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« RINASCIMENTO » ET RENAISSANCE






Fatti non foste a viver corne bruti, Ma per seguir virtude e conoscenza.

Dante



Anime belle et di virtude amiche Terranno il monda : e poi vedrem lui farsi Aureo tutto e pien de l'opre antiche.

Pétrarque



Avendo [Giotto] quell'arte riportata alla luce che molli secoli [...] era stata sepulta.

Boccace ne remarque linguistique s'impose avant d'énoncer les quelques réflexions qui suivent. « Rinascimento » est, bien sûr, le réfèrent italien de « Renaissance », mais il garde sa propre forme lexicale pour une raison très simple : le terme français codifié dans toute sa résonance européenne par Michelet, Voigt et Burckhardt et qui renvoie à l'utilisation qu'en fait Voltaire dans son Essai sur les mours et l'esprit des nations, n'a jamais été utilisé dans la langue italienne, malgré l'énorme diffusion du français en Europe, et en Italie aussi, au XIXe siècle. Même dans la traduction - publiée à Florence, en 1876, par Diego Valbusa - du célèbre texte de l'auteur suisse, traduction qui équivaut à une troisième édition à cause des corrections et des adjonctions inédites de Burckhardt même, le titre et le texte gardent la forme italienne. C'était, à cette date, un terme déjà accrédité depuis plus de cinquante ans et qui, entre 1823 et 1824, prenait la place de son correspondant « Risorgimento » : le mot « Rinascimento » se répandait à la suite des polémiques provoquées par Costantino Battini dans sa réfutation réactionnaire des thèses que Saverio Bettinelli avait exprimées dans son importante ouvre Risorgimento d'Italia negli Studi, nelle Arti, e ne' costumi dopo il Mille (lreéd., 1780 ; 2e éd., 1786). « Risorgimento » continua pourtant à être parfois utilisé avec sa résonance idéologico-politique. On ne peut pas oublier à ce propos l'ouvre remarquable d'un juriste qui fut aussi philosophe et historien de la civilisation, Gian Domenico Romagnosi, qui, en 1832, dans son Dell'indole e dei fattori deli'incivilimento con esempio del suo Risorgimento in Italia, considérait déjà l'heureuse époque italienne dans des perspectives très lucides auxquelles l'historiographie la plus avancée a reconnu, de nos jours, toute sa validité. Et Benedetto Croce dans son volume Teoria e storia délia storiografia (1920) confirma la présence d'une parfaite conscience de la « rinascita » chez les auteurs de la Renaissance.



« Rinascimento » est donc le dernier de toute une série de synonymes qui, à partir des auteurs humanistes mêmes (chez qui on retrouve souvent les correspondants latins « renovatio » ou « restitutio ») et de Giorgio Vasari, comprend, avec le même sens, « rinascita », « rinascenza », « restaurazione » ou « risorgimento ».



Cet éclaircissement lexical introduit un problème beaucoup plus complexe que celui qui touche à son signifiant. Depuis longtemps le contenu de son signifié nourrit un débat sans fin sur sa définition et sa périodisation. On renvoie ici à la riche et importante bibliographie sur le sujet et aux discussions, souvent de véritables disputes, qu'elle propose à l'attention des savants. A la reconnaissance désormais généralisée de la validité d'une époque glorieuse qui a profondément influencé la culture européenne et qui a offert des modèles à l'imitation ou à la réinterprétation, s'opposent d'autres critères qui retrouvent ailleurs la véritable Renaissance, comme par exemple, dans le réalisme gothique franco-flamand (voir à ce propos les leçons de Courajod à l'École du LouvrE). Ces derniers ne sont presque jamais séparés des motivations idéologiques, religieuses ou nationalistes qui ont animé la polémique anti-romaine et protestante : il suffit d'évaluer un instant, à titre d'exemple, déjà en plein XVIe siècle, la furie iconoclaste de Calvin qui frappait surtout la peinture italienne, et plus tard les positions critiques ou cruellement ironiques exprimées dans le Auch eine Philosophie der Geschichte zur Bildung der Menschheit (1773) de Johann Gottfried Herder - le défenseur de l'art médiéval et spécialement de l'art gothique - avec leur remise en question des images, que surtout les « philosophes » français (avec D'Alembert en première lignE) avaient répandues, d'une Renaissance qui révolutionnait la culture européenne à travers l'apport d'un nouveau système de valeurs.



Les tendances philo-médiévistes n'épargnèrent pas non plus les écrits de certains savants catholiques qui tentèrent de refuser à la Renaissance sa priorité dans l'avènement de l'époque moderne. D'autres allèrent jusqu'à méconnaître la validité de ses conceptions (voir, à ce propos, entre autres, les thèses de Nordstrom, de Gilson et en partie de HuizingA). Mais les importants travaux scientifiques des derniers soixante ans ont définitivement contredit ces positions en soulignant la spéciosité de plusieurs d'entre elles.

A présent les connaissances sur cette heureuse période, enrichies de nouvelles contributions, confirment les lignes fondamentales d'un cadre unitaire qu'il n'est plus possible de modifier.



Un ensemble étonnant de valeurs positives, sur le plan culturel, se dégage d'une réalité tout à fait négative sur le plan politique. L'un des traits distinctifs du Rinascimento est le besoin d'action qui surgit de situations concrètes insupportables. Au lieu de subir passivement les tourments d'un destin cruel, les savants et les artistes réagissent avec force et imposent leur vision du monde. Le courage est une des caractéristiques les plus frappantes du mouvement, d'autant plus évidente si l'on considère que la plupart des « géants » de l'époque ont vécu aussi, à l'intérieur de leur dimension privée ou familiale, des situations dramatiques qui ont peut-être pesé sur la durée de leur vie, mais qui ne les ont pas diminués sur le plan de la créativité et de l'action.

