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Les Ardents de 1830 - Gérard de Nerval et Théophile Gautier






Bousingots et Jeunes-France.



Gérard de Nerval et Théophile Gautier étaient parmi ces bousingots littéraires dont Francis Dumont a narré la courte aventure dans Nerval et les bousingots, et que nous avons évoqués en retraçant la jeunesse de Gérard et celle de Théophile. Au début de la monarchie de Juillet, une jeunesse révolutionnaire, ardente, turbulente, contestataire, ayant pour armes la poésie et l'ironie, dans l'opposition à Louis-Philippe, voulut unir à la révolution politique et sociale la révolution littéraire et artistique d'un jeune romantisme, celui de la génération de 1830. Francis Dumont a bien montré les similitudes entre ce groupe et le groupe surréaliste moins de cent ans plus tard.



Littérairement si différente que soient ces bohèmes tapageurs des élégiaques de la Muse française, si éloignés qu'ils soient de Hugo, de Lamartine ou de Vigny, ils suivent une ligne parallèle : le tournant du romantisme était également amorcé dans les Orientales. Au contraire des surréalistes qui prétendaient le refuser, les bousingots ont voulu faire carrière, à l'exemple de leurs aînés de la génération de 1820. Nous l'avons dit : aux pâleurs romantiques, aux jeunes filles malades, aux jeunes mortes, aux élégies sur les tombes succède l'explosion orgiaque, dyonisiaque. Les crânes des morts peuvent servir de coupe et une expression réaliste, outrée apparaît. L'ennemi? - le bourgeois, le philistin, les grands-parents de ceux que Sartre appellera « les salauds ».



On a souvent du mal à établir une différence entre bousingots et Jeunes-France, et il existe à la fois d'étroits rapports, en même temps qu'à l'intérieur de ces groupes on distingue de multiples tendances. Bousingot, bousingo, bouzingot, bouzingo, que d'orthographes! Dumont cite Gautier : « Ces ânes de bourgeois, ils ne savent pas seulement comment on écrit bouzingo! Pour leur apprendre un peu d'orthographe, nous devrions bien publier à plusieurs un volume de contes que nous intitulerons bravement Contes du bouzingo! » Il ajoute : « La proposition fut très acclamée, et on se mit au travail. Mais la chose n'aboutit point, et, il ne fut plus question chez nous, que pour les répudier, de ces deux vilains mots (bouzingotisme, bouzingoT) produit cacographique de la lourde malignité des bourgeois. » Il y avait à l'époque de belles batailles journalistiques, Léon Gozlan, Jeune-France du début, ne manquant pas d'attaquer Jeunes-France et bousingots en donnant à ce dernier mot un sens péjoratif. En cela, F.-L. Groult de Tourla-ville le rejoignit, s'attaquant aux dits bousingots dans des pièces de vers : Épître à Viennet et Soleil de Juillet.

Une différenciation qui prévaut toujours a été faite par Sainte-Beuve : tandis que les bousingots sont définis par une attitude devant la vie et la société plus que par une tendance littéraire, les Jeunes-France n'ont pas de préoccupations politiques et sociales. Si l'on tient compte des fortes individualités, ce n'est pas si simple. Ce qu'ils ont, en tout cas, en commun, c'est le débraillé, l'intempérance, la vie de bohème. A Saint-Germain-des-Prés, dans une rue Childebert aujourd'hui disparue existait ainsi un autre cénacle que Privât d'Anglemont, cité par Francis Dumont, définit ainsi : « La révolution de Juillet arriva au milieu des grandes disputes des classiques et des romantiques. Les habitants de la rue Childebert se divisèrent en Bousingots et enjeunes-France. Les premiers adoptèrent l'habit de conventionnel, le gilet à la Marat et les cheveux à la Robespierre; ils s'armèrent de gourdins énormes, se coiffèrent de chapeaux de cuir bouilli ou de feutres rouges et portèrent l'oillet rouge à la boutonnière. Les seconds conservèrent leurs pourpoints, leurs barbes fourchues, leurs cheveux buissonneux... » Le lecteur du xxe siècle reconnaîtra les siens. De ces groupes se détachent les grandes figures déjà évoquées. D'autres ne sont pas moins intéressants et annonciateurs. Georges Hugnet a rappelé qu'André Breton voulait recenser « ceux pour qui la vie tendait à échapper au réel par l'aventure ou par la création d'un décor ». « Véritable liste des " précurseurs " donc », dit Francis Dumont qui ajoute : « Mais ces énumérations nous intéressent moins que celle que m'avait communiquée Paul Eluard, d'après un manuscrit de Breton, dans lequel Nerval est qualifié de " surréaliste dans l'Allégorie " et Pétrus Borél " surréaliste dans la liberté ". »



Borel le Lycanthrope.

S'il existait une anthologie de l'anarchie ou des poètes de la révolte, Pierre Borel d'Hauterive, dit Pétrus Borel (1809-1859) y occuperait une place de choix, mais la fin de sa vie, dans ce sens, apparaîtrait contradictoire. Parmi ces bousingots, il n'est pas un suiveur, mais un meneur, un des chefs de ce mouvement si l'idée de chef lui avait été acceptable.

