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Le moment saint-simonien






La révolution de Juillet a fait naître L'Avenir ; elle transforme aussi profondément Le Globe, le journal fondé en 1824, on s'en souvient, par Paul-François Dubois et Pierre Leroux. Bihebdomadaire devenu quotidien à la mi-février 1830, porte-drapeau du romantisme et du libéralisme, il a dû s'adapter au climat de crise politique et à la concurrence dans la presse, notamment à gauche, du National, fondé par Thiers, Mignet et Carrel.

Dès son premier numéro quotidien, Le Globe, pour se placer au niveau de son audacieux rival, ose dans un article signé Dubois - « La France et les Bourbons en 1830 » - envisager les conséquences du renversement de la dynastie, ce qui lui vaut d'être traduit en justice sous un chef d'accusation abusif : « provocation non suivie d'effets à commettre les crimes d'attentat contre la vie et la personne du roi », et de se retrouver, le 10 mars, au banc du tribunal. Dubois écope de 4 mois de prison et de 2 000 francs d'amende. Enfermé à Sainte-Pélagie le 27 mai, devenu un héros de la liberté de la presse, défendu par toute l'opposition libérale, il reçoit la visite de La Fayette, mais aussi celles de Chateaubriand et de Mrae Récamier. Rémusat assume l'intérim du journal - un journal trop philosophique de ton pour rivaliser avec Le National et Le Temps de Jacques Coste, mieux faits, plus vifs, plus informatifs, et qui voient leurs «rages respectifs passer de 300 à 3 300, et de 5000 à 8500.





Passé les Trois Glorieuses, l'équipe éclate. Les uns, comme Dubois, libéré par les journées de Juillet, soutiennent Louis-Philippe ; d'autres, comme Pierre Leroux, se prononcent contre l'avènement de la monarchie orléaniste. Une crise menace. De surcroît, la plupart des rédacteurs du Globe, à commencer par Dubois et Rémusat, se montrent moins empressés à poursuivre leur carrière de journalistes, à un moment où, du fait du changement de régime politique, tant de places sont à pourvoir. « Le Globe, écrit Rémusat, devenait donc un vaisseau sans équipage. Personne que moi ne restait disponible pour en prendre le commandement. Je l'aurais pu, mais je ne l'ai pas voulu. On ne pouvait songer à en faire un journal d'opposition ; et un journal purement gouvernemental ne me convenait pas si la couleur conservatrice devait y dominer ; ce rôle appartenait au Journal des débats. S'il devait soutenir le gouvernement au nom de son origine, garder la nuance pur juillet, comme on disait, c'était l'affaire du National ; nous le croyions tous alors, telle était l'intention de Thiers et même de Carrel. [...] Peut-être Le Globe n'aurait-il pu se tenir davantage dans la nuance de bienveillance indépendante, la seule en accord avec nos opinions. [...] Avec nos prétentions de philosophie politique, nous aurions été tôt ou tard amenés à faire un journal purement doctrinaire, et je ne le voulais pas. J'annonçai donc que, moi aussi, je quittais Le Globe, et j'ai clos alors ma carrière de journaliste, celle qui m'a laissé le moins de regret '. » Le 16 août, Dubois se retire aussi, suivi par la majorité de sa rédaction, les uns appelés dans les préfectures, les autres au Conseil d'État, ou dans les ministères. Rémusat, lui, sera élu député de Haule-Garonne aux élections de 1831 (il deviendra sous-secré-taired'Étatde 1836 à 1837, puis ministre de l'Intérieur en 1840). Restent Pierre Leroux, désormais gérant unique du journal, Eugène Lerminier, Charles Magnin, et Charles Augustin de Sainte-Beuve, pour ne citer que les plus en vue.

Il leur faut réunir des fonds pour racheter le journal, car les actionnaires refusent un changement de ligne en des heures où la rue gronde toujours. Par chance, les globistes logent au même hôtel de Gesvre, rue Monsigny, dans le centre de Paris, que les saint-simoniens de L'Organisateur, hebdomadaire qui, sous la direction de Prosper Enfantin, occupe les deux premiers étages. Polytechnicien, Enfantin était devenu un des dirigeants de l'école dans les années qui suivirent la mort de Saint-Simon en 1825. Mieux qu'un commerce de bon voisinage, des sympathies idéologiques se sont créées. Enfantin, ravi de l'aubaine, apporte le capital tout frais. Le 28 octobre 1830, l'affaire est conclue. Les anciens de la rédaction qui demeurent et les saint-simoniens conviennent d'une courte période de transition, au terme de laquelle, le 18 janvier 1831, Le Globe, sous la direction de Michel Chevalier, affiche comme sous-titre : « Journal de la doctrine de Saint-Simon ». Après avoir porté les couleurs du romantisme et du libéralisme, Le Globe devient le quotidien apostolique de l'action saint-simonienne, école jalon du socialisme français.



