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RIVIÈRE






Est-il possible de désirer sans que le désir qu'on éprouve ne se fixe sur un objet déterminé ? Peut-on parler d'un désir qui resterait indéfinissable et qui appartiendrait à la pensée d'un être très jeune, non encore engagé dans quelque action ? Cette pensée continuellement désireuse subsisterait d'abord en lui pendant une période prolongée de son existence sans prendre de forme définie, mais sans non plus faire mine de se dissiper rapidement. Ce serait comme une activité mentale à peine perceptible, ou comme une fièvre lente qui persisterait au fond de l'esprit, sans progresser, comme il en va pour certains nuages qui semblent demeurer, pour un temps, isolément dans le ciel en ne cherchant pas à se confondre avec la masse des autres nuages groupés à l'horizon. Ainsi pourrait-on se représenter la pensée d'un très jeune homme, encore réservé dans ses habitudes, n'ayant pas encore commencé franchement de s'appliquer à vivre, et ne se hâtant pas, en conséquence, de sortir d'une adolescence quelque peu timide et craintive. Or, cet état premier, où peu de choses encore se passent, où l'esprit ne témoigne que d'un assez frêle équilibre, n'est-ce pas l'état de Jacques Rivière à l'époque de son adolescence, alors qu'il est au seuil de sa vie d'homme mais n'a pas encore marqué une très grande impatience d'aller plus avant ?





Et pourtant cette passivité initiale que nous venons de décrire, cet état de rêverie figé dans une inertie heureuse, est-ce bien là un état indéfiniment prolongeable, ou est-il destiné à ne durer que peu de temps ? En fait, on voit assez vite cette quiétude première se changer en son contraire et l'esprit de l'adolescent devenir anxieux, se tourmenter même, à l'idée de manquer ses débuts dans l'existence active. Lui qui se montrait hésitant, réservé et particulièrement timide, laisse entrevoir, à certains signes, que son état n'est plus celui de la pure innocence. Sans qu'il s'en rende encore lui-même très bien compte, et sans que cela se perçoive très nettement au-dehors, il y a là maintenant, à l'intérieur de lui-même et commençant à en altérer la paix initiale, on ne sait quel malaise non expliqué, quel étonnement secret, et surtout ce qui n'existait pas auparavant, mais va prendre à présent une place considérable dans son existence, le pressentiment du futur. Futur trop vague, trop imprécis pour que l'adolescent puisse s'en former une idée distincte, mais dont il sait déjà qu'il ne se confondra pas avec la tranquillité relative qui avait été la sienne à une époque encore proche mais maintenant dépassée. Futur enfin qui est abordé par celui qui en rêve, avec tant de scrupules, qu'il n'oserait lui donner un nom et préférerait le laisser anonyme.

En un mot, cette première conquête du futur à laquelle, un peu gauchement, la pensée du jeune Rivière procède, ne l'incite nullement à marcher fermement vers quelque but déterminé qui ferait contraste avec l'indétermination initiale de sa pensée. Son futur n'est encore et ne sera longtemps qu'un futur rêvé.



Pourtant deux tendances déjà s'y font jour, qui risquent bientôt de s'opposer l'une à l'autre, mais qui pour l'instant participent à la même effervescence : l'une, une angoisse encore légère, mais qui, à la longue, menace de devenir insupportable, l'autre, au contraire, qui déjà éclate, et même avec une telle intensité qu'elle surprend chez un être encore si proche, par certains côtés, de l'enfance : c'est une certaine inclination à s'abandonner sans réserve à toute la force de son désir.



