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Méditations et harmonies - Lamartine






Qui ne connaît par cour des vers de Lamartine? Il décourage la citation, car le meilleur de lui-même, chacun l'a perçu de longue date jusqu'à saturation : poésie qui chante habite la mémoire. Ces passages connus paraissent si uniformément beaux que cette beauté même fait écran. On écoute comme de la musique, on oublie le sens, on fredonne ou on déclame, on se berce, on se complaît dans une douceur paresseuse. A part maints « inconditionnels », qui se penche vraiment sur ses ouvres, quel jeune homme d'aujourd'hui va chercher parmi ses méditations, harmonies et recueillements un écho fraternel, répondant à ses préoccupations d'homme du XXe siècle? On l'a figé près d'un lac ou à l'ombre d'un vieux chêne dans une attitude romantique et l'on ne va guère plus loin.



Autour de lui, le concert est discordant. Il connut durant sa vie une période d'effacement qui se prolongea quelque quatre lustres après sa mort avant qu'il se produise en fin de siècle un retour suivi d'un oubli relatif qui se prolonge encore. Aujourd'hui, nous pouvons prendre un long recul pour l'envisager sans complaisance, pour le juger impartialement, pour l'aimer ou le repousser en toute connaissance de cause.



D'abord, est-il si ancien, si démodé? Un Georges Poulet n'a-t-il pas analysé « le sentiment de l'espace » chez Lamartine en disant sa « réussite extraordinaire » en en montrant telle ou telle « image admirable »? Ne le montre-t-on pas annonçant Mallarmé? Ne voit-on pas en lui un lecteur de Sade? Inattendu, n'est-ce pas? Et veut-on une référence qui compte aujourd'hui? La voici : « Lamartine quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille. » C'est de Rimbaud!



Comme dit Henri Guillemin, « il est sincère, sincère à fond »; c'est à propos de Lamartine politique, mais peut-on couper l'homme en deux? Claude Roy, lui, nous confie tout autre chose; pour lui la vraie vie de Lamartine est ailleurs que dans la poésie, il le dit : « Ce sera le politique, l'historien, l'historien de son histoire, l'apôtre maladroit qui vivra une vraie vie, écrira une vraie ouvre, dont les sommets sont encore vivants au milieu du fatras. » Versons au dossier cette tirade contre le poète : « Une critique interne, structurale ou sémantique, grammairienne ou grammatologique suffirait en effet à montrer que l'ouvre du " poète " tombe en poussière, et qu'elle n'a jamais vécu, sinon dans l'imagination de ceux qui s'y lisaient, dans l'imagination des lecteurs qui y " faisaient et défaisaient leurs propres poèmes ". Il n'y a qu'à lire les Méditations ou les Harmonies pour sentir tout de suite, et pour vérifier bientôt, que dans ce phrasé mou, cette versification ronronnante, ces battements d'ailes énervées, ces chapelets de lieux communs, cette barbe-à-papa de formules toutes faites où se défait la poésie, Lamartine n'a rien mis de personne, parce qu'il n'a rien mis de lui-même. » Mais quel poète vit mieux dans l'imagination de ceux qui s'y lisent? lequel reste aussi bien en mémoire? On ne peut juger un poète du début du XIXe siècle comme on jugerait son disciple en notre temps.



D'autres, par-delà leur critique exigeante, resteront fervents : « Lamartine n'est pas cet artiste exigeant dont nous faisons un peu vite le type du poète. Son ouvre énorme, inégale, heurte les habitudes du lecteur en un temps où l'on croit volontiers que la valeur d'une poésie est en raison inverse de son volume. Il y a pire : Lamartine est intelligible; nulle autre obscurité chez lui que celle qui naît parfois d'une syntaxe trop lâche. Cela joue contre lui. » Et nous apprécions cette mise en garde : « L'enthousiasme n'est peut-être pas un état d'âme pour un écrivain; mais malheur au lecteur de poèmes chez qui la critique précède l'admiration : il risque fort de comprendre, mais de ne jamais sentir la poésie. » C'est un code de lecture du poème. Ces deux citations sont prises chez Marius-François Guyard, l'éditeur des vers de Lamartine dans la Bibliothèque de la Pléiade.