Le passage ne se fait pas sans drame. On en vient même aux mains. Au mois d'août, lors d'une discussion précédant la rupture, Rémusat raconte qu'à la suite d'une diatribe de Dubois contre certains articles du journal, Sainte-Beuve, s'étant plaint de son insolence, avait reçu incontinent un soufflet : « C'est le seul que j'aie vu de ma vie, ajoute Rémusat, et peu de spectacles sont plus désagréables. Il s'ensuivit un duel fort convenable4.» Duel cocasse s'il en fut: Sainte-Beuve, l'épée dans la main droite, ne veut pas, sous la pluie, lâcher son pépin tenu de la main gauche. Tué, à la rigueur, mais pas mouillé !



Sainte-Beuve aura donc sa saison saint-simonienne. Au lendemain de juillet, il adhère pleinement aux idées de Pierre Leroux sur la fonction politique et sociale de la littérature. Son ami Hugo, du reste, y a donné un moment. Le 19 août. Le Globe publie son ode « A la Jeune France » (« Trois jours, trois nuits dans la fournaise / Tout ce peuple en feu bouillonna- »), précédée d'une notice chaleureuse de Sainte-Beuve. Mais les vibrations de celui-ci agacent finalement Hugo qui, pour l'heure, s'en tient à la modération politique, à l'acceptation du nouveau régime, même si l'avenir lui paraît promis à la République (il ne faut pas cueillir les fruits avant qu'ils ne soient mûrs ; « il ne faut pas que des goujats barbouillent de rouge notre drapeau5»). L'amitié entre les deux hommes, il est vrai, va souffrir d'une cause plus intime : la liaison nouée entre Adèle, l'épouse de Victor, et Charles Augustin, alors que celui-ci est devenu le parrain d'Adèle II, la veille même de son duel avec Dubois. Hugo, après avoir été royaliste ultra, puis royaliste libéral, est désormais juste-milieu. C'est Sainte-Beuve qui est à l'avant-garde. En août 1830 toujours, un article anonyme, mais selon toute vraisemblance issu de sa plume, atteste son nouvel état d'esprit : le temps de l'insouciance et de l'art pur est passé, l'art doit se mettre au diapason du peuple. Comme le saint-simonien Emile Barrault, mais sur un ton moins fanatique, Sainte-Beuve contribue, du moins pour un temps, à forger les principes d'un art social. La révolution de Juillet ouvre une ère nouvelle ; le mouvement romantique a été trop détaché du mouvement social « qui gagne et s'étend de jour en jour » ; désormais, le poète marchera aux côtés du peuple : « La mission, l'ouvre de l'art aujourd'hui, c'est vraiment l'épopée humaine ; c'est de traduire sous mille formes, et dans le drame, et dans l'ode, et dans le roman, et dans Y élégie - oui, même dans Vélégie redevenue solennelle et primitive au milieu de ses propres et personnelles émotions, - c'est de réfléchir et de rayonner sans cesse en mille couleurs le sentiment de l'humanité progressive6... » Les principes du romantisme social sont fixés par celui-là même qui, une dizaine d'années plus tard, les récusera, non sans hargne.



Le 18 janvier 1831, Leroux et Sainte-Beuve publient ensemble une «Profession de foi » saint-simonienne7. Les Trois Glorieuses ont dispersé le Cénacle, Sainte-Beuve se sent isolé, son amour pour Adèle Hugo avive sa sensibilité (« cour avide », « imagination tendre »), il est en quête d'une religion tout en étant hostile au catholicisme ; il exhorte alors ses lecteurs à se «jeter en larmes dans les bras de Saint-Simon8 ».

