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Renan allume une bombe






1862 : Les Misérables de Victor Hugo ; 1863 : Vie de Jésus d'Ernest Renan, les succès de librairie s'enchaînent, la critique de Barbey se déchaîne. Momentanément, il n'écrit plus au Pays, à cause d'un méchant article qui lui a valu la rancune active de Sainte-Beuve qu'il épinglait. C'est du Nain jaune, le 29 juillet, qu'il décoche ses flèches empoisonnées contre le nouvel homme du jour. Les catholiques offusqués viennent d'en faire un écrivain sacrilège, un maudit, l'Antéchrist en personne, pour avoir nié la divinité de Jésus-Christ. Barbey d'Aurevilly s'y prend autrement pour relativiser, pour minimiser le mal fait par l'auteur à la tradition chrétienne : il l'attaque à revers sur sa timidité. Car, ce qu'on attendait, écrit-il, « c'était l'impiété nette et carrée, l'hostilité intrépide, l'audace superbe, la science herculéenne qui donne son dernier coup de hache à la croix de Jésus-Christ [...] J'avoue que je ne reconnais pas dans M. Renan l'effrayante notion apocalyptique... L'Antéchrist, lui ! Non ! Pas même pour rire, car il est fade et ennuyeux ' ». Mais, sorti un mois plus tôt chez l'éditeur Michel Lévy, l'ouvrage de Renan n'en continue pas moins à s'arracher, provoquant les répliques, les mandements d'évêques, les lettres d'injures, les sermons des curés2... A défaut d'être l'Antéchrist, Ernest Renan est devenu le nouvel adversaire redoutable de l'Église catholique, dont les clercs comprennent l'efficacité : cet auteur n'est pas un railleur à la Voltaire auquel on peut toujours imputer les excès d'une passion anticléricale, mais un savant prudent et modéré, certain d'une seule certitude, redoutable, il est vrai : que plus on travaille sur les Évangiles, et plus le doute s'impose. En 1835, l'exégète allemand D.F. Strauss avait déjà, dans sa Vie de Jésus, répertorié les contradictions entre les textes évangéliques et le fond historique du christianisme, laissant planer un doute sur l'existence même du Christ. Renan au contraire magnifie la personnalité de Jésus, « homme incomparable », mais, sans appuyer sur la note, il démontre en creux, implicitement, que le fondateur du christianisme n'est pas l'incarnation de Dieu. L'ouvrage est d'autant plus dangereux, aux yeux du clergé, qu'il s'agit d'un récit écrit avec art et frémissant de poésie. Renan donne à admirer un être exceptionnel, mais un homme, rien qu'un homme.





Renan sent d'autant le soufre qu'il a été séminariste, tonsuré, ensou-tané : il fait peur aux croyants comme tous les défroqués de son époque (« Ce défroqué douceâtre, écrira Veuillot, avec son fond de mine d'ancien bon apôtre, ses restes de surplis et ses bouts de bougie emportés du sanctuaire... »). Il n'a cependant jamais été prêtre. Né en 1823 à Tréguier, en Bretagne, dans une modeste famille (il perd son père alors qu'il a six ans ; sa mère tient une petite épiceriE), Renan a été remarqué au collège catholique de Tréguier, où il remporte tous les prix. Encouragé par sa sour aînée, Henriette, qui vouera sa vie à ce frère pourvu de tous les dons de l'esprit, il est admis au petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, que dirige l'abbé Dupanloup à Paris, au lieu de faire son latin, comme tant d'autres Bretons, au séminaire de Saint-Brieuc. Venir de Tréguier à Paris est exceptionnel ; le jeune Renan obtient une bourse qui doit pourvoir à ses besoins minimaux jusqu'à vingt-cinq ans. Comme d'autres grands hommes deviendront les purs produits de la méritocratie républicaine, Renan aura été un produit de la méritocratie ecclésiastique : pour peu qu'on se renseigne et s'active, comme c'est le cas d'Henriette, l'appui ne manque jamais aux futurs évêques. Car la mitre et la crosse sont promises à Ernest, les Trégorrois n'en doutent pas.