Les Méditations poétiques.



Devrait-on choisir un livre parmi l'ensemble, je conseillerais les Méditations. On peut trouver ailleurs plus de puissance, une inspiration plus vaste, une orchestration plus étoffée, mais aussi plus de défauts, d'incorrections, de périphrases pénibles. Le poète a trop de facilité, trop d'habileté, trop le sens de l'improvisation, comme dans ses discours, et cela le gâche. Il montre de la paresse. Refusant d'être un « homme de lettres », ce qui est bien, il sombre par trop dans l'amateurisme. Mais il a cette qualité essentielle : il chante et il chante juste. Et ses contemporains prêtent l'oreille, entendent cette voix qui leur parle de leur propre précarité, de leurs doutes et de leurs souffrances, de la mélancolie, de la solitude, du refuge de la nature. Ils croient entendre ce qu'il y a d'inexprimé en eux, et en cela le poète rempli son rôle. Lamartine dira de ses Méditations : « Ce n'était pas un art, c'était un soulagement de mon propre cour qui se berçait de ses propres sanglots. » Conception égoïste de la poésie, certes, et qui peut conduire au bavardage indiscret, à la logomachie, mais Lamartine a assez de dignité pour se retenir. Simplement, comme en politique, il siège « au plafond ». Se singularisant, comment pourrait-il ne pas déplaire?



Poète de l'idéal, il chante « Comme l'oiseau gémit, comme le vent respire, / Comme l'eau murmure en coulant. » Niera-t-on la fluidite melodieuse du vers, la finesse des impressions qui nous effleure, la hauteur de l'inspiration? Il faudrait faire taire en nous le critique et écouter :



Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,

Au coucher du soleil, tristement je m'assieds ;

Je promène au hasard mes regards sur la plaine,

Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.



Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes,

Il serpente, et s'enfonce en un lointain obscur;

Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes

Où l'étoile du soir se lève dans l'azur.



Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente

N'éprouve devant eux ni charme, ni transports,

Je contemple la terre, ainsi qu'une ombre errante :

Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.



De colline en colline en vain portant ma vue,

Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant,

Je parcours tous les points de l'immense étendue;

Et je dis : Nulle part le bonheur ne m'attend.



Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières?

Vains objets dont pour moi le charme est envolé;

Fleuves, rochers, lorèts, solitudes si chères,

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.



Le spécialiste retiendra des épithètes de remplissage : vieux chêne, vagues écumantes, immense étendue, et ne lui pardonnera pas ce qu'il accepte plus volontiers chez Baudelaire qui tant de fois abuse dans ce sens. Le simple lecteur écoutera la musique des vers et peut-on nier qu'elle soit pénétrante?

Lamartine se relie aux classiques; on trouve, nous l'avons montré, certaines de ses images chez Parny ou Léonard, chez Thomas aussi, mais ce dernier dans son Ode sur le Temps ne peut rivaliser avec les vers du Lac :



Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges

Jeter l'ancre un seul jour?



Ô lac! l'année à peine a fini sa carrière,

Et près des flots chéris qu'elle devrait revoir,

Regarde! je viens seul m'asseoir sur cette pierre

Où tu la vis s'asseoir!



Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,

Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés

Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes

Sur ses pieds adorés.



Un soir, t'en souvient-il? nous voguions en silence;

On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,

Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence

Tes flots harmonieux.



Quel est ici l'apport original de Lamartine? N'est-on pas tenté de penser qu'il fait du Jean-Jacques Rousseau en vers? Si l'on se reporte à la dix-septième lettre de la~quatrième partie de la Nouvelle Héloïse, on trouve dans cette élégie en prose tous les éléments du Lac, comme en témoigne ce court extrait :

Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver... Peu à peu, je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein, la fraîcheur de l'eau, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensadons, la présence même de cet objet chéri, rien ne pouvait détourner de mon cour mille réflexions douloureuses... Je lui dis avec un peu de véhémence : « Ô Julie, voici les lieux où soupira jadis pour toi le plus fidèle amant du monde... Voici la pierre où je m'asseyais pour contempler ton heureux séjour. »