On a souvent employé à propos de Saint-Simon le terme de « socialisme utopique », à la suite d'Engels9. Le mot « socialisme », entré en usage au cours des années 1830, n'existe pas encore à la mort de Saint-Simon, en 1825. Celui-ci, partisan de la propriété privée et de l'expansion, est plutôt un prophète de la société industrielle naissante. Petit-cousin du célèbre duc de Saint-Simon, mémorialiste de la Cour de Versailles, Claude Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, s'est révélé un des esprits les plus originaux du xixe siècle. Né en 1760, combattant de la guerre d'indépendance américaine, spéculateur et suspect sous la Révolution, dont il sort de justesse indemne quand la mort de Robespierre ouvre la porte des prisons, décidé la quarantaine venue à réécrire l'Encyclopédie, menant la vie à grandes guides sous le Directoire, munificent, ami des savants et des artistes, brièvement marié sous le Consulat, rendant visite à Mme de Staël après son veuvage pour lui demander hardiment sa main, Saint-Simon publie en 1803 son premier ouvrage en faisant un clin d'oil à Rousseau, Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains (dans lesquelles il rêve d'une société dirigée par un Conseil composé de savants et d'artistes ouvrant pour le bonheur de l'humanité), tombe dans la misère dont il émerge en travaillant comme copiste au Mont-de-Piété, en est bientôt tiré par un de ses anciens domestiques qui finance son Introduction aux travaux scientifiques du XIX' siècle en 1808, retombe dans la débine à la mort de son bienfaiteur, se redresse grâce à la succession de sa mère, poursuit son ouvre, publie en 1814 De la réorganisation de la société européenne (en faveur de l'union européenne fondée sur un noyau dur, l'alliance de la France et de l'AngleterrE), gagne une audience, des disciples, des souscripteurs pour ses études à venir, emploie successivement deux secrétaires appelés à la célébrité, Augustin Thierry et Auguste Comte, publie des périodiques, Le Politique, L'Organisateur, et surtout ses ouvrages majeurs : Du système industriel, le Catéchisme des industriels, et achève avant sa mort, le 19 mai 1825, Le Nouveau Christianisme, dont il dira : « Toute la doctrine est là. »



Influencé à la fois par les idées de Condorcet et de Bonald, Saint-Simon veut concilier le progrès et l'ordre. Il juge que l'Histoire est une succession de périodes organiques et de périodes critiques. La Révolution et les années qui suivent sont une phase critique de la civilisation ; il faut désormais rétablir un ordre, reconstruire une période d'unité organique. Or celle-ci ne peut plus reposer ni sur l'ancien clergé catholique ni sur l'ancien pouvoir politique. Les fondements de la nouvelle société sont la science et l'industrie ; ses élites donc seront les industriels, ses prêtres seront les savants (qui s'adressent à l'intelligencE) et les artistes (qui s'adressent à l'émotioN). En 1819, il publie sa fameuse Parabole, demeuré son texte le plus célèbre. Avec une verve ironique, il y fait une double hypothèse : celle de la disparition accidentelle de l'élite scientifique, artistique, industrielle - auquel cas, il faudrait « à la France au moins une génération entière pour réparer ce malheur » ; d'autre part, celle de la disparition de la famille royale, des officiers de la couronne, des hauts fonctionnaires, de la hiérarchie catholique, des magistrats, des maréchaux, etc. : « Cet accident, écrit Saint-Simon, affligerait certainement les Français, parce qu'ils sont bons, parce qu'ils ne sauraient voir avec indifférence la disparition subite d'un aussi grand nombre de leurs compatriotes. Mais cette perte des trente mille individus réputés les plus importants de l'État ne leur causerait de chagrin que sous un rapport purement sentimental, car il n'en résulterait aucun mal politique pour l'État. » Cette parabole vise à démontrer à quel point « la société actuelle est véritablement le monde renversé ».



Saint-Simon ne raisonne pas en penseur politique. Il veut bien de la monarchie, mais d'une monarchie industrielle, mettant fin au « régime féodal et théologique ». A ses yeux, la société est divisée en oisifs (les frelonS) - nobles, prêtres, militaires, magistrats - et en producteurs (les abeilleS) - industriels, ingénieurs, savants, ouvriers - auxquels le pouvoir revient de droit.

Malgré la radicalité de ses propos, Saint-Simon reste largement méconnu de son vivant, ce qui l'entraîne à une tentative de suicide en 1823. Mais, cette année-là, il rencontre un jeune banquier, Olinde Rodri-gues, qui va lui permettre d'éditer ses derniers ouvrages, dont Le Nouveau Christianisme.

De l'héritage des ouvres de Saint-Simon, quelques formules sont appelées à la postérité. La première contribue à une vision du monde progressiste : « L'âge d'or, qu'une aveugle tradition a placé jusqu'ici dans le passé, est devant nous. » Annonce du progrès économique, du bien-être généralisé, vertus de la croissance, dirions-nous aujourd'hui, programme qui incombe à un gouvernement de type nouveau, dont le but - autre formule célèbre - est « l'amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ». Comment y parvenir ? Saint-Simon ne croit pas au libéralisme conquérant ; il prophétise l'industrialisme. Il s'agit, au fond, de confier le pouvoir à une grande bourgeoisie éclairée, ou, si l'on préfère, à une technocratie, qui substituera « l'administration des choses au gouvernement des hommes ». L'économie politique doit être, à elle seule, toute la politique : « J'ai reçu la mission de faire sortir les pouvoirs politiques des mains du clergé, de la noblesse et de l'ordre judiciaire pour les faire entrer dans celle des industriels. »