Il domina par sa curieuse personnalité. Théophile Gautier en a laissé le témoignage : « Il y a dans tout groupe une individualité pivotale, autour de laquelle les autres s'implantent et gravitent comme un système de planètes autour de leur astre. Pétrus Borel était cet astre; nul de nous n'essaya de se soustraire à cette attraction... La présence de Pétrus Borel produisait une impression indéfinissable dont nous finîmes par découvrir la cause; rien en lui ne rappelait l'homme moderne, et il semblait toujours venir du fond du passé, et on eût dit qu'il avait quitté ses aïeux la veille. Nous n'avons vu cette expression à personne; le croire Français, né dans ce siècle, eût été difficile. Espagnol, Arabe, Italien du xve siècle, à la bonne heure. »

Il se dit « lycanthrope » et Valéry Larbaud donne une définition heureuse : « Oui, la lycanthropie, ce mot « Jeune-France » dont la fortune ne fut pas heureuse, et qui reste vaguement entachée de ridicule, c'était cela : l'homme-loup opposé à l'homme-chien, l'artiste fier et indépendant opposé au bourgeois ambitieux et servile. » Il voulait détruire le mensonge social, s'intitulant parfois « le Basiléophage » ou « mangeur de rois », lui dont le frère était généalogiste : il attaquera dès son recueil les Rapsodies, 1852, « les poètes mélancolies et les vicomtesses ». Il s'exclame : « Oui, je suis républicain! mais ce n'est pas le soleil de juillet qui a fait éclore en moi cette haute pensée; je le suis d'enfance, mais non pas républicain à jarretière rouge ou bleue à ma carmagnole, pérorateur de hangars et planteur de peupliers; je suis républicain comme l'entendrait le loup-cervier : mon républicanisme, c'est de la lycanthropie. Je suis républicain parce que je ne puis être caraïbe; j'ai besoin d'une somme énorme de liberté. » Il dira aussi : « Dans Paris, il y a deux cavernes, l'une de voleurs, l'autre de meurtriers; celle des voleurs, c'est la Bourse, celle des meurtriers, c'est le Palais de Justice. »

Écrits ou non durant son adolescence, les poèmes de ce lanceur d'anathèmes ont quelque chose de juvénile. Il fait penser à Saint-Just, le jeune Organt, qu'il admire : « Ils n'ont rien compris à la haute mission de Saint-Just : ils lui reprochent quelques nécessités, et puis ils admirent les carnages de Buonaparte - Buona-parte! et ses huit millions d'hommes tués! » Face au sort de l'homme, il va droit à la vérité, une vérité qui n'est pas calquée; le seul regret qu'on éprouve, c'est qu'il ne sache pas créer le moule poétique original qui corresponde à sa sensibilité : il est marqué par les tics oratoires du temps, ceux de la Némésis de Barthélémy, mais par-delà ses « lave et scorie » comme il dit, sa rhétorique, ses enflures, ses naïvetés, la véracité profonde touche. Il est de la famille de Villon, de Rabelais, de Mathurin Régnier, de Saint-Just, de Rimbaud, de Corbière, de Lautréamont, des surréalistes. Il emploie les ïambes, comme Chénier, Barbier, Hugo pour s'adresser A certain débitant de morale :



Frère, mais quel est donc ce rude anachorète?

Quel est donc ce moine bourru?

Cet âpre chipotier, ce gros Jean à barète?

Qui vient nous remontrer si dru?

Quel est donc ce bourreau? de sa gueule canine,

Lacérant tout, niant le beau,

Salissant l'art, qui dit que notre âge décline

Et n'est que pâture à corbeau.

Frère, mais quel est-il?... Il chante les mains sales,

Pousse le peuple et crie haro!

Au seuil des lupanars débite ses morales,

Comme un bouvier crie ahuro!



Son poignard-poésie se dégage mal de la gaine de l'alexandrin :



Dors, mon bon poignard, dors, vieux compagnon fidèle,

Dors! bercé dans ma main, patriote trésor!

Tu dois être bien las ? Sur toi le sang ruisselle,

Et du choc de cent coups ta lame vibre encor!



La mort d'un oppresseur, va, ne peut être un crime :

On m'enchaîna petit, grand j'ai rompu mes fers,

Le peuple a son réveil : malheur à qui l'opprime!

Il mesure sa haine au joug, aux maux soufferts.



Ce poète de la misère et de la révolte, s'il se sert des clichés romantiques, leur donne un tour plus aigu :



Là dans ce sentier creux, promenoir solitaire

De mon clandestin mal,

Je viens tout souffreteux, et je me couche à terre

Comme un brut animal.

Je viens couver ma faim, la tête sur la pierre,

Appeler le sommeil.

Pour étancher un peu ma brûlante paupière;

Je viens user mon écot de soleil !



S'il est émouvant comme sait l'être parfois le jeune Organt (avec les mêmes maladresseS), il n'oublie pas ies rimes sonores de ses maîtres romantiques :



Autour de moi ce n'est que palais, joie immonde,

Biens, somptueuses nuits.

Avenir, gloire, honneur : au milieu de ce monde

Pauvre et souffrant je suis,

Comme entouré des grands, du roi, du saint-office,

Sur le quémadero,

Tous en pompe assemblés pour humer un supplice,

Un juif au brazero !



