wikipoemes
paul-verlaine

Paul Verlaine

alain-bosquet

Alain Bosquet

jules-laforgue

Jules Laforgue

jacques-prevert

Jacques Prévert

pierre-reverdy

Pierre Reverdy

max-jacob

Max Jacob

clement-marot

Clément Marot

aime-cesaire

Aimé Césaire

henri-michaux

Henri Michaux

victor-hugo

Victor Hugo

robert-desnos

Robert Desnos

blaise-cendrars

Blaise Cendrars

rene-char

René Char

charles-baudelaire

Charles Baudelaire

georges-mogin

Georges Mogin

andree-chedid

Andrée Chedid

guillaume-apollinaire

Guillaume Apollinaire

Louis Aragon

arthur-rimbaud

Arthur Rimbaud

francis-jammes

Francis Jammes


Devenir membre
 
 
auteurs essais
 
left_old_somall

Essais littéraire

right_old_somall

Le jeu de l'Alphabet - Serge Gaubert






Des questions qui restent sans réponse après qu'on a lu la Recherche, celle que pose l'anonymat du narrateur nous a longtemps paru la plus troublante. C'est un jeune homme sans nom qui « rêve sur les noms ». Les noms de pays et les noms de personnes provoquent et retiennent l'attention du romancier et de ses personnages alors que le nom du narrateur disparaît. Les deux phénomènes apparemment contradictoires ne seraient-ils pas liés? La première constellation de lettres, celle qui forme le nom du narrateur, n'a-t-elle pas disparu quand ces lettres, cédant à d'autres attractions, eurent constitué d'autres systèmes, d'autres noms? Comme au jeu de l'Alphabet où l'on peut redistribuer les lettres d'un nom pour en composer un ou plusieurs autres. Les figures de ce jeu ne pourraient-elles pas ainsi représenter de façon métaphorique les jeux de l'imagination romanesque, celle qui s'exerce dans ce que Thibaudet appelait « l'autobiographie du possible »?





Certains personnages qui auraient emprunté au narrateur des traits de caractère dont Proust voulait se libérer et le libérer, lui auraient emprunté en même temps certains éléments de son nom. Il serait donc normal qu'on trouve les mêmes lettres dans le nom de plusieurs personnages à la fois « parents » entre eux et « parents » du narrateur. Telle est notre hypothèse que Cottard dirait « de travail ». En réalité, ce qui fut premier, c'est un étonnement devant certains phénomènes qui nous parurent ressortir à ce jeu de l'Alphabet. Prénoms un exemple : Rachel est à l'évidence un personnage proche de Charles Morel; or, Rachel est l'anagramme de Charles. Les relations entre Charles, Rachel et... Marcel ne seraient-elles pas figurées par des combinaisons onomastiques, celles que nous fait découvrir le jeu de l'Alphabet?



On trouve une allusion très précise à ce jeu dans un des fragments publiés par M. Kolb :



C'est ainsi que les lettres du nom qui m'était si cher m'avaient d'abord été matériellement montrées comme dans le jeu appelé Alphabet où on dispose des lettres en bois, par la jeune fille que j'aimais alors et sans que je pusse prévoir que ce nom que j'avais retenu pût jamais m'être cher '.



Proust insiste sur la matérialité des éléments, les lettres. Dans les jeux oraux, en particulier dans les charades, l'homophonie suffit, on reste dans un « à peu près » qui ajoute au plaisir. Le jeu de l'Alphabet impose qu'on fasse attention aux lettres et qu'on n'en oublie pas. A cela s'ajoute que tant que le jeu n'a pas commencé, ou lorsqu'il s'est achevé, ces lettres de bois - découpées et non dessinées comme dans notre scrabble - forment un ensemble incohérent : un tas d'éléments emmêlés, ou, au mieux, une série ordonnée de A à Z et qui ne dit rien. On est alors placé devant l'évidence matérielle que le mot ou le nom est fait de morceaux indépendants. Ramené à l'élémentaire - à la lettre - le joueur d'Alphabet ne peut prendre les mots que pour ce qu'ils sont.

Jouer consiste ou bien à composer des ensembles à partir des éléments, à construire des mots; ou bien à modifier des mots ou des noms qu'on s'est donnés au début. Des éléments à l'ensemble ou de l'ensemble aux éléments. Dans le second cas, on peut se livrer sur les mots à trois formes d'opérations. Le joueur déplace les lettres en cherchant à faire que le premier ensemble ne soit plus reconnaissable dans le second. C'est encore le même (on n'a ni ajouté ni enlevé), mais apparemment c'est tout autre chose. Vers 1910, ami de Bibesco qui signe Ocsebib et de Fénelon-No-nelef, Marcel se travestit en Lecram. Je ne perds rien de ce que je suis : aucune lettre de mon nom; et me voici tout différent, reconnaissable par ceux-là seuls que j'ai mis dans le secret. On peut aussi s'amuser à tirer des éléments du premier ensemble un autre ensemble dont la signification est absolument nouvelle. Dans un mot ou un nom un autre se cache, comme dans les dessins dont les mêmes traits, observés selon deux angles différents, s'assemblent en deux figures sans ressemblance. Singe est dans signe, nacre, ancre, écran dans crâne. Parfois un mot se compose des lettres qui, séparées, en font deux. Proust n'a-t-il pas rêvé devant le mot « mémoire » qui enferme entre les deux syllabes qui font « mère » la syllabe « moi »? D'autres interventions sont possibles : casser le mot, l'amputer ou au contraire greffer sur lui d'autres lettres. Ces opérations - au sens chirurgical, mathématique ou magique du terme, comme on voudra -, il suffit de les codifier pour que le jeu se complique et qu'on obtienne des résultats étonnants.