Si ce prophète de l'âge d'or industriel est revendiqué, malgré tout, comme un des précurseurs du socialisme, c'est avant tout par son idée de la nécessaire organisation du travail. La solution du problème social (« l'amélioration de l'existence morale et physique de la classe la plus faible ») passe par une sorte de socialisme technocratique, qui fera dire à Engels : « La tendance bourgeoise garde encore [chez lui] un certain poids à côté de l'orientation prolétarienne. » Mais le compagnon de Marx trouve néanmoins en lui « une largeur de vues géniale qui fait que presque toutes les idées non strictement économiques des socialistes postérieurs sont contenues en germe chez lui ». Reste que, dans Le Nouveau Christianisme, Saint-Simon donne à sa doctrine un caractère proprement religieux, qui fera fuir son secrétaire Auguste Comte : la formation de l'ère organique à venir doit avoir un lien autre que la pure rationalité, la persuasion intellectuelle ; seule une religion à inventer, supplantant celle du pape - car l'Église a trahi le message du Christ -, peut être le fondement psychologique, moral, spirituel, de la Cité à construire. Le message évangélique - l'amour du prochain, la fraternité humaine - demeure la clé ; mais un nouveau clergé est appelé à se substituer à l'ancien - « les hommes les plus capables de contribuer à l'accroissement du bien-être de la classe la plus pauvre ».



Les disciples qu'à la fin de sa vie Saint-Simon regroupe formeront l'école saint-simonienne. Parmi eux, des avocats comme Hippolyte Car-not, fils de Lazare Carnot, mais surtout des polytechniciens, comme Olinde Rodrigues, répétiteur à Polytechnique puis banquier, Auguste Comte, Prosper Enfantin, Jules Lechevalier, Abel Transon, ingénieur des Mines et répétiteur d'analyse à Polytechnique, Euryale Cazeaux, Michel Chevalier, Henri Fournel... Ces jeunes ingénieurs (entre vingt-cinq et trente ans en 1830) sont tout naturellement attirés par une doctrine qui fait de l'industrie l'astre de la civilisation. « Il faut, écrira Enfantin, que l'Ecole polytechnique soit le canal par lequel nos idées se répandent dans la société, c'est le lait que nous avons sucé à notre chère École qui doit nourrir les générations à venir". » Il y a aussi des carbonari, plus âgés, désenchantés des complots sans suite : Saint-Amand Bazard en est le plus beau fleuron, collaborant aux journaux libéraux des débuts de la Restauration, un des chefs de la Charbonnerie française, devenu l'un des principaux rédacteurs des journaux saint-simoniens et l'égal de Prosper Enfantin à la tête du mouvement. Philippe Bûchez en est un autre, futur fondateur du socialisme chrétien, saint-simonien jusqu'en 1829. L'école attire aussi de jeunes juifs : arrachés au ghetto moral par l'émancipation de 1791, les juifs sont tenus à l'écart par la Restauration. Un certain nombre d'entre eux, motivés par des aspirations que leur religion d'origine non plus que le catholicisme ne peuvent satisfaire, adhèrent avec enthousiasme à l'école saint-simonienne derrière les frères Olinde et Eugène Rodrigues, notamment Gustave d'Eichtal, Léon Halévy, les frères Pereire.

A la mort du Maître, une communauté saint-simonienne se constitue. Ses membres disposent d'un organe mensuel. Le Producteur, qui sera suivi de L'Organisateur. Prosélytes, ils organisent des conférences à Paris, des tournées en province, dénonçant les injustices de la société : « Nous voulons, s'écrie Transon, que tout ce qu'il y a dans la société de sentiments nobles et généreux, s'insurge contre la prépondérance du désouvrement et les envahissements de la nullité. » Les saint-simoniens préparent un exposé de leur doctrine qui paraît après la révolution de 1830. Leurs mots d'ordre se répandent, constituant bientôt un véritable catéchisme : en finir avec les mots « famille, castes, cités, nations », autant de formes sociales vouées à la guerre ; les remplacer par l'association, dont le but est la paix ; en finir avec les oisifs, les privilèges de la naissance, grâce à une organisation de la société, où ne sera admis comme « seul droit à la richesse » que la capacité de mettre en ouvre les instruments de travail.

