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L'ACTUALITÉ DE RABELAIS






Actualité proverbiale



L'expression « actualité de Rabelais » veut dire que Rabelais ou son ouvre, ou parfois les deux (échangeables grâce à la métonymiE) continuent à signifier quelque chose à des époques et pour des lecteurs très différents. Passons sur son actualité proverbiale ou même triviale : noms de restaurants (« Chez Gargantua, Gargamelle », etc.), chambres à bulles de grande capacité de l'industrie nucléaire, à qui l'on a donné le nom de « Gargamelle » '. Cette image d'un Rabelais ou d'un personnage rabelaisien gourmand et grand buveur s'il en fut, on peut la trouver triviale, on peut même la regretter dans la mesure où elle signifie une réduction de l'ouvre rabelaisienne, une réduction à des dimensions par trop terrestres. Mais cette image existe, on ne saurait la nier. Elle a une histoire vénérable qui remonte au XVIe siècle même, et elle ne circule pas seulement de bouche à oreille, on la retrouve jusque dans les textes littéraires de haute futaie. Deux ou trois exemples : dans José Asunciôn Silva, poète et romancier colombien de la fin du XIXe siècle, on mange « con apetito pantagruelico » 2. Rubén Dario dans son essai sur Laurent Tailhade fait allusion à Rabelais qu'il découvre au revers d'une médaille - dont la face montre Apollon -, « En el reverso nos encontramos con una conocida, ancha y risuena cara, con la cabeza de un bonachôn y no de fraile, que nos saluda con estas palabras : Buveurs très illustres et vous, véroles très précieux... ! » 3 Wolfgang Hildes Heimer parle d'un personnage qui « paraissait avoir été inventé par un Rabelais ivre » 4 ou bien de « Rabelais, rhapsode de la selle et de la flore intestinale en riche floraison » 5. Voilà qui nous rappelle à cette actualité terrestre et proverbiale de Rabelais, toujours présente en dépit et à côté de tous les autres sens plus élevés attribués à son ouvre. C'est George Sand qui disait, « O divin Maître, vous êtes un atroce cochon » 6. George Sand sépare ainsi, d'une manière au fond classique et en se conformant à une longue tradition, deux aspects de Rabelais que nous aimerions plutôt réunir.





Actualisation

On peut parler des moulins à vent de Don Quichotte sans avoir lu Cervantes, on peut parler du torche-cul et des nécessités alimentaires de Gargantua sans avoir lu tout Rabelais. Ce n'est peut-être pas le moment d'analyser en détail ce genre de « survie » partielle, orale, proverbiale, non littéraire ; dans les cas cités, il s'agit de deux ouvres « non-conformistes » dans le sens large du mot : sans une espèce de choc, sans la provocation à l'égard de tout ce qui même aujourd'hui passe pour « normal », on s'explique difficilement ce succès.

Le non-conformisme dont nous venons de parler peut signifier au-delà du sens politique ou social quelque chose comme le dépassement par un auteur du cadre d'une époque de sorte que la postérité plus ou moins consciente, plus ou moins ingénue, croit se reconnaître dans une ouvre qui se prête à la réduction et paraît donner des réponses aux questions posées par plusieurs époques. Dans une certaine mesure l'histoire des images qu'on s'est faites de Rabelais ou de son ouvre relève de l'histoire des idées. Rabelais partisan de la Réforme, Rabelais hérétique, libre penseur, humaniste, Rabelais inexcusable d'avoir semé l'ordure dans (seS) écrits (La Bruyère, Caractères, I) ; tous ces jugements reflètent au cours des siècles les positions idéologiques de leurs auteurs. Tout jugement porté sur une ouvre suppose un « modèle » même sommaire du texte, donc une actualisation. Un des exemples les plus frappants est sans doute le livre du Guinguené, De l'autorité de Rabelais dans la révolution présente, Paris 1871.

A côté de ces actualisations plutôt implicites, il y en a de beaucoup plus explicites : je pense aux continuations, à un roman historique et biographique comme celui de Ernst Sommer, Doktor Rabelais, Nurnberg, 1953. Je pense surtout au Rabelais de Jean-Louis Barrault. Dans tous ces cas, pour différents qu'ils soient entre eux, il ne s'agit pas d'une prise de position plus ou moins théorique mais d'une ouvre littéraire nouvelle, d'une interprétation parlée ou jouée et dansée, ce qui n'exclut pas le commentaire extérieur (en forme de prologuE) ou intérieur. Ainsi Barrault8 nous parle dans sa préface de la découverte du « vrai Rabelais » dont nous sommes témoins :



... pour arriver jusqu'à Rabelais il faut franchir au moins trois murailles hostiles : la rigueur de Malherbe, le feston badin de Ronsard, l'archaïsme du langage. Comme le libéralisme universel de Rabelais est le nôtre, nous n'essayerons de condamner ni le fait Malherbe et les beautés qui en découlèrent, ni le fait Ronsard dont nous sommes les premiers à goûter le charme indicible (...). Rabelais : c'est un Arbre. Ses racines sucent la glaise et le fumier. Son tronc est roide comme un phallus. Son feuillage est encyclopédique (le mot vient de luI). Sa floraison rejoint Dieu (...). Il avait prévu l'exploration de la lune, de Jules Vernes à Gagarine. Et son époque est la nôtre (p. 10 - p. 12).



Et de même, dans la pièce, l'orateur qui répète à niveau différent, tendance identique, « que l'époque de Rabelais est la nôtre » (p. 33), les portraits de Rabelais, d'Érasme, de François Ier, de Kafka comme signaux visuels, la tolérance imprimée en italiques (p. 50), tout cela vise à nous rendre Rabelais contemporain. Il paraît que l'idée de monter une pièce Rabelais ne date pas de 1968, mais il est évident que la situation générale et celle de Barrault en particulier fournissaient des significations supplémentaires et actuelles au suprême degré à une adaptation de Rabelais qui avait déjà mis un accent très fort sur l'humanisme, la tolérance, la condamnation de la guerre, etc. 9.

Je ne vais pas vous proposer une interprétation complète de cette pièce que je prends simplement pour modèle du « fonctionnement » de l'actualité et de son caractère paradoxal. Nous avons d'un côté le texte de Rabelais, cité plus ou moins fidèlement avec les épisodes les plus connus de Gargantua et de Pantagruel, et de l'autre côté une ambiance tout à fait nouvelle : le ring, la « théâtralité de ce grand auteur » (Barrault, p. 11) mise en scène par des moyens bien peu conventionnels ; et nous avons un auteur interprète qui nous dit : « Voici l'authentique Rabelais, rien n'est compréhensible sans métamorphose préalable. »

Même paradoxe dans le commentaire de Barrault : il y a d'une part une conscience historique très nette (« il faut enlever les préjugés des époques précédentes », etc.) ; il y a d'autre part la croyance presque « humaniste » en la possibilité d'« arriver jusqu'à Rabelais », de pouvoir franchir plusieurs siècles à rebours ou même de les faire disparaître car « son époque est la nôtre ». En remontant dans le passé, jusqu'au « vrai Rabelais », nous avons en même temps découvert notre présent et des formules essentielles pour nous y débrouiller : « réconciliation universelle » ; « en dépit de tout : Bois la vie ! » ; