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LE TOUT POUR LE TOUT






Je fais toujours confiance à l'inquiétude et à l'instabilité parce qu 'elles sont un signe de vie.

JEAN GENET



La vraie liberté sera transmutation sinon rien qu'agitation de cage en cage.

GHÉRASIM LUCA



1928. Des jeunes gens qui ont le goût de l'absolu, mais qui savent jouer de la dérision comme du plus salutaire des vertiges, créent une revue dont le titre évoque les voyantes, les séducteurs et les espions d'Orient : Le Grand Jeu. René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, Roger Vailland, André Rolland de Renéville, Maurice Henry, Joseph Sima, Artûr Harfaux, André Delons, Monny de Boully, Pierre Minet, Hendrik Cramer, Ribemont-Dessaignes n'entendent pas forcer seulement les frontières terrestres, ils ont en tête des défis plus risqués - ceux dont on ne revient pas, ou alors souverainement calciné: «Le Grand Jeu est irrémédiable ; il ne se joue qu'une fois, annonce Roger Gilbert-Lecomte dans l'avant-propos du premier numéro du Grand Jeu. Nous voulons le jouer à tous les instants de notre vie. C'est encore "à qui perd gagne". Car il s'agit de se perdre. Nous voulons gagner. »





Aventure éphémère s'il en est, parole cristallisée dans un raccourci foudroyant (1928-1932 : trois numéros parus, un quatrième non publié), le Grand Jeu est, dans le siècle, l'une de ces expériences décisives qui s'éveillent à la lumière de soleils noirs, et ne se soucient que d'expéditions vers des Monts inconnus, inaccessibles au-dehors et sans pitié au-dedans:



Pas de libre arbitre

Pas de caprice, de fantaisie

Pas de jolies choses

Le Grand Jeu est primitif, sauvage, antique, réaliste



Ce qui n'en finit pas de surprendre dans cette aventure, c'est bien une exigence inouïe (si ces mots, aujourd'hui, font encore sens pour quelques-unS). Écoutez attentivement le timbre de ces textes; ils résonnent d'une adolescence irrémédiable; ce sont des textes-gisements, toujours insurgés, résolus, rétifs, éman-cipateurs, marqués par le refus de toute contrainte idéologique ou esthétique, attachés à dégonfler sans relâche mythes et impostures, soucieux de maintenir à son acmé la fusion entre pensée et sensibilité. Des textes en quête d'un état de l'être à hauteur de risque (non loin du viatique ébloui d'Yves Klein: «la vie, la vie elle-même qui est l'art absolu»). Il y a là un ton unique, inimitable, qui s'inscrit au plus haut des écritures d'intensité. Une couleur absolument singulière - quelque chose comme le bleu fauve, qui dirait du même coup le plus extrême de l'art et le plus vif de la vie.

«Communauté en quelque sorte initiatique», vouée tout entière à « l'incessante contemplation d'une gueule noire, évidence absolue ' » (Daumal et Gilbert-LecomtE)

- ainsi se définissent les membres du Grand Jeu. Littérature? Philosophie? Politique? Ce qui les propulse, ce qui les hante, c'est précisément de faire sauter ces étiquettes pour aller à l'essentiel. Mais qu'est-ce que cet essentiel? «Rien de ce qu'on peut imaginer2», répond «La circulaire du Grand Jeu».

En vérité, il y a chez ces poètes de l'impossible une volonté d'engager l'être tout entier. Une volonté «désin-tégriste », qui miserait à la fois sur la raison et la folie, sur l'unisson et la rupture. Comme s'ils voulaient mettre au jour notre espace le plus intime, notre noyau incantatoire - notre part poétique (au sens le plus intransigeant du moT). Là où l'identité n'est plus qu'un précipité instable. Là où le mystère humain reste en suspension.

Les adeptes du Grand Jeu sont d'une humanité terrible, de celle qui perpétuellement oscille entre harmonie et disharmonie, entre aimantation et arrachement

- entre nuit des sens et rire universel. Hybrides et authentiques. Authentiques parce qu'ils vivent justement sur plusieurs plans, tels des creusets où peut se déclencher à chaque instant une électrocution spirituelle.