Tout se passe dans le texte de la Recherche comme si le narrateur apprenait peu à peu la possibilité d'un tel jeu. Et comme si c'était pour lui une expérience à la fois capitale et décevante. Au « printemps social » de la vie, à l'âge où la pensée « mythique » fleurit en croyances, il croit à l'unité du signe et de la réalité. La saveur des choses et celle du nom qui les désigne, les représente et les informe, sont indissociables. On sort de cet âge des noms lorsque ceux-ci apparaissent comme des composés instables. S'ils sont faits de morceaux, s'ils ont été construits, comment croire à leur nécessité? Ils n'échappent pas à la destinée des choses explicables, susceptibles d'être analysées, réduites. On peut à leur propos légiférer savamment, passer au général, comme Brichot. « La fleur disparut et aussi le bouf, quand Brichot nous apprit que dans Fiquefleur et Bricquebouf « fleur » veut dire « port » et que « bouf » signifie « cabane ». Ce qui m'avait paru particulier se généralisait '. » Le narrateur est aussi convaincu d'abord que les êtres ont la solidité et l'unité des monuments. S'ils ont un nom - un seul - c'est qu'ils sont un. Avec l'âge vient la certitude amère que le nom désigne moins l'identité qu'il ne la constitue. Il faut, pour qu'il reconnaisse M"* Sazerat, que « le nom et l'affirmation de l'identité » le mettent « sur la voie de la solution2 ». « Reconnaître quelqu'un et plus encore, après n'avoir pas pu le reconnaître, l'identifier, c'est penser sous une seule dénomination deux choses contradictoires '. » A cette variation selon le temps se superpose une diversité plus troublante encore. En chaque individu il y a tant de personnes différentes. Swann est à la fois tant d'hommes, Albertine tant de visages féminins qu'on ne sait plus, à leur propos, de qui l'on parle. Alors que la croyance en l'unité de l'autre s'appuyait sur la croyance dans la singularité du nom, la découverte de la diversité du premier s'accompagne de celle de la fragilité du second. Le narrateur sort de « l'heureux temps où les êtres et les choses ne sont pas rangés pour nous dans des catégories communes, mais où les noms les différencient, leur imposant quelque chose de leur particularité 2 ». Deux exemples suffiront à montrer le lien qui unit la déception du narrateur et la dislocation - ou la « décomposition » - des noms;



Pour Balbec, dès que j'y étais entré, c'avait été comme si j'avais entr'ouvert un nom qu'il eût fallu tenir hermétiquement clos et où, profitant de l'issue que je leur avais imprudemment offerte, en chassant toutes les images qui y vivaient jusque-là, un tramway, un café, les gens qui passaient sur la place, la succursale du Comptoir d'Escompte, irrésistiblement poussés par une pression externe et une force pneumatique, s'étaient engouffrés à l'intérieur des syllabes qui, refermées sur eux, les laissaient maintenant encadrer le porche de l'église persane et ne cesseraient plus de les contenir J.

J'avais continué à relire l'invitation jusqu'au moment où, révoltées, les lettres qui composaient ce nom si familier et si mystérieux, comme celui même de Combray, eussent repris leur indépendance et eussent dessiné devant mes yeux fatigués comme un nom que je ne connaissais pas.



Les lettres, éléments libérés, révoltés, composent, autrement associés, un autre nom. La parenté d'un être avec un autre peut ainsi être signalée par cela même qui d'abord assurait sa singularité. C'est paradoxalement le signe dis-tinctif qui rapproche. S'il est vrai qu'au bout du voyage, à la fin du spectacle au théâtre du « monde », on doive reconnaître que celui-ci « dispose de moins de décors que d'acteurs et de moins d'acteurs que de situations ' », comment ne pas penser que certaines parentés entre les noms suggèrent ou figurent des rapprochements que l'opinion, la morale ou l'habitude amènent d'ordinaire à cacher?

Si le narrateur apprend que les noms se décomposent, s'il s'écarte de ses croyances (ainsi va la viE), l'écrivain, lui, peut, à l'inverse, partir des éléments pour construire des noms. Il est maître du jeu. Retour adulte et actif à l'âge des noms; revanche de la littérature sur la vie. Mais c'est alors à nous, lecteurs, qu'il revient de décomposer pour comprendre.

Entre autres leçons du maître Ruskin, Proust avait retenu celle-ci : « Il faut prendre l'habitude de regarder aux mots avec intensité et en s'assurant de leur signification, syllabe par syllabe, mieux, lettre par lettre. » En vérité, il n'avait pas attendu de traduire Ruskin pour jouer avec les noms de manière énigmatique. Dans les Plaisirs et les Jours un de ses héros écrit à son amie :



On a dans une auberge isolée un livre où [les voyageurs] écrivent leurs noms. J'écrivis le mien et à côté, une combinaison de lettres qui était une allusion au tien parce qu'il m'était impossible alors de ne pas donner une preuve matérielle de la réalité de ton voisinage spirituel. En mettant un peu de toi sur ce livre, il me semblait que je me soulageais d'autant du poids obsédant dont tu étouffais mon âme.