Renan passe trois ans à Saint-Nicolas, y apprend le latin et le grec, cumule les prix, endosse la soutane, fortifie son jugement à travers la discipline historienne qu'il prise particulièrement. Sa classe de rhétorique achevée, il entre au séminaire d'Issy, une succursale du séminaire de Saint-Sulpice, pour y faire sa philosophie. C'est là, au cours de l'année 1842-1843, qu'il soumet à la critique l'enseignement dogmatique qu'il reçoit et que germent les premiers doutes. La lecture de Pascal le retient encore dans la maison du Père : « Il est sûr, dit-il, que Dieu s'est servi de cet homme pour me conserver la foi : sans lui, je ne l'aurais plus3... » Renan n'en éprouve pas moins beaucoup de satisfaction à Issy : une vie réglée sans contrainte excessive, de bonnes conditions pour l'étude, un climat de camaraderie avec les autres séminaristes... Toute sa vie, Renan restera un clerc, un rat de bibliothèque, devenant une manière de moine laïc. Pour l'heure, Kant, Hegel, Herder, tout ce qu'il peut tirer de la philosophie allemande nourrissent un esprit qui n'a jamais été porté à la piété ni atteint par le mysticisme. Dans son évolution, il n'y a pas de crise véritable, mais des étapes insensibles qui le détachent de la foi sans secousse. A cette évolution, sa sour Henriette contribue à sa façon, elle qui s'est éloignée avant lui de l'Église. Dans les lettres qu'elle envoie à son frère, elle l'encourage à viser la carrière de l'enseignement public. Lui a des scrupules à l'égard de sa mère : n'a-t-elle pas promis à N.-D. de Bonsecours, quand il était enfant et malade, de ne jamais s'opposer à la vocation d'Ernest si Dieu le voulait à son service ? Néanmoins, un de ses professeurs, M. Gotto-frey, observant ses fluctuations, lui lâche à la fin d'un entretien : « Vous n'êtes pas chrétien. » Un choc ! « Je n'ai jamais senti d'effroi comme celui que j'éprouvai à ce mot, écrit Renan. En sortant de chez M. Got-tofrey, je chancelai ; ces mots "Vous n'êtes pas chrétien" retentirent toute la nuit à mon oreille comme un coup de tonnerre. » Du coup, il remet à plus tard la cérémonie de la tonsure à laquelle il doit se soumettre.

A la rentrée de 1843, Ernest Renan passe au séminaire de Saint-Sulpice, au cour de la rive gauche, où il doit s'atteler à ses études de théologie. L'enseignement qu'il y reçoit lui paraît de plus en plus improbable - en particulier les arguments en faveur des miracles. Mais ces années lui sont bénéfiques : il se met à l'étude de l'exégèse, où les Allemands se montrent si forts ; il apprend l'hébreu, peut lire désormais la Bible dans le texte. Son intention n'est pas alors de liquider ce qui lui reste de foi, mais au contraire de la fortifier en lui. En décembre 1843, il accepte la tonsure, qu'il avait retardée. Mais le travail de la raison accomplit son ouvre presque à son insu. Se remettant à l'étude de l'allemand, apprenant le syriaque, il se consacre avec passion à la philologie et à l'exégèse biblique. Il reçoit de ses supérieurs l'autorisation de suivre les cours du Collège de France : s'il dédaigne ceux de Michelet et de Quinet sur les jésuites, il suit attentivement ceux de Quatremère qui enseigne le syriaque. Lui succéder un jour, voilà désormais à quoi il aspire plutôt qu'à devenir un prélat.

Epaulé par la fidèle Henriette, Ernest Renan se résigne peu à peu à changer de voie. Croire ou ne pas croire, telle est la question. On ne peut croire à demi. De toute façon, en tant que prêtre, Renan aurait dû plier sa raison à l'autorité, admettre les dogmes sans discuter, et faire l'apologie de l'orthodoxie. Baignant dans le milieu clérical, issu d'une famille catholique où la religion des parents s'impose comme une évidence, ayant un bon commerce avec la plupart des prêtres qui l'entourent, Renan se détache de la foi pour des raisons strictement intellectuelles. C'est ce qu'il explique dans ses Souvenirs :

« Les gens du monde qui croient qu'on se décide dans le choix de ses opinions par des raisons de sympathie ou d'antipathie s'étonneront certainement du genre de raisonnements qui m'écarta de la foi chrétienne. laquelle j'avais tant de motifs de cour et d'intérêt de rester attaché, es personnes qui n'ont pas l'esprit scientifique ne comprennent guère qu'on laisse ses opinions se former hors de soi par une sorte de concrétion impersonnelle, dont on n'est en quelque sorte que le spectateur. [...] Mes raisons furent toutes de l'ordre philologique et critique ; elles ne furent nullement de l'ordre métaphysique, de l'ordre politique, de l'ordre moral. Ces derniers ordres d'idées me paraissaient peu tangibles et pliables en tout sens. Mais la question de savoir s'il y a des contradictions entre le quatrième Évangile et les synoptiques est une question tout à fait saisissable4. »

Ce qui est resté au cour de la mémoire de Renan, ce qui lui préserve, au fond, une sensibilité religieuse, c'est l'image qu'il s'est faite de Jésus. A un ami, à qui il confie, en mars 1845, ses doutes, il écrit : « Je me console en pensant à Jésus, si beau, si pur, si idéal en sa souffrance, qu'en toute hypothèse j'aimerai toujours. Même si je venais à l'abandonner, cela devrait lui plaire ; car ce serait un sacrifice fait à la conscience, et Dieu sait s'il me coûterait5 ! » Renan, sa foi perdue, ressent une immense difficulté à s'arracher à ce milieu, à « quitter tout à fait la grande tradition religieuse » dont il a vécu jusque-là. Il éprouve encore, il éprouvera toujours ce qu'il appelle l'« idéal du christianisme », l'idéal évangélique, une admiration fervente pour le fondateur de la nouvelle religion. Un certain temps, il se dit chrétien non orthodoxe. La pensée de sa mère surtout le retient d'accomplir le pas décisif. Celui-ci est pourtant franchi, le 6 octobre 1845, date à laquelle il quitte définitivement Saint-Sulpice.

