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Essais littéraire

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SADE (1740-1814)






Il fallait s'y attendre : colloques, livres et revues pullulent sur le corps terrible de Sade, en passe d'être embaumé dans le papier bible de la Pléiade. Après le temps de l'anathème, et la sacralisation surréaliste, voici le temps des notes et variantes. Consécration nécessaire, bien entendu, d'une ouvre sans équivalent - terrible chimère, monstrueuse obsession - et qui pourtant chagrine, comme la mort de Dieu frustre les philosophes sadiens d'un interlocuteur à leur mesure et de la volupté du sacrilège. Sade parlait peut-être plus fort quand sa voix sortait de l'ombre. « Sade. Il a donné son nom à une perversion, le sadisme. Son ouvre n'a eu qu'un succès de scandale et Rétif de La Bretonne répondit par une Anti-Justine à Justine ou les malheurs de la vertu (1791, 2 vol.). Quelle qu'en soit la vogue momentanée, l'ouvre de Sade relève plutôt d'études pathologiques ou psychanalytiques que de la littérature et ne s'adresse qu'à des spécialistes ou des curieux » (Dictionnaire des lettres françaises, sous la direction du cardinal Grente, de l'Académie française, archevêque-évêque du Mans, Fayard, 1960, 7 vol. - A. Chénier a droit à six pages sur deux colonneS). Cette excommunication académique et théologique pour mauvaise conduite littéraire a le mérite de son laconisme. L'anonymat n'est pas ici lâcheté : il renforce l'objectivité sans appel de la sentence. L'expulsion hors du dictionnaire valide les interminables réclusions qui retranchèrent Sade de la vie (1777-1789, 1801-1814).





Sade est fils de la prison, des humiliations, des impuissances, des rages et des désirs qu'elle engendre. La prison fit de lui un philosophe, un écrivain, et elle domine son ouvre. Elle peuple les châteaux sadiens de ses fantasmes exaspérés, et l'on n'oubliera pas que Sade s'y partage tout entier, victime pantelante et bourreau raisonneur. Le supplice de l'enfermement, l'horreur (ou les déliceS) de l'impuissance se reversent sur les victimes, se renversent chez les libertins.



Le sacrificateur libertin règne, philosophe impie, tyran impitoyable, sur un château bardé de cachots, de chaînes, d'instruments de torture, gardé par des assistants fidèles ou terrorisés. Car le libertinage sadien s'organise selon un rituel rigoureux. Le saccagement de l'éthique suit une étiquette maniaque. L'expérience sadienne de la prison se sublime en cérémonie ritualisée, en spectacle théâtralisé du viol, de l'inceste, de la torture, du meurtre. Règle et dérèglement font couple, comme le bourreau et sa victime, la loi et le mal, le secret et le spectacle, l'hystérie du faire et l'obsession du dire. Pas de cérémonie sadienne sans public (complice ou horrifié) et sans discours. L'orgasme appelle la complicité du sexe, du regard et de la parole dans une fête sacrilège codée comme une messe. N'y manquent ni le pain blanc des corps, ni le sang versé comme un vin rédempteur, ni les sermons de l'officiant, ni la communion des fidèles. Sous le regard d'un Dieu absent, et pourtant toujours à tuer, à travers ses créatures et ses commandements.

On ne s'étonnera pas de trouver, au centre du dispositif sacrificiel et sacrilège ordonné par les héros sadiens, la négation systématique de tous les interdits : « Reconnais à la fois ta sour, celle que tu as séduite à Nancy, la meurtrière de ton fils, l'épouse de ton père et l'infâme créature qui a traîné ta mère à l'échafaud », s'exclame un personnage des Crimes de l'amour, 1799 ! L'inceste occupe en effet une place privilégiée dans l'orgie sadienne, et son orchestration n'obéit le plus souvent (mais pas toujourS) qu'à une seule loi, celle de la surenchère sans limite - qui caractérise le texte sadien et finit, parfois, par déboucher sur l'horreur indicible, insoutenable. Telles les Cent Vingt Journées de Sodome, ou l'École du libertinage, rédigées à la Bastille en 1785, publiées en 1904 (Sade croyait le manuscrit perdU). « L'Évangile du Mal » (Jean PaulhaN) est sans doute le socle volcanique du monde sadien, son cratère le plus brûlant. Quatre libertins (un duc, un grand dignitaire de l'Église, un haut magistrat, un financieR) enferment des victimes des deux sexes, soigneusement sélectionnées, dans une citadelle imprenable, pour les soumettre à l'exercice méthodique de toutes les perversions sexuelles, selon une progression implacable, de plus en plus cruelle et sanguinaire, réglée par la succession des jours et des mois, des discours et des exercices d'application.