Dans les textes réunis sous le titre Jean Santeuil, on relève un certain nombre de détails étonnants. Notons d'abord que l'auteur nous invite à les chercher lorsqu'il nous apprend que le professeur de Jean, « Claudius Xelnor n'est sur les actes de l'état civil que Claude Leroux ». Sans doute faut-il en déduire que dans l'Alphabet la lettre en bois peut être retournée et le u devenir n. M. Kolb a remarqué que les initiales de Henri de Réveillon sont, inversées, celles de Reynaldo Hahn. Suivons la piste. On sait que le village que Proust appellera Combray dans la Recherche s'appelle Eteuilles ou Etreuilles dans Jean Santeuil. Ce nom réunit, à peu près, les lettres d'Auteuil où la famille maternelle de Proust possédait une propriété et celles qui composent le nom Illiers. Comme s'il s'agissait de produire, par et dans les mots, un lieu qui réunirait les deux côtés d'enfance : le côté Weil d'Auteuil et le côté Proust d'Illiers. L'existence de ces deux côtés a sans doute conduit Proust à jouer aussi avec les noms qu'il donne aux ascendants de Jean. Le père de celui-ci s'appelle Santeuil, son grand-père maternel Sandre. La même initiale dans les deux cas. Dans le second elle est suivie du prénom André. Les lecteurs de la Recherche peuvent reconnaître dans Sandre Saint-André, le nom de l'église proche de Combray dont les sculptures fixent les traits immémoriaux de l'âme et du visage français. Dans le premier des deux noms, Santeuil laisse apparaître Auteuil (après retournement du n en M). On peut supposer que Proust a voulu d'une part convertir le nom juif de Weil - celui de sa mère - dans le nom le plus « français » qui soit, d'autre part qu'il a pris plaisir à intervertir les côtés maternel et paternel. Alors qu'en réalité Auteuil était à la branche Weil et Illiers à la branche Proust, Santeuil est, dans le texte, le nom du père et Sandre celui de la mère. Qui sait même si prêter au héros le prénom de Jean n'est pas une manière de ne pas choisir entre la première personne « je » et la troisième; Jean serait alors un «je» qui n'ose pas se dire. Et qui n'osera parler en première personne que lorsqu'il n'aura plus de nom ni de prénom.



Dans la Recherche, les membres de la famille du narrateur n'ont plus de nom. Quelques-uns sont désignés par un prénom (Adolphe, Léonie, Bathilde...) mais ces prénoms ne semblent pas faire énigme. D'autres en revanche entretiennent des relations que le jeu de l'Alphabet peut expliquer. Le narrateur confond un jour les prénoms d'Albertine et de Gilberte et suppose que celle-là qu'il croyait, à juste raison. morte lui envoie un télégramme qui lui vient en réalité de celle-ci. Proust avait préparé de loin la confusion en faisant que Françoise se refuse « à reconnaître le nom de Gilberte parce que le G historié, appuyé sur un « i » sans point avait l'air d'un A, tandis que la dernière syllabe était indéfiniment prolongée à l'aide d'un paraphe dentelé ' ». L'explication du romancier est un peu laborieuse. La superposition des deux noms indique ou souligne la parenté relative des deux personnages. Albertine, c'est encore Gilberte. Toutes deux ont tenu, successivement, la même place dans l'esprit et le cour du narrateur : « une certaine ressemblance existe... entre les femmes que nous aimons successivement 2 ». Cette parenté est parfaitement avouable, Proust ne la signale par la proximité des noms qu'après coup et artificiellement; il faut que Gilberte écrive mal pour qu'il y ait confusion. D'autres parentés plus secrètes ne nous sont pas révélées par l'auteur, mais les signes sont alors, si l'on peut dire, plus clairement et plus naturellement énigmati-ques. C'est le cas lorsqu'il s'agit de personnes de sexe différent. Saint-Loup et le narrateur sont proches de Morel. « Comme Robert venait de regarder d'une façon un peu prolongée Charlie, il m'avait dit : c'est curieux, ce petit, il a des choses de Rachel. Cela ne te frappe pas? Je trouve qu'ils ont des choses identiques. En tout cas, cela ne peut pas m'intéresser. Et tout de même ses yeux étaient ensuite restés longtemps perdus à l'horizon, comme quand on pense, avant de se remettre à une partie de cartes ou de partir dîner en ville, à un de ces lointains voyages qu'on ne fera jamais mais dont on éprouvé un instant la nostalgie3. » Plus loin, le rapprochement est encore plus évident.



La ressemblance entre Charlie et Rachel - invisible pour moi - avait-elle été la planche qui avait permis à Robert de passer des goûts de son père à ceux de son oncle, afin d'accomplir l'évolution physiologique qui, même chez ce dernier, s'était produite assez tard «?