Au début, il ne fait que traverser la place, pour prendre une chambre à l'hôtel de M"e Céleste. Sa rupture est si peu violente, que Dupanloup, auquel il a écrit, le reçoit avec compréhension. Le séminaire lui-même lui vient en aide, en le dirigeant vers le collège Stanislas où on lui offre une place de surveillant. En assurant un service assez léger, il pourra prendre ses grades dans l'Université, à commencer par le baccalauréat. Mais le père Gratry. principal du collège, voudrait voir Renan garder la soutane. Refusant de se prêter à ce jeu hypocrite, il quitte Stanislas au bout de trois mois, pour devenir répétiteur chez un marchand de soupe, la pension Crouzet, sise dans l'actuelle rue de 1'Abbé-de-1'Épée, non loin de TObservatoire et du jardin du Luxembourg. Au cours de cette période, il lie amitié avec un voisin de chambre qui restera son ami, Marcellin Berthelot, le futur fondateur de la chimie synthétique. Une amitié intellectuelle, nourrie d'interminables discussions.



En janvier 1846, Renan est admis aux épreuves du baccalauréat. L'année suivante, il passe avec succès ses examens de licence. Parallèlement, il ne cesse d'approfondir ses études de philologie, sous la conduite du professeur Quatremcre, avec lequel il a de nombreux entretiens particuliers sous les frondaisons du Luxembourg, après le cours du Collège de France. Décidé à faire une carrière savante, il postule le prix Volney de l'Académie, qui récompense le meilleur ouvrage de linguistique de Tannée. Avec une ardeur que rien ne distrait, Renan se met à rédiger une énorme somme de plus de 1 500 pages, qu'il intitule Essai historique et théorique sur les langues sémitiques en général, et sur la langue hébraïque en particulier. En mai 1847, il est le lauréat du prix convoité. Au mois de juillet suivant, il décroche le baccalauréat es sciences.

Une épine dans la chair : il ne revient plus à Tréguier. Comment pourrait-on comprendre son adieu à la soutane dans son pays natal ? Sa mère, heureusement, n'y vit plus. Elle a rejoint son autre fils, Alain, et sa femme à Saint-Malo. Ernest peut y voir sa mère qui a finalement très bien accepté son renoncement à la carrière ecclésiastique. Henriette, quant à elle, a choisi de s'établir en Pologne, où elle a une place de préceptrice dans une famille noble. Elle y vit frugalement, douloureusement parfois, car la solitude lui pèse, mais tout occupée de l'avenir de son frère, qu'elle ne cesse de conseiller dans une correspondance attendrie. Renan, à vingt-quatre ans, introduit dans le monde savant, tout en restant un simple maître d'études, parachève sa formation intellectuelle, apprend le sanscrit, se frotte au persan, suit des cours de paléographie à l'Ecole des chartes, collabore à la nouvelle Revue philosophique, prépare l'agrégation de philosophie. Surgit alors la révolution de 1848.



Il accueille les journées de Février avec sympathie, tout en mettant la dernière main à son Histoire de l'étude de la langue grecque dans l'occident de l'Europe. Les événements l'entraînent à se rallier au socialisme, sans admiration pour ses prophètes. Il juge qu'il est temps de « détruire le règne exclusif du capital, et de lui associer le travail ». Il n'adhère à aucune chapelle, mais sympathise avec la cause du peuple, contre l'esprit étroit de la bourgeoisie philipparde. Il fréquente le groupe de Jules Simon, celui de la Revue philosophique. Mais sans doute est-ce plus encore la cause de la science qu'il défend. Passé les épreuves de l'agrégation, où il est reçu premier sur 20 candidats, on le nomme au lycée de Vendôme. Il ne saurait être question pour lui de quitter Paris ; il se fait mettre aussitôt en disponibilité. Collaborant à La Liberté de penser, nouvelle revue de Jules Simon, il se déclare au moment de l'élection présidentielle pour Cavaignac, et finit par voter pour Lamartine. Néanmoins, il ne se laisse pas accaparer par la politique : les événements, la République, doivent d'abord servir le triomphe de la pensée scientifique. C'est ainsi qu'il s'attelle à un vaste ouvrage, L'Avenir de la Science, où il proclame l'avènement futur de la raison. Pour assurer l'intendance, il accepte un remplacement au lycée de Versailles. Son ouvrage achevé, il consulte le grand historien Augustin Thierry, devenu son ami, mais celui-ci lui déconseille de « faire son entrée dans le monde littéraire avec cet énorme paquet sur la tête ».