Ceux-là, au fond, se tueraient pour trouver le mot juste - le mot contenant tous les mots ; le nom traversant tous les noms, le sésame à même d'ouvrir toutes les facettes du réel. Daumal le dit clairement dans son « Projet de présentation du Grand Jeu » : « Le Grand Jeu groupe des hommes qui n'ont qu'un Mot à dire, toujours le même, inlassablement, en mille langages divers : le même Mot qui fut proféré par les Rishis védiques, les Rabbis cabalistes, les mystiques, les grands hérétiques de tous les temps, et les poètes, les vrais. »



À ceux qui voulurent être «éternels par refus de vouloir durer ' », on ne saurait reprocher d'avoir cherché continûment la «Mort-dans-la-Vie». Dès 1924, année de formation des Simplistes, le premier noyau du Grand Jeu, en classe de seconde au lycée de Reims, les dés sont jetés, et c'est déjà - et à jamais - «à qui perd gagne». Les grands joueurs adolescents (Daumal a seize ans, Roger Gilbert-Lecomte dix-sepT) apparaissent d'emblée comme des praticiens du séisme intérieur, à la recherche de toutes techniques capables de subvenir le principe d'identité ou, si l'on préfère, «la conscience claire, horrible concierge brandissant son balai poisseux2» (Roger Gilbert-LecomtE): procédés de dépersonnalisation, prise de drogues diverses, inhalation de tétrachlorure de carbone, expériences de vision extra-rétinienne, etc. Il s'agit de se vouer à toutes les commotions, d'aller traquer la métaphysique aux frontières du coma. Cette volonté de transmutation, Daumal l'évoque sans détour: «Si, moyennant l'acceptation de graves maladies, ou infirmités, ou abréviations très sensibles de la durée de la vie, on pouvait acquérir une certitude, ce ne serait pas la payer trop cher. »



Ascèse, asphyxie, noyade, narcose - rien ne semble assez redoutable pour ceux qui se nomment «techniciens du désespoir4» (la formule montre assez la dimension concrète de leur recherchE). Ceux-là veulent faire descendre la métaphysique des ciels théoriques où elle se tient afin de la mettre en corps, de l'incarner - autrement dit, pratiquer la «métaphysique expérimentale» (concept sans doute intenable pour toute forme de raison discursivE). Et cette métaphysique-là ne désigne rien d'autre que la possibilité de s'ouvrir à l'absolu par l'expérience, en rejetant dogmes et béquilles: «La seule délivrance est de se donner soi-même tout entier dans chaque action au heu de faire semblant de consentir à être homme1. »

Rimbaud, gardons-nous de l'oublier, est ici l'essentiel point commun, celui qui incarne au plus extrême ce «besoin imminent de changer de plan2», celui qui suit au plus près «l'asymptote des impossibilités humaines3», et «montre la limite de tout individu parce qu'il vécut lui-même à la limite de l'individu4». L'«Avant-propos au premier numéro...» affirme: «[...] nous croyons à tous les miracles. Attitude: il faut se mettre dans un état de réceptivité entière, pour cela être pur, avoir fait le vide en soi [...]. Nous ne voulons pas écrire, nous nous laissons écrire. » Le Grand Jeu, en ce qu'il s'inscrit - on ne peut plus distinctement - dans le sillage du «cuivre [qui] s'éveille clairon» cher à Rimbaud, se manifeste précisément comme un retour de la voyance dans l'art du xx» siècle. Gilbert-Lecomte, encore: «La voyance, c'est la métaphysique expérimentale5», ou, à propos de Sima: «Je ne reconnaîtrai jamais le droit d'écrire ou de peindre qu'à des voyants. C'est-à-dire à des hommes parfaitement et consciemment désespérés qui ont reçu le mot d'ordre "Révélation-Révolution", des hommes qui n'acceptent pas, dressés contre tout, et qui, lorsqu'ils cherchent l'issue, savent pertinemment qu'ils ne la trouveront pas dans les limites de l'humain. »



Si la poésie excède ici le seul poème, si elle puise comme un double chant - où s'intensifient à la fois la langue et la vie -, elle entend également déborder de toutes parts le seul individu dans ses identifications, ses repères, ses plis et replis de pensée. «Vaincre l'aveugle esprit d'individu et les ténèbres du cachot séparé2», martèle Roger Gilbert-Lecomte. Le Grand Jeu ne manque jamais de fustiger «l'imbécillité de l'individualisme3», et tout particulièrement celle de l'individu prétendument rationnel, maître de lui comme du monde - disons, l'idéal moderne de l'ego-baudruche - pour mettre l'accent sur une individualité collective, une sorte d'identité créatrice intersubjective. Au plus incandescent de sa trajectoire, le Grand Jeu, n'en doutons pas, s'est pensé, s'est rêvé comme un Rimbaud collectif.

