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RACINE






Depuis saint Augustin jusqu'à Pascal et Nicole, l'on peut voir se manifester presque sans interruption dans la littérature ou la pensée philosophique un phénomène qui appartient à la fois au domaine du sentiment personnel et en même temps à celui de la pensée réfléchie. C'est l'expérience de la non-connaissance de soi. Sans doute, il est aisé d'en trouver des exemples chez les écrivains antérieurs à l'ère chrétienne ou étrangers au christianisme, mais c'est seulement à partir de l'avènement de la religion nouvelle et du profond changement qu'elle causa dans les âmes, que l'être humain découvrit dans toute son intensité troublante l'incapacité où il se trouvait de se définir avec la moindre précision. «A partir de l'ère chrétienne, toute littérature, toute réflexion philosophique devient interro-gative; non pas au sens où l'entendait Socrate, comme une façon plus ou moins ingénieuse de décrire la voie que l'on suit pour accéder à la vérité, mais, au contraire, pour mieux prendre conscience de l'improbabilité, voire même de l'impossibilité, d'obtenir par nos propres forces une réponse. Nous découvrons que nous ne savons pas qui nous sommes. Et nous aurions un immense intérêt pourtant à le savoir. Aussi, dans le vocabulaire des chrétiens, la question Qui suis-je ? Que suis-je ? Où suis-je ? est le plus souvent, presque toujours même, une question intensément angoissée. Elle exprime, avant tout, comme par anticipation, la crainte, presque le désespoir de celui qui sait à l'avance qu'il va se heurter à un silence, et que l'effort qu'il fait pour se renseigner sur lui-même est voué à un échec.





Mais il y a plus encore. La question que nous nous posons ici n'est pas seulement vaine, elle risque de nous être nuisible en nous faisant prendre conscience, parfois avec une brutalité insupportable, de l'absence de toute réponse. Elle introduit celui qui la pose dans une sorte d'univers négatif, où rien de certain ne peut être obtenu. Univers indéfinissable, indéterminable, où l'être qui cherche une réponse sait déjà à l'avance que si par chance il lui arrivait d'en obtenir une, cette réponse ironiquement le laisserait dans la même ambiguïté, comme si l'unique réponse possible ne pouvait jamais être que la certitude de ne jamais pouvoir obtenir sur n'importe quel point la moindre certitude. Certitude décourageante et même désespérante, puisque l'être ne cachant rien de soi, sinon qu'il ne peut rien en savoir, se trouve ainsi livré à tous les sentiments qu'entraîne une telle ignorance : c'est-à-dire le trouble, le doute, l'humiliation, l'extrême méfiance envers soi-même, l'expérience d'une opacité intérieure dont jusqu'alors il n'avait aucune idée, la peur enfin d'être un monstre et de l'être à son propre insu. Toute l'angoisse de l'être, angoisse sans limite, sans démenti ni consolation, mais aussi sans rien de déterminable, se trouve condensée dans la question qu'on se pose et dont on sait à l'avance qu'elle n'aura pas de réponse. Ou si, comme c'est le cas le plus fréquent, la réponse apparaît, mais comme une moquerie, parce qu'elle est ambiguë, en ce cas l'état d'esprit engendré par cette nouvelle indétermination se révèle comme plus insupportable que le silence. L'être pénètre dans une région de l'esprit qui s'avère plus perfide encore que celle du pur silence. C'est l'univers de la confusion et de l'égarement. Il suffît de parcourir le théâtre racinien pour en trouver de multiples exemples. Contentons-nous simplement de citer brièvement, à la suite les uns des autres, les plus éloquents des textes où le personnage racinien témoigne de ces expériences. On y voit l'ignorance qu'il a de lui-même se mêler à une sorte de désorientation tragique :



Moi-même en ce moment, sais-je si je respire ?

Je crains de me connaître en l'état où je suis.

Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.

Maintenant je me cherche et ne me trouve plus.

Qui suis-je ?... Sais-je si je respire ? Que fuis-je ?...

Où ma raison se va-t-elle égarer ?

Je connais mes fureurs... J'ignore qui je suis.



Tous ces textes, et cent autres, trahissent le même égarement, la même confusion. Il révèle dans la nature du personnage de Racine, ou, plus exactement, dans la conscience de soi qui, à un moment donné ou l'autre, se manifeste infailliblement en lui, quelque chose qui le rapproche étroitement de l'être confus que Nicole perçoit toujours en lui-même, et dont cet autre grand janséniste, Pascal, prend conscience quand, simultanément dans son for intérieur et dans l'immensité du monde, il constate la même angoissante énigme. Cette similitude, bien entendu, n'est pas fortuite. Elle se rattache à la même croyance, ou plutôt à la même perspective religieuse, lourde d'angoisse, qu'on trouve chez ces trois esprits et leurs amis.