Renan suit le conseil de Thierry ; son ouvrage ne paraîtra qu'en 1890. Mais ce manifeste du scientisme révèle l'aboutissement de la pensée de Renan, quelques années à peine après le séminaire. C'est l'ouvrage d'un jeune homme de vingt-cinq ans, chez qui la révolution de 1848 a achevé d'opérer le passage de la religion traditionnelle à une religion de la science, dans laquelle il voit non sans naïveté la solution aux maux de l'humanité : « Par toutes les voies nous arrivons donc à proclamer le droit qu'a la raison de réformer la société par la science rationnelle et la connaissance théorique de ce qui est. Ce n'est donc pas une exagération de dire que la science renferme l'avenir de l'humanité [...] Jusqu'ici ce n'est pas la raison qui a mené le monde : c'est le caprice, c'est la passion. Un jour viendra où la raison éclairée par l'expérience ressaisira son légitime empire, le seul qui soit de droit divin, et conduira le monde non plus au hasard, mais avec la vue claire du but à atteindre. Notre époque de passion et d'erreur apparaîtra alors comme la pure barbarie, ou comme l'âge capricieux et fantasque qui, chez l'enfant, sépare les charmes du premier âge de la raison de l'homme fait. » On croirait lire du Auguste Comte, dont Renan ne suit pourtant pas les cours de philosophie positiviste. « La science qui gouvernera le monde, écrit-il encore, ce ne sera plus la politique. La politique, c'est-à-dire la manière de gouverner l'humanité comme une machine, disparaîtra en tant qu'art spécial, aussitôt que l'humanité cessera d'être une machine. La science maîtresse, le souverain d'alors, ce sera la philosophie, c'est-à-dire la science qui recherche le but et les conditions de la société. Pour la politique, dit Herder, l'homme est un moyen ; pour la morale, il est une fin. La révolution de l'avenir sera le triomphe de la morale sur la politique. » Bref, le dernier mot de la science moderne sera d'« organiser scientifiquement l'humanité».



Alors qu'il se met à sa thèse sur Averroès - le grand philosophe arabe de Cordoue du XIIe siècle - et sur l'averroïsme - condamné par l'Eglise en 1240 -, il est saisi d'une proposition qu'il ne laisse pas échapper. Un médecin, le Dr Daremberg, faisant des recherches sur Hippocrate et Galien, désireux de travailler dans les bibliothèques de Rome, propose à Ernest Renan de l'accompagner. Un projet de mission est présenté à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, concernant la recherche de manuscrits grecs et orientaux utiles à l'histoire de la philosophie et de la médecine, qui est accepté. De Rome, où il recopie quantité de manuscrits, il se rend à Naples, toujours avec Daremberg. Sa rencontre la plus fructueuse se fera en chemin avec des moines du mont Cassin, qui défendent bon nombre de propositions de Strauss, l'auteur de la Vie de Jésus, qui sentent pourtant le fagot. Après un séjour à Florence et à Pise, Renan revient à Rome, où il est témoin des scènes de fanatisme qui accompagnent le retour du pape, après son exil à Gaète, spectacle qui le laisse dubitatif sur la validité de la souveraineté populaire. Il poursuit son voyage : Assise, Ravenne, Bologne, Venise, Padoue, où il trouve, nombre de documents pour sa thèse, Milan, Turin. Après un séjour de huit mois en Italie, il revient en France à la fin de juin 1850.

Le grand événement pour lui est alors le retour de Pologne d'Henriette, après dix ans d'absence, qui va partager avec lui un petit appartement rue du Val-de-Grâce. Il peut assurer, modestement, leur vie matérielle, grâce à une place à la Bibliothèque nationale, au département des manuscrits. Il a désormais ses entrées à La Revue des deux mondes et au Journal des débats, où il publie de nombreux articles, tout en achevant la rédaction de sa thèse sur Avcrroès, menant une vie d'« ermite intellectuel » secondé par le zèle de sa sour qui s'échine aussi comme secrétaire.

N'ayant aucun goût pour le césarisme, trop attaché qu'il est à la liberté de penser, d'écrire, d'enseigner, il est consterné par le coup d'État. Il ne se résigne pas à la dévotion prévisible du suffrage universel. « La populace, écrit-il à son frère Alain, est restée indifférente ; la couleur que l'on a voulu donner au soulèvement de Paris est le plus insigne mensonge, les faubourgs n'ont pas donné ; le petit nombre de personnes qui ont participé à cette protestation portaient des habits et des paletots, non des blouses. » Renan, à cette heure, serait assez partisan d'une restauration monarchique, après la fusion des Bourbons et des Orléans. «Ce serait une très grave erreur, écrit-il, de croire que la sanction accordée à l'usurpation qui vient d'avoir lieu, amènerait un calme et un état de repos, dont tout le monde reconnaît la nécessité. Il suffit de jeter les yeux sur ce plan de constitution proposé, pour en voir l'impossibilité. Le parlement n'existe pas ; il est muet, et ne peut dire que oui ou non, jamais interpeller le pouvoir exécutif. La liberté de la presse étant d'ailleurs supprimée, les abus les plus incroyables deviennent possibles... » L'abstention ou le vote blanc sont donc la seule attitude acceptable pour un « honnête homme ».