Le lycanthrope glisse vers le misanthrope et ses amertumes, ses désillusions dans cinq « contes immoraux » : Monsieur de l'Argen-tière, l'Accusateur, Jacques Barraou le charpentier, Don Andréa Vésalices, Passereau l'écolier où dans une préface il explique que Pétrus Borel est mort et que de son vrai nom, il s'appelait Champavert, 1833. « Chanter l'amour! s'écrie-t-il. Pour moi, l'amour c'est de la haine, des gémissements, des cris, du fer, des larmes, du sang, des cadavres, des ossements, des remords... »

Là encore, il cherche l'étrange, le criard, l'inattendu : « Monsieur le bourreau, je désirerais que vous me guillotinassiez! » Il avait ses modèles frénétiques : le Crapaud, de Félix Davin prolongé par les Roueries de Trialph de Lassailly. Derrière tout cela, on trouve Sade, Loaisel de Tréogate, Ann Radcliffe, Lewis, sans oublier les élégies macabres de la fin du xvme siècle. De Madame Putiphar, 1839, on retient « la vigueur de Maturin » dont parle Baudelaire et la « sonorité éclatante » du prologue où trois cavaliers allégoriques personnifient le Monde, la Solitude, le Cloître :



Ainsi, depuis longtemps, s'entrechoque et se taille

Cet infernal trio - ces trois fiers spadassins :

Ils ont pris - les méchants - pour leur champ de bataille

Mon pauvre cour, meurtri sous leurs coups assassins,

Mon pauvre cour navré, qui s'affaisse et se broie,

Douteur, religieux, fou, mondain, mécréant!

Quand finira la lutte, et qui m'aura pour proie -

Dieu le sait! - du Désert, du Monde, ou du Néant?



En peu de mots, un exemple typique de sa prose choisi dans le Croque-mort :

On servait la soupe dans un cénotaphe, - la salade dans un sarcophage, - les anchois dans des cercueils! - On se couchait sur des tombes, - on s'asseyait sur des cyprès; - les coupes étaient des urnes; - on buvait des bières de toutes sortes; - on mangeait des crêpes; et, sous le nom de gélatines moulées sur nature, d'embryons à la béchamel, de capilotades d'orphelins, de civets de vieillards, de suprêmes de cuirassiers...



Après cela, comment l'oublier dans une anthologie de l'humour noir? Sincère, épris de vérité, il sait être poignant par instants, puis, jouant de son instrument, comme on dirait vulgairement, « il en fait trop », il prend la pose du dandy super-romantique, de l'étudiant à faluche. Sans cesse, surtout en lisant ses vers, on se sent attiré par l'homme et déçu qu'il ne soit pas meilleur poète ; sans doute Corbière et Rimbaud l'effacent-ils par trop!

Hanté par le néant, cet apologiste du suicide, comme Rimbaud, renonça à la vie littéraire. Son Harrar, c'est l'Algérie où il se rend en 1846 pour être, quelle ironie! « inspecteur de la colonisation »... Champavert secrétaire du maréchal Bugeaud, marié, habitant une villa, « le Castel de Haute-Pensée », maire de Blad-Touaria, voilà de l'inattendu. Pour tenter de mieux couronner cette fin, ajoutons qu'il mourut d'une insolation : « Je ne me couvrirai pas la tête, la nature a bien fait ce qu'elle a fait, ce n'est pas à moi de la corriger. » Et plus encore qu'il eut des ennuis dans son administration : il employait les deniers publics et les siens pour sauver ses administrés de la faim ou les guérir de la fièvre, ce qui pouvait passer dans l'univers où il s'était fourvoyé pour une nouvelle excentricité. Il avait rencontré durant la première période de sa vie un ami, ce dont on ne parle pas assez : il se nommait Robinson Crusoë (qu'il traduisit fort bien en 1836).

Un jugement de Baudelaire sur Borel : « J'avoue sincèrement, quand même j'y sentirais un ridicule, que j'ai toujours eu quelque sympathie pour ce malheureux écrivain dont le génie manqué, plein d'ambition et de maladresse, n'a su produire que des ébauches minutieuses, des éclairs orageux, des figures dont quelque chose de trop bizarre... altère la naïve grandeur. » Et un autre, aussi juste, d'André Breton : « Le style de l'écrivain, auquel s'applique comme à aucun autre l'épithète " frénétique " et son orthographe attentivement baroque, semblent bien tendre à provoquer chez le lecteur une résistance relative à l'égard de l'émotion même qu'on veut lui faire éprouver, résistance basée sur l'extrême singularité de la forme et faute de laquelle le message par trop alarmant de Fauteur cesserait d'être perçu. » Chez Pétrus Borel, on trouve réunis tous les éléments représentatifs de sa génération : la révolte, l'humour noir, l'apologie de la mort, les outrances frénétiques, le dandysme de l'excentricité. De tous les « petits romantiques », ce lycanthrope misanthrope est, avec Rabbe, le plus pessimiste.



Philothée O'Neddy, frénétique lucide.