Désir, désir de celui qui à travers tout un réseau de faiblesses, d'ardeurs, de rechutes et de méfiance de soi, se découvre engagé sur une pente. Angoisse aussi qui se révèle dans le secret comme étant à la fois l'ennemie et la complice du désir. C'est en ce moment complexe qu'il faut tâcher de comprendre Jacques Rivière, longtemps avant qu'il n'arrive à concilier tant bien que mal ces deux tendances, ou, à l'inverse, à les découvrir s'affrontant avec violence; longtemps aussi avant qu'il ne prenne connaissance, sous le cilice ou à nu, de la puissance du péché. Tout cela, ce seront des événements très précis, très déterminés qui, malgré ses pudeurs, s'affirment déjà dans sa vie. Le désir, l'attrait d'autrui, le trouble, ce sont là les réalités intérieures, encore mal distinctes, mais prêtes déjà à jouer un rôle dans la vie du jeune homme, prêtes à s'insinuer, puis à se fortifier, puis à régner, en prenant dans sa pensée toute la place nécessaire ou tout simplement désirable. Chez lui, dès cette époque, qui est celle de la robe prétexte, des hésitations et des pudeurs, le désir prend une place de plus en plus importante. Il est là, apparemment inoffensif encore, mais étrangement séduisant. Il ne cesse de se manifester et de croître. Il menacera bientôt de chasser tout le reste, insistant pour exister sans partage. D'un autre côté, cependant, il ne sera jamais entièrement incontesté. Pour Rivière, comme pour tous ceux qui, à son exemple, deviendront des pèlerins du désir, le même phénomène se produira, qui consiste à découvrir que tout bien convoité, si intensément déterminé qu'il puisse être par la pensée désireuse, a la singulière propriété de se muer en son contraire, de métamorphoser sa présence en une absence, sa positivité en une négativité, dès l'instant où l'être désireux se rend compte qu'il ne peut s'installer dans son désir comme on s'installe sur un terrain conquis.



Phénomène si fréquent et si universel que ce ne serait pas la peine d'en parler ici, si chez celui dont nous nous occupons actuellement, c'est-à-dire le jeune Rivière, le grand changement du positif en négatif, ou de l'objet désiré en sa propre absence, n'allait pas devenir l'histoire de sa vie. On serait même tenté de dire que dans le cas particulier de Jacques Rivière, cette douloureuse expérience allait être, dans la plus grande partie de cette vie, poussée à un tel point de raffinement que* sur certains points, elle se compare avec l'expérience des grands amoureux, qui revit en lui, ou avec celle des grands pénitents et des grands mystiques : expérience qui consiste, comme on sait, non à renoncer à ses désirs, mais à renoncer à l'obtention et à la jouissance de ceux-ci. Peu à peu, mais de façon progressive, au cours de son existence, Rivière, comme d'autres, en arrive à ne plus avoir que des désirs inassouvis et d'autant plus brûlants. Les désirs réalisés, les désirs trop aisément satisfaits, ceux qui définissent d'eux-mêmes les jouissances qu'ils apportent, doivent de plus en plus souvent céder la place à d'autres désirs, assurément de même nature, mais profondément altérés en cours de route, qui seront les désirs irréalisables, et, moins familiers, mais plus profonds encore, sinon moins intenses, les désirs proprement indéterminables, ceux qu'il n'est pas interdit d'avoir, mais auxquels il est interdit de donner une figure. Jacques Rivière est arrivé ainsi à découvrir que les désirs les plus troublants n'étaient pas nécessairement ceux qui manifestaient un caractère précis, personnel, unique, mais ceux, au contraire, qui, allégés de leur intensité première ou protégés de tout contact avec l'actuel, se gardent d'une précision nuisible, et se révèlent être le désir indifférencié, ramené à lui-même, et ne s'adressant plus à un objet particulier.



Telle est sans doute l'aventure la plus curieuse arrivée à Jacques Rivière : celle qui consiste en la départicularisation du sentiment qu'on éprouve. Toute une série de textes appartenant, pour la plupart, à la première partie de sa jeunesse, mais prolongés par d'autres, plus secrets, se rapportant à sa maturité, montrent par leur concordance que le désir, le plus souvent chez lui, se révèle détaché de tout lien qui pourrait l'associer à une personne ou à un objet déterminé ; soit que dans le cours de son évolution il change de nature, soit que de lui-même, à la longue, il eût quelque chose d'impersonnel qui le laissât privé d'objet.



Déjà dans un certain texte de jeunesse, Rivière explique ce phénomène en remarquant que le désir chez lui est souvent d'espèce spasmodique. Il s'adresse souvent à des objets qui ensuite s'effacent et sont perdus de vue; mais qui parfois aussi revivent sans pourtant que les objets auxquels ils s'appliquaient, reviennent, identiques, à l'esprit.