Comme prévu, le suffrage universel a ratifié le coup d'État. Commentaire de Renan dans sa lettre du 14 janvier 1852 à Bersot, le professeur de philosophie du lycée de Versailles qu'il a remplacé pendant deux mois : « Croiriez-vous que, dans la fièvre des premiers jours, j'étais presque devenu légitimiste, et que je suis encore bien tenté de l'être, s'il m'est démontré que la transmission héréditaire du pouvoir est le seul moyen d'échapper au césarisme, conséquence fatale de la démocratie telle qu'on l'entend en France ? Si c'est la conséquence de 1789, ainsi qu'on nous le dit, je répudie 1789, car je suis convaincu que la civilisation moderne ne tiendrait pas cinquante ans à ce régime. » Tristesse ! Tandis que Renan met la dernière main à sa thèse, il redoute pour la France le sort réservée à l'Italie aux xvir et xvur siècles : une véritable « dépression intellectuelle ».

Sa thèse, Averroès et l'averroïsme, est soutenue le 11 août 1852. Il en envoie un exemplaire imprimé à Sainte-Beuve, dont l'influence, écrit-il, a été décisive dans sa « manière de concevoir et de sentir ». Tout en lui précisant qu'il n'attend de lui nul écho, il résume assez clairement son travail pour laisser apparaître ses espérances. Le critique des Causeries du lundi continue à être l'arbitre des carrières littéraires, et Renan, malgré son stoïcisme affiché, son détachement des réalités de ce monde, laisse passer le bout de l'oreille : son but est le Collège de France. Il y parviendra ; il lui faudra attendre 1862.



Renan continue à travailler avec acharnement, multipliant les articles à La Revue des deux mondes, au Journal des débats, au Journal général de l'instruction publique, à la Revue asiatique... En 1855, il fait paraître à l'Imprimerie impériale son Histoire générale et Système comparé des langues sémitiques, dont il a tracé le plan dès 1847. Ouvrage érudit, neuf, qui embrasse l'histoire de l'hébreu, du syriaque (l'araméeN), de l'arabe et des autres langues du Proche- et Moyen-Orient, et caractérise un groupe de civilisations différent du groupe indo-européen, et avant tout religieux : « Le désert est monothéiste ; sublime dans son immense uniformité, il révèle tout d'abord à l'homme l'idée de l'infini, mais sans le sentiment de cette vie incessamment créatrice qu'une nature plus féconde a inspiré à d'autres races. » Mais Renan est attentif à la convergence des sémites et des aryens : les premiers ont apporté aux seconds les idées religieuses les plus élevées, le monothéisme ; les seconds aux premiers, les idées scientifiques et philosophiques. La civilisation moderne résulte de la rencontre et du mélange des deux grandes races. Ces considérations amènent Renan à exprimer un point de désaccord avec Gobineau, auteur de l'Essai sur l'inégalité des races humaines. « Le fait de la race, lui écrit-il le 26 juin 1856, est immense à l'origine ; mais il va toujours perdant de son importance, et quelquefois, comme en France, il arrive à s'effacer complètement. Est-ce là absolument une décadence ? Oui, certes, au point de vue de la stabilité des institutions, de l'originalité des caractères, d'une certaine noblesse dont je tiens pour ma part le plus grand compte dans l'ensemble des choses humaines. Mais aussi que de compensations ! » Renan ajoute qu'il conçoit pour l'avenir « une humanité homogène, où tous les ruisseaux originaires se fondront en un grand fleuve, et où tout souvenir des provenances diverses sera perdu ». Aucune prédiction ne peut affliger davantage Gobineau, mixophobe affirmé, qui voit justement dans cette fusion la décadence absolue. Renan prend alors un accent tocquevillien pour dire : certes, cette nouvelle humanité sera inférieure en noblesse et en distinction, « mais sera-t-elle inférieure d'une manière absolue ? c'est sur quoi j'hésite à me prononcer8 ».