Théophile Dondey (1811-1875), par anagramme, se fit appeler Philothée O'Neddy. Comme Pétrus Borel, dès son jeune âge, il se fait une idée du poète dans la société que Baudelaire exprimera à merveille : « Exilé sur la terre au milieu des huées... » Lui aussi attaque le « mensonge social » tout « comme la philosophie du XVIIIe siècle se vouait à la destruction de ce qu'on appelait le mensonge chrétien ». Ce véhément jettera les feux de ses vingt ans et disparaîtra dans la brume. « Un chagrin inconnu plus ou moins mal dévoré, dit Théophile Gautier, cette immense fatigue qui suit parfois chez les jeunes poètes un trop violent effort intellectuel, le désaccord du réel et de l'idéal, une de ces causes ou toutes ces causes ensemble, peut-être aussi le regret ou le scrupule de certaines audaces, avaient-ils recouvert de leurs cendres grises le poète de Feu et flamme. » Il fait le portrait de ce jeune ami : « ... C'était un beau garçon qui offrait cette particularité d'être bistré de peau comme un mulâtre et d'avoir des cheveux blonds crêpés, touffus, abondants comme un Scandinave; ses yeux étaient d'un bleu clair, et leur extrême myopie en rendait le globe saillant; sa bouche était forte, rouge et sensuelle. De cet ensemble résultait une sorte de galbe africain qui avait valu à Philothée le sobriquet d'Othello. »

Feu et flamme, 1833, paraît pour les vingt-deux ans de ce jeune homme véhément et subtil qui parle d' « ébauches d'écolier », coupant ainsi l'herbe sous le pied à la critique (laquelle ne se soucia pas du livre qui connut l'écheC). Après avoir lancé une diatribe contre « les brocanteurs de la civilisation », il reconnaît : « Ce volume n'a pas d'autre prétention que celle d'être le faisceau de mes meilleures ébauches d'écolier, lesquelles consistaient simplement en rêveries passionnées et en études artistiques. » Il enverra son ouvrage à Chateaubriand qui répondra par des compliments et des conseils : « Pardonnez-moi, je vous prie, ma religion, mes cheveux gris et ma franchise. Celle-ci est de la Bretagne, ma patrie; les autres sont du temps. René a pris des années, et il prêche ses enfants. »

Chez lui, comme chez Pétrus Borel, son talent n'a pas les dimensions voulues pour correspondre à la force de sa contestation, mais l'on sent une envie de dire et de dire vite, comme si le message juvénile allait tôt se dissoudre. Alors, se mêlent tous les thèmes du romantisme de 1830 : satanisme, goût du macabre, magie, fantastique, moyen âge. Orient, et surtout désenchantement : il semble que ni l'amour ni la gloire ne peuvent arracher le poète au suicide qui l'attire. Il y a, comme chez Saint-Just encore, un mélange de prosaïsme et de temps forts où les archaïsmes et les néologismes jettent des taches colorées. Parfois, O'Neddy étonne par son sens du rythme et sa maîtrise des mots, parfois il reste flottant et se perd dans le déjà lu.

Son ouvrage est en dix Nuits que suivent des poèmes réunis sous le titre de Mosaïque. La fin de Nuit première nous montre l'enthousiasme naïf de son auteur :



Et jusques au matin, les damnés Jeunes-France

Nagèrent dans un flux d'indicibles démences,

- Échangeant leurs poignards - promettant de percer

L'abdomen des chiffreurs -jurant de dépenser

Leur âme à guerroyer contre le siècle aride.

- Tous, les crins vagabonds, l'oil sauvage et torride,

Pareils à des chevaux sans mors ni cavalier,

Tous hurlant et dansant dans le fauve atelier,

Ainsi que des pensers d'audace et d'ironie

Dans le crâne orageux d'un homme de génie!...



Ces jeunes romantiques avaient de l'humour, cette « politesse du désespoir » comme a dit Boris Vian, et le désespoir chez eux est réel. Dans Nuit quatrième, O'Neddy fait parler un jeune squelette :



Sous la tombe muette, oh ! comme on dort tranquille!

Sans changer de posture, on peut dans cet asile,

Des replis du linceul débarrassant la main,

L'unir aux doigts poudreux du squelette voisin.

Il est doux de sentir des racines vivaces

Coudre à ses ossements leurs nouds et leurs rosaces,

D'entendre les hurrahs du vent qui courbe et rompt

Les arbustes plantés au-dessus de son front.



Auprès de l'humour nocturne et du désespoir, de la frénésie et des outrances, on trouve du dandysme spleenétique comme chez Baudelaire. Chez ce dernier, « le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle »; chez O'Neddy, nous trouvons « cet air étouffant qui pèse sur la ville ». Mais l'on pourrait multiplier les exemples et les rapprochements entre les deux poètes. Lorsque Philothée oublie l'imprécation, il lui arrive d'être un modèle pour l'auteur des Fleurs du Mal, avec ses parfums lourds :



Je savoure à loisir les sourdes voluptés

Que la nature envoie à mes nerfs enchantés.

Les émanations des feuilles et des tiges

M'enveloppent le corps d'un réseau de vertiges.



Hélas! le pauvre Philothée, même quand il fait penser à Baudelaire reste loin de lui :



Mon être intérieur me semble en ce moment

Une île orientale aux parfums magnifiques,

Où deux grands magiciens, athlètes pacifiques,

Font, sous l'oil d'une fée, assaut d'enchantements.