Les désirs sont donc susceptibles d'interruptions et de reprises, mais lorsqu'ils émergent de l'oubli, c'est comme s'ils surgissaient pour la première fois, ils se montrent à nu. Rivière, à leur propos, cite l'exemple des saints, qui, dit-il, éprouvaient ainsi à chaque fois, avec la même ferveur, « une nouvelle soif de Dieu ».

D'un côté donc, il y a continuité du désir, en ce sens qu'il ne cesse de réapparaître; mais dans le cas de Rivière, il importe peu qu'il réapparaisse pour le même objet, puisque dans son cas, semble-t-ii, ce n'est pas l'objet qui importe, c'est la réapparition du désir lui-même. Le plus souvent, en effet, ce qui compte pour lui, c'est le désir anonyme, le désir sans objet : « Le désir en moi, note-t-il un jour, s'est épuré de ses objets concrets et vit pour lui seul. » Cela est particulièrement vrai pour lui en ce qui regarde les personnes. Que le désir qu'il éprouve concerne un être qui pourrait être changeant et provisoire, cela, à ses yeux, n'a qu'une importance toute relative. La vraie fidélité n'est pas une fidélité à la personne aimée, c'est une fidélité à la passion qu'on a pour elle - ou pour une autre ! Quand on l'éprouve, dit Rivière, ce que l'on sent monter en soi, c'est « une passion devenue impersonnelle, qui n'a plus ni forme ni nom ».



Impersonnelle, non peut-être en ce sens qu'elle se serait fixée dès le début sur un être imaginaire et, de ce fait, plus ou moins indéterminé ; mais impersonnelle, parce que détachée peut-être de telle ou telle personne qui avait constitué son premier centre d'attraction, elle avait pu se continuer ou se rallumer, soit pour un autre objet, soit encore - et c'est le point essentiel - sous l'apparence d'un élan anonyme se mouvant librement dans la pensée et ne se rapportant plus à quelque être particulier :



« Désir, désir, s'exclame Rivière à l'époque de sa jeunesse, désir de n'importe quoi ! » Ceci dans une lettre à Fournier, où il parle de Gide, qui, dit-il, « a le culte du désir sous toutes ses formes ».

Sous toutes ses formes ! Rivière aurait pu tout aussi bien dire : dans l'absence de toutes formes, les formes, manifestement, n'ayant plus dans ce cas qu'une importance secondaire, et Rivière, au fond, pouvant aussi bien s'en passer qu'il était prêt à se passer des objets.

La plupart des textes ici cités sont des extraits de sa correspondance de jeunesse. Ils témoignent d'une « libération » du sentiment si grande, mais en même temps si vague, que plus aucune définition de celui-ci n'est encore possible.

Le culte du désir, pratiqué ici par Rivière, et qui semble d'origine gidienne, a pour conséquence prévisible de supprimer ou de rendre presque insignifiantes toutes les sources particulières et de réduire ainsi la vie intérieure à une expérience non formelle, non personnelle, donc presque inévitablement anonyme. Il va de soi que cette position ultra-négative ne sera pas entièrement maintenue par Rivière au cours de son existence subséquente. Il lui en restera pourtant quelque chose, qui sera le goût très vif qu'il continuera d'avoir pour une certaine absence de précision, délibérée d'ailleurs, qu'on trouve dans les analyses très poussées qu'il fait de toutes sortes d'expériences sensibles, et dans une certaine prédilection, héritée peut-être de Gide, pour toutes les variétés du trouble amoureux : celui-ci étant pour lui, avant tout, un bouleversement profond de l'être, où il n'est possible de distinguer rien d'autre qu'une émotion confuse et inquiète, comparable à un émoi anonyme. Si, par exemple, Rivière admire tant Claudel, c'est que la poésie de celui-ci le jette dans un trouble extrême : « Je suis encore, lui écrit-il après une lecture, dans un bouleversement sans nom, parce que vous avez troublé mon âme comme une mare. » - Et ailleurs, toujours au même : « J'ai décidé d'aimer le trouble, l'inquiétude et l'instabilité, puisque ce sont les seules expériences qui me soient dispensées. » - Ne considérons pas ces expressions comme exagérées. Elles décrivent - avec un peu de maladresse ou de tâtonnement - mais comment sur un tel sujet écrire autrement - un état d'âme dont il est difficile de parler adéquatement, comme il est presque également impossible de le définir, précisément parce qu'il n'y est tenu compte que de l'indéfinissable. Par un processus qui tend à éliminer graduellement tout ce qui, dans l'expérience humaine, se borne à limiter l'expression qu'on veut en donner à ce qui est aussi rigoureusement précis que possible (attitude fort stendhaliennE), elle cherche au contraire à libérer de toutes les déterminations qui le figent et le paralysent l'indéterminable lui-même. Et cela en le présentant, non sous la forme d'un concept abstrait, dont on ne peut saisir la profondeur, mais dans la nudité qui est la sienne, lorsque le sentiment qui s'y exprime est arrivé à se dégager de tout contexte.