A l'instar de Saint-Simon, ses disciples entendent fonder une religion sociale, positive, sans surnaturel. La fonction de la religion est d'unifier les esprits contre toutes les tendances au particularisme intellectuel. Sur les ruines du christianisme, il faut édifier une autre solidarité spirituelle. Durkheim en définira le but dans son cours sur le socialisme : « Sa véritable mission n'est pas de détourner l'espèce humaine de la réalité temporelle pour l'attacher à quelque objet supra-expérimental, mais simplement de lui donner le sentiment de l'unité du réel. Et voilà précisément ce qui fait qu'elle est appelée à fournir le lien spirituel qui doit rattacher les uns aux autres les membres de la société humaine. C'est qu'elle donne à cette dernière conscience de son unitél3. » En somme, une technocratie présidée par une théocratie. Le jour de Noël 1829, Bazard et Enfantin deviennent les Pères de la Famille saint-simonienne, les chefs de la nouvelle Église. Leur but n'est pas de prendre le pouvoir, car ils ne croient pas en l'action politique, mais de constituer un modèle de vie sociale qui se propagera de proche en proche, et dont la hiérarchie religieuse sera le principe.



Louis Blanc, lui-même théoricien d'école socialiste, bien que critique de la théorie saint-simonienne, en vantera en historien son influence : « Il fut donné à cette école de réhabiliter le principe d'autorité, au milieu des triomphes du libéralisme ; de proclamer la nécessité d'une religion sociale, alors que la loi elle-même était devenue athée ; de demander l'organisation de l'industrie et l'association des intérêts, au plus fort des succès mensongers de la concurrence. Avec une intrépidité sans égal, avec une vigueur soutenue par un talent élevé et de fortes éludes, cette école mit à nu toutes les plaies du siècle, elle ébranla mille préjugés, elle remua des idées profondes, elle ouvrit à l'intelligence une carrière vaste et nouvelle. L'influence qu'elle exerça fut grande et dure encore. »

Le Père Enfantin, convaincu d'assumer une mission décrétée par la Providence, désigné comme chef par son activité débordante, sa beauté et son pouvoir charismatique (Cazeaux se disait « magnétisé » par luI), loue un appartement rue Monsigny, dans l'hôtel de Gesvre, où il organise hiérarchiquement la Famille, laquelle s'ouvre trois fois par semaine aux visiteurs. Une quarantaine de personnes, vêtues de bleu - la couleur saint-simonienne -, vivant dans une douce euphorie fraternelle, sous la double tutelle de Bazard et d'Enfantin, y reçoivent des grades au cours de cérémonies fleurant l'esprit de secte. La doctrine n'est plus tout à fait celle du Fondateur, considéré comme un simple précurseur. C'est ainsi que les disciples mettent en cause l'appropriation privée des moyens de production et partent en guerre contre l'héritage, sans condamner pour autant le profit, quand il est la juste rémunération de l'activité industrielle - ce qui n'est le cas ni de la rente foncière ni de l'intérêt bancaire. Leur idée est de mettre en place un système pyramidal de banques, offrant les capitaux nécessaires aux entrepreneurs, selon leur formule : « A chacun selon ses capacités, à chaque capacité selon ses ouvres. » Cette organisation du crédit amènera la baisse régulière du taux de l'intérêt ; c'est la mort annoncée des capitalistes vivant sans rien faire, la fin de l'anarchie économique, des crises, et de « l'exploitation de l'homme par l'homme ». Simple mouvement de sectateurs jusqu'en 1830, le saint-simonisme connaît un essor au lendemain des Trois Glorieuses. Cette révolution, ses membres ne l'ont pas préparée et ne peuvent s'en satisfaire, mais ils l'ont accompagnée, et ils utilisent la liberté qu'elle leur offre. Le 30 juillet, ils affichent une proclamation : « Gloire à vous, enfants de l'avenir, vous avez vaincu le passé ! Mais avec un héroïque dévouement, vous ignorez l'ordre, l'union qui doit enfanter, car vous avez eu tant à combattre, à détruire que vous n'avez pu songer encore à unir, à édifier. La féodalité sera morte à jamais lorsque tous les privilèges de la naissance sans exception seront détruits, et que chacun sera placé suivant sa capacité et récompensé suivant ses ouvres15... » Juillet n'a été qu'une révolution apparente, factice, sainte sans doute mais improductive. C'est donc à eux, jeunes prophètes, de répandre la Bonne Parole : « La doctrine de Saint-Simon a pour objet de changer profondément, radicalement, le système des sentiments, des intérêts. Elle ne veut pas opérer une révolution, mais une transformation... C'est une nouvelle éducation, une régénération définitive qu'elle apporte au monde. » Emile Barrault, un des prédicateurs les plus enflammés, provoque les frissons et arrache les pleurs à son auditoire, renverse les hiérarchies sociales en imprécateur « Enfants des classes privilégiées, levez-vous, et la main appuyée sur ces plaies putrides et sanglantes [du peuple], Enfants des classes privilégiées, qui vous engraissez de la sueur de cette classe misérable, exploitée à votre profit, jurez que vous n'avez aucune part à ses souffrances, à ses douleurs, à son agonie, jurez ! » A Paris, ils organisent un enseignement spécial pour les ouvriers dans les douze arrondissements, dont chacun est supervisé par un directeur ou une directrice. En même temps, la Famille saint-simonienne devient une véritable Église, dotée de divers rites et cérémonies, y compris le baptême saint-simonien.

