fuite...). Voué à la reconversion: le site de Billancourt, transformé en centre d'art contemporain. Au moment de sa destruction, François Bon publie un texte dense qui, comme Daewoo"", refuse l'effacement des traces de la mémoire ouvrière: «La mémoire de tout cela colle aux murs tombant droit dans la Seine de Billancourt symbole. Et les villages africains vidés, les gens empilés dans les escaliers de béton des barres de Cergy-Pontoise. C'est cela que disent ici les boulons, le fer, les trajets encore indiqués au sol et tout ce vide, qui ne résonne que d'humain.



La transformation du patrimoine industriel en parc d'attractions culturel correspond à un «temps en ruines» (Marc AugE), temps de l'amnésie où l'homme est moins citoyen que touriste. Poursuivant une ligne idéologique et esthétique très différente de celle de Bon, l'ouvre de Benoît Duteurtre témoigne du «retournement de l'injonction patriotique en jouissance patrimoniale» (Alain Finkiel-krauT) et critique une France métamorphosée en un simulacre de musée. Gaieté parisienne"*, Le Voyage en France"0' (prix MédiciS) et Service clientèle""' mettent en scène les tribulations d'un narrateur égaré dans un monde anachronique: «À l'angle de la rue Soufflot, les brasseries étudiantes avaient disparu sous le rouge clinquant des restaurants fast-food, imitant sommairement les vitrines parisiennes. D'autres transformations semblaient plus subtiles: récemment, on avait remplacé les réverbères de i960 par d'authentiques copies de becs de gaz 1860. Paris s'efforçait de ressembler à Paris, qui restait une ville magnifique; des nuages blancs couraient au-dessus des grands arbres du jardin. » 27 Les écrivains dénoncent l'obsession commémorative et la muséalisation d'un monde dont il ne reste plus que des formes dévitalisées et inoffensives. Sans en faire le propos essentiel de L'Heure et l'OmbreT, Pierre Jourde note les effets de déréalisation qu'introduit cette fable patrimoniale: «Il n'y a plus de temps[...]. Le passé est récuré pour décorer le présent. On en a fait un passé d'agrément, aménagé pour des excursions pédagogiques. Il sert de décor à des films et à des romans. »



Déplacements des frontières Ces récits du terrain bouleversent les traditionnelles séparations entre privé et public. L'extérieur accueille l'intime. Dans la description des lieux visités par Jean Rolin «se dessine progressivement, en filigrane, une sorte d'autobiographie subliminale» (Terminal FrigO). Mécanique'"', de François Bon, est construit à partir de séquences qui mêlent discours topographiques et indications biographiques, le tout recomposant la «géométrie descriptive» d'une génération, d'un milieu social et d'une région. Inversement, et par transfert, l'écriture de soi dépasse la dimension personnelle. La Honte"" ou L'Occupation2"", d'Annie Ernaux, réfléchissent à la dimension sociale et culturelle de la langue. L'écriture diariste se fait Journal du dehors"". Les récits de Valérie Mréjen [Mon grand-père'm, Eau sauvage»*) restituent le parfum d'une enfance dans l'orange des années 1970 : films super-huit, Moon Boots, colliers en plastique et cols roulés. Les romans de Camille Laurens (L'Amour, romanT, Ni toi ni moi'"') excèdent la simple introspection de soi en introduisant un «Mac Guffin» littéraire (La Rochefoucauld pour le premier, Benjamin Constant pour le seconD) qui donne à l'ouvre une portée plus universelle. Également symptôme de cette porosité entre soi et les autres, l'appropriation du fait divers par la littérature. L'AdversaireT, d'Emmanuel Carrère, Mariage mixte*"», de Marc Weitzmann, renouvellent de manière critique la fiction contemporaine et la mettent «en procès» (Dominique ViarT). L'ample roman de Laurent Mauvignier Dans la foule*" s'empare du drame du stade du Heysel pour entrecroiser sidé-rations sentimentales individuelles et considérations sur la violence collective.