Il appartient à cette génération désespérée écrasée par des poètes trop grands. O'Neddy ne cesse d'admirer Hugo bien que le romantisme qui connaît ses triomphes académiques ne lui plaise guère. Il voit le ciel se couvrir d'un drap noir tandis que du creux d'un nuage, une voix dramatique



Laissa tomber ces mots comme un oracle antique :

Puisque Liberté, Gloire, Amour,

T'ont défendu l'accès de leurs temples sublimes;



Puisque, d'abîmes en abîmes,

Tes trois plans de bonheur ont roulé tour à tour;

Prépare-toi, jeune homme, à descendre la pente

Qui mène au réceptacle où, sur un trépied noir.

Siège le démon pâle à la robe sanglante,

Qu'on appelle le Désespoir!



L'attitude sociale, la jeunesse et la sincérité de Philothée O'Neddy le recommandent plus à l'attention que ses poèmes imparfaits : l'attraction, la sympathie, l'intelligence dans le désespoir sont aussi poésie, et, parmi les maladresses de Borel ou de Philothée, leur esprit de révolte estudiantine, leur fraîcheur d'âme, le lecteur trouve des accents d'une telle véracité qu'il en oublie la gaucherie. Comme Borel, O'Neddy finira fonctionnaire. On a oublié son roman de chevalerie, Histoire d'un anneau enchanté, 1843, et quelques autres parus en feuilleton. Quand on lui demandait : « A quand le second volume de vers? », il répondait : « Oh! quand il n'y aura plus de bourgeois! » Il continua néanmoins d'écrire des poèmes, de 1833 à 1846, puis de 1860 à 1870. Ses Poésies posthumes parurent en 1877. Elles étaient supérieures à Feu et flamme, mais moins révélatrices de cette école du Doyenné qui se réunissait volontiers chez Jehan Duseigneur et dont il a fait le tableau :



Au centre de la salle, autour d'une urne en fer,

Digne émule en largeur des coupes de l'enfer,

Dans laquelle un beau punch, aux prismatiques flammes.

Semble un lac sulfureux qui fait houler les lames,

Vingt jeunes hommes, tous artistes dans le cour,

La pipe ou le cigare aux lèvres, l'air moqueur,

Le temporal orné du bonnet de Phrygie,

En barbe Jeune-France, en costume d orgie

Sont pachalesquement jetés sur un amas

De coussins dont maint siècle a troué le damas.



Et le sombre atelier n'a pour tout éclairage

Que la gerbe du punch, spiritueux mirage.



Le punch : la boisson satanique avant l'opium, le haschisch, l'absinthe de Verlaine, la mescaline d'Henri Michaux.



Bousingots.

Un autre type de ce deuxième romantisme est Charles Lassailly (1812-1843), secrétaire de Balzac, connu pour les Roueries de Trialph, notre contemporain, avant son suicide, 1833, roman autobiographique, agressif, mystificateur, plein de gouaille qui fait penser à Léon Bloy en même temps qu'à Alfred Jarry. Balzac lui emprunta le sonnet de Camilia pour les Illusions perdues. Il fonda des revues éphémères, ne dévia jamais de sa ligne, n'accepta aucune sinécure et mourut dans une chambre sous les toits dans le crépuscule d'un soir mystique. On peut citer cette profession de foi sous forme d'interjections :



Ah!

Eh! hé?

Hi! Hi! Hi!

Oh!

Hu! hu! hu! hu! où quelque lettriste peut trouver un précurseur, plutôt que ses Poésies sur la mort du fils de Bonaparte, 1832.

Son compagnon Edouard Ourliac (1813-1848), de Carcassonne, se distingue par son scepticisme voltairien. Ce nouvelliste, ce conteur de qualité se raille de tout, répandant à foison sa verve satirique et ses joyeusetés. Il fit partie avec Gautier, Lassailly, Laurent Jan et d'autres de l'escouade théâtrale de Balzac. Au temps chevelu du Doyenne, il amusait par des saynètes impromptus : « Il y improvisait avec une âpreté terrible et un comique sinistre ces charges amères, où perçait déjà le dégoût du monde et des ridicules humains. » La lecture de Bonald et de Maistre, des chagrins de ménage firent que, selon le mot de Balzac, « il retourna l'ironie de Candide contre la philosophie de Voltaire ». Converti, il glissa comme Lassailly vers le mysticisme et mourut chez les frères de Saint-Jean-de-Dieu. On rit beaucoup lorsqu'une erreur fit métamorphoser sa joyeuse Confession de Naiarille en Confession de Nazareth.' Ayant, comme dans ses Contes du bocage rapportés de Vendée, le sens de la nature, dans certains poèmes, comme Nocturne, il tente de surprendre les secrets des fleurs :



Fleurs qu'une voix cachée ainsi guide et console,

C'est que vous savez bien vers quel trône éternel.



Que tabernacle en feu, quelle puissante idole,

Montent avec l'encens vos offrandes de miel :

Vous savez où s'en va, virginale et voilée,

Votre odeur, dans les airs comme une âme exhalée.

Dîtes-moi si c'est là que nous irons aussi,

Ô fleurs, pour que je vive et que je meure ainsi.



