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LIBERTÉ SANS ESPOIR - René Daumal






L'oil enfoncé et brillant voit des portes partout, et l'homme s'y jette, le front en avant. Il voit le ciel vide et l'espace libre. Chaque objet est pour lui le signe d'une puissance. Mais que va-t-il choisir? Des dieux tyranniques viennent le guider et le solliciter: désir, intérêt, amour, beauté, raison. Il veut choisir librement et de lui-même. Il ne veut plus accepter aucun motif d'action. Un but est pour lui un maître. Il veut vouloir pour vouloir, agir par purs décrets. L'«acte gratuit» est, dit-il, le seul acte libre; et la seule valeur qui puisse résider dans l'âme humaine, c'est la volonté qui décide librement d'un acte, ni guidée par la raison, ni dirigée vers une fin.





C'est ici que commence à mourir l'esprit de révolte; car, dès qu'on a cru découvrir en soi-même une route à explorer, une nouvelle réalité à atteindre, les actions deviennent indifférentes et le monde étranger. Celui qui est parvenu à ce point se meut dans le monde et accomplit les actions naturelles à l'homme avec cette constante pensée : « Puisque je suis bien différent de tous ces êtres, mes semblables d'apparence, que je suis un ange et que cela seul m'importe, à quoi bon agir autrement qu'un autre?» Il voit en même temps qu'agir contre une loi est encore agir selon cette loi; qu'agir systématiquement contre le désir est encore lui obéir; c'est l'attraction de la terre qui fait que le ballon s'éloigne de la terre. Cet homme, qui ne croit l'être que de déguisement, à chacun de ses actes se dit avec un rire intérieur: «oui, j'agis vraiment tout à fait comme un homme. »

Il ne rit pas à ses actions du rire abject d'un vaincu, mais de ce rire désespéré de celui qui, prêt à se suicider, a jugé désormais inutile de presser la gâchette. Ce divorce d'avec le monde, qui fait le monde indifférent à l'esprit, est souvent proche du désespoir; mais c'est un désespoir qui rit du monde. Si l'esprit se sépare des choses, le corps en même temps se sépare des autres corps; son raidissement l'isole, et couvre le visage du masque musculaire de l'ironie. Le révolté croit avoir trouvé la paix, souvent même il croit la conserver toute sa vie, mais le voilà enfermé dans ce masque rigide de mépris. L'esprit prend l'habitude de dire à tout ce que subit ou fait le corps: «Ce n'est pas important.» Et l'homme croit avoir trouvé le salut. L'existence et les biens de ce monde perdent leur prix, rien n'est à craindre, et l'âme continue sa recherche de la pureté dans ce raidissement d'orgueil, celui du stoïcien.

Une seule chose importe, dit l'homme parvenu là, c'est la paix intérieure. Il croit l'obtenir par cette tension de la volonté qui refuse de participer à la vie humaine. Mais rien ne peut venir enrichir l'âme dans cet exil ; elle n'a fait que se replier sur elle-même ; dans sa prison abstraite, elle est séparée du ciel autant que de la terre. L'ennui lourd et la sécheresse, avec leurs cortèges de tentations, lui feront sentir son immobilité et son sommeil.



Un soir, l'homme se penche à sa fenêtre et regarde la campagne. Des choses pâles et grouillantes, brumes ou spectres, sortent des terres labourées et glissent vers les maisons ; un chat imite le chant de mort d'un enfant qu'on étrangle, et les chiens dans le clair de lune retrouvent au fond de leurs gorges la grande voix des loups sur la steppe. L'homme, à sa fenêtre, sent grandir en lui monstrueusement un sauvage désir animal d'aller lui aussi hurler et danser au clair de lune, de courir en grelottant sous la lumière glacée, et de s'aventurer jusqu'aux maisons pour épier le sommeil des hommes, et peut-être enlever un enfant endormi. Un animal, un loup renaît en lui et grandit, gonfle sa gorge et son cour. Il va se mettre à hurler. Non ! Il est fort! D'un geste brusque il se rejette en arrière, ferme la fenêtre et veut se convaincre qu'il ne faisait que rêvasser. Pourtant, quelque chose se crispe au creux de son estomac, comme autrefois, dans son enfance, lorsqu'il pensait à la mort. Il a peur. Mais c'est indigne de lui ; n'est-il pas armé contre cela ? « Que m'importe ! » essaie-t-il de dire. Il doute, pourtant. Il se couche ; mais s'il tente de résister à l'angoisse, il ne pourra dormir. Il perd peu à peu confiance en soi; il s'abandonne à la somnolence, et aussitôt les démons font leur entrée; il aura pour compagnons de nuit le succube lépreux et sans nez, l'homme-grenouille à l'odeur de poisson, et l'ignoble tête gonflée de sang violet qui se balance sur ses pattes de canard. Le monde dédaigné prend sa revanche sur sa gorge contractée, sur son cour mal assuré de battre, sur son ventre, où les monstres enfoncent leurs griffes. Le matin, il trouve sa foi en lui-même ébranlée.