Rivière, du moins le Rivière jeune, exigeant, embarrassé et rêveur des premières années, est un admirable exemple de cette faculté de dépersonnalisation qui absorbe sa pensée critique dans la première partie de sa vie. Non qu'il fût lui-même un poète, mais simplement un lecteur très imprégné de poésie, et qui ne retenait des textes qu'il lisait et commentait que des fragments détachés dont il s'est efforcé de faire sentir l'inexprimable.

Aussi s'est-il montré pendant sa jeunesse, et même au-delà, pendant un certain temps, un amateur inlassable d'apparitions flottantes, glissant dans un monde purement mental où elles se dérobent à la vue. Mais ce monde lui-même, Rivière lecteur, n'a jamais songé à se l'approprier et à le faire sien. Car au fond, ce qui l'intéressait, ce n'était pas le milieu extérieur où évoluaient ces ombres, c'était la richesse purement mentale ou impersonnelle des évolutions qu'elles y décrivaient.



A la longue, cependant, cette pensée impersonnelle devait perdre quelque peu à ses yeux le pouvoir qu'elle avait de faire vivre en lui l'indéterminé. Lui qui admirait tant une certaine passivité rêveuse de la pensée, se mit à n'y plus voir que faiblesse, impuissance, insuffisance foncière de l'être. Chez Rousseau, par exemple, il ne distingue plus que du flou, sans rien de précis. « Il y a, à l'inverse, dit-il avec éloge, une manière directe, stricte et réservée de voir les sentiments, un instinct positif, une lucidité sans phrases, une délimitation immédiate de ce qui s'offre de connaissable. » -« Ce sont là, ajoute-t-il, des qualités proprement françaises. » Ce sont celles, on le voit, que, dans le second versant de son existence, Rivière allait tenter de s'imposer, dans son désir de prendre à contrepied toutes les convictions et expériences de sa jeunesse. Parlant de la religion, il va en faire l'éloge que voici : « Elle n'est rien d'indéterminé et le sentiment religieux n'est pas le sentiment d'un manque. »



Mais qu'est-ce alors que le sentiment d'un manque, et, au moment où il écrivait ces mots, le pouvoir de percevoir ce manque subsistait-il encore en lui ?



RIVIERE : TEXTES



Au soleil torride des premiers jours de septembre, je souffrais jusqu'au fond de moi-même. C'est alors que je comprenais toutes les sensualités que recèle un paysage... Mais je passais.

Et je comprenais que ce qu'il y avait de précieux, c'était ce désir seul.

Ce qui pour Platon fait l'infériorité de l'amour est pour moi son privilège. C'est pour son manque que je le veux. Ma joie c'est l'indigence ineffable de l'amour.



Toujours cette lassitude, ce manque, cette impuissance entre mon désir et la possession.

Insuffisance de moi-même...

Besoin d'une autre existence...

Retard de ma capacité sur mon désir...

Le vague est du côté de ceux qui mettent l'inexplicable à part, qui le transforment en Inconnaissable, et qui l'adorent comme une sorte de Divinité vraiment incompréhensible, impossible à déterminer. Les dogmes catholiques sont au contraire le résultat de l'esprit de détermination poussé à ses extrêmes conséquences.

Développer une faculté de développement. Et on peut ajouter : une faculté de tâtonnement, d'exploration, de détermination empirique.

Choses précises. Petits morceaux précis... Je n'ai de pensée qu'appliquée à un certain objet déterminé.

Netteté... justesse de contours... Expression précise... N'accueillir que des notions achevées... Stravinski, grand maître de la minutie et de la distinction. Dès le début, chez lui, il y avait quelque chose de fixe, de fermé, d'entièrement déterminé.





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