C'est alors qu'Enfantin et ses amis acquièrent Le Globe, dont Michel Chevalier devient le directeur. Le quotidien, passé sous leur coupe, s'orne de trois devises, imprimées au-dessus du titre :

- « Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l'amélioration du sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. »



- « Tous les privilèges de la naissance, sans exception, seront abolis. »

- « A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses ouvres. » Le nouveau Globe rencontre un certain succès, d'autant qu'on finit par le distribuer gratuitement. Le mouvement est lancé, le saint-simonisme devient à la mode. Sa vogue est à son plus haut point au cours de l'hiver 1830-1831. Les soirées du jeudi de la rue Monsigny sont un franc succès. Enfantin y parade en habit violet. De nombreuses femmes accourent, les saint-simoniennes se distinguant par un ruban blanc suspendu en aiguillette. Liszt improvise au piano. 11 arrive à George Sand et à Berlioz aussi d'assister aux prédications saint-simoniennes. Sainte-Beuve, on l'a vu, adhère, un moment, à la doctrine (pendant l'été 1831, cependant, il passe à La Revue des deux mondes et au National, et se rapproche de LamennaiS). Chateaubriand, scrutant l'avenir, écrit à la Revue européenne : « Il faut reconnaître que leur doctrine de la propriété peut aller loin... Un temps viendra où l'on ne concevra pas qu'il fût un ordre social dans lequel un homme comptait un million de revenu, tandis qu'un autre n'avait pas de quoi payer son dîner. »



Si les saint-simoniens ont marqué l'histoire des idées, c'est pourtant au-delà du folklore de la secte : par l'audace et la modernité de leurs propositions à l'aube de la révolution industrielle. Ils préconisent de vastes réformes, un programme minimal en faveur de l'enseignement, des grands travaux publics, en attendant la transformation du régime de la propriété et la fin de l'héritage. En 1832, lors de l'épidémie de choléra qui frappe la capitale, et dont le président du Conseil Casimir Perier mourra, ils appellent le roi à « un coup d'État industriel », dont le but serait d'assainir la capitale, qui étouffe dans ses rues médiévales, de percer un grand axe entre le Louvre et la Bastille, de canaliser des eaux pures... Un système de banques devrait orienter l'économie, assurer la formation professionnelle de la jeunesse, etc. Révolutionnaires aussi, ils professent la transformation du régime de la propriété : « Elle ne sera plus seulement individuelle, elle sera sociale. Par Saint-Simon, la terre est considérée comme un instrument de travail dont l'État seul est le propriétaire et qui est distribué à chacun suivant sa capacité pour que les produits en soient distribués par lui à chacun selon ses ouvres. » Ils en concluent à la nécessité d'abolir l'héritage. L'ouvre des libéraux, à leurs yeux, est finie : un ordre s'impose, une unité, une hiérarchie, derrière un même chef.



En attendant, la Famille saint-simonienne a deux Pères. En fait, plus pour longtemps, car un schisme va séparer les adeptes d'Enfantin des fidèles de Bazard. La question de la Femme et du couple en est la raison immédiate. A Fourier (dont nous parlons plus loiN), les saint-simoniens avaient repris l'idée que l'individu social doit être un couple, établi sur le principe d'égalité : « C'est par l'affranchissement complet des femmes que sera signalée l'ère saint-simonienne. » De surcroît, les saint-simoniens formulent la notion d'un Dieu androgyne, partant de l'idée qu'un Dieu mâle ne peut qu'instaurer la détestable priorité du principe mâle dans la société : Dieu devait être père et mère, car tout va par couple dans la nature. Or Enfantin ne se contente pas de professer l'égalité des sexes et l'émancipation de la femme : il prêche un nouveau code moral, réhabilitant la « mobilité » amoureuse. Enfantin admet l'union mais aussi la désunion des couples sous la direction du couple prêtre dirigeant la communauté, et seule capable de canaliser la mobilité sans libertinage : « Je conçois certaines circonstances où je jugerais que ma femme seule serait capable de donner du bonheur, de la santé, de la vie à l'un de mes fils en Saint-Simon, de le rappeler aux sympathies sociales prêtes à le quitter, de le réchauffer entre ses bras caressants au moment où quelque profonde douleur exigerait une profonde diversion '7. » Allant plus loin dans ses offenses au bon goût, Enfantin prêche l'avènement d'une Femme-Messie, appelée à doter l'humanité de la morale féminine qui lui fait défaut, et à devenir la Mère du mouvement. Cette nouvelle étape amène d'interminables discussions ; Enfantin est traité de « monstre infernal », de « cochon » ; des projets de conciliation échouent. En novembre 1831, le schisme est consommé : Bazard, Reynaud, Leroux, Carnot, Lechevalier et d'autres s'en vont. Olinde Rodrigues suivra de peu. La tendance rationnelle du saint-simonisme, séduite par la rigueur de la critique économique et sociale du Fondateur, ne se retrouve plus dans les hymnes latitudinaires du Père suprême.