Tentations de la souffrance, de la peur ou de l'ennui, qui somment l'âme de les surmonter ou de se laisser écraser, heureux qui les reçoit, pour qu'il reconnaisse son erreur. Une solution abstraite ne résout rien; l'homme ne se sauve que tout entier; l'entendement seul peut le partager en corps et esprit, car l'entendement connaît, et sépare par méthode pour se donner un objet. Une solution abstraite n'est rien non plus dans la société ; le même mécanisme de refoulement y opère. On voit des nations en apparence bien policées, mais où pourtant il n'y a qu'un refoulement des instincts qui, sous la contrainte violente d'une police rigide, parviennent difficilement à se manifester ; mais ils peuvent trouver libre cours chez ceux qui peuvent le plus aisément échapper à la contrainte, par exemple chez ceux qui sont les agents de cette police. Ces hommes deviennent les instruments de la cruauté animale qui se réveille; dans les postes de police, ces défenseurs de l'ordre lient de cordes un homme arrêté, sous un prétexte quelconque, dans une manifestation publique, et lui écrasent les yeux, lui déchirent les oreilles de coups de poing; ou bien lui grillent la plante des pieds jusqu'à ce qu'il avoue ce qu'on veut lui faire avouer. De pareils signes indiquent que cette société n'a pas su dominer les passions qui se développent dans son sein, et cela sans doute parce qu'elle veut résoudre le problème de la justice en appliquant aux relations humaines des solutions proposées de loin par certaines intelligences ; c'est l'avertissement pour la société qu'elle est à la merci de la moindre défaillance; heureuse si elle peut reconnaître ces signes! Ainsi en est-il pour l'individu; après ces révélations, il lui faut trouver la foi qu'il avait cru avoir.

Au fond de ce mépris hautain du monde, il y avait un immense orgueil. L'homme veut affirmer son être en dehors de toute humanité, et il s'enchaîne ainsi, non seulement par l'orgueil qui fige son esprit dans l'unique affirmation de soi, mais aussi par la puissance du monde qu'il a voulu mépriser. La seule délivrance est de se donner soi-même tout entier dans chaque action, au lieu de faire semblant de consentir à être homme. Que le corps glisse parmi les corps selon le chemin qui lui est tracé, que l'homme coule parmi les hommes suivant les lois de sa nature. Il faut donner le corps à la nature, les passions et les désirs à l'animal, les pensées et les sentiments à l'homme. Par ce don, tout ce qui fait la forme de l'individu est rendu à l'unité de l'existence; et l'âme, qui sans cesse dépasse toute forme et n'est âme qu'à ce prix, est rendue à l'unité de l'essence divine, par le même acte simple d'abnégation. Cette unité retrouvée sous deux aspects et dans un seul acte qui les rassemble, je l'appelle Dieu. Dieu en trois personnes.

L'essence du renoncement est d'accepter tout en niant tout. Rien de ce qui a forme n'est moi; mais les déterminations de mon individu sont rejetées au monde. Après la révolte qui cherche la liberté dans le choix possible entre plusieurs actions, l'homme doit renoncer à vouloir réaliser quelque chose au monde. La liberté n'est pas libre arbitre, mais libération ; elle est la négation de l'autonomie individuelle. L'âme refuse de se modeler à l'image du corps, des désirs, des raisonnements; les actions deviennent des phénomènes naturels, et l'homme agit comme la foudre tombe. Dans quelque forme que je me saisisse, je dois dire : je ne suis pas cela. Par cette abnégation, je rejette toute forme à la nature créée, et la fais apparaître objet ; tout ce qui tend à me limiter, corps, tempérament, désirs, croyances, souvenirs, je veux le laisser au monde étendu, et en même temps au passé, car cet acte de négation est créateur de la conscience et du présent, acte unique et éternel de l'instant. La conscience, c'est le suicide perpétuel. Si elle se connaît dans la durée, pourtant elle n'est qu'actuelle, c'est-à-dire acte simple, immédiat, hors de la durée.