Un autre trait distinctif du Rinascimento est l'éclectisme de ses protagonistes. Le savoir auquel ils aspirent est encyclopédique ; le résultat concret d'une telle attitude atteint, sur le plan de la création, des formes polyédriques difficiles à définir dans les cadres habituels d'où ils débordent sans cesse. L'empreinte incomparable de leur individualité s'ajoute à tout le reste, de façon à rendre possible, sur eux-mêmes, l'expérience et la réalisation du rêve philosophique de l'« homo novus » universel. A titre d'exemple, il suffit de penser à des personnalités telles que Léon Battista Alberti, Laurent de Médicis, Léonard de Vinci, Ange Politien, Michel-Ange.

Leurs inventions deviennent productives une fois que de nouvelles dimensions de l'existence sortent d'un passé lointain, reconquis en fonction du mythe du « retour ». ou du « renouveau », d'une époque heureuse de l'histoire, fondée sur le culte de l'art et de la nature. Ils dessinent parfois, à travers la parole, l'image ou les formes architecturales, un refuge idéal hors du temps et de l'espace, qui parvient bien souvent à sa réalisation concrète : d'innombrables exemples en sont offerts parmi lesquels les rêves lumineux de Pétrarque, la rationalité scientifique de Brunelleschi, la curiosité encyclopédique de Léon Battista Alberti, la splendeur stylisée de Botticelli, la lucidité intellectuelle de Léonard de Vinci, la musicalité des vers de Politien, le raffinement platonique de Castiglione, la sereine et naturelle harmonie de Raphaël, et ainsi de suite. Les nombreuses « utopies » de l'époque résultent des mêmes exigences d'évasion et de refuge dans de mythiques âges d'or, ainsi que dans des « villes idéales » (on peut rappeler ici le sublime projet « cosmologique » de la Sforzinda du FilarètE) bâties par l'imaginaire effervescent de l'époque à la mesure de la dignité récupérée de l'homme. Mais ces cités ne sont pas restées seulement au niveau de l'abstraction, sur les dessins des artistes ou dans l'écriture des savants-philosophes de l'époque : le Rinascimento a transformé ses rêves en marbre à sculpter ou en matériaux de construction - souvent dérobés aux édifices anciens - dans un culte fébrile, et tout romain, du « murare » ; il a utilisé les talents extraordinaires d'une troupe d'architectes et d'artisans qui ont fait des villes d'art italiennes des modèles d'élégance fonctionnelle insurpassés jusqu'à nos jours.

Construction veut dire aussi construction de l'homme et de sa vie, harmonie, mesure et sagesse dans une existence vécue selon un « art de vivre ». Un exemple illustre s'en retrouve dans Délia vita sobria que le vénitien Luigi Coraaro (1475-1566) rédigea au cours des dernières années de sa longue vie, où la passion pour l'action et la beauté s'unit au culte de la sérénité horatienne. Ce journal d'une expérience féconde et dense d'enthousiasme vital fascina Jacob Burckhardt qui en reporta un long extrait dans son volume sur la Renaissance italienne.



La déception conduira donc soit aux reconsidérations morales et politiques qui aboutiront à une nouvelle conception, extrêmement élargie, de la notion de « vertu » (chez Machiavel par exemplE), soit aux aspirations d'une esthétique pure, du culte de l'art pour l'art, de l'harmonie parfaite et de la mesure enfin conquises, qui s'évadent des tourments de la réalité quotidienne, se libèrent des chaînes provenant des désirs de puissance politique ou nationale, pour se réfugier dans le règne abstrait, éternel et universel de la création artistique.

D'innombrables témoignages en sont donnés non seulement par l'architecture, par la peinture et la sculpture du Rinascimento, mais aussi par des exemples littéraires, parmi lesquels se dégage cette immense, lumineuse - « ariosa » - fresque d'une humanité riche et variée qu'est le Roland furieux de l'Arioste.

C'est justement le nom de ce dernier poète qui offre l'occasion d'annoter quelques remarques sur la différence d'esprit et d'atmosphère qui anime parfois le Rinascimento et la Renaissance. La fortune de l'Arioste en France, au XVIe siècle, est considérable, due surtout à des raisons contingentes comme les liens étroits entre ses protecteurs de la maison d'Esté et à la dynastie des Valois. Au cardinal de Ferrare, Hyppolite d'Esté, est dédiée la première traduction française du Roland furieux (Lyon, 1543) qui connut un énorme succès dans un pays qui y retrouvait sa propre « matière » chevaleresque et romanesque exaltant l'esprit héroïque des chansons de geste, considérées justement comme un important patrimoine national. Des imitations s'ensuivirent, selon les meilleurs canons des théories littéraires du moment. L'un des principaux auteurs de théâtre du siècle, Robert Garnier, s'en inspira pour la rédaction d'une tragicomédie. Brada-mante. Il suivit les conseils d'un poète qui connaissait bien l'ouvre italienne, puisqu'il en avait longtemps exploité les ressources, Philippe Desportes. L'imitation de Garnier, timide et discrète au début, devient toujours plus audacieuse dès qu'il avance dans son texte, jusqu'à la traduction littérale de vers entiers du même Arioste. Mais c'est justement là que réside le paradoxe de ce genre d'imitation : plus Garnier se rapproche du langage du poète ferrarais, plus il s'éloigne de l'esprit de grâce et de finesse, de liberté, de pure fiction, de culte de l'art pour l'art qui a animé l'ouvre italienne, sans contraintes d'aucun genre, pour nobles que puissent se révéler ces dernières : les finalités de Garnier, poétiques, bien sûr, elles aussi, diffèrent totalement de la conception esthétique et aristocratique de la poésie qui caractérisait l'Arioste, puisqu'elles étaient soumises à des préoccupations évidentes d'ordre moral, politique et religieux.