Et Rousseau se rappelle une promenade semblable faite autrefois pour tracer le tableau de la rapidité du destin et de la précarité des choses fugitives :

« C'en est fait, pensais-je en moi-même, ces temps, ces temps heureux ne sont plus; ils ont disparu pour jamais. Hélas! ils ne reviendront plus...! »

Nous avons abrégé cette prose languide et molle. Elle apparaît comme l'ébauche du Lac, mais Lamartine aura la contention, la fermeté du trait, il donnera un moule à ces lieux communs, il fera chanter dans une forme dont on ne peut nier la beauté :



Ô temps! suspends ton vol, et vous, heures propices!

Suspendez votre cours :

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours!



Assez de malheureux ici-bas vous implorent,

Coulez, coulez pour eux;

Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent,

Oubliez les heureux.



S'il dédie l'Homme à Byron son chant devient plus personnel, nourri de sa méditation philosophique et religieuse. Ce poème pourrait n'être que l'écho du didactisme de l'abbé Delille, mais il y ajoute son art personnel et sa flamme :



Borné dans sa nature, infini dans ses voux,

L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.



Ses octosyllabes du Soir sont à ce point parfaits qu'il faut remonter au temps de Théophile de Viau pour retrouver ce ton :



Le soir ramène le silence.

Assis sur ces rochers déserts,

Je suis dans le vague des airs

Le char de la nuit qui s'avance.



Vénus se lève à l'horizon;

A mes pieds l'étoile amoureuse

De sa lueur mystérieuse

Blanchit les tapis de gazon.



De ce hêtre au feuillage sombre

J'entends frissonner les rameaux :

On dirait autour des tombeaux

Qu'on entend voltiger une ombre.



Le poète retrouve donc le sens de la nature, des effets nocturnes depuis si longtemps oubliés ou artificiellement traités. Dans ce recueil, des parties plus faibles : le Golfe de Baïa qui sent trop son Parny, Sur la retraite, Sur la gloire où il y a de la lourdeur, de l'emphase, défauts qu'on retrouve çà et là, mais que tant de beautés font oublier. Passons sur l'Ode à la naissance du duc de Bordeaux, la Semaine sainte à la Roche-Guyon, et quelques poèmes faibles pour admirer comme il sait prendre de la hauteur dans les grands moments philosophiques de ces poèmes : l'Invocation, le Génie, l'Immortalité. Des générations ont récité les vers du Vallon :



Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime.

Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours.

Quand tout change pour toi, la nature est la même

Et le même soleil se lève sur tes jours.



Il en est d'autres sur lesquels on a dû passer. On doit recourir à un jugement de Lamartine sur lui-même : « Je suis le premier qui ait fait descendre la poésie du Parnasse et qui ait donné à ce qu'on nommait la Muse, au lieu d'une lyre à sept cordes de convention, les fibres mêmes du cour de l'homme, touchées et émues par les innombrables frissons de l'âme et de la nature. » Il semble pourtant en bien des endroits que ce sont ses qualités prosodiques et oratoires qui animent des schémas au départ assez froids. Quelles que soient sa nouveauté et sa valeur, il est bien éloigné du meilleur Hugo aux visions fantastiques, fulgurantes et puissantes, comme d'un Vigny plus concentré ou d'un Musset dont le désespoir est plus convaincant. Mais on se laisse prendre volontiers à son charme musical, à son sens du recueillement devant la nature, à son sentimentalisme vague qui convinrent si parfaitement à la génération sortant des guerres impériales. Elvire rejoint les grandes héroïnes inspiratrices dans un chant renouvelé, mélodique, jouant sur les sonorités vaporeuses, avec un bonheur du beau vers pouvant se continuer durant des strophes.



La Mort de Socrate et les Nouvelles Méditarions.