L'année 1856 est doublement capitale dans la vie de Renan, c'est l'année de son mariage et de sa nomination à l'Académie des inscriptions et belles-lettres. A trente-trois ans, l'ancien séminariste est resté un érudit solitaire, sans relation amoureuse, vivant avec une sour aînée maternante, jusqu'au moment où, cette année-là, il s'avise de demander en mariage la nièce du peintre Ary Scheffer, dont il a fréquenté l'atelier-salon grâce à son ami Augustin Thierry, peu avant la mort de celui-ci9. Cette demoiselle, Cornélie de son prénom, fille d'Henry, le frère du peintre, ravit Ernest Renan par sa blondeur, sa gaieté, son aisance dans la conversation. La jeune fille, sensible aux regards de Renan, attend ses aveux. Henriette, mise au courant des intentions de son frère, a un premier mouvement de fureur, mais finalement, la mort dans l'âme, elle se résout à ce mariage. Renan, pour atténuer la peine de sa sour, doit faire accepter à Cornélie une coexistence avec elle. Le mariage est célébré dans l'intimité le 11 septembre 1856. Quelques mois plus tard, en décembre, Renan devient membre de l'Institut, par sa nomination à l'Académie des inscriptions et belles-lettres. L'année suivante, la mort de Quatremère paraît lui ouvrir les portes de son rêve : le Collège de France. Mais, au choix des membres du Collège, le gouvernement préfère nommer Louis Dubeux : Renan demeure suspect pour les idées politiques qu'il a manifestées sous la Seconde République, en collaborant à La Liberté de penser de Jules Simon.



Ses travaux le distinguent néanmoins comme un des plus illustres savants de son époque ; en attestent ses publications de 1857, ses Études religieuses et De l'origine du langage. Il réfléchit de plus en plus à une grande ouvre consacrée aux « Origines du christianisme », publie de nouvelles traductions du Livre de Job, du Cantique des Cantiques, des Psaumes... En 1860, une merveilleuse occasion s'offre à lui : une mission en Syrie qui va lui permettre de parcourir tout le Proche-Orient, et bien sûr la Palestine en particulier. En effet, Napoléon III a décidé, en août, une expédition en Syrie à la suite d'un massacre perpétré par les Druzes, avec la complicité des Turcs, sur plusieurs milliers de chrétiens maronites. Imitant son oncle et son expédition d'Egypte, l'empereur entend doubler l'intervention militaire d'une mission archéologique et historique, dont la direction est confiée à Ernest Renan. Celui-ci, refoulant ses scrupules politiques, s'embarque, le 21 octobre, à Marseille avec sa sour pour gagner Beyrouth, en laissant provisoirement Cornélie s'occuper de leur premier enfant, le jeune Ary, qui sera bientôt confié à la grand-mère paternelle pour permettre à la jeune épouse de les rejoindre.



Ce voyage se révèle d'une extrême fécondité. Ouvrant quatre vastes chantiers de fouilles, à Ruad, à Djebeil (l'ancienne BybloS), à Saïda (SidoN) et à Sour (TyR), Renan rapportera en France - pillage alors admis - environ 150 pierres d'une à deux tonnes chacune, la mosaïque de Saint-Christophe, ce qui fera de lui un des fondateurs, sinon le fondateur de l'archéologie phénicienne. Mais le but principal pour lui est évidemment le voyage en Palestine, qu'il sillonne au printemps 1861, d'un bout à l'autre, s'attardant à Jérusalem, confrontant ses connaissances bibliques aux paysages, aux pierres, aux gens qu'il rencontre, emplissant ses carnets de notes, et commençant la rédaction de sa Vie de Jésus sur la terre même des Évangiles. La Galilée, la Samarie, le lac de Tibériade, le Golgotha, tous ces lieux cessent d'être des abstractions, son histoire de Jésus prend corps dans les paysages où celui-ci a vécu. Le 1er juillet, Cornélie, enceinte de nouveau, repart pour la France de Beyrouth ; Renan continue à parcourir le Liban et la Syrie, avec Henriette. Mais le drame couronne ce voyage si heureux. Alors qu'on procède à Beyrouth à l'embarquement de l'immense butin rapporté par Renan, Ernest et sa sour vont passer les derniers jours de leur voyage à Amschit. Là, lui et sa sour sont frappés simultanément par la fièvre. Il est épargné, mais Henriette meurt, le 24 septembre 1861. Renan souffrira à tout jamais du souvenir de ces jours funestes comme d'une plaie vive. « C'est la moitié de ma vie que j'ai laissée derrière moi. Les circonstances de cette mort déchirante ont été comme un tissu de fatalités. Le même jour et presque à la même heure que ma pauvre sour, j'ai été frappé du même mal qu'elle (un accès de fièvre pernicieuse d'un caractère foudroyanT). J'ai perdu toute connaissance, nous avons été seize heures seuls, évanouis entre les mains de pauvres paysans du Liban. Quand les secours médicaux sont arrivés, ma pauvre sour était trop affaiblie. On m'a emporté à Beyrouth avant que j'eusse complètement repris connaissance, et ma courageuse compagne m'a été ainsi enlevée comme dans un rêve. Je vous avoue que depuis ce temps mes vues sur la vie se sont fort modifiées. Ma sour était une partie essentielle du système de mon bonheur. Je ne trouve de solide que l'attachement au devoir et la foi à une destinée supérieure pour l'individu et pour l'humanité, destinée dont aucune formule ne peut nous donner le mot. »



Renan rapporte en France une esquisse de la Vie de Jésus écrite de la main d'Henriette. Il se sent désormais pleinement qualifié pour postuler au Collège de France, où l'ancienne chaire de Quatremère est déclarée vacante en décembre 1861. Le gouvernement propose à Renan de le nommer directement, mais lui entend obtenir d'abord les suffrages des professeurs du Collège. Présenté en tête de liste à la fois par l'Académie des inscriptions et par le Collège, il est définitivement nommé, le 11 janvier 1862, à la chaire des langues hébraïque, chaldaïque et syriaque du Collège de France - ancienne chaire d'hébreu.