Le « signifié » du Rinascimento peut donc se définir comme un « fait culturel » de vaste portée, une conception de l'homme, de la vie et de la réalité qui implique une nouvelle forme de civilisation agissant sur le terrain des arts, des lettres, des sciences et des mours. Il s'est manifesté sur le plan de l'action avec une force productive surprenante qui n'exclut pas la dimension civile et engagée ou la pensée et la recherche historiques, comme chez Machiavel ou Guic-ciardini, et comme chez leurs prédécesseurs, les chanceliers de la république florentine, auteurs d'ouvres salutaires et capitales.

« Veritas filia temporis » : c'est presque un dicton au XVIe siècle. Mais, en fait, le temps a donné raison aux hommes du Rinascimento : ils ont couru le risque du défi à l'impossible et ils ont gagné le pari. Une identique recherche de l'harmonie, de la mesure, de l'équilibre qui caractérisa plus tard l'ouvre de l'Arioste qu'on vient de mentionner, constitua l'essence des hardiesses de Filippo Brunelleschi, l'« inventeur » de la perspective. Personne ne pouvait croire, à son époque, que sa célèbre et immense coupole de « Santa Maria del Fiore » à Florence (1420-1436), qui s'écartait totalement des voies traditionnelles des formes architecturales, allait tenir debout, édifiée comme elle l'était, sans charpentes ou armature d'aucune sorte. Mais elle est toujours là, après plus de cinq cents ans, dominant par l'élégance de son énorme masse une ville dont elle est devenue le symbole. Elle garde en soi les secrets techniques de sa stabilité miraculeuse fondée sur des jeux de rapports de forces et d'équilibres que l'auteur du projet, élève de Paolo Toscanelli, élabora en mesurant avec obstination les monuments romains (pendant ses nombreux voyages à Rome, souvent en compagnie de son ami DonatellO) et en étudiant les manuscrits anciens de Vitruve.

Les effets, donc, du Rinascimenîo se manifesteront à longue échéance ; ils opéreront dans le temps toujours plus en profondeur, avec des conséquences énormes. Les idéaux de vie, affirmés avec tant d'enthousiasme, seront absorbés doucement, en Italie et ailleurs : leurs fruits mûriront avec moins de rapidité dans leur patrie qu'au nord de l'Europe. Mais si le culte des nationalismes d'une part favorisa leur développement, d'autre part il les éloigna de l'ardent esprit de liberté qui constitua la base et le terrain favorable à la stimulation des infinies possibilités du Rinascimento. Il a fallu attendre le XXe siècle et les avant-gardes, spécialement le surréalisme (même si celui-ci a refusé avec grand bruit tout culte de l'antiquité, du classicisme et donc de la RenaissancE), pour éprouver à nouveau le sentiment d'une libération totale, indispensable à la création et à la fonction de l'art et de la poésie qui ne pourront jamais se soumettre à aucune loi qui ne soit l'expression des potentialités de l'artiste.



Comme il est impossible, en quelques lignes, de présenter d'une manière exhaustive même les définitions de ce mouvement grandiose que fut le Rinascimento, on se bornera à tracer les grands traits de la physionomie d'un humaniste, Laurent Valla (Rome, 1405-1457), qui en incarne les idéaux et les valeurs, en tant que figure emblématique.

Les raisons de ce choix reposent sur son rôle d'ample inspiration européenne, qui peut paraître curieux, à première vue, si on pense que sa vie se déroula pour la plupart du temps entre Rome et Naples, c'est-à-dire entre deux villes situées au Sud des nombreux itinéraires de la Renaissance européenne. Mais Valla anticipe l'essor du centre de rayonnement de ce mouvement que fut la Florence de Laurent de Médicis. Dans cette ville il continua ses études commencées à Rome ; il y fut l'élève de Giovanni Aurispa et de Ranuccio da Castiglion Fiorentino avant ses séjours à Pavie, Milan, Gênes et encore une fois à Florence.

Valla est le contemporain et le collègue à la cour de Nicolas V de Léon Battista Alberti qui habite Rome en même temps que lui et qui représente dans l'histoire du Rinascimento l'une des figures capables d'incarner totalement, à travers la diversité de ses activités multiformes, l'idéal de l'homme-artiste nouveau. Alberti était doué de capacités extraordinaires sur le plan intellectuel ainsi que sur le plan physique, car il était aussi, en fait, un athlète apprécié. U fut à la fois moraliste, artiste, écrivain, latiniste, helléniste, linguiste, architecte, théoricien de la perspective en peinture, archéologue, mathématicien et physicien. Léon Battista était d'origine florentine, mais sa formation humaniste, littéraire et artistique s'effectua surtout à Rome, à l'enseigne de la leçon classique de l'antiquité. Sa Descriptio urbis Romae, en 1434, fut la première tentative systématique de reconstruction de la ville ancienne, avant la Roma instaurata (1446) de Flavio Biondo qui en reconstruisit la topographie en vue des nouveaux projets d'urbanisation d'Eugène IV.

Une brève digression s'impose ici pour constater combien le mythe de la reconstrution topographique de la Rome antique a animé la curiosité et l'enthousiasme des protagonistes de la Renaissance européenne. Un exemple illustre s'en trouve dans le projet de Raphaël que sa mort prématurée ne permit pas de réaliser, mais qui stimula l'imagination d'un autre « géant » de l'époque, François Rabelais, qui à Rome, en 1534, se proposa lui-même de reprendre et compléter ce qui était resté au niveau du rêve pour le peintre italien. L'inventeur de Gargantua, personnage construit à l'image de l'homme-total élaborée par l'humanisme italien et qu'Alberti incarna dans le concret, raconta lui-même l'« itinéraire » de son projet ambitieux, les angoisses, les doutes et les difficultés qu'il lui procura, dans YÉpître dédiée à Jean Du Bellay dans l'édition lyonnaise (1534) de la Topographia antiquae Romae de Giovanni Bartolomeo Marliani, dont la parution l'avait amené à renoncer à son initiative.