Ce que dit Théophile Gautier d'Arsène Houssaye {1815-1896), il pourrait le dire de tous les bousingots : 0 Bien qu'il appartienne par ses sympathies à ce grand mouvement romantique, d'où découle toute la poésie de notre siècle, Arsène Houssaye ne s'est fixé sous la bannière d'aucun maître. Il n'est le soldat ni de Lamartine, ni de Victor Hugo, ni d'Alfred de Musset. » Mais à la différence de Lassailly ou d'Ourliac, il fit carrière, son dandysme l'entraînant jusqu'à l'administration de la Comédie-Française. Comme dit Jacques Vier, « des barricades du faubourg Saint-Antoine aux lambris de la maison de Molière, il donna un bon modèle de carrière décorative et fortunée ». Le critique rappelle que Raoul Ponction lui dédia une ode le comparant à Horace. Houssaye, grand amoureux, a chanté bien des belles, a publié bien des poèmes tout au long de sa vie sans faire oublier le parfum d'originalité de ses premières ébauches la Couronne de bluets ou la Pécheresse. Historien d'art, il a étudié la peinture flamande et hollandaise, l'école de Watteau et de Greuze. Au théâtre, il a connu des succès et l'on relit encore son Histoire du 41' fauteuil. Une chanson qu'il prête à Béranger est un chef-d'ouvre du pastiche. Il ajouta à maints recueils comme Sentiers perdus, la Poésie dans les bois, Poèmes antiques, une Symphonie des vingt ans composée, dit Gautier, « de ces vers qu'il sème ça et là, tout en marchant dans la vie, comme ces magnats hongrois qui ne dédaignent pas se courber au bal, -pour ramasser les perles détachées de leurs bottes ». Il ressemble à Gautier lorsqu'il parle de peinture en vers :



Je retrouve là-bas le taureau qui rumine

Dans le pré de Potter, à l'ombre du moulin;



- La blonde paysanne allant cueillir le lin,

Vers le gué de Berghem, les pieds nus, s'achemine.

Dans le bois de Ruysdaël qu'un rayon illumine,

La belle chute d'eau!

- Le soleil au déclin Sourit à la taverne où chaque verre est plein,

- Taverne de Brauvver que l'ivresse enlumine.

Je vois à la fenêtre un Gérard Dow nageant

Dans l'air; - plus loinjordaens : les florissantes filles!

Saluons ce Rembrandt si beau dans ses guenilles!



Oui, je te reconnais, Hollande au front d'argent;

Au Louvre est ta prairie avec ta créature;

Mais dans ces deux aspects où donc est la nature?



Ou bien, il est élégiaque, aussi peu frénétique que possible, et l'on est obligé de donner tort à Gautier, car on retrouve bien Lamartine ou Musset dans ses poèmes la Mort de Cécile ou De Pro-fundis :



N'avez-vous pas vu, drapée en chlamyde,

Une jeune femme aux cheveux ondes,

Qui prend dans le ciel son regard humide,

Car elle a les yeux d'azur inondés?



Son front souriant qu'un rêve traverse

N'est pas couronné, mais elle a vingt ans.

Et sur ce beau front la jeunesse verse,

Verse à pleines mains les fleurs du printemps.



Mais le ciel jaloux, sans attendre l'heure.

Prit ce doux portrait pour le paradis :

Et mon pauvre cour qui saigne et qui pleure

Ne me chante plus qu un De profundis!



Comme lui, Jules Lefèvre-Deumier (1789-1857) trouve sa place entre Lamartine et Baudelaire. Admirateur de Chénier et de Lord Byron, il a salué en vers les mânes du premier, il a imité le second dans le Parricide ou Manfred. Il est capable d'imaginer dans un poème de ses Loisirs d'un désouvré que l'église Notre-Dame s'arrache au sol de son île, vogue à travers fleuves et mers jusqu'aux Indes pour rencontrer dans un singulier ocuménisme les temples bouddhiques. Ses poèmes sont toujours fondés sur des idées originales.

On comprend qu'il ait écrit le Parricide : son père, Denis, versifiait contre les romantisques. Il a des formules heureuses comme : « Je ne suis pas misanthrope : je ne hais que moi. » Ou encore : « Et je sens bien qu'on meurt d'un mal qu'on a guéri. » Ou bien : « Je passe ma journée à m'occuper du soir. » Il a le sens aigu des correspondances :



Du ciel de mon sommeil l'aurore, sur mes yeux,

Verse de ses rayons l'éclat mélodieux;

J'entends briller les fleurs; je vois, quand je respire,

Étinceler dans l'air les parfums que j'aspire;

Et du chant des oiseaux les soupirs enflammés

Semblent, à mon oreille, arriver embaumés.



Médecin, il prit part à l'insurrection polonaise de 1830, étant ainsi un des rares à payer de sa personne. Malgré ses accents prébaudelairiens, ses tournures nervaliennes, ses vers ont parfois de la mollesse. Mais il y a en lui un poète en prose que nous retrouverons : celui du Livre du promeneur, 1854. Il précède Baudelaire dans le genre et ses qualités oniriques, sa modernité étonnent. Parmi ce groupe excentrique, on trouve, nous l'avons dit, Augus-tus Mac Keat, autrement dit Auguste Maquet (1813-1888) connu pour sa collaboration avec Alexandre Dumas auprès de qui nous le placerons. Joseph Bouchardy (1810-1870), peintre, puis auteur de mélos joués par Frederick Lemaître, roi du « boulevard du crime », maître en intrigues, invraisemblances et complications organisées, récite Hemani par cour ou prône le duel, comme le rappelle Francis Dumont qui cite :



Il n'est pas du néant descendu tout entier

Le divin Moyen Age : un fils, un héritier

Lui survit à jamais pour consoler les Gaules :

En vain mille rhéteurs ont lancé des deux pôles,

Leur malédiction sur ce fils immortel :

Il les nargue, il les joue... or, ce dieu, c'est le Duel.