Les étudiants catholiques protestent aussitôt, le nonce du pape entreprend une démarche pour prévenir cette nomination, mais Napoléon tient bon, malgré Eugénie toujours dévouée au parti catholique. Le 22 février 1862, Renan donne la première leçon de son cours, «De la part des peuples sémitiques dans l'histoire de la civilisation ». De petite taille mais large d'épaules, une tête massive sur un cou épais, il prend la parole d'une voix bien timbrée, sans émotion apparente. Dans son exorde, et sans nommer Jésus, il déclare : « Un homme incomparable - si grand que, bien qu'ici tout doive être jugé au point de vue de la science positive, je ne voudrais pas contredire ceux qui, frappés du caractère exceptionnel de son ouvre, l'appellent Dieu - opéra une réforme du judaïsme, réforme si profonde, si individuelle, que ce fut à vrai dire une création de toutes pièces. » La phrase est balancée, respectueuse des convictions de chacun, mais elle provoque immédiatement un hourvari dans l'amphithéâtre : ovation des étudiants libéraux ; cris de protestation et sifflets des catholiques. Les libéraux ont eu envie de chahuter Renan comme ils l'avaient fait de Sainte-Beuve, pour avoir accepté la protection impériale. Mais, voyant se dessiner la cabale catholique, ils ont fait bloc en faveur de Renan, puis, après le cours, se sont portés rue Madame, pour l'acclamer à son domicile. Il est absent, mais MT Renan mère, présente, reçoit pour lui l'ovation. C'en est trop. Le 26 février, le cours de Renan est suspendu par arrêté du ministre de l'Instruction publique, pour avoir exposé des doctrines injurieuses pour la foi chrétienne. Malgré toutes ses espérances - Renan, d'esprit modéré, est réellement étonné du coup qui l'abat -, le cours ne sera repris que sous la IIIe République, une fois que le clergé et l'impératrice auront cessé de conjuguer leurs forces pour l'interdire. La phrase de Renan - sa « terrible phrase » selon Gobineau -qui a fait mouche est impie, puisqu'elle nie la divinité de Jésus, base du christianisme.



Soutenu par Sainte-Beuve, qu'il a su flatter, comme sa correspondance en fait foi, Renan émerge de la relative solitude de savant où il était. Considéré comme un adversaire redoutable par les catholiques, il est introduit dans le clan libéral de la Cour, d'abord chez le prince Napoléon (ou plutôt chez la maîtresse de celui-ci, Jeanne de Tourbey "), puis chez la princesse Mathilde, dite Notre-Dame des Arts, à Saint-Gratien, où celle-ci reçoit avec une grandeur désinvolte les écrivains et les artistes. Le cours au Collège restant suspendu, Renan envisage un moment de se lancer dans la politique. A la fin mars 1863, il fait son entrée au dîner Magny - nom d'un restaurant parisien, où se réunissent régulièrement, sous la houlette de Sainte-Beuve, Théophile Gautier, les frères Goncourt, Gustave Flaubert quand il est à Paris, d'autres encore, et même le sévère Hippolyte Taine, le précédent « récipiendaire ». On y parle librement, vertement, chacun jouant son rôle, plus ou moins tonitruant ; les Goncourt, qui tiennent la chronique de ces dîners dans leur Journal, nous montrent un Renan plutôt effarouché à ses débuts, mais il s'émancipera.

La grande revanche de Renan sera sa Vie de Jésus : on a voulu l'interdire de parole devant trois cents auditeurs ; des dizaines de milliers de lecteurs vont le lire ! L'ouvrage paraît à la fin de juin 1863. Les éditions se succèdent à un rythme qui ravit l'auteur et l'éditeur Michel Lévy '2, tandis que la presse catholique part en guerre contre le « Judas », le « renégat », l'« empoisonneur public », le « cabotin ». Suprême injure : on fait courir le bruit qu'il aurait reçu un million de francs des Rothschild.