Pas de démonstrations, donc, surtout pas - mais des courts-circuits, à jamais hors de portée de tous les supposés savoirs. Une force d'énigme, sans quoi la poésie n'est que littérature. Une lumière qui s'affûte à la nuit. Une volonté de tout faire coïncider.

Tradition? Modernité? Parmi les mouvements d'avant-garde du xx« siècle, le Grand Jeu est le seul qui ait cherché à faire table rase tout en s'appuyant sur la tradition (particulièrement celle de l'IndE): «La vraie tradition n'est pas classique mais immémoriale », rappelle l'un des aphorismes-slogans du premier numéro de la revue. Les métaphysiques orientales, notamment, sont perçues par les membres du groupe comme une voie de résistance majeure à la science occidentale, qualifiée de « colosse à tête de crétin » dans le « Casse-Dogme ». Cet Orient-là désigne un art de voir et d'écouter ou, mieux, le souci de doter chaque instant d'une présence authentique. Si le Grand Jeu revendique explicitement un ancrage spirituel, c'est toujours sous le signe du vivant. «Au diable le pittoresque de la magie», tranche Daumal, lumineux, dans sa lettre ouverte à Breton, et Gilbert-Lecomte souligne dans son «Avant-propos... » : «Tous les grands mystiques de toutes les religions seraient nôtres s'ils avaient brisé les carcans de leurs religions que nous ne pouvons subir...»

Pas d'adieu vindicatif à l'histoire. (La seule tabula rasa du Grand Jeu serait, à vrai dire, celle de toutes les médiocrités.) Mais, dans un seul et même mouvement, la part irrémédiablement rebelle du casse-dogme (« S'il y a doctrine, il ne peut y avoir compréhension totale », disait Ma Ananda MoyI) accompagne le rejaillissement des traditions spirituelles. Lesquelles se vivent ici, à des années-lumière de toute rêverie douillette ou de tout glacis intellectuel, comme une exploration radicale de notre désespoir. Quant au Dieu sans Dieu dont parle le Grand Jeu, il n'a, bien sûr, rien à voir avec une projection anthropomorphique de l'ego - ce que Daumal nomme le « Désir Imbécile d'Éclairage Universel ' » -, projection dont on ne cesse de mesurer les dégâts à l'échelle de la planète. Ce Dieu, Daumal et Gilbert-Lecomte l'approchent au contraire comme « l'état-lirnite de toute conscience2 » : dieu sans visage, dieu inconnu, dieu intérieur. Dieu comme éternité de l'instant, comme accélération du vivant.



Le Grand Jeu se veut donc immémorial, et en cela parfaitement moderne. Sans cesse renouvelé, mais à l'intérieur d'une mémoire, au sein d'une permanence. Les poètes du Grand Jeu voudraient, au fond - par une sorte de « regard renversé » -, actualiser et rendre contemporaine toute la mémoire de la poésie mondiale. Le neuf s'épuise, la source ne tarit pas. Allez à la source, directement à la source, semblent-ils nous dire, et vous serez toujours modernes.

Et toujours révolutionnaires. Puisque le Grand Jeu n'a cessé de penser ensemble révélation et révolution. Au sens où la perception révélante de la pulpe du monde n'implique nul retrait, nul rejet du champ social - elle marque simplement, et au contraire, l'impossibilité de tout progrès social réel sans transformation intérieure. Mieux, elle exige sans répit, comme le dit si lucidement Georges Ribemont-Dessaignes (en 1929!), «l'opposition à l'acceptation de notre propre bureaucrate, celui que nous nourrissons dans notre cour ' ».

Orient-Occident, tradition-modernité, révélation-révolution - on touche peut-être ici à l'alchimie essentielle du Grand Jeu, à son empreinte particulière (que la spirale de Sima reproduite sur chaque numéro de la revue traduit au mieuX), à cette façon de faire jouer tous les contraires dans une luminosité inextinguible, en quête d'un point toujours plus aigu, comme si la vie, toute la vie, consistait précisément à chercher un point, un seul - le juste point de vue, pour commencer à voir vraiment le monde, pour le ponctuer vraiment Ce point où s'efface la distinction des mots et des significations, ce fameux point déterminé par Breton au début du Second manifeste du surréalisme: «Tout porte à croire qu'il existe un certain point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas cessent d'être perçus contradic-toirement1.»