L'espace est la forme commune à tous les objets ; un objet, c'est ce qui n'est pas moi ; l'espace est le tombeau universel, non pas l'image de ma liberté. Quand l'horizon cessera d'être l'image fuyante de la liberté, quand il ne sera plus qu'une barre posée sur les yeux, et que l'homme se sentira conduit par les mains de l'espace, alors il commencera à savoir ce que veut dire être libre. Il n'y a pas de place parmi les corps pour la liberté. C'est en cessant de chercher la liberté que l'homme se libère ; la véritable résignation est de celui qui, par un même acte, se donne à Dieu, corps et âme.

Mais parler de résignation n'est pas un sortilège qui fait trouver tout à coup la paix et le bonheur ; bien souvent, ce ne sont pas des résignés, mais des faibles, ceux qui croient avoir conquis le calme intérieur. Ils répètent comme des charmes abrutissants les quelques règles de conduite qu'on leur a apprises, et vivent ainsi dans une abjecte tranquillité. Ils acceptent tout, mais ne nient rien, et par ce consentement ne veulent vivre que cette vie, ornée d'espoirs insaisissables qui amusent leur lâcheté. La résignation ne peut être que l'abandon volontaire d'une révolte possible. Le résigné doit à chaque instant être prêt à se révolter; sinon la paix s'établirait dans sa vie, et il dormirait en recommençant à consentir à tout. L'acte de renoncement n'est pas accompli une fois pour toutes, mais il est un sacrifice perpétuel de la révolte.



C'est pourquoi il est dangereux de prêcher l'humilité aux âmes faibles ; c'est les éloigner encore plus d'elles-mêmes. L'individu, figé et replié sur lui-même, ne peut prendre conscience de sa destinée que dans la révolte. Il en est de même pour une société. Comme l'individu s'enferme pour dormir lâchement derrière des remparts d'espoirs et de serments, ainsi la société se limite dans les murs des institutions ; l'individualiste cherche la paix en s'enfermant dans des bornes nettes et solides ; de même l'État nationaliste. L'un comme l'autre ne pourra trouver sa voie véritable, celle où il peut avancer libre, que dans la révolte qui rompt les limites. L'homme ou la société doit être à tout moment sur le point d'éclater, à tout moment y renoncer, et refuser toujours de s'arrêter à une forme définie. La liberté est de se donner à la nécessité de la nature, et la véritable volonté n'est que d'une action qui s'accomplit. Cette résignation est, au contraire de l'abjection, la puissance même, car le corps replacé parmi le monde participe alors de la nature entière. Le Nitchevo des Russes fait comprendre le succès du marxisme en Russie. - «Ce n'est rien», c'est-à-dire: rien de tout cela qui me pousse à agir n'est moi. Et l'effort de volonté n'est pas de vouloir accomplir une action, mais de la laisser se faire dans un continuel détachement. Accepter le matérialisme historique était pour les révolutionnaires russes trouver la liberté.

L'homme, avant d'atteindre le renoncement, parcourt toujours ces trois étapes ; l'acceptation stupide, d'abord, de toutes les règles, de toutes les conventions qui lui procure le repos; puis la révolte sous toutes ses formes, lutte contre la société, misanthropie, fuite au désert, pyrrhonisme ; et enfin la résignation, qui ne cesse de supposer constant un pouvoir de révolte.

Le renoncement est une destruction incessante de toutes les carapaces dont cherche à se vêtir l'individu ; lorsque l'homme, las de ce labeur plus dur que celui de la révolte, s'endort dans une paix facile, cette carapace s'épaissit, et seule la violence pourra la détruire. Rejeter sans cesse toutes les béquilles des espoirs, briser toutes les stables créations des serments, tourmenter sans cesse chacun de ses désirs et n'être jamais assuré de la victoire, tel est le dur et sûr chemin du renoncement.

Il faut faire le désespoir des hommes, pour qu'ils jettent leur humanité dans le vaste tombeau de la nature, et qu'en laissant leur être humain à ses lois propres, ils en sortent.



RENÉ DAUMAL






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