Les lecteurs libéraux, agnostiques ou athées, ne sont pas, pour autant, pleinement satisfaits. En lisant ceci, par exemple : « Par une destinée exceptionnelle, le christianisme pur se présente encore, au bout de dix-huit siècles, avec le caractère d'une religion universelle et éternelle. C'est qu'en effet la religion de Jésus est à quelques égards la religion définitive l3... » Flaubert, lui, déclare que la Vie de Jésus l'ennuie. Gautier reproche à Renan « l'entortillage de ce Dieu qui n'est pas Dieu et qui est plus que Dieu ». George Sand juge la prose de Renan « trop séduisante et pas assez nette, quand elle s'efforce de laisser un voile sur le degré, le mode de divinité qu'il faut attribuer à Jésus ». Et Sainte-Beuve : «Je ne m'explique pas qu'un homme tel que l'auteur me dépeint Jésus puisse être si divin sans être Dieu, au moins en grande partiel4. » Quant à son collègue Havet, professeur au Collège de France, qui, dans La Revue des deux mondes, fait compliment à Renan d'avoir « dégagé de la légende l'histoire », il ne lui reproche pas moins d'avoir été « trop complaisant pour la légende sacrée et trop facile à accepter, sous le nom de Jésus, un Jésus imaginairel5... ». Le scientiste est soupçonné d'être un rêveur.



La manière douce, élégante, littéraire, de Renan - son « implacable douceur », selon sa propre expression - n'est pourtant pas sans efficacité dans la diffusion du doute. Ce n'est pas seulement Veuillot qui le prouve en vitupérant la « Science Renan », parle de la « répulsion » qu'elle excite, et lui réplique par sa propre Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le catholique libéral Montalembert le démontre mieux encore en écrivant à Bersot, l'ami de Renan : « Il doit vous être facile de vous figurer ce qu'un chrétien croyant doit souffrir en lisant la Vie de Jésus. Songez donc à ce que vous éprouveriez vous-même si on traitait publiquement votre père d'imposteur charmant. Or sachez que Jésus-Christ est pour nous bien plus qu'un père, qu'il est notre Dieul6... »

Le scandale, Ernest Renan ne veut certes pas le provoquer. Trop respectueux de la foi chez les autres, à commencer par celle de sa mère, il ne déclare nulle guerre au christianisme. Trop convaincu de l'utilité sociale de la religion, il n'a pas le projet de l'affaiblir. La contradiction est évidente. D'un côté, il affirme : « Il n'y a que des personnes mal informées qui puissent croire que j'ai voulu détruire quoi que ce soit en un édifice social, selon moi trop ébranlé. » D'un autre côté, en s'appli-quant à être historien, en faisant la critique des sources évangéliques dans la préface, en peignant Jésus comme « avant tout un charmeur », Renan donne aux évoques l'occasion d'assimiler sa démarche à d'« inqualifiables injures » contre la religion chrétienne. Une aubaine, du reste, pour l'auteur et l'éditeur : « Grâce aux mandements furibonds de nos seigneurs les évêques et archevêques, lui écrit le 21 août Michel Lévy, la 5e édition de la Vie de Jésus a été épuisée plus promptement encore que je ne l'espérais, et je mettrai en vente lundi prochain la 6e édition, qui promet de s'enlever non moins rapidement. »



Renan reste serein sous les attaques frénétiques du parti catholique. Il s'en explique dans une lettre à Bersot du 28 août 1863 : « On a trouvé moyen de faire partir la calomnie de si bas, que pour la relever je serais obligé de me salir. Par caractère, je suis tout à fait indifférent à cela, je ne crois pas que cela fasse tort au progrès des idées saines. Quant au livre, il ne s'en porte que mieux, et je soupçonnerais presque mon éditeur de se mettre de la partie. Chaque édition de 5 000 s'écoule en huit ou dix jours, et une lettre de Lévy que je reçois aussi m'apprend qu'en ces derniers temps la vente, loin de se ralentir, s'accélère. Je dis cela sans vanité ; car cela ne prouve pas que le livre soit bon ou mauvais. Mais cela prouve que les moyens employés pour l'étouffer ne sont pas très efficaces. »

Le 11 juin 1864, un décret signé de Napoléon m révoque définitivement Renan de ses fonctions au Collège de France, où il n'a pas repris son cours suspendu deux ans plus tôt.

Le renanisme, qui fait sa part au « sentiment divin », n'est pas un manifeste d'athéisme - que Renan abhorre -, mais une conception philosophique de la divinité. Taine considère plutôt Renan comme « un sceptique, qui, à l'endroit où son scepticisme fait un trou, le bouche avec son mysticisme ». Il n'empêche, la Vie de Jésus devient une référence, ambiguë certes, mais une référence néanmoins de la libre-pensée : en 1903, l'Association nationale des libres-penseurs de France rendra un solennel hommage à Renan, à Tréguier. Sans être un « négateur de Dieu » (comme le dit VeuilloT), Ernest Renan aura sapé la foi trop naïve dans l'Écriture sainte, au grand dam d'un milieu catholique réduit à la défensive intellectuelle, comme le prouve, un an après la Vie de Jésus, la publication du Syllabus.






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