Un siècle auparavant, en 1434, Léon Battista Alberti est à Florence où il retrouve ses mêmes principes dans la célèbre triade Brunelleschi-Masaccio-Donatello. Il dédia au génial architecte de la coupole de « Santa Maria del Fiore » son traité sur la peinture où il systématisa avec rigueur les inventions de la perspective du « maître » florentin et leur donna une ample diffusion. Là, Alberti accomplit de nombreuses ouvres d'architecture parmi lesquelles l'achèvement de la façade de « Santa Maria Novella », un exemple original d'harmonisation entre les données traditionnelles de l'art gothique toscan et les nouveaux éléments classiques, fondés sur le culte des formes géométriques. Il participa aussi, à la suite d'Eugène IV, au Concile ocuménique de 1439, ainsi que Valla, et il organisa en 1441 le « Certaine coronario », une étape importante dans l'histoire de la langue italienne parce qu'il se proposait de démontrer à quel niveau de qualité littéraire la langue toscane pouvait parvenir. Il participa lui-même à la compétition, avec un bref « carme » qui reproduisait les rythmes, la syntaxe, la richesse lexicale du latin en une sorte d'osmose qui favorisait, en l'ennoblissant, la langue vulgaire : la « méthode même » qu'il utilisait dans les formes architecturales, dans le même esprit que Valla qui retrouvait dans la langue latine l'énergie nécessaire aux modernes propositions de renouveau.

A Mantoue, Alberti confia les splendides résultats finaux de sa longue réflexion théorique sur les problèmes architecturaux, en marquant de son empreinte originale, douée du sens de la perspective historique, la fusion des notions de l'art gothique avec le culte de l'antiquité classique.



Mais ce fut à Rome surtout qu'il composa ses ouvres théoriques fondamentales (De Pictura, 1436 ; De re aedificatoria, 1452 ; De statua, 1464) en même temps qu'il travaillait comme urbaniste, archéologue et restaurateur de monuments anciens et d'églises importantes, au service du pape humaniste Nicolas V, le protecteur de Laurent Valla. Son traité d'architecture, inspiré par l'ouvre de Vitruve, fut la première formulation organique du concept de ville de la Renaissance, conçue en fonction de ses valeurs politiques et sociales. Alberti réussit surtout à donner au fait artistique un relief et une importance qui étaient inconnus jusqu'à son temps et qui rendirent possible la promotion des « beaux arts » au rang des « arts libéraux », traditionnellement considérés comme supérieurs.

Alberti, soucieux d'art, de littérature, de morale et de science, représenta donc le moment de fusion de toutes ces disciplines et encore plus l'effort de résolution d'oppositions difficiles telles que individu/société, âme/corps, éducation/nature, sagesse/folie, illusion/réalité, grandeur/misère, dans le but de retrouver une unité dans le « microcosme » d'ordre individuel ou social. Tous ces thèmes existent dans sa surprenante ouvre littéraire, dans ses dialogues Interconales (1440) ainsi que dans son traité éthico-politique Momus (1443), qui s'inspirent de Lucien dont on connaît la fortune européenne au XVIe siècle et l'influence qu'il eut sur Érasme et Rabelais. Momus, surtout, est, avant l'Arioste, l'éloge de la fantaisie, de la vie folle et vagabonde, profondément marquée par un esprit d'anticonformisme se déroulant en pleine liberté, hors des règles et des conventions. C'est une vaste fresque de bizarreries mythologiques où l'imagination joue un rôle prédominant et qui fait penser aux allures avant-gardistes du XXe siècle.

Alberti rend évident le riche contexte culturel où se produit la réflexion de Laurent Valla, qui eut lui aussi la chance de naître et de vivre longtemps dans un lieu privilégié, aux multiples, nobles et solennelles significations qui ont conditionné en profondeur l'essor de la Renaissance. Ainsi qu'il l'indique lui-même, son amour pour la « patrie » est étroitement lié à sa ville natale, et il précise aussitôt qu'il veut indiquer par le mot « Rome », bien sûr un endroit géographique défini et circonscrit, mais surtout un lieu aux frontières spirituelles extrêmement vastes, comprenant l'« humanité» entière.



Leur vigueur intellectuelle et leur capacité analytique firent de Valla ainsi que d'Alberti les premiers théoriciens importants de l'esprit renaissant, du culte de l'homme, de la pensée libre, de la beauté et de la dimension terrestre de l'existence : notions que Valla arriva à concilier parfaitement avec son esprit profondément religieux. Romain, il a d'abord souligné l'importance de l'antiquité latine qu'il a voulu restaurer dans tout son éclat, pour le renouveau à venir. L'apport de la civilisation grecque s'inséra ensuite dans un ample tissu de réévaluation de l'antiquité latine, dès que l'arrivée en Italie de savants grecs, entre le concile de Florence et la chute de Constanti-nople, eut élargi les horizons de l'humanisme au culte « modernisé » de la philosophie d'Aristote et de Platon, en même temps que de nouvelles acquisitions de manuscrits grecs et orientaux fondaient le « corpus » des riches collections seigneuriales du temps. Ce fut un événement culturel de grande portée tant du point de vue culturel que religieux auquel Valla lui-même apporta une contribution considérable par ses vives et pittoresques traductions latines d'Homère, d'Hérodote, de Thucydide, d'Esope et de Xénophon. L'humanisme italien, avec l'Église de Rome en première ligne, se faisait l'héritier de la civilisation méditerranéenne et orientale en se rattachant à son origine judéo-chrétienne. On sait quel relief cette ouverture de perspectives aura, entre autres, pour les quêteurs de l'« analogie universelle », pour Jean Pic de La Mirandole, pour l'auteur du De Harmonia Mundi (1525), Francesco Giorgio Veneto, et plus tard, en France, pour Guillaume Postel et Guy Le Fèvre de La Boderie.