Mais ce point-foyer, ce point porteur de tout, ce point d'un «Retour à tout» (selon l'admirable titre que Gilbert-Lecomte entendait donner à son livre ultimE), le Grand Jeu en est peut-être l'accomplisseur secret. Comme s'il eût voulu le porter à son paroxysme: «point [...] identique au Point éternel2» (DamnaI), «point nul en soi-même vibrant3» (Gilbert-LecomtE), le fouiller de plus près, non pas dans le «peu de réalité», mais, au contraire, dans une «course au réel4».

Les poètes du Grand Jeu, on le sait, n'estimaient guère les «petits jeux» surréalistes («science amusante5» pour Daumal, qui comparait l'écriture automatique à un «procédé pour dormir6», et pour Gilbert-Lecomte, qui qualifiait déjà les surréalistes de «vieillots» en 1924}. Au merveilleux, le Grand Jeu oppose le mystère. À l'écriture automatique, la para-mnésie. Au surréel, «la révolution de la réalité vers sa source7». Au cadavre exquis, la «Mort-dans-la-vie».



La poésie délaisse ici le fétiche pour le prodige - ceux-là ne maudissent pas Orphée. La poésie comme exercice d'aimantation, encore et toujours, contre tous ceux que Daumal, dans La grande beuverie, appelle « les Logologues, c'est-à-dire Explicateurs d'explications, qui s'ingénient à décortiquer les propos des autres pour en extraire une vérité inutile et sans corps ». La poésie comme mode de pensée autre, comme appréhension du monde dans sa totalité vibrante.

Orphée, sans nul doute, mais avec Faust. Les Veda, oui, mais relus par les poètes du Chat Noir. Dans un mélange de dérision et de sublime, de fatal et de burlesque, définitivement incompréhensible à toute pensée policée. Car c'est dans tous les sens que les membres du Grand Jeu sont spirituels. («Je sais maintenant qu'à l'origine le Chaos fut illuminé d'un immense éclat de rire », note Daumal dans « La pataphysique et la révélation du rire».) Chez eux, métaphysique et pataphysique sont inséparables, jumelles en éveil.

Le rire - un rire de fond - surgit comme un exorcisme. «Gifle d'absolu1», il est l'outil premier de la négation, l'art - funambulesque, keatonien - de tirer le tapis sous les pieds de toutes les consciences assises (« Quel foin du diable dans les sarcophages moisis où nous achevons de nous civiliser2»), l'art de rejoindre en éclaireur le grand vide, d'aller au cour de l'énergie - de sauter les frontières. «Nier tout pour se vider l'esprit3», écrit Roger Gilbert-Lecomte. La négation, ce serait ici le fiel jubilatoire de Dada qui s'ouvrirait à l'Orient. Négation, au sens où l'esprit ne s'enchaîne jamais à une forme particulière de croyance. Négation-renoncement, «destruction incessante de toutes les carapaces dont cherche à se vêtir l'individu4». Négation-source de toute création. En perdant, on acquiert. En désapprenant, on apprend. «Rejeter sans cesse toutes les béquilles des espoirs, insiste Daumal, briser toutes les stables créations des serments, tourmenter sans cesse chacun de ses désirs et n'être jamais assuré de la victoire, tel est le dur et sûr chemin du renoncement1.» Par son exercice obstiné d'objection, cette négation-là est un refus de jouer tous les jeux qui - si misérablement - tiennent lieu de vie: «Toute existence définie est un scandale. »



Au sein d'une réforme haletante de l'entendement, les drogues participent de cet arrachement à la pseudocontinuité des pseudo-évidences - d'une communion engloutissante, entre algèbre du besoin et connaissance par les gouffres. Du sommet impérieux de sa toute-jeunesse (vingt-quatre anS), Roger Gilbert-Lecomte note dans « Monsieur Morphée » : « Enlevez-leur l'alcool, ils boiront du pétrole; l'éther, ils s'asphyxieront de benzène ou de tétrachlorure de carbone ; leurs couteaux à mutiler, ils feront de leurs regards des lames» - et, ailleurs: «Ne pourront jamais comprendre: tous mes ennemis, les gens d'humeur égale et de sens rassis, les français-moyens, les ronds-de-cuir de l'intelligence, tous ceux dont l'esprit, instrument primitif et grossier mais incassable, est toujours prêt à s'appliquer à ses usages journaliers, sans jamais connaître ni la nuit solide de l'abrutissement pétrifié ni l'agilité miraculeuse de l'éclair à tuer Dieu. »