La secte ne survit guère au schisme. Le gouvernement s'en mêle, lance des poursuites au nom de l'interdiction légale des réunions de plus de 20 personnes. Le 20 avril 1832, Le Globe cesse de paraître, par manque d'argent. Le saint-simonisme s'infléchit alors plus lourdement du côté sacerdotal. Le Père Enfantin, sacralisé comme « loi vivante » et seul Père suprême par les disciples qui demeurent, ne se décourage pas. A Ménil-montant, où il a hérité d'une maison entourée de jardins et de cultures maraîchères, il met en place un couvent destiné à former les apôtres de la nouvelle religion. Femmes interdites, cette fois ; célibat obligatoire, ascétisme et frugalité de règle. Et hiérarchie abolie : pour concrétiser l'égalité, un uniforme est imposé : pantalon blanc (couleur de l'amouR), gilet rouge (symbole du travaiL), tunique d'un bleu violet (couleur de la foI). On peut se coiffer comme on veut, mais, aux fins d'assumer sa responsabilité individuelle, chaque saint-simonien a son nom brodé en grosses lettres sur sa poitrine. Celle d'Enfantin porte l'inscription : Le Père. Mieux, en signe de fraternité, le gilet se boutonne par-derrière : chacun a besoin de chacun. Un emploi du temps monacal est fixé : il faut que les adeptes s'initient aux travaux du prolétariat. On se lève à cinq heures, on se couche à neuf heures et demie. Le travail, l'étude, le chant choral sont les principales activités. La réforme faite, Enfantin ouvre les portes de Ménilmontant, où de nombreux curieux se pressent le dimanche, en admirateurs ou en badauds.

Le 29 juillet 1832, les disciples d'Enfantin, apprenant la mort de Bazard à Courtry, décident de participer à ses obsèques en grande tenue, leurs outils sur l'épaule. Ce cortège pittoresque provoque l'intervention de la gendarmerie de Bondy, mais c'est un exprès de Mme Bazard qui arrête finalement la troupe : l'ancienne « Mère » Bazard ne veut pas d'eux aux funérailles de l'ancien « Père ».

A la fin d'août 1832, se tient pendant deux jours le procès annoncé, devant la Famille qui vient, à pied et en uniforme, de Ménilmontant au palais de justice, non sans provoquer l'attroupement des curieux. Accusés d'immoralité dans leurs écrits et leurs paroles, soupçonnés d'escroquerie, Prosper Enfantin, Charles Duveyrier et Michel Chevalier sont condamnés à un an de prison et à 100 francs d'amende ; Olinde Rodrigues et Emile Barrault, à 50 francs. Enfin, la société dite saint-simonienne est dissoute.