Le philologue-philosophe Laurent Valla est donc l'un des puissants piliers sur lequel s'appuie le renouvellement culturel de la Renaissance européenne. Sa pensée est à l'état pur, elle n'a pas connu l'humiliation politique de ses successeurs qui ont vécu la conquête et la domination étrangères non seulement comme une défaite militaire mais aussi comme une défaite des critères mêmes de l'humanisme.



Son ouvre théorique, de longue haleine, une véritable « somme » du savoir et de la pensée libre, est le résultat d'un parcours intellectuel ambitieux. Les thématiques qu'il propose à la discussion ou qu'il soumet à la libre critique sont poursuivies tout au long de son existence à travers l'effort patient et obstiné d'une prise de conscience et d'un engagement mûrissant et s'élargissant à tous les niveaux de la réflexion et de l'approfondissement. Une ouvre qui grandit et se précise en se faisant, selon les procédés bien connus chez Montaigne, mais où « tout se tient » dans les lignes rigoureuses d'un projet d'une cohérence surprenante. La méditation de Valla vient d'être restituée à sa riche et complexe unité qui n'admet pas d'interprétations partielles ou réductrices, ainsi que l'ont fait, pendant des siècles, des auteurs désireux de s'en servir selon des exigences différentes.

Les travaux savants de S. I. Camporeale, D. Cantimori, F. Gaeta, E. Garin, G. Mancini, A. Perosa, G. Zippel, pour ne citer que quelques-uns des plus éminents interprètes italiens de la pensée de Valla, et les rééditions récentes du De vero falsoque bono (par M. De Panizza LorcH) et des Epistolae (par O. Besomi et M. RegoliosI) ont restauré et enfin permis d'évaluer dans sa totalité (même si beaucoup reste encore à fairE) le projet encyclopédique à plusieurs dimensions de cet extraordinaire protagoniste de l'humanisme italien qui a profondément agi, pendant des siècles, sur le terrain culturel européen, même si ce fut souvent d'une manière indirecte : il suffit de rappeler des noms tels que Budé, Érasme, Vives, Luther, Rabelais, Agncola, Ramus, Descartes, Leibnitz, pour ne citer que quelques-uns des plus célèbres.



La révolution de Valla a commencé à l'intérieur d'un travail apparemment inoffensif de grammairien, c'est-à-dire à partir d'une analyse linguistique et lexicale. Le défenseur de la langue latine se fait philosophe et critique hardi de la scolastique médiévale, néanmoins la lucidité de sa réflexion n'épargne pas certaines données de cette antiquité qu'il a, lui-même, puissamment contribué à restaurer.



Avant les ironiques jeux verbaux de Rabelais ou la clarté rationnelle de Descartes, qui utilisera plus tard les mêmes termes, il combat le langage artificiel, obscur et pédant de la scolastique pour récupérer la simplicité des formes verbales communes, « veterum consuetudo loquendi », dans le but d'une communication directe et immédiate destinée « ad usum non ad lusum ». Mais il n'oublie pas d'analyser en profondeur le « processus » historique de son lexique en étudiant les variations sémantiques dérivées de son utilisation en des situations différentes, c'est-à-dire l'usage spécifique suggéré par le « champ sémantique » où chaque mot ou groupes de mots se trouvent englobés, y compris dans le domaine scientifique. On sait bien à quels résultats cette « méthode » philologique conduira bientôt une personnalité capitale de la Renaissance, le Guillaume Budé du De Asse.