Ce dialogue intersubjectif va de pair avec des phénomènes de translations génériques. Après avoir récusé le genre romanesque dans Impatience'T, François Bon appose la mention «roman» sous le titre Daewoo, étiquette provocatrice car le livre repose sur des faits avérés qui ont d'abord été mis en scène au théâtre. Au «réel spectaculaire et spectacularisé» (tapage médiatique de l'implantation des usines sur les ruines de la sidérurgie lorraine, violences tumultueuses après les fermetureS) répond un «spectacle théâtral» (Jean-Bernard VraY). Daewoo déploie une écriture polyphonique: fragments de théâtre, descriptions, paroles de femmes licenciées... Le roman assume une vocation d'archivage: traces des médias contre tracts des ouvrières... «On n'écrit pas des faits, plutôt des relations. » 29

De manière différente, d'autres récits pratiquent cette hybridité. La Clôture, de Jean Rolin, convoque simultanément le genre épique (évocation des campagnes napoléonienneS) et le registre réaliste (vies anonymes en proche banlieue parisiennE). Benoît Duteurtre mêle fable allégorique et facéties fantastiques (Service clientèlE). Jean-Charles Massera injecte à haute dose des pourcentages statistiques, armures et armatures d'une France à la fois réelle et fantasmée [France guide de l'utilisateur"*). Amour, gloire et CAC 40"", du même auteur, relie sphères privées et sphères collectives à partir de pratiques qui structurent l'imaginaire contemporain (le tourisme, le zapping, la consommation, le jeU).

Autre façon de créer un espace transgénérique : les liens forts que la littérature entretient avec la photographie. François Bon multiplie les collaborations: photographies d'Antoine Stéphani [BillancourT) ou de Jérôme Schlomoff (La Douceur dans l'abîme""). Dans un registre nettement plus autocentré, L'Usage de la photoT, d'Annie Ernaux et Marc Marie, montre les clichés de vêtements posés au sol, traces d'une relation amoureuse, à un moment particulier de la vie d'Annie Ernaux, atteinte d'un cancer du sein. Camille Laurens s'appuie sur les «Figures» de Rémi Vinet pour dire la douleur du deuil dans Cet absent-là1"". Compliquant la donne du biographique et remettant en cause son authenticité, Sophie Calle multiplie les doubles-jeux (titre rassemblant sept opuscules parus en 1998, suivis, en 2002, par Des histoires vraies + diX) entre image et texte. Collaborateur de Sophie Calle dans la revue Les Inrockuptibles, Grégoire Bouiller publie en 2004 L'Invité mystère : tour de cran supplémentaire dans les dispositifs de simulacre, la présence dans le livre de personnages réels (Sophie CallE) et de photographies (des installations de l'artistE) brouille les repères de la traditionnelle enquête sur soi, entamée dans un étonnant Rapport sur moi"".

Tenir parole Si ces écritures du terrain social et/ou privé sont diverses, un point commun cependant les rassemble: l'importance accordée au discours. Le récit fuit le narratif pour se faire plissé discursif. Il recycle les restes des grands systèmes d'explication du monde qui se sont effondrés dans les années 1980: particules élémentaires de discours scientifique (Michel HouellebecQ), parlures médiatiques (Frédéric BeigbedeR), jargons multiples (la langue «jeune» dans Entre les murs"*, de François Bégaudeau, la boursouflure du langage administratif et juridique dans United Emmerdements of New Order^, de Jean-Charles MasserA)... Deux types de discours retiennent particulièrement l'attention des écrivains : la langue de bois pédagogique, objet de plusieurs récits (MammifèresT", de Pierre Mérot, Festins secrets***, de Pierre JourdE), et la suprématie du discours économique, qui éclipse tout autre modèle explicatif du fonctionnement de la société (le citoyen remplacé par le client dans Service clientèle, de Duteurtre, la sexualité calquée sur le principe du néo-libéralisme dans Extension du domaine de la lutte"", de HouellebecQ). Ce recyclage suscite différentes prises de position : récupération cynique (BeigbedeR), didactique (HouellebecQ), démagogique (BégaudeaU), satirique (JourdE). L'écriture s'affirme comme acte politique. Ainsi, les romans de Leslie Kaplan (Le Psychanalyste""'; FeverM), qui explorent avec acuité «ce réel qui excède toujours les mots» . Ou encore l'ouvre de Lydie Salvayre, entièrement construite à partir de schèmes rhétoriques - psychiatrique dans La Puissance des mouches'T, judiciaire dans Passage à l'ennemie*", philosophique dans La Méthode Mila*" - jusqu'à n'être que monologue ravageur (La Conférence de Cintegabellem, Quelques Conseils utiles aux élèves huissiersT, La Compagnie des spectresT).