A cela, liée étroitement à cette ignorance angoissée, au point d'être le plus souvent confondue avec elle, s'ajoute ce que nous pouvons appeler la conscience morale ou l'expérience éthique de l'être racinien. Dans la plupart des cas, l'ignorance de soi dont il souffre et qui le trouble est associée, parfois dubitativement, parfois avec un sentiment de remords intense, à la conscience d'une culpabilité, dont il ne mesure pas toujours exactement la portée. Là encore, il y a dans le théâtre racinien, comme dans le témoignage que nous possédons sur certaines actions de Racine lui-même, un mélange équivoque d'incertitude et de certitude. Coupable, le suis-je, et si je le suis, jusqu'à quel point ? Le sentiment, ici encore, nous apparaît comme essentiellement ambigu; mais non plus aisément supportable pour être dépourvu de netteté. Le Qui suis-je ? racinien se transforme d'ailleurs souvent en un Où suis-je ? exactement d'ailleurs comme dans les méditations angoissées de saint Augustin sur lui-même.



Insensée, où suis-je et qu'ai-je dit ?...

D'où peut naître à ce nom le trouble de votre âme ?

De ce trouble fatal par où dois-je sortir ?

Eclaircissez le trouble où vous voyez mon âme.



Le sentiment de culpabilité, ou, en tout cas, de doute, d'appréhension angoissée quant à la situation physique et surtout morale, où l'on se trouve, est un des traits les plus évidents du personnage racinien. On le trouve souvent exprimé par un mot qui, plus qu'un autre peut-être, joue un rôle dans ce théâtre et y a un son proprement racinien : c'est le mot égarement. Exactement comme chez Pascal, encore que le théâtre racinien n'ait pas le caractère cosmique que prend souvent la pensée pascalienne, le mot égarement suggère chez Racine une idée confuse mais extraordinairement intense : celle de l'être humain, se découvrant perdu sur une scène où il est en quelque sorte offert à un regard. Quel est ce regard ? Quel est précisément ce lieu où l'on est offert ? Il n'y a pas véritablement de réponse, et cette absence de réponse crée chez celui qui l'attend, qui l'espère ou la craint, un malaise insupportable ; pire parfois qu'un désespoir franchement reconnu et avoué.

A moins que, comme dans les dernières paroles prononcées par Phèdre, il y ait enfin de la part de l'être perdu jusqu'alors dans ses équivoques une reconnaissance expresse, un aveu certain, par lequel, à l'heure de la mort, l'ambiguïté est vaincue et l'incertitude dissipée par un aveu déterminé.

Détermination finale qui ne dissipe pas cependant cette tragique absence de certitude interne, marquant le théâtre de Racine comme les écrits de Nicole ou de Pascal. Che2 ces différents représentants de la pensée janséniste, se distingue le même trait de ressemblance : le caractère essentiellement indéterminé que présente chez eux l'être profond, confronté par un silence.

Ajoutons à ces textes pour la curiosité de la chose, mais aussi pour la parfaite ressemblance qu'offrent avec les passages déjà cités ces autres textes tirés d'un poème de Louis Racine, fils du grand Racine (le poème de La Religion publié en 1751) :



Qui suis-je ? Mais, hélas, plus je veux me connaître,

Plus la peine et le trouble en moi semblent renaître.

Il faut donc me résoudre à m'ignorer toujours.



Et surtout le texte suivant où Louis Racine, digne fils de son père, reprend délibérément le grand thème pasca-lien de l'homme transporté à son insu dans une île déserte :



Je me figure, hélas ! le terrible réveil

D'un homme qui, sortant des bras d'un long sommeil.

Se trouve transporté dans une île inconnue.

Tremblant il se soulève, et d'un oil égaré

Parcourt tous les objets dont il est entouré...



Comme son père, comme Pascal, Louis Racine se découvre



Egaré dans un «oin de cet espace immense.



On peut relever encore dans la Préface de son poème de La Religion le texte suivant qui souligne la hantise raci-nienne du silence : « La raison qui me démontre avant tant de clarté l'existence d'un Dieu me répond si obscurément lorsque je l'interroge sur la nature de mon âme, et garde un silence si profond quand je lui demande la cause des contrariétés qui sont en moi, qu'elle-même me fait sentir la nécessité d'une révélation, et me force à la désirer. »

Signalons enfin que le grand thème racinien de l'ignorance de soi dans le trouble de la passion se retrouve chez plus d'un auteur à l'époque de Racine. Citons par exemple ce texte tiré des fameuses Lettres portugaises : « Je ne sais ni ce que je suis, ni ce que je fais, ni ce que je désire; je suis déchirée par mille mouvements contraires. Peut-on s'imaginer un état plus déplorable ? »






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