Le discours de Valla, donc, tout à fait scientifique, embrasse l'univers entier des connaissances : la logique, la métaphysique, la physique, les catégories « espace » et « temps ». Et à côté de cela son appel à une liberté sans conditions se joint à une profonde et authentique religiosité. Le « miles Christi » qu'il veut être dans la ferveur de la réévaluation du rapport intime avec la divinité, se fait aussi le paladin des noyaux de force de la théologie catholique en tant que défense de l'homme, fils privilégié de Dieu qui participe de sa divinité, avec la pleine conscience de ses droits et de ses responsabilités. La confiance dans l'homme est aussi confiance dans ses possibilités : « chaque » action humaine manifeste une fonction primaire, « singulas actiones iudicamus, non omnem hominis vitam », ainsi que Valla l'écrit. Primauté de la libre volonté parce que chaque homme est ce qu'il se fait à travers le choix d'un parcours actif et engagé. Le premier des droits est celui qui touche au bonheur et donc le but des actions humaines est la joie et non la vertu. Valla reprend de l'antiquité cette considération fondamentale de la dimension terrestre de l'existence, de la nature et des sens, avec le secours d'une réinterprétation profondément sérieuse, presque religieuse, de l'épicurisme et de Lucrèce (Defensio EpicurI). Les articles de son De voluptate et De vero bono se fondent sur de telles notions qui, à première vue, peuvent paraître mêlées de « paganisme » (Burckhardt n'a pas échappé à ce piège dans son interprétation de la Renaissance italiennE) et qui ont favorisé la diffusion d'une image anticléricale du philologue romain en tant que précurseur du naturalisme moderne. Ses arguments ont fasciné l'Europe moderne (l'humaniste allemand Ulrich von Hutten, qui avait bien compris l'importance de la Dialec-tica de Valla. répétait son « juvat vivere »). Ils ont servi aussi à plusieurs reprises les polémiques des réformateurs. Mais une réévaluation s'est imposée aujourd'hui, dans une perspective historique et historiographique plus complète et plus précise. Il est vrai que son ouvre a été condamnée par l'ancienne orthodoxie catholique et mise à l'index aux moments sombres - pour la culture et la science - qui ont suivi le Concile de Trente, mais il est vrai aussi qu'en plein essor renaissant, lorsque l'Église de Rome se proposait sérieusement de concilier l'humanisme chrétien et l'humanisme classique, l'avènement au siège pontifical de Nicolas V (l'ami de Nicolas de Cuse et le grand mécène et protecteur d'hommes de lettres et d'artistes, parmi lesquels Poggio Bracciolini, Marsile Ficin, Filelfo, le cardinal Bessarione, Léon Battista Alberti, Fra Angelico, Andréa del Castagno, Piero délia Francesca, Benozzo Gozzoli et tant d'autreS) ramena à Rome, en 1448, l'exilé à la cour de Naples avec les titres de professeur d'éloquence et de secrétaire apostolique. C'est dans ces dernières fonctions qu'il rédigea son oraison De Mysterio Eucharistiae en termes orthodoxes mais chargés de ferventes convictions humanistes. Le nouveau système des connaissances proposé par Valla change totalement ses repères et ses fondements : Quintilien prend la place d'Aristote et de Boèce à travers une réforme de la dialectique et de la rhétorique qui ouvre un espace incroyablement productif et révolutionnaire aux réflexions théoriques sur le langage. Pluralité des langues, leurs variations, leurs possibilités de rencontre : d'un mouvement centré sur des notions appartenant au domaine des huma-nae litterae naît une « nouvelle science », une logique hardie de l'expérience qui implique tous les autres problèmes. Vaste et cohérente, son ouvre tenace de philologue parvient à des niveaux polémiques insoupçonnés jusqu'alors. A Naples, en plein milieu aragonais, il va jusqu'à dénoncer comme une « erreur historique » la donation de Constantin qui sanctionna le pouvoir temporel de l'Eglise {De falso crédita et ementita Costantini donatione, 1440) en même temps qu'il rédige ses annotations, si denses de spiritualité, au Nouveau Testament et ses Dialecticae disputationes (1440) où le discours multiple relève l'importance et la valeur de la confrontation, à travers le dialogue reproduisant la complexité des différentes positions théoriques. La « dialectica » est l'équivalent de la découverte de la perspective en peinture, c'est le nouvel organon de la pensée libre qui refuse toutes les contraintes de Yauctoritas d'une seule école ou, bien pis, d'une seule secte. Valla se fait là le continuateur des propositions de Leonardo Bruni sur la nécessité de la discussion pour la recherche de la vérité et le précurseur d'un autre « géant » de l'humanisme renaissant italien, lui aussi sincère apôtre de la liberté et de la « concorde », qui porte imprimé d'une manière significative dans son nom (selon les meilleurs canons des théories ésotériques qu'il promulguE) le destin de sa brève et intense vie, le seigneur de la Concorde, Jean Pic de La Mirandole.



Mais Laurent Valla est surtout l'auteur des Elegantiarum linguae latinae libri sex (1435-1444), son chef-d'ouvre, strictement relié à la problématique de la Dialectica et même à ses annotations aux textes sacrés qui donnent à la parole la valeur de sacramentum, logos, verbum, communion de l'entière humanité avec Dieu.

Les sublimes Elegantiae ajoutent à son système bien organisé de références philologico-philosophiques le trait distinctif fondamental de tout le Rinascimento : le culte de l'élégance, synonyme d'harmonie et de beauté en tant que manifestation divine, ainsi que le retour de Platon chez les humanistes, les philosophes et les artistes - et bientôt surtout chez Marsile Ficin - va l'interpréter en mille expressions différentes.

Les Elegantiae représentent donc la première et la plus importante théorisation, toute moderne, du cicéronisme du Quattrocento, un monument élevé pour la restauration de la « véritable » langue de Cicéron et de Quintilien contre tout ce qu'y avaient introduit de faux et d'impur les interprétations médiévales ou celles des humanistes de la génération qui avait précédé celle de Valla, tel l'« européen » Poggio Bracciolini. C'est l'éloge de la langue latine et de son histoire autant que la manifestation d'une civilisation supérieure qui embrasse une Europe aux vastes horizons. Mais elle n'est pas en contradiction avec l'essor ou le raffinement des langues « vulgaires » : au contraire elle en fait la substance, ainsi qu'Alberti l'avait démontré, elle les ennoblit et les valorise par sa vigueur et son énergie douée d'une capacité de pénétration exceptionnelle. Il n'est peut-être pas inutile d'entendre encore une fois cet éloge de sa vive voix, d'après un extrait de la préface aux Elegantiae :