Monologue: le mot est d'importance. Il désigne la part théâtrale que contiennent ces récits. Il rend compte d'une voix subjective qui, dans la gangue réifiante des langues préfabriquées, tente de se poser. Cette parole doit beaucoup à des écrivains comme Nathalie Sarraute, Thomas Bernhard ou Samuel Beckett. Elle est aussi à mettre en relation avec la pratique des ateliers d'écriture: «S'en aller droit debout dans la parole et rien d'autre» 30 (Prison'T ou Tous les mots sont adultes. Méthode pour l'atelier d'écriture*T, de François BoN). La parole est aux exclus, aux victimes, à ceux qui ont souffert, dans des textes qui ne cèdent pas au pathos, quand bien même le sujet incite à l'effusion sentimentale. Paroles de malades, comme dans La Maladie de Sachs"", de Martin Winckler, lointain prolongement de Contre-visite'"", de Marie Didier. Paroles de clandestins, avec DiegoT, de Marie Redonnet, qui raconte la vie d'un sans-papiers, non pas à la manière d'un témoignage documentaire mais en jouant sur des effets de fictionnalisation cinématographique. Les publications récentes des Éditions de Minuit (parmi lesquelles DiegO) prennent en compte les souffrances familiales et/ou sociales. Laurent Mauvignier dépeint des milieux modestes et des peines incommensurables, comme le suicide, le viol, la violence anonyme (Apprendre à finirT, Ceux d'à côté"", Dans la foulE). Yves Ravey construit un diptyque (Le Drapm' et Pris au piège"") autour du deuil de la figure paternelle. L'ÉpaveT, du même romancier, renverse la thématique avec la mort d'un fils et la quête de souvenirs réduits précisément à des «épaves». Anne Godard écrit L'InconsolableT (Grand Prix RtL) entièrement bâti sur un «tu» qu'une mère, ayant perdu son fils, s'adresse à elle-même. A rebours de toute tentation lacrymale, la narration révèle en contre-jour la monstruosité d'un amour maternel mortifère. Lettre de la mère... Lettre au père... Les Jouets vivantsT, de Jean-Yves Cendrey - qui s'appuie sur les agissements réels d'un instituteur pédophile -, dépasse le procès public pour dénoncer la violence privée faite aux enfants.



Ces monologues ne peuvent s'entendre qu'en lien fort avec le dialogue, car la parole du sujet se construit, de manière fragmentaire et partielle, face à un interlocuteur réel ou fantasmé. Flottements entre le «tu», le «je», le «nous» et le «on»... Si la littérature de la terre perdue s'offre une mémoire binaire, clivée entre le «nous» de la communauté rurale et le «je» d'un narrateur souvent perçu par les autres comme l'idiot du village (dans une thématique très faulknériennE), les fictions du terrain hésitent et choisissent la voix d'une polyphonie indécidable ou à tout le moins complexe (nulle voix émergente et pas même celle de l'idiot du villagE). À titre d'exemples, le chour à quatre voix de Dans la foule, de Laurent Mauvignier, le glissement énonciatif dans les récits de François Bon ou le palimpseste de tonalités dans l'ouvre de Lydie Salvayre. La Compagnie des spectres donne ainsi à entendre de manière vibratile une parole ventriloque qui restitue la voix impitoyable du passé (la Seconde Guerre mondialE) et celle, pitoyable, du présent (les années 1990). Voix des morts et voix des vivants se superposent dans le chaos du flux discursif. 1995-2005 : le spectre des idéologies continue à nous tenir compagnie.

- Littérature du territoire - La littérature du territoire repousse les frotières. Le titre Univers, univers"*" de Régis Jauffret (prix DécembrE) dit la volonté de doubler et de redoubler le monde. Le cosmopolitisme est linguistique: «Faire sonner quelque chose des autres langues à l'intérieur d'une seule, c'est lui donner toute la puissance d'écho, le retentissement multiple sans quoi elle court le risque de se provincialiser. » 31 II est aussi politique. Les romans sillonnent l'espace pour dresser en oblique une cartographie du monde à l'heure de sa globalisation. Si le syndrome de l'«auberge espagnole», façon Klapisch, donne lieu à une littérature peu convaincante,32 des ouvres plus exigeantes déclinent le quasi-palindrome : carte, écart et trace.

Cartes de la mémoire Les textes à dimension autobiographique arpentent les bibliothèques et renversent le geste d'introspection en prospective littéraire.