Cette ressemblance qu'on dit invisible n'est-elle pas rendue sensible par la proximité des deux prénoms dans le texte... et leur ressemblance? Rachel, c'est Charles. L'anagramme est claire. Qu'on relise les dernières pages de la Fugitive, on notera l'insistance avec laquelle Proust, qui n'appelle plus Morel que Charlie, rapproche dans le texte ce prénom de celui de Rachel. De même dans ces phrases extraites de Sodome :



Non seulement [Morel] me parlait exactement comme autrefois Rachel, la maîtresse de Saint-Loup, mais encore, d'après ce que me répétait M. de Charlus, lui disait de moi, en mon absence, les mêmes choses que Rachel disait de moi à Robert. Enfin M. de Charlus me disait : « Il vous aime beaucoup », comme Robert : « Elle t'aime beaucoup. » Et comme le neveu de la part de sa maîtresse, c'est de la part de Morel que l'oncle me demandait souvent de venir dîner avec eux.



Proust introduit alors dans le récit le prénom de Morel : « Certes quand Charlie (MoreL) était parti, M. de Charlus ne tarissait pas d'éloges sur lui '. » Il n'a appelé le « protégé » de Charlus, Charles Morel que fort tard, et n'a pas eu le temps de faire disparaître sur les manuscrits ou les épreuves antérieures le nom qu'il lui avait donné d'abord. André Ferré écrit dans sa note sur le texte de l'édition de la Pléiade, p. XXXII : « Ce n'est que dans les ajoutés les plus récents que le musicien protégé par M. de Charlus s'appelle Morel, ou est désigné par son prénom, Charlie. Partout ailleurs, de la Prisonnière au Temps retrouvé, il apparaît sous le nom de Santois ou le prénom de Bobby. » Or les textes qui nous ont paru rapprocher de façon significative les prénoms Charles et Rachel sont des ajoutés récents. Proust, quand il les écrit, a enfin trouvé que Charles pouvait être, plus qu'un simple prénom, un signe. Peut-être a-t-il été conduit à reprendre son jeu de l'Alphabet au moment où, relisant Sodome et Gomorrhe, il ajoute sur un placard à la formule « Plus ultra Carol's » que Charlus fait inscrire sur la bague qu'il offre à Morel, une autre formule « Carolus Caroli » qui, elle, ne laisse subsister aucun doute2. Proust a ainsi joué avec le prénom de Charles pour signaler, d'une part, une relation secrète entre Charlie et Rachel, d'autre part, une relation entre ces deux personnages et Charlus. Morel et Rachel occupent par rapport à l'axe qui sépare les deux sexes une place symétrique; tous deux ont une sexualité multiforme, tous deux sont successivement entretenus par Saint-Loup.

Hasardons-nous dans des régions plus incertaines. Saint-Loup qui nous a suggéré par sa remarque une « parenté » que l'anagramme figure, est, lui aussi, mais plus secrètement, semblable à un autre personnage féminin. Cette ressemblance-ci est comme l'analogue de celle-là : le jeune marquis est bien proche d'Albertine. Et l'intérêt que chacun de ces deux amis du narrateur porte à l'autre ne laisse pas de troubler celui-ci :



Avec Robert, elle riait de son rire tentateur, elle lui parlait avec volubilité, jouait avec le chien qu'il avait, et, tout en agaçant la bête, frôlait exprès son maître '.



Ne se ressemblent-ils pas eux aussi? N'apparaissent-ils pas dans le roman au même moment et de la même façon?



Peu de jours après celui où je l'avais aperçu courant après son monocle, et l'imaginant alors si hautain, dans ce hall de Balbec, il y avait une autre forme vivante que j'avais vue pour la première fois [...) foulant le sable ce premier soir, indifférente à tous, et marine, comme une mouette [...] Elle et Lui me disaient souvent, en prenant soin de moi : « Vous qui êtes malade ». Et c'étaient eux qui étaient morts.

Or ne trouve-t-on pas dans le nom du marquis toutes les lettres du prénom de la jeune fille? Et n'est-il pas étonnant que celles qui restent soient précisément celles dui, composées, forment le nom Proust? « Robert Saint-Loup » = « Albertine » + « Proust ».



On avait déduit, après coup, de subtils calculs sur les noms des grands généraux de la Première Guerre mondiale, qu'elle devait se terminer le 11 novembre 1918. Tout est dans tout, comme on dit. Nous ne pensons pas cependant que le hasard ait, seul, aussi bien fait les choses. Il est en effet évident que Proust a voulu sans cesse nous faire comprendre ou plutôt nous laisser deviner que la distinction entre les sexes est très fragile. Le romancier a pu aussi être heureux que la parenté des prénoms lui permît de montrer comment rien, ni la race, ni la « classe sociale » ne résiste à certains tropismes. Rachel est juive et Morel français de Saint-André-des-Champs. Albertine est bourgeoise, Saint-Loup du meilleur sang. Et ils se ressemblent.

Et puis il y a ce nom, Proust, qui apparaît lorsqu'on joue au jeu de l'Alphabet avec celui du marquis. Ces noms ou ces prénoms ne feraient-ils pas « référence » non seulement chacun à l'autre mais encore tous à un nom unique : celui de Marcel Proust?