Les empires de quelques-uns, même s'ils furent inférieurs en extension à l'empire romain, ont été beaucoup plus durables. Cependant aucun ne diffusa sa langue autant que les Romains qui [...] presque partout en Occident et dans une grande partie du Nord et de l'Afrique, rendirent célèbre et presque reine en très peu de temps la langue de Rome, dite latine du Latium où se trouve Rome ; et pour ce qui touche aux provinces, l'offrirent aux hommes comme une très riche moisson pour faire des semences. Cette ouvre fut splendide et beaucoup plus précieuse que la propagation de l'empire. Ceux, en effet, qui étendent la domination sont en général très honorés et sont appelés empereurs ; mais ceux qui ont amélioré la condition humaine sont célébrés par des louanges dignes non pas des hommes mais des dieux, parce qu'ils n'ont pas pourvu seulement à la grandeur de leur propre ville, mais à l'avantage et au rachat de l'humanité entière. Si donc nos pères surmontèrent les autres par la gloire militaire et par beaucoup d'autres mérites, ils furent supérieurs à eux-mêmes dans la diffusion de la langue latine et, ayant quitté l'empire terrestre, ils gagnèrent l'assemblée des dieux au ciel. Ou dirons-nous peut-être que, alors que Cérès pour avoir trouvé le blé, Bacchus le vin. Minerve l'olivier, et beaucoup d'autres à cause de bénéfices de ce genre, ont obtenu une place parmi les dieux, c'est un moindre mérite d'avoir distribué la langue latine aux peuples, moisson excellente et vraiment divine, nourriture non pas du corps mais de l'âme ? Ce fut elle, en effet, qui éleva les gens et les peuples entiers dans les arts libéraux ; ce fut elle qui les libéra de la barbarie *. Pour cela quel juste estimateur ne préféra plutôt ceux qui se rendirent illustres dans le culte des lettres à ceux qui conduisirent des guerres horribles ?[...] De même qu'une pierre précieuse sertie dans une bague d'or n'avilit pas cette dernière, mais au contraire l'orne, de même notre langue s'ajoutant aux autres langues vulgaires, donna de la splendeur sans l'enlever. Elle n'obtint pas la domination par les armes, la guerre ou le sang, mais par les bénéfices, l'amour et la concorde. [...] Depuis des siècles personne ne parle plus latin, ni ne le comprend en le lisant. Les savants en philosophie ne comprennent pas les philosophes, les avocats ne comprennent pas les orateurs, ni les avocaillons les juristes, les autres n'ont compris ni ne comprennent les livres des anciens, comme si, maintenant que l'empire romain est tombé, ne nous convenaient plus ni la langue ni la culture latine. Ainsi ils ont laissé la moisissure et la rouille défigure la splendeur ancienne de la latinité. Les savants ont diversement expliqué les raisons de tout cela, et je n'ose même pas me prononcer à ce propos, en approuvant ou en condamnant ; et je ne dirai pas non plus pourquoi les arts de la peinture, de la sculpture, de l'architecture, qui sont proches des arts libéraux, après être longtemps tombés si bas qu 'ils semblaient presque morts comme les lettres, à présent s'éveillent à une vie nouvelle, ni pourquoi une si ample foule de bons artistes et d'hommes de lettres cultivés fleurit. Cependant, autant les temps passés furent tristes, où on ne trouva même pas un savant, autant nous devons nous réjouir de notre époque dans laquelle, si nous faisions un peu plus d'effort, je suis sûr que nous restaurerions bientôt, encore plus que la ville, la langue de Rome et, avec elle, toutes les disciplines. Pour cela, étant donné mon amour pour la patrie, ou mieux pour l'humanité, et étant donné la grandeur de l'entreprise, je veux exhorter et invoquer d'en haut tous les savants en éloquence et, comme on dit, engager la bataille.



La bataille c'est désormais la défense du latin, langue de civilisation, contre la menace turque mais aussi contre le manque de diffusion culturelle des siècles passés, et encore à la faveur de l'utilisation du riche potentiel d'énergies déjà explosées dans le milieu artistique renaissant pour la sauvegarde de l'antiquité romaine.



Il ne faut pas non plus oublier jusqu'à quel point le contexte historique a agi sur la pensée humaniste. Celui qui entoure le développement moral et intellectuel de Valla est dense d'événements particulièrement significatifs : le concile de Florence (1439), qui lui donna l'occasion de rédiger son De libero arbitrio, se déroula dans un esprit vraiment ocuménique visant à rassembler de grandes forces afin de combattre la menace turque, mais il ne parvint pas à l'unification des chrétiens. L'irénisme ne reste que le sublime projet de la réflexion humaniste qui traverse toute la culture européenne de la Renaissance : chez Valla les invocations à la paix et à la tolérance religieuse sont émouvantes. Il vit aussi la chute du dernier rempart de l'empire romain, Constantinople. L'impact psychologique de ce moment crucial fut énorme sur le plan politique ainsi que sur le plan culturel : une entière et extraordinaire civilisation courait le risque concret de disparaître. Les humanistes fournissent leurs plumes effilées aux responsables de la politique. Le mythe de la vie active qu'ils ont célébrée de mille manières différentes vient à leur secours pour animer le style de leurs pages de l'ardeur fervente qui provient du sentiment de se battre pour une cause juste et exceptionnelle : leurs écrits sont autant d'armes pour la nouvelle et fondamentale croisade contre un ennemi qui remet en question non seulement leur identité mais aussi le sens premier de leur engagement culturel. Et la lutte s'imposait surtout à un humaniste qui eut la chance de naître et de vivre à Rome et qui se porta effectivement sur la première ligne du front. D'ailleurs ce n'est pas Valla seulement qui utilise des métaphores tirées du vocabulaire « militaire ». Toute la Renaissance est caractérisée par le culte de la révolte : d'abord contre les « ténèbres » de l'autorité scolastique et du savoir emprisonné dans l'isolement des couvents, ensuite contre l'ignorance ou la corruption. Les polémiques interminables provoquées par des points de vue divergents - qu'ils soient culturels, politiques ou religieux - affinent et enrichissent les possibilités linguistiques et rhétoriques. Comment ne pas penser encore une fois au ton « belliqueux » de Joachim Du Bellay dans sa Défense et illustration de la langue française qui appliquera à sa langue, dans un but tout à fait patriotique, de nombreux thèmes et formes lexicales exploités par Valla dans sa défense du latin. Mais avec la différence que ce dernier s'engage dans une bataille défensive d'une culture sans frontières nationales.

On pourrait souligner encore le sens prophétique aigu d'un message s'adressant à un univers géographique incroyablement vaste mais qui ne pouvait pas concevoir, plusieurs années avant la découverte de Colomb, les horizons immenses du nouveau continent. Au nord de l'Amérique « latine », on retrouvera de nombreux signes de la diffusion spatiale du mythe de la « romanité » néoclassique (que le Valla défenseur des marques d'une civilisation « divine » aurait pourtant appréciéS) et qui s'installèrent, sur le plan architectural, par l'intermédiaire de l'apport européen, surtout anglais, du « palladianisme » du XVIIIe siècle : Andréa Palladio avait séjourné à Rome à plusieurs reprises, avec son protecteur Trissino, et il y avait personnellement vérifié les structures des monuments de l'antiquité et les données de l'ouvre de Vitruve. D s'était notamment inspiré, d'une manière tout à fait originale et autonome, des formes de l'architecture du Panthéon pour ses célèbres « villas » du XVIe siècle. Les même signes s'incarnèrent dans le célèbre cadeau de la France à l'occasion du premier centenaire de l'indépendance des États-Unis : la statue de la déesse romaine, qui domine le port de New-York. La symbolique des valeurs dont on a voulu charger la représentation de la liberté se nourrissait des exempla provenant de l'ancienne république romaine, mais qui continuaient encore à être honorés par les empereurs (Auguste et Tibère édifièrent des temples à la déessE). Et on sait combien le sentiment de la liberté nourrit la pensée de Valla, de la Renaissance entière ainsi que de l'époque moderne.