Plus la vie est inguérissable (Artaud parlait de «guérir la vie »), plus abrupte est l'interrogation de la mort. Plus la méthode est escarpée. Le Grand Jeu ne laisse nulle place au romantisme. À quinze ans, Roger Gilbert-Lecomte apprend l'opium, à seize, il prophétise sa mort par le tétanos. Il se reconnaîtra, tout au long de son destin en apnée foudroyante, dans «ceux qu'un fatal accrochage, un jour blanc de leur vie, a arraché aux tapis roulants d'un monde dont leurs mains soudain de feu ont incendié les celluloïds et les cartons-pâtes1». Mais ce vertige douloureux ne va pas sans la plus vive conscience. Écoutons encore «Monsieur Morphée » : « Et maintenant admettez ce principe qui est la seule justification du goût des stupéfiants : ce que tous les drogués demandent consciemment ou inconsciemment aux drogues, ce ne sont jamais ces voluptés équivoques, ce foisonnement hallucinatoire d'images fantastiques, cette hyperacuité sensuelle, cette excitation et autres balivernes dont rêvent tous ceux qui ignorent les "paradis artificiels". C'est uniquement et tout simplement un changement d'état, un nouveau climat où leur conscience d'être soit moins douloureuse. »

L'homme ne peut vivre sans feu, comme le soulignent les Upanishads, et l'on ne fait pas de feu sans brûler quelque chose. Certains êtres ne cessent de brûler, d'arder ainsi, comme s'ils obéissaient à une loi d'effondrement inconcevable. Leurs réserves d'énergie épuisées, ils implosent et parfois se transfigurent, à la manière des trous noirs, dont la gravité croît jusqu'à retenir même la lumière. À propos de Sima, Gilbert-Lecomte évoque « le grand cour de la région obscure des limites, là où toutes vies, toutes consciences coïncident, dans la couronne de Nuit-Lumière, au tréfonds de la vie commune, la mère des splendeurs paniques accoucheuses de morts, là où il n'y a plus que la souffrance, la vie pure, c'est-à-dire rien que la souffrance».



Il y a, chez celui qui s'était promis « de n'écrire que l'essentiel», les pages les plus aiguës qui soient sur l'expérience inconditionnelle de la souffrance («j'ai froid jusqu'aux os, froid jusqu'à la moelle, froid jusqu'aux yeux, froid jusqu'au bout du monde1»). Des pages nerveuses, à la fois juvéniles et crépusculaires, sur cette sensation abyssale de la Mort-dans-la-Vie, où il s'agit d'interroger sa vie en dialoguant avec sa mort, en payant de toute sa personne. On peut se tenir ainsi, funambule, en exil de l'existence, congédier celle-ci, céder de toutes parts, chroniquement, basculer en soi-même devant un monde devenu soudain précaire - suicider l'existence pour faire de sa vie un passionnaire.

Devant la poursuite, sempiternelle semble-t-il, des «petits jeux», on a peine à croire qu'on ait pu assigner à la poésie une telle fonction de renversement. Dans la perspective dévoilante du Grand Jeu, l'art se vit et s'expérimente sans fin comme une mystique de la plongée, plus proche du sacrifice que de l'artifice. Les ouvres puisent ici comme les signes habités d'une formidable irréductibilité, laquelle nous fait tout à coup mesurer a contrario l'invraisemblable absence de panache du monde contemporain.

Il y a quelque soixante-dix ans, des jeunes gens se sont interrogés: comment faire entrer l'éternité dans la vie ? Question de vie ou de mort, au fond, question inactuelle, et en cela même parfaitement contemporaine. Allez, prenons date. Consentons à l'éblouisse-ment. Des multiples pantins qui amusent (si peU) la galerie médiatique planétaire, il ne restera rien. Mais l'énergie du Grand Jeu ne pourra que perdurer. Le Grand Jeu ne cessera de se jouer - comme une utopie opérante. Témoignage ardent de l'état de poésie. Aussi paradoxal qu'irréfutable. «Voici la vitesse de la vérité1", dit Gilbert-Lecomte. Entre extrême désenchantement et parfait réenchantement, entre fureur de vivre et fureur de mourir. Brèche sur un monde autre, qui tiendrait vraiment debout - un monde dépris de son inhumanité expansionnelle, un monde irrigué, repassionné. La voie est étroite, comme toute voie digne de ce nom, mais elle reste ouverte à « quiconque veut penser librement, sans risquer la mort dogmatique2». Rien ne va plus, faites le Grand Jeu.






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