Dans les lettres qu'échangèrent Proust et Reynaldo Hahn, on les surprend constamment l'un et l'autre à jouer avec leur nom. Proust signe les siennes Buncht ou le Poney et appelle son ami Bunibuls, Binchnibuls ou Bininuls. Ces noms n'intéressent pas notre propos autant que d'autres. Il arrive que Reynaldo devienne Nano ou Nanetto. Diminutif dira-t-on; pas seulement. Sarah Bernhardt, avec qui Hahn était lié d'amitié, avait joué dans le Passant de F. Coppée, le rôle de Zanetto. Elle y paraissait en jeune bohémien, assez semblable au danseur qui provoque la jalousie de Saint-Loup. Aussi, lorsque Proust appelle son ami Zanetto ', l'ambiguïté est double. Un homme : Reynaldo reçoit le nom qu'une femme : Sarah Bernhardt devait à un rôle de travesti. L'échange entre le masculin et le féminin est subtil.

L'ambiguïté l'est ailleurs plus encore. En 1902, R. Hahn écrit la musique de la comédie de Catulle Mendès, la Carmélite. Proust adresse * un dessin au :



Cher enfant Reynaldo qu'(iL) comble par ce cadeau.



Marcel y représente un personnage de vitrail « ressemblant un peu Aimery la Roche ». Portant moustache et barbe brune, cet homme est vêtu d'une robe de nonne ou de moine. Une banderole devant lui est ornée du nom : Carmélite ou peut-être Carmélite L'homme et la femme. Les attributs de la virilité donnés à la femme superlative et cette proximité du sacrilège n'étaient pas pour déplaire aux deux jeunes gens. Tout cela qui touche à la transposition des sexes est important. Mais ceci, à nos yeux, l'est plus encore : Carmélito est Marcelito. Le nom de la pièce permet, comme Zanetto, mais beaucoup plus précisément de jouer avec les lettres de telle sorte qu'au plaisir d'une équivoque s'ajoute celui d'une devinette en forme d'anagramme.

Ce personnage ambigu est le sujet d'un autre dessin qui fait « la synthèse du gothique prétentieux ' ». Sous des traits plus nettement féminins, il occupe un médaillon central qu'entourent en rosace d'autres médaillons. Dans ceux-ci les personnages, comme l'indiquent les initiales qui les désignent, représentent tous ou presque tous Reynaldo Hahn. Sous le personnage du médaillon central, une inscription : Charmélit. C'est encore la Carmélite, mais le mot tend vers le masculin par la suppression de la voyelle finale et s'alourdit d'un « h ». Cet ajout n'étonne pas plus que cette suppression. Dans leur « langage », Reynaldo Hahn et Marcel Proust aimaient défigurer les mots. On ajoute même « ch »; Bretagne devient Bretagnech 2, cathédrale, Kasthedralch3, Marcel Marche!4. On passe donc facilement de Carmélite à Charmélit, de Marcel à Marcelch ou à Markel pour permettre un jeu de mots avec le nom du héros de Pelléas : Arkel5 et, à l'inverse, de Charles à Carie, de Rachel à Racel. Les lettres de Marcel qui, par une combinaison, deviennent Carmel, par une autre, laissent paraître Carle-Racel : Charles et Rachel.

On objectera sans doute que l'anagramme Marcel-Car-mel est bien plus satisfaisante et paraît donc plus concertée que l'anagramme Marcel-Racel ou Carie. Dans la seconde, la lettre initiale du prénom ne joue aucun rôle. Il n'est pas sûr que Proust ne nous ait pas offert une réponse à cette objection. A sa manière, elle-même secrète. Charlus veut, un jour, faire prendre un pseudonyme à Morel. Il « s'avise » alors que le prénom de son protégé est Charles qui ressemble à Charlus. C'est, au second degré, le premier signe. Mais nous n'avions qu'à peine besoin de pareille précision. Plus troublant est le choix de Charlus. Par « combinaison » des lettres des deux noms, Charlie et Charlus, il en crée un troisième : Charmel. Voici la lettre m qui reparaît et dans un mot que nous avons vu désigner à l'évidence : Marcel. Mais ce second signe a dû sembler trop transparent au romancier. On passe d'une ombre trop dense à une lumière qui risque d'être trop vive. Il dissimule vite derrière un nouvel écran ce qu'il vient de laisser deviner. Charlus pense au nom de Charmel parce qu'il possède une propriété où il donnait des rendez-vous à Charlie et qui s'appelait « les Charmes ». N'est-il pas étonnant que nulle part ailleurs dans l'ouvre de Proust, on ne trouve d'autre allusion à ce nom '?



S'étant avisé que le prénom de Morel était Charles, qui ressemblait à Charlus, et que la propriété où ils se voyaient s'appelait Les Charmes, il voulut persuader à Morel qu'un joli nom agréable étant la moitié d'une réputation artistique, le virtuose devait, sans hésiter, prendre le nom de « Charmel ».



L'intervention de Charlus au second degré éclaire tout, éclairerait tout, si le romancier n'intervenait pas pour sauver l'énigme et brouiller les pistes.

Sous sa forme simple ou sa forme diminutive : Charlie - superlative : Charlus - féminine : Rachel -, le prénom Charles cache donc et révèle à la fois une nature homosexuelle et une parenté avec le romancier. Ce nom avait déjà retenu l'attention de Proust; à une date où il appelait encore Morel, Santois, et Charlus, M. de Guercy, il parlait à Reynaldo Hahn de charlisme. Une expression ironique lui paraissait mériter le nom de Vaney charlississime; le neveu de R. Hahn « valneycharlise. Ces expressions n'avaient pas encore en 1911 le sens qu'un lecteur de la Recherche pourrait leur donner aujourd'hui mais le prénom servait déjà à désigner une attitude; il était en quelque sorte préparé à un autre emploi. Plusieurs fois dans la Recherche Proust parle d'un Charlus ou des Charlus.