Au besoin, l'architecte Léon Clopet, ami et porte-parole de Pétrus Borel, jettera un distique :



Attaquons sans scrupule, en son règne moral,

La lâche iniquité de l'ordre social.



Quant à son confrère Jules Vabre, il dut sa célébrité littéraire à un ouvrage projeté, mais jamais écrit, l'aimable canular Essai sur l'incommodité des commodes. Parmi ce groupe, il convient de citer Célestin Nanteuil, Auguste de Châtillon (1813-1881) dont les Chants et Poésies, 1854, ou A la Grand'Pinte, 1860, sont préfacés par Théophile Gautier, le dandy et boulevardier Nestor Roqueplan (1804-1870), Jehan Duseigneur, des visiteurs comme Roger de Beauvoir et Alphonse Karr. L'histoire du petit cénacle des Bou-singots, des Jeunes-France est plus qu'un épisode de l'histoire du romantisme à mettre entre parenthèses : cela les surréalistes l'ont bien compris.



Opinions sur les « petits romantiques ».



Nous le verrons encore un peu plus loin dans cet ouvrage, au chapitre des poètes en prose où sont réunis Alphonse Rabbe, Aloysius Bertrand, Xavier Forneret et d'autres, on ne saurait confondre ces poètes de la révolte, ces « brigands de la pensée » comme dit Philothée O'Neddy, avec des romantiques secondaires qui ne font que suivre les grands aînés. En 1949, sous la direction de Francis Dumont, un précieux numéro spécial des très regrettés Cahiers du Sud leur a été consacré. Il s'agit d'une tentative de caractériser ces poètes qui ont en commun, comme l'a montré Dumont, de cultiver le dégoût de l'uniforme. Le critique indique justement : « Nous cernerons peut-être mieux nos petits romantiques en remarquant que leur attitude métaphysique trahit une tentative de conquête, une volonté de transcender la condition d'artiste et d'homme. Cette attitude hautaine ne pouvait être que périlleuse; ils ont tenté de l'assumer, mais aucun d'eux n'a réussi. Nous trouvons là tout à la fois l'explication la plus plausible de ce qui les distingue de l'armée romantique et aussi de l'insatisfaction que l'on éprouve le plus souvent à considérer leur ouvre. Reconnaissons pourtant que l'entreprise, si démesurée fût-elle, mérite l'admiration. » Ajoutons que leur tentative prométhéenne n'a pas été vaine et que leur message de révolte, malgré ses imperfections, a été entendu, que leur héritage a été recueilli dans notre siècle et avant lui par Baudelaire et Lautréamont.

Armand Hoog, considérant leur révolte métaphysique et religieuse, a souligné qu'« ils ont inventé une conduite, sinon une poésie » et que « leur effort original, ce fut de relier un comportement à une écriture ». Pierre-Georges Castex a montré que « comme l'extase mystique, le délire frénétique est une fièvre d'Absolu » et il apparaît chez tous avec un goût des situations extrêmes et terrifiantes, des émotions fortes qui est apporté parallèlement par les romans noirs, les complaintes sur les crimes qu'a prisés un public populaire. Trop individualistes pour être sociaux, au contraire d'une tendance des grands romantiques, « les petits romantiques, dit Edouard Dolléans, lurent républicains avec plus d'outrance ou avec plus de délicatesse, selon l'atmosphère nuancée où s'épanouit leur génie poétique ».



Tristan Tzara a posé une question capitale : « Par quelle étrange démarche de l'esprit le poète, surtout depuis le romantisme, s'attribue-t-il les caractères d'un être privilégié, d'un être singulier, sinon d'essence supérieure, échappant à toute catégorie sociale? » pour y répondre par une analyse du phénomène social bousingot : « Cet isolement n'est pas déterminé par la nature de son métier d'écrivain, mais par une qualité qui se superpose à ce métier, une sorte de mission dont il se croit chargé, et qui, tout en réglant son attitude devant le monde, lui laisse la sensation de dominer celui-ci en l'embrassant dans une compréhension approfondie. Celte compréhension peut aller jusqu'à se confondre avec lui. Dans ce double mouvement de singularisation et de communion, d'attraction et de répulsion, d'amour et de mépris envers le inonde extérieur, le poète semble déceler une malédiction dont il est frappé. S'il s'en glorifie cependant, au même titre qu'il en souffre, c'est que l'auréole de martyr lui est par là acquise et, conjointement, l'admiration de ses compagnons largement accordée. Le poète " maudit " est avant tout conscient de son isolement. [...] Mais le poète, ajoute plus loin Tzara, et c'est là un fait capital du romantisme, quitte la tour d'ivoire pour se mêler à la vie. » Il conclut ainsi : « Bien plus par leur esprit que par leurs écrits, les Bousingots, malgré leur existence éphémère, tiennent une place de premier ordre dans le développement de la pensée poétique moderne. Ils ont contribué à diriger la révolte du poète sur la voie de cette liberté que quelques-uns reconnaissent aujourd'hui, pleinement réalisable, dans les buts de Pavant-garde révolutionnaire, sur le terrain de l'action pratique et dans la pratique de l'action. »