Lamartine fut-il conscient de la monotonie de cette exaltation constante du Moi? Il écrivit la Mort de Socrate, 1823, qui apparaît comme un entracte entre les deux séries des Méditations. Là, il trouve une variété, mais aussi un sujet qui lui résiste, et ce long discours en alexandrins sonores, parsemé de points d'exclamation, montre les mêmes maladresses qu'on trouve chez les poètes didactiques du siècle précédent. Il a beau s'exclamer, multiplier les transports, il ne parvient pas à enlever son poème. Socrate, malgré ses nobles aspirations, nous attriste, nous semble infidèle, étranger en tout cas à celui dont Platon fixe les nuances. Lamartine, avec bonne volonté, n'a fait qu'édifier une statue académique.

Des Nouvelles Méditations, 1823, le critique soupçonneux peut penser qu'il ressasse ou qu'il exploite un succès. Le lamartinien convaincu répondra qu'on trouve plus de variété dans le choix des sujets, un élargissement de l'inspiration, et une même sincérité. Mais Lamartine, dans un commentaire d'un des poèmes, les Préludes, ne fait-il pas un aveu? « J'écrivais encore de temps en temps, écrit-il, mais comme poète non plus comme homme. J'écrivis les Préludes dans cette disposition d'esprit. J'étais devenu plus habile artiste; je jouais avec mon instrument. » On appréciera aussi la sincérité d'un autre commentaire, celui de l'ode le Passé : « Je n'étais pas aussi découragé de la vie que ces vers semblaient l'indiquer. »

Il y a donc une attitude littéraire du désespoir. Mais les hommes de sa génération se croyaient tous destinés à mourir jeunes et ne cessaient de parler de leur mort. L'attitude de Lamartine, paradoxalement, s'accompagne de sincérité. Des poèmes résonnent comme des chants du cygne, ainsi le Poète mourant :



La coupe de mes jours s'est brisée encore pleine;

Ma vie hors de son sein s'enfuit à chaque haleine;

Ni baisers ni soupirs ne peuvent l'arrêter;

Et l'aile de la mort sur l'airain qui nie pleure,

En sons entrecoupés trappe ma dernière heure;

Faut-il gémir? faut-il chanter?



Souvent des vers nous rappellent autre chose : « Cueillons, cueillons la rose au matin de la vie! » Lamartine a beaucoup lu. Il s'imite aussi lui-même, sans guère de souci de renouvellement. Chénier avait plus de hardiesse que lui dans ses vers. Passons sur les rimes négligées, on n'est plus à cela près aujourd'hui, mais pourquoi la cloche est-elle toujours « l'airain sonore »? On trouve des vers faux, des incorrections grammaticales, des vers construits sur deux substantifs et deux épithètes : « Flotte d'un noir coursier l'ondoyante crinière », des incorrections : « Me rentraient dans le cour » ou « vètissait » pour « vêtait ». Il n'arrive pas à se débarrasser de l'héritage néo-classique, à rajeunir son vocabulaire. N'était son sens de l'expression du sentiment et son harmonie, volerait-il bien plus haut que certains poètes de transition? Nous aimons son idéalisme, sa sensibilité, son lyrisme, nous regrettons son dédain de l'art, sa manière aristocratique de se vouloir « amateur en poésie ».

Pour parler de lui équitablement, il faut passer sans cesse de la louange à la critique. On pense à un poème du recueil, Bonaparte qui se différencie des autres non par la qualité mais par le choix du sujet. Notre poète tantôt dresse l'apothéose, tantôt jette l'ana-thème. Il ne peut au fond s'empêcher d'admirer ce qu'il déteste. Nous nous demandons si nous ne sommes pas comme lui parfois tant sa lecture inspire de sentiments mêlés. Ce Bonaparte, inspiré (et même démarqué) de Manzoni, apparaît « Sur un écueil battu par la vague plaintive »; il est coupable, inhumain « comme l'aigle régnant dans un ciel solitaire » et proche du poème dans le temps de la mort où « C'est le dieu qui punit, c'est le dieu qui pardonne » qui a le dernier mot. Dans un curieux balancement, Lamartine injurie et salue tour à tour. Ce Bonaparte romantique fait penser à celui du film d'Abel Gance.