Il arrive, de temps à autre, qu'un nom, ou mieux un prénom, prenne forme et figure - ridicule ou noble - par référence implicite au personnage célèbre qui l'a porté; qu'il sorte - si l'on peut dire - de l'anonymat. Le malheur pour l'historien est que ces phénomènes disparaissent aussi vite qu'ils ont paru. Un seul critique, à notre connaissance, a pensé qu'on pourrait éclairer un des aspects du monde proustien en cherchant du côté de ces mytholo-gies populaires et fragiles. C'est Georges Gabory. Dans son Essai sur Marcel Proust, il indique que « Charles pouvait avoir été le prénom de l'homme à femmes du début de la IIP République, l'héritier de la vertu ridicule et amoureuse de Gustave, prénom de M. Verdurin, type d'amoureux du second Empire ' ». Cette remarque infirme nos hypothèses et justifie nos recherches. Mais elle est elle-même corrigée et presque contredite dans une note où l'intuition de l'auteur nous est d'un plus grand secours. Il écrit : « Baudelaire aussi s'appelait Charles... Dans quelles fantaisies philosophiques une telle remarque eût-elle entraîné Balzac? » Georges Gabory, en 1924, n'avait sans doute pas encore pu lire l'article que Proust avait consacré à Baudelaire où il apparaissait que les fantaisies balzaciennes ne lui étaient pas totalement étrangères. Proust y rapproche en effet le « rôle auquel Baudelaire s'est lui-même affecté » à celui qui est confie dans le Temps perdu « à une brute : Charles Morel2 ». Et ce rôle « de liaison entre Sodome et Gomor-rhe », c'est aussi celui de Charlus et de Rachel et peut-être aussi celui de Charles Swann.



Si on nous représente que c'est là un bien grand détour et bien inutile; qu'il suffit d'ouvrir les Mémoires de Saint-Simon, l'Emigré de Bourget ou la Jungle de Paris de Jean Rameau pour y trouver un personnage nommé Charlus, accompagné même une fois dans Saint-Simon d'un Charmel; que ce nom de Charmel était celui du vieux concierge de la rue Laurent-Pichat, nous ne serons pas convaincu. Il resterait en effet à expliquer pourquoi Proust, qui avait d'abord prénommé son héros Manfred (Manfred de GuercY) et disait beaucoup aimer ce « fier prénom ' », a un jour choisi le nom bien plus simple que nous connaissons. Même trouvé dans Saint-Simon, ou ailleurs, Charlus peut avoir été préféré parce qu'il entrait dans une série et que ses lettres « faisaient figure » au jeu de l'Alphabet.



Il faut bien admettre en revanche que nos déductions paraîtraient plus solides si Swann et Saint-Loup échangeaient leur prénom. Tel est Charles en effet qui semble ne pas mériter de l'être et tel Robert qui devrait se prénommer Charles.

Quand on s'est laissé prendre à un jeu, il est difficile de ne pas être victime de l'illusion que toute difficulté est faite pour être dénouée. Illusion sans doute. Mais Proust nous a appris à ne pas trop nous fier aux évidences immédiates et à ne pas trop vite nous défier des recherches hasardeuses.

Marcel Proust que sa mère et sa grand-mère aimaient appeler « loup » ou « pauvre loup » a pu aussi s'amuser à tirer de son nom les lettres St Loup. Qu'il ait visité, en 1902, l'église Saint-Loup de Naud en compagnie d'amis qui devaient servir de modèles à son héros, ne suffit pas plus à expliquer le choix de ce nom que la lecture de Saint-Simon le choix du nom Charlus. Proust continue en effet à nommer le marquis, Montargis, longtemps après cette visite. N'a-t-il pas été amusé par une coïncidence, ce nom étant à la fois offert par le hasard et plus tard réinventé par jeu? Comme Zanetto, Carmélito, Markel et Charlus.

Saint-Loup entre ainsi, par son nom, dans une constellation dont le narrateur est le centre. Mais Proust n'avait pas à signaler, par énigme, les liens que le marquis entretient avec Sodome. Il nous les dévoile de façon parfaitement explicite. En revanche, certains aspects de la personnalité de Swann nous resteront toujours obscurs. Nous allons vers Saint-Loup, Swann s'éloigne de nous. Nous apprenons que nous ne savions pas tout du premier; ne faut-il pas qu'à quelques signes nous puissions douter de bien connaître le second? La vie et le roman de Swann ne sont qu'une autre forme, imparfaite ou inachevée, de la vie du narrateur. Agostinelli, qui se faisait appeler Marcel Swann ', le sentait bien. Par un jeu de miroir qu'il utilise souvent pour éclairer certains événements ou certains êtres de façon indirecte, Proust donne à Swann de se dédoubler à son tour dans un rêve :



Ainsi Swann se parlait-il à lui-même, car le jeune homme qu'il n'avait pu identifier d'abord était aussi lui; comme certains romanciers, il avait distribué sa personnalité à deux personnages, celui qui faisait le rêve, et un au'il voyait devant lui coiffé d'un fez.