En prison, Enfantin est saisi d'une illumination soudaine : c'est en Orient que doit s'accomplir son ouvre ; c'est l'Orient, terre des prophètes, qui sera le théâtre de l'ère nouvelle. « La Méditerranée va devenir le lit nuptial de l'Orient et de l'Occident. » Une fois libérés le 1er août 1833, Enfantin et Chevalier partent pour l'Egypte de Méhémet-Ali, où ils poseront les premières bases du grand projet qui sera réalisé en 1869, le percement du canal de Suez. « C'est à nous, déclare Enfantin avant de partir, de faire entre l'antique Egypte et la vieille Judée, une des nouvelles routes d'Europe vers l'Inde et la Chine ; plus tard, nous percerons aussi l'autre à Panama. » Dans le grand combat pour la liberté lui marque le xix* siècle, le saint-simonisme a été, sans doute, un mouvement antilibéral : Benjamin Constant en parle comme d'un « papisme industriel ». Le destin, pourtant, de certains membres dissidents prouve que l'école saint-simonienne n'était pas si éloignée du courant libéral et démocratique. Ainsi, Pierre Leroux et Hippolyte Carnot qui, après leur départ du Globe à l'automne 1831, se consacrent à la Revue encyclopédique, organe d'une doctrine inventive marquée par son origine saint-simonienne. Ils appellent à une « synthèse nouvelle de toutes nos connaissances », une croyance commune, et eux aussi demandent aux artistes d'y coopérer. Pierre Leroux et ses amis dissidents continuent d'adhérer à l'espoir d'un avenir meilleur, à l'esprit de régénération, à l'impératif d'une foi commune qui éclairera les intelligences, mais, contrairement aux saint-simoniens, ils n'anticipent pas sur la forme de cette religion de l'humanité qui succédera au catholicisme. Surtout, ils préconisent, contre le dogme des saint-simoniens, le libre exercice de la pensée. Car l'avenir est inconnu : « L'état permanent de notre être, écrit Leroux, c'est l'aspiration. » La marche en avant de l'Humanité tout comme son point initial sont des mystères.

Sainte-Beuve, décrivant les efforts doctrinaux de Leroux et de ses amis de la Revue encyclopédique, les montre appliqués « à la conciliation des systèmes nouveaux d'économie politique et d'organisation des travailleurs avec les libertés des citoyens et les inaliénables conquêtes de notre Révolution '8. » C'est poser le problème des relations entre liberté et démocratie sociale. Avec lucidité, Pierre Leroux discerne les dangers d'un libéralisme sans contrôle qui aboutit, au nom de l'individualisme, à l'oligarchie et les dangers d'une organisation imposée d'en haut, autoritaire et dogmatique - qu'il condamne sous le nom de « socialisme », tout en offrant à ce mot des débouchés illimités. Il veut l'équilibre entre Liberté et Unité sociale, c'est évidemment la quête de ce qu'on appellera le socialisme démocratique et dont l'histoire ne fait que commencer.



En dépit de ses avatars et de ses dissidences, le saint-simonisme aura été un grand moment de l'histoire intellectuelle et sociale. Hippolyte Carnot (futur ministre de la Seconde RépubliquE), bien qu'il ait rompu avec Enfantin, se dira redevable de l'École, dans une communication à l'Académie des sciences morales et politiques, en 1887 : « Les saint-simoniens, audacieux, ont cru édifier une religion nouvelle : ils se sont trompés, je le veux bien. Quoi qu'il en soit, éclaireurs du progrès, ils ont fait une exploration hardie dans un monde ignoré [...]. Je me félicite, en ce qui me touche, d'avoir passé par l'école saint-simonienne. Cette épreuve m'a rendu un bon office [...]. Le saint-simonisme, en provoquant de ma part des études sérieuses, m'a témoigné que, sous une forme ou sous une autre, sous des formes qui peuvent aisément échapper à notre observation, tous les hommes et toutes les sociétés humaines ont le pressentiment d'une volonté suprême, universelle. »



Avec le saint-simonisme, la grande idée du siècle - la liberté - se trouve en butte à un autre principe, lui-même issu du siècle des Lumières - celui de régénération sociale. Jusqu'en 1830, le libéralisme n'a que des ennemis de droite, que rassemble l'idéologie autoritaire, dont l'expression politique de l'époque est l'alliance du Trône et de l'Autel. Or, au lendemain des Trois Glorieuses, dernière révolution proprement politique, aboutissant au triomphe d'un ordre bourgeois, pour lequel l'ère des révolutions est définitivement close, la revendication croissante, de politique, est devenue sociale. La victoire des bourgeois libéraux s'est accomplie grâce à l'entrée - ou la rentrée - en scène, massive, du peuple. Celui-ci - ouvriers, artisans, employés - prend vite conscience que les Trois Glorieuses n'aident pas directement à son émancipation. Des contestataires nouveaux apparaissent, désireux d'une société autre que celle des nantis. La liberté va, dans sa marche, se heurter encore une fois au principe d'autorité - non plus celle d'un Ancien Régime restauré, mais celle de la mouvance qui s'appellera bientôt socialiste - et dont les disciples de Saint-Simon posent les premiers jalons. Le progrès pour leur école ne sera pas le fruit de la liberté, mais celui de l'Organisation. Le libéralisme, dès lors, sera placé face à une alternative redoutable : pour faire pièce à l'idée socialiste qui le nie, il lui faudra ou devenir gouvernemental et conservateur (ce sera le choix de GuizoT), ou s'allier au mouvement démocratique (ce sera l'option des républicainS).





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