Jacques Roubaud, avec les différents volumes du Grand Incendie de Londres1T-"", configure selon le modèle mathématique de la boucle un parcours de mémoire complexe. Daniel Oster, mort prématurément, dérange subtilement les codes diaristes pour écrire Rangements"", singulier et émouvant volume posthume qui rassemble une expérience de lecture ( «Je ne lis pas, je délie» ) et les lambeaux d'un impossible journal intime. Eric Laurrent romance la mort de sa grand-mère à l'ombre de Marcel Proust (À la fin""). Poussant plus loin encore le bouchon intertextuel, Eric Chevillard produit une «ouvre ludique» (Olivier Bessard-BanquY) hantée par la réécriture d'ouvres passées. Un narrateur sarcas-tique, dans la lignée de Bartleby, s'empare du Vaillant Petit Tailleur""' (prix WepleR) ou de l'existence d'un homme de lettres (Démolir NisardM) pour devenir ironiquement un «vaillant petit auteur». Avec Oreille rougeT, la fiction, qui se transporte au Mali, interroge simultanément la tradition du récit de voyage et la possibilité d'une représentation juste de l'Afrique, prise entre le marteau des éternels stéréotypes ethnocentristes et l'enclume de la bonne conscience alter-mondialiste.

Les romans deviennent ainsi des planisphères historiques. C'est le sens que l'on peut donner à des ouvres aussi différentes que celles de Patrick Modiano, Olivier Rolin, Patrick Deville ou Antoine Volodine. Si la Première Guerre mondiale tient une grande place dans l'imaginaire de la littérature de la terre perdue, les fictions du territoire sont «occupées» par le «syndrome de Vichy» (voir des auteurs aussi différents que Pierre Assouline ou Robert BobeR). De livre en livre, Patrick Modiano traque les traces ténues de vies évanouies. Il parle «du plus loin de l'oubli» (titre d'un roman paru en 1995). Au moment du procès Papon, il publie Dora Bruder"" qui cristallise les obsessions de l'écrivain : la disparition d'une jeune fille en 1941, la déambulation dans un Paris saturé par la mémoire littéraire, la quête d'archives : « Des parents perdent les traces de leur enfant, et l'un d'eux disparaît à son tour, un 19 mars, comme si l'hiver de cette année-là séparait les gens les uns des autres, brouillait et effaçait leurs itinéraires, au point de jeter un doute sur leur existence. Et il n'y avait aucun recours. Ceux-là même qui sont chargés de vous retrouver établissent des fiches pour mieux vous faire disparaître ensuite - définitivement.» 33 Les romans qui suivent (Des inconnues'T, La Petite Bijou"", Accident nocturneT) prolongent cette «ronde de nuit» jusqu'à ce que Un pedigree"», de facture autobiographique, introduise une rupture. Patrick Modiano semble vouloir en finir avec les fantômes: «J'écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne. »34

Davantage tournée vers le «phénomène futur» (titre d'un ouvrage publié en 1983 et présenté comme une «anamorphose, en somme, de notre géographie, de notre histoire» ), la prose d'Olivier Rolin embrase et embrasse le monde. Après L'Invention du monde'1"', qui se construit de façon hallucinatoire à partir de cinq cents quotidiens publiés dans une trentaine de pays, Tigre en papier»* (prix France Culture 2003) se recentre sur les courbes du périphérique parisien pour évoquer l'engagement politique au moment de Mai 68. Parmi les nombreuses références littéraires qui émaillent le récit, on retiendra la présence insistante d'À la recherche du temps perdu de Proust (le « bal de têtes » qui clôt Le Temps retrouvé devient le «bal des vioques» des anciens membres de la Cause maoïstE). Elle donne au roman un ton singulier, mélange d'autodérision et de mélancolie. Mélancolie du temps qui passe et qui enferme en douce les personnages dans des «outres de vieille peau». La révolution n'est plus rien d'autre que le trajet mis en «orbite périphérique» d'une vieille DS appelée Remember: « La littérature, est-ce que ce n'était pas en fin de compte un tas de variations plus ou moins profondes, plus ou moins véridiques, autour du thème de la dernière phrase, une façon de tourner autour du pot, du point où les mots s'arrêtent?» 35 Délaissant la DS, Olivier Rolin a pris depuis la route qui l'a conduit dans différents hôtels hantés par le souvenir de Perec (Suite à l'hôtel Crystal»T) et a même conduit un «caravansérail» amical (avec, entre autres, Jean-Christophe Bailly, Jean Echenoz, Patrick Deville et Antoine VolodinE) pour décrire des Rooms'a qui ont (parfoiS) vue sur la mer.



Dévidant d'autres pelotes de l'espace et du temps (parmi lesquelles l'Amérique centrale, la révolution sandiniste, la célébration du dixième anniversaire de la chute du mur de BerliN), mais véhiculant une semblable mélancolie, l'ouvre de Patrick Deville connaît une évolution singulière. Si La Femme parfaite





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