L'alternance de la théorie et de la pratique, du dialogue et du tableau, organise également la Philosophie dans le boudoir, 1795, brillante introduction aux grands motifs sadiens, puisqu'il s'agit d'initier une jeune fille, Eugénie, au libertinage sexuel et philosophique. Étudiante appliquée, Eugénie ne demande qu'à apprendre et comprendre les leçons et démonstrations que lui dispense un pédagogue rigoureux, Dolmancé, assisté de valets vigoureux. Utiles aux ébats pratiques, les valets restent soigneusement exclus des débats d'idées ! Le renversement radical de tous les codes peut donc respecter certaines conventions : tabou social ? logique du récit ? homologie de la structure sociale et de la structure du libertinage (maître-esclavE) ? ironie ? En fait, l'univers sadien ne connaît que la loi du plus fort. Mais la force n'est rien sans le travail de la raison, qui fait le philosophe et définit le libertin.



La raison dénonce la puérilité intenable de l'idée de Dieu : l'athéisme de Sade se nourrit des textes matérialistes et antichrétiens, rageusement répétés par ses personnages. Elle prend au pied de la lettre certains postulats fondamentaux des Lumières, pour en tirer des conséquences radicales et ravageuses. Comment donner aux conduites, par exemple, un autre fondement naturel que le plaisir, l'intérêt ? Est donc justifié par la Nature, par la Raison tout ce qui fait plaisir, tout ce qui satisfait les besoins inscrits en moi par la Nature. Or, les libertins ne trouvent le bonheur que dans la souffrance qu'ils infligent, dans les violences qu'ils exercent au nom de leurs désirs.

Sade laisse cependant s'exprimer dans son ouvre des points de vue divergents. Le crime est tantôt légitimé comme le mouvement même d'une Nature qui ne subsiste que par la destruction et la mort, tantôt anéanti au regard d'une Nature indifférente aux individus, sensible seulement à la conservation des espèces. Mais le libertin éprouve alors une sorte de vertige : que pèsent ses dérisoires transgressions, ses déviations infimes, considérées non plus du point de vue de Dieu, de la morale religieuse et sociale, mais par rapport à l'univers, infini, éternel, souverainement indifférent aux faux pas de quelques fourmis hors du droit chemin ?

Comme toute démarche blasphématoire, sacrilège, la négation sadienne suppose ce qu'elle nie. Le lecteur prend la place de Dieu : le libertin s'admire dans sa pupille horrifiée. On voit également qu'elle s'acharne à piéger la philosophie des Lumières dans certaines de ses contradictions essentielles, mais le plus souvent impensées, et notamment la tentative obstinée de fonder la morale sur le plaisir ou l'intérêt, c'est-à-dire la Nature. L'individualisme des Lumières, la croyance en l'harmonie des passions et de la société, débouchent, avec une logique implacable, sur un univers tyrannique, frénétique, d'où giclent le sang et le sperme. Le sang des victimes, le sperme des maîtres - philosophes et bourreaux.



Il peut paraître dérisoire d'évaluer la valeur littéraire d'une vision aussi grandiose, aussi unique, aussi inoubliable, payée au prix fort par celui qui a eu le courage presque incompréhensible de l'assumer et de la rendre publique. À vrai dire, la décence (notion antisadienne par excellencE), disons donc le respect (ce n'est pas mieuX), alors l'admiration et l'effroi obligent à parler pour soi. J'avoue ne pouvoir lire continûment plus de cent pages de Sade sans une lassitude épuisante, nauséeuse ou crispée. Il s'agit, paraît-il, d'un symptôme révélateur, dont le virus vient d'être diagnostiqué : hypocrisie, vertu maussade, mélancolie grégaire (Ph. Sollers, le Monde, 13 février 1987, Sade, encorE) ! Je pourrais analyser certaines raisons esthétiques et affectives de ce blocage du plaisir. Peut-être vaut-il mieux tourner autrement la question. Sade prouve magnifiquement que la notion d'ouvre ne se confond pas avec celle d'ouvrage. Laclos a écrit un livre parfait. Sade a créé un univers qui hante nos mémoires. Que certains tremblent d'y entrer ou en sortent en courant, révulsés, ne l'empêchera jamais d'exister.

Bloc rouge et glacé, plein de rage durcie et de comique hautain.






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