Par une sorte de « mise, en abyme », Swann vit alors une forme de création comparable à celle dont il procède lui-même. Dans la-préhistoire-de Pccuvie deux personnages sont les ancêtres de Swann : M. de Bretteville et un oncle du narrateur. Le lien de parenté s'est ensuite transformé en parrainage; la relation est devenue plus secrète et plus étroite. Charles Swann est beaucoup plus proche de Marcel Proust que de Charles Haas ou de Charles Ephrussi à qui le romancier emprunte quelques traits et un prénom. La rencontre si importante du narrateur et du père de Gil-berte au cours de la soirée chez la princesse de Guermantes permet à celui-ci de « reconnaître » le jeune homme; tout près de mourir, il en fait son confident :

Si vous vous rappelez ce que je vous ai dit tantôt, vous verrez pourquoi je vous choisis pour confident. Et puis aussi pour une autre raison que vous saurez un jour3.

Cette autre raison mystérieuse, nous ne la connaîtrons jamais. Plus tard, après la mort de Swann, le narrateur regrettera de n'avoir pu tirer au clair ces secrets :

Il faut ajouter aussi que je n'étais pas allé voir Gilberte comme je le lui avais promis chez la princesse de Guermantes; qu'il ne m'avait pas appris cette « autre raison », à laquelle il avait fait allusion ce soir-là, pour laquelle il m'avait choisi comme confident de son entretien avec le prince; que mille questions me revenaient (comme des bulles montant du fond de l'eaU), que je voulais lui poser sur les sujets les plus disparates : sur Vermeer, sur M. de Mouchy, sur lui-même.



La « parenté » plus secrète qu'avouée du narrateur et du père de Gilberte pourrait expliquer le choix ou le maintien de son prénom. Mais Swann ne laisse pas de nous troubler par d'autres aspects. Ne ressemble-t-il pas à Charlus? Justin O'Brien, dans un article2 consacré à Charlus, note le goût du baron pour les expressions scatologiques. Il doit reconnaître que Swann emploie le même vocabulaire, quoique plus rarement. Swann n'aurait-il pas autrefois joué lui aussi sa partie dans le monde de Sodome? Il connaît Charlus mieux que personne d'autre. Après avoir reçu une lettre anonyme, il cherche qui pourrait l'avoir écrite et pense à son vieil ami : « Au fond, cette race d'hommes est la pire de toutes 3 ». Le baron dit n'avoir jamais avoué à son ami ce qu'il faisait avec Odette : « pas plus que je n'ai avoué à Odette, à qui ça aurait, du reste, été égal que... allons, ne me faites pas dire de bêtises4». Et Proust confirme dans une lettre à Gide 5 le demi-aveu de Charlus : « Je ne dis pas qu'autrefois, au collège, une fois par hasard 6... »

Dans une page de la Fugitive, le narrateur nous met en garde contre les conclusions trop rapides. Il nous apprend à ne pas trop nous fier aux paroles des hommes les plus sincères. Or, à propos des mensonges d'Andrée, c'est à Swann qu'il pense.



J'aurais dû me rappeler Swann persuadé du platonisme des amitiés de M. de Charlus et me l'affirmant le soir même du jour où j'avais vu le giletier et le baron dans la cour; j'aurais dû penser qu'il y a l'un devant l'autre deux mondes, l'un constitué par les choses que les êtres les meilleurs, les plus sincères, disent, et derrière lui le monde composé par la succession de ce que ces mêmes êtres font.



Swann et Saint-Loup n'ont-ils pas subi une « métamorphose » inverse? Le passé si mal connu de Swann n'a-t-il pas été marqué par des aventures semblables à celles qui rapprochent Charles Morel de Charlus? Morel lui aussi échappera à Sodome. Proust opère volontiers, il l'avoue lui-même, «ce qu'en politique on appelle un renversement des alliances ». La relation équivoque qui unit Rachel, Saint-Loup, Charlie, Léa, Gilberte, Albertine, n'eut-elle pas, un jour lointain, son analogue dans la relation qui unissait Odette, Swann, Charlus, Mmc Verdurin et peut-être d'autres hommes comme Elstir et l'oncle Adolphe. Swann mériterait alors doublement son prénom et celui-ci jouerait parfaitement son rôle de signe énigmatique.

Il resterait à expliquer le choix du prénom Robert. Robert de Saint-Loup ne serait-il pas, plus encore que celle du romancier, l'image, consciente ou inconsciente, de son frère,? On a dit souvent que Proust avait pour Robert des sentiments mêlés, apparemment fort fraternels, inconsciemment moins amènes. Que Charles Swann et Charles Morel s'écartent de Sodome quand Robert s'y précipite - il perd sa légion d'honneur dans la maison de Jupien - ne serait-ce pas une manière de revanche? Marcel cède la place à Robert. On voit bien qu'à partir de là il faudrait faire le partage entre ce qui a été jeu conscient (le jeu de l'AlphabeT), figures inconscientes venues au jour de la conscience, et jeu resté inconscient. Cette étude dépasse les limites de cet article et les nôtres.