Brunelleschi, Alberti, Valla inauguraient une nouvelle « idée » de la création artistique. Ils ne pouvaient même pas prévoir à quels sommets elle parviendrait dans le courant du Rinascimento ou à son moment conclusif. La triade romaine Bramante/Raphaël/Michel-Ange dota la ville moderne d'ouvres incomparables qui marquèrent à jamais son image. Michel-Ange a été surtout considéré comme le « génie » par excellence du mouvement : ses ouvres sont la « summa » des idéaux, des lignes de force, des ambitions, des différents parcours philosophiques et mêmes des contradictions du siècle, transformés par le « souffle divin » de l'art en chef-d'ouvres uniques. Encore une fois Rome, avec Florence, a bénéficié des touches magiques de son empreinte : YUrbs laïque, avec surtout son Capitole, le lieu sacré de la mémoire des vertus civiques, ainsi que la ville des papes où son esprit profondément religieux, marqué fortement par le platonisme de Marsile Ficin et par la révolte de Jérôme Savonarole, a su rebâtir les lignes architecturales du centre de la chrétienté, exploitant toutes les ressources d'une vie entière de recherches intellectuelles, morales, religieuses et techniques. Il a parcouru les étapes de l'histoire de la rédemption, à la chapelle Sixtine, dans une entreprise héroïque qui ne finit jamais d'étonner par son audace et sa richesse de formes et de couleurs. Et surtout, dans la pleine conscience de la valeur de l'artiste, il a terminé sa carrière prodigieuse par un geste souverain, en faisant cadeau aux Romains et à l'humanité de cette splendide coupole qui domine la ville (on sait qu'il n'a pas voulu de récompense pour cet immense effort artistique et techniquE) où tous les thèmes et les idéaux de la Renaissance se retrouvent, en parfaite harmonie, pour réunir en une image grandiose les symboles de la Rome chrétienne et classique.



Même le Valla, auteur de la Dialectica, serait surpris de constater jusqu'à quel point sa leçon aura été efficace au cours des temps : on assiste, de nos jours, et justement sous la majesté de la coupole de Michel-Ange, à des événements extraordinaires telle la réunion de groupes ethniques différents en nationalités, en mours, en religions : tous ensemble dans la diversité de leurs races, de leurs langues, de leurs chants, de leurs rythmes musicaux, de leurs danses, de leurs habillements colorés, unis, dans la joie, par une puissante volonté de concorde et de tolérance qui reconnaît enfin à chaque homme le sentiment de cette dignité que l'humanisme renaissant a préconisée et répandue sans interruption.



Au seuil du troisième millénaire, Valla est encore d'une actualité surprenante : sa respiration européenne alimente un nouvel esprit de confrontation et de concorde, sans frontières d'aucune sorte, dans la riche pluralité des cultures, au-dessus des égoïsmes bornés par les volontés de puissance ou par les seuls intérêts économiques ou, bien pis, par l'affirmation des intégrismes religieux toujours renaissants et qui constituent, aujourd'hui comme hier, de réelles menaces ou des drames effectifs. La liberté, proclamée à haute voix partout dans son ouvre, se conjugue avec la mesure d'une dimension humaine exigeant surtout, avec le respect de sa dignité, le droit à la vie et au bonheur.



Le Rinascimento récupère donc de nos jours sa véritable valeur culturelle sur le vaste plan qu'il a puissamment contribué à former, toujours opérant et se battant à l'enseigne d'une civilisation qui en fait l'« âme » et la force.

Dans cette perspective, cela n'a vraiment plus de sens de distinguer les termes relatifs au Rinascimento ou à la Renaissance qui retrouvent leur unité dans « un correre non interrotto intorno allô stesso idéale », selon la célèbre définition de Francesco De Sanctis. A condition qu'on perçoive enfin en profondeur tout ce que ces noms ont voulu dire et affirmer avec ténacité : la passion pour la vie, pour l'homme, pour l'humanité, pour la connaissance de tous leurs parcours, qu'ils soient culturels, scientifiques ou technologiques, et pour l'exploitation de leurs immenses ressources. De ce point de vue, qui se veut élargi à l'extrême, le mot n'est qu'un chant, un hymne salutaire, une musique, une tonalité. L'une des personnalités les plus éclectiques de son temps, Ange Politien, pour qui Valla a énormément compté, le poète de la rose et de l'« ivresse » qui avait incarné dans son Orphée une idée très élevée de la poésie en tant que force primaire d'une civilisation, dans un distique d'un de ses couplets a donné une définition de son amour pour l'art qui montre quel niveau « physique » il peut rejoindre : lo mi sento passare in fin nell'ossa

Ogni accento, ogni nota, ogni parola.



Et Ronsard, pour qui Politien fut l'un des modèles italiens privilégiés, précisa que, lo rsque le contenu est puissant, le « signifiant » n'a plus de valeur :

...............le mot ne sert de rien,

La science fait tout, qui se dit aussi bien

En Français qu 'en Latin, notre langue commune :

Les mots sont différents, mais la chose est toute une.



On laisse au « divin » Ronsard le dernier mot, en hommage à tout ce qu'il a représenté dans la perception du véritable esprit de la Renaissance et en hommage à son pays qui permet, par le présent volume, d'en parler encore une fois*.








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