Ajoutons que dans ce volume qui contient des études sur les poètes et leurs ouvres, un article est consacré par Jean Duvignaud aux Petits romantiques de 1600, c'est-à-dire à ces « grotesques » chers à Théophile Gautier, à ces baroques du premier xvne siècle, à ces pré-classiques qui ont des points communs avec les « petits romantiques ». « Aussi, conclut Duvignaud, les poètes de la génération de 1820 furent-ils plus grands de leurs parodies fantastiques de la réalité, là où les " grotesques " du xvue siècle l'avaient été de leurs sentiments. » On peut ajouter que certains poèmes nocturnes de Tristan L'Hermite ou de Saint-Amant, dans lesquels la terreur se mêle à l'émerveillement ne sont pas si éloignés du romantisme noir des bousingots.

Alphonse Rabbc, Jules Lefèvre-Deumier, Aloysius Bertrand, Xavier Forneret, Defontenay sont des poètes en prose et si, après les avoir évoqués dans ce chapitre, nous les retrouverons dans celui consacré à l'évolution de cette forme particulière de la poésie qui est une conquête du XIXe siècle, auprès de précurseurs et d'hommes si différents d'eux comme Lamennais ou Maurice de Guérin, c'est pour mieux montrer l'évolution du poème.



Dans la marge de la poésie : les illuminés.



L'époque fut prolixe en grands visionnaires, poètes au fond dans leur vie. Ainsi Alexis-Vincent-Charles Berbiguier (né en 1796), de Carpentras, l'ennemi des farfadets, les visionnaires Thomas Martin de* Gaillardon (né en 1783) et Michel Vintras (1807-1875), animateurs politiques et religieux qui reconnurent Naundori pour le fils de Louis XVI. L'utopiste Barthélemy-Prosper Enfantin (1796-1864) conduira le saint-simonisme vers un étrange mysticisme. Ce « Christ des Nations », enthousiaste frénétique, brasseur d'idées jamais reçues, hors des orthodoxies, jeta des rêves qui pouvaient paraître absurdes, mais qui la plupart se réalisèrent après lui. Par extension, d'aucuns pourront trouver de la poésie jusque dans le positivisme d'Auguste Comte (1798-1857), grand rêve humanitaire et nouvelle religion. Le calendrier comtien ne pourrait-il pas être pris pour un poème? Ceux qui ont rêvé de « changer la vie », illuminés ou utopistes, sont proches de la création poétique.

La figure la plus étonnante est celle de « l'Arioste de l'Utopie », François-Marie-Charles Fourier (1772-1837), selon Engels, « un des plus grands satiriques de tous les temps ». Les grandes idées du fouriérisme sont les passions humaines tournées vers un but utile et concourant à une satisfaction légitime, le travail rendu attrayant par la liberté du choix et l'alternance des fonctions, l'association des individus en groupes d'après l'analogie des aptitudes, la réunion de plusieurs groupes gradués composant la série, et la réunion de plusieurs séries constituant la phalange ou commune sociétaire, la philanthropie amoureuse, etc. Dans ses ouvrages, son style est à la diable, mélangeant la subtilité et la candeur, le bon sens et l'extravagance, la raison et le baroquisme de la pensée. Son système a mille aspects originaux et inattendus, des sautillements incessants. Les phalanstériens trouvent chez lui un sens à la vie, allant volontiers de la tonte des moutons à la culture des roses en passant par bien des occupations à la fois utiles et agréables. Fleurs et repas ont une très grande place. Cet homme qui, comme Buster Keaton, ne riait jamais établit ainsi des systèmes sociaux qui ne ressemblent à aucun autre. Poésie ? Pourquoi pas. André Breton lui consacrera une Ode, Roland Barthes un pénétrant essai, Pascal Bruckner un délicieux ouvrage.



Il y a une véritable création burlesque jusque dans les titres qui décorent sa prose : Antienne, Postienne, Cis-lude, Trans-lude, Post-lude, Épi-section, Cilra-pause, Ultra-pause, etc. Ses questions sont étranges : « Comment faire aimer les mathématiques à une jeune fille qui aime l'ail? » par exemple. Ou bien il annonce que l'eau de mer sera potable et que les baleines seront remplacées par des anti-baleines qui aideront à tirer les bateaux, que des anticrocodiles seront des coopérateurs de rivière ou des anti-phoques des montures de mer. Ses grandes idées tenteront bien des disciples et il y aura de nombreuses tentatives d'inspiration phalansté-rienne. Par-delà des curiosités, épris de justice et de libération de la personne humaine, il offre un exemple d'imagination prodigieuse mise au service d'une nouvelle fraternité. Avant Marx, avant Freud, il est l'annonciateur de nouvelles formes de pensée.

Par extension, les grands rêves actifs humanitaires ne sont pas si éloignés de la poésie et de ses préoccupations les plus profondes. D'aucuns trouveront selon leur faim dans le scientisme et l'hornme-faustien de Claude-Henri de Saint-Simon (1760-1825), chez Auguste Comte, ou dans le Voyage en tcarie d'Etienne Cabet (1788-1856). Nous n'avons pas voulu passer dans leur siècle sans les saluer; la grande et noble utopie des hommes soucieux de « changer la vie » n'est-elle pas la sceur de la poésie?






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