Il apparaît ainsi que plusieurs personnages sont proches du romancier. Ils sont sur la route qui conduit de lui à lui-même, du temps perdu au temps retrouvé, comme des fragments détachés, rêves ou terreurs réalisés qui gravitent autour de lui, épreuves multiples ou de composition variée d'un même portrait. Ils sont des essais de lui-même; plutôt figures de ses craintes qu'images de ses rêves :



A la mauvaise habitude de parler de soi et de ses défauts, il faut ajouter, comme faisant bloc avec elle, cette autre de dénoncer, chez les autres des défauts précisément analogues à ceux qu'on a. Or, c'est toujours de ces défauts-là qu'on parle comme si c'était une manière de parler de soi, détournée, et qui joint au plaisir de s'absoudre celui d'avouer.



A la possibilité « d'avouer et de s'absoudre », le roman en ajoute une autre, non moins agréable : celle de rêver. Aux formes imaginaires de la défaite, l'ouvre oppose les formes imaginaires de la réussite : à Charles Swann et à Charlus, Bergotte. Vinteuil, Elstir. Ceux-ci ont inventé et confirmé leur propre différence, sauf aux heures où ils cèdent aux pentes trop faciles comme Bergotte vieillissant ou Elstir « devenu » M. Biche. Leur ouvre fonde leur destin. Tandis que les autres, enlisés dans la vie apparente, ne sont que pour n'être pas, déçoivent le lecteur à la recherche de personnages ou de types et ne s'expliquent bien que lorsqu'on les replace dans une constellation dont le narrateur est le centre; eux nous livrent le secret de leur singularité. On comprend que leur nom leur appartienne. S'il y a possible anagramme, elle est construite à partir du nom d'un artiste admiré ou seulement connu de Proust; Whistler pour Elstir 2 par exemple, Sarah Bernhardt pour la Berma, Cocteau pour Octave, Bourget et Bergson et d'autres encore pour Bergotte.

Mais on voit bien que l'ouvre d'Elstir n'a rien de commun avec celle de Whistler, ni celle de Bergotte avec celle de Bourget. Proust voulait seulement donner à ces artistes imaginaires des noms qui lui paraissaient en quelque sorte prédestinés, l'un à la littérature, l'autre à la peinture, l'autre à la musique. Autrement combinées, les lettres et les syllabes de ces noms avaient déjà servi et paraissaient pour ainsi dire consacrées. Elstir était pour le romancier moins le nom d'un peintre qu'un nom de peintre. Il revenait à l'homme qui le portait de réaliser, à sa manière, la promesse de son nom.

Lorsqu'il laisse les fidèles du petit clan l'appeler M. Biche, Elstir est mort à lui-même. Des deux êtres qui se partagent sa personne - Proust aime à ce propos faire référence au roman de Stevenson et à Hyde et Jekyll - le plus extérieur a pris le dessus, l'autre a disparu.

L'univers des artistes est moins intérieur à l'univers de Marcel Proust que celui de Swann ou de Charlus. Le narrateur tend vers celui-là et s'écarte de celui-ci; il n'accède à sa propre différence, comme Elstir ou Vinteuii ont conquis la leur, qu'à travers la mort de Swann, de Charlus, de Saint-Loup et d'Albertine; c'est à eux que Proust prête ce qu'il savait pouvoir faire obstacle à son propre avènement. Il est naturel que les lettres de son nom se retrouvent surtout dans le leur. Entraînées par une force centrifuge, elles échappent à leur premier système pour de nouvelles combinaisons. Marcel Proust devenu omniprésent, le nom de Marcel Proust disparaît. Cette dispersion n'est en effet que l'autre aspect d'une conquête. Le narrateur naît à soi-même, innommé. « Je » succède enfin à « Jean ».

A mesure qu'il comprend mieux que ces « personnages » ne sont que « manière détournée » de parler de soi, le romancier s'efforce de cacher plus parfaitement cette parenté. Des manuscrits successifs, peu à peu le prénom du narrateur s'efface '. On ne le rencontrerait sans doute plus dans l'ouvre si Proust avait pu la relire une dernière fois. Encore faut-il dire que dans une des deux pages où il subsiste2, il n'est cité que par allusion, dans une phrase au conditionnel :



[Albertine] retrouvait la parole, elle disait : « Mon » ou « Mon chéri », suivis l'un ou l'autre de mon nom de baptême, ce qui, en donnant au narrateur le même prénom qu'à l'auteur du livre, eût fait : « Mon Marcel », « Mon chéri Marcel ».



Peut-être cette phrase « énigmatique » eût-elle été finalement la seule où ce prénom subsistât? Il devait plaire à Proust qu'on pût douter qu'il fût lui-même le narrateur et lui déplaire qu'on pût complètement l'oublier. Il aimait laisser entendre à demi-mots qu'à bien chercher, c'est lui-même qu'on trouverait sous le masque de cette troisième personne, elle-même multipliée et cachée sous d'autres masques.

Toujours il s'arrangeait de manière que le lecteur averti pût soulever le masque et entrevoir, sous le masque, le vrai visage (que WildE) avait de si bonnes raisons de cacher. Cette hypocrisie artiste lui a été comme imposée par le sentiment, qu'il avait très vif, des convenances, et par celui de la protection personnelle '.



Gide parlait ainsi d'Oscar Wilde, il sentait bien, et il l'avouait aussitôt, qu'il eût pu dire la même chose de Marcel Proust, ce « maître en dissimulation ».






Contact - Membres - Conditions d'utilisation

© WikiPoemes - Droits de reproduction et de diffusion réservés.



Essais littéraire
A B C D E
F G H I J
K L M N O
P Q R S T
U V W X Y
Z        



mobile-img