On trouve d'ennuyeux fragments épiques ou dramatiques. Il est meilleur dans l'élégie, même s'il n'oublie jamais son maître Parny, ou, plutôt, à cause de cela. Son Crucifix tant admiré, bien que d'un trait net, est inférieur aux poèmes du premier recueil, mais le Chant d'amour ou le Chant nocturne nous ravissent. Il en est de même pour sa Consolation, poème plus intime, d'un chant plus recueilli où il parle heureusement de la vie familiale.

Autre paradoxe, un des éléments positifs est l'imprécision, le vague, le vaporeux. Or, on peut penser que cela naît, non pas d'une volonté délibérée, mais plutôt d'un laisser-aller, d'une répugnance à se donner le mal de trouver l'épithète juste. C'est fort curieux.

D'autres Méditations seront ajoutées plus tard. Les années auront passé. Victor Hugo aura apporté sa leçon. Nous avons aimé Sultan, le cheval arabe où le poète oublie ses langueurs pour donner un poème concret, hardi et plein de vivacité. De même A un curé de campagne avec sa rusticité vraie nous éloigne du ton idyllique convenu. Quant à la pièce A M. de Musset « en réponse à ses vers », elle témoigne d'un effort d'autocompréhension plutôt que d'ouverture vers l'autre; on le dirait aujourd'hui bien paternaliste et pontifiant cet aîné qui donne des règles de vie sur un ton condescendant et compatissant.

Lamartine ou les contradictions complémentaires, dirait-on. Nous ne lui ménageons pas des sévérités qui valent mieux que l'indifférence. Il est curieux qu'on ne montre jamais un autre aspect de lui, moins constant il est vrai que son lyrisme déclamatoire. Lorsqu'il se penche Sur une page peinte d'insectes et de plantes, il nous charme comme le feront les symbolistes :



Insectes bourdonnants; papillons; fleurs ailées;

Aux touffes des rosiers lianes enroulées;

Convolvulus tressés aux fils des liserons;

Pervenches, beaux yeux bleus qui regardez dans l'ombre;

Nénuphars endormis sur les eaux; fleurs sans nombre;

Calices qui noyez les trompes des cirons!



Fruits où mon Dieu parfume avant tant d'abondance

Le pain de ses saisons et de sa providence;

Figue où brille sur l'oil une larme de miel;

Pêches qui ressemblez aux pudeurs de la joue;

Oiseau qui fait reluire un écrin sur ta roue,

Et dont le cou de moire a fixé l'arc-en-ciel!



Voilà bien la face cachée de Lamartine. Il est permis de préférer l'Esprit en Dieu où le poète se montre dans son humilité, avec des touches justes, montrant qu'il est l'instrument d'une volonté supérieure. Il est permis de préférer ces vers célèbres :



Salut, bois couronnés d'un reste de verdure!

Feuillages jaunissants sur les gazons épars;

Salut, derniers beaux jours! le deuil de la nature

Convient à la douleur et plaît à mes regards, car l'expression en est parfaite. Mais, pour bien connaître Lamartine, il faut s'écarter des vers d'anthologie et aller fouiller parmi ses bataillons cachés.



Les Harmonies poédques et religieuses.



Il y aura ensuite le Lamartine-Byron du Dernier chant du pèlerinage Harold, 1825, avec la tirade contre l'Italie dont Harold s'éloigne pour chercher ailleurs « des hommes et non pas de la poussière humaine » qui vaudra un duel au poète français. Ce poème lui permet de trouver d'ailleurs de beaux vers : Lamartine a soigné sa langue et son style. Il s'agit, on le sait, du récit lyrique des derniers mois de la vie de Byron. Quelques épîtres familières suivent, avant les Harmonies, 1830. C'est un écho des Méditations, avec cette différence que le sentiment religieux y est constant. Mais nous sommes loin des poèmes chrétiens habituels, nous trouvons plutôt le dieu du poète, c'est-à-dire l'émanation d'une religiosité diffuse qui suit les élans enthousiastes et les accès de mélancolie. Au cours de quatre grandes parties, Lamartine veut montrer l'omniprésence de Dieu : dans la nature, dans les diverses religions, dans l'humanité. Des poèmes comme le Chêne, Jéhovah, l'Humanité sont particulièrement significatifs. L'Idée de Dieu peut nous apporter la quiétude et l'apaisement.

Élans de l'âme, tourments, évanescences, appel constant à un pathétisme que le poète s'efforce, par accumulation, de rejoindre, la démarche est émouvante, et, par-delà le mode ou la mode romantique, on sent la sincérité. Ce qui éloigne Lamartine de se perdre dans les nuées, c'est un fond de réalisme qui lui vient de son éducation campagnarde, son sens descriptif qui lui permet d'imposer d'admirables tableaux. Il écrit comme s'il allait mourir dès le poème écrit. Alors, il fait vite, les mots se pressent, les alexandrins sont jetés dans la fièvre, le temps d'ordonner l'inspiration est à peine pris, c'est l'enthousiasme, le cour plus que la tête, selon un phénomène inverse à celui d'aujourd'hui, et ce sont des torrents verbaux parmi lesquels on trouve des pépites. Ainsi cet exemple tant cité d'harmonie imitative poussée à la perfection :



Sur la plage sonore où la mer de Sorrente

Déroule ses flots bleus aux pieds de l'oranger...



Délicieux musicien! On a envie de lui demander pardon de nos rigueurs. On lit, on lit, on s'ennuie, on s'exalte avec des réussites. Dans l'Hymne de la nuit, variant les mètres, il donne une symphonie, dans l'Hymne de l'enfant à son réveil (Ô Père qu'adore mon père/Toi qu'on ne nomme qu'à genouX), il donne une prière émouvante et familière, dans l'Hymne du soir, la magie continue, dans Poésie ou Paysage, chaque strophe porte des germes de poésie future :



Il est une langue inconnue

Que parlent les vents dans les airs,

La foudre et l'éclair dans la nue,

La vague aux bords grondants des mers,

L'étoile de ses feux voilée,

L'astre endormi sur la vallée,

Le chant lointain des matelots.



Il y a du Baudelaire dans le dernier vers, il y a du Racine parfois, du Lamartine toujours, car on le reconnaît bien à travers qualité et défauts. Artiste, il ne lui manque que d'être constamment artiste : il eût été notre plus grand poète.

S'inspirant des Psaumes, il fait naître un étonnant vertige de l'imagination devant les mystères insondables de l'univers. L'Infini dans les deux développe poétiquement la fameuse méditation de Pascal sur les deux infinis et en fait l'égal du Victor Hugo des poèmes de la Légende des siècles comme Abîme, Plein ciel. Là on voit ce que Lamartine veut dire quand il nomme « la respiration de l'âme ». D'autres beaux poèmes sont le Tombeau d'une mère, Novis-sima Verba, Hymne à la douleur, la Cantate. Il cherche une autre langue dans Désir :



Ah! si j'avais des paroles,

Des images, des symboles,

Pour, peindre ce que je sens!

Si ma langue embarrassée

Pour révéler ma pensée

Pouvait créer des accents!



Le poème Contre la peine de mort affirme sa générosité et sa hauteur de vue :



Peuple, diront-ils, ouvre une ère

Que dans ses rêves seuls l'humanité tenta.

Proscris des codes de la terre

La mort que le crime inventa!



Lamartine est lucide. Il sait que sontort est d'écrire trop vite. Dès la préface, il demande qu'on l'en excuse : 0 Je demande grâce pour lès imperfections de style dont les esprits délicats seront souvent blessés. Ce que l'on sent fortement s'écrit vite. Il n'appartient qu'au génie d'unir deux qualités qui s'excluent : la correction et l'inspiration. » Il aurait dû travailler, reprendre : ne le fit-il pas sans cesse pour le Lac? Et l'on veut terminer ce parcours des Har-monies par une autre image du poète : celle du réaliste, du poète agreste qui se rapproche de la voix populaire, de la voix intimiste comme dans la Retraite et qui jette ce chef d'ccuvre : Milly ou la terre natale : comme le poète chante bien dans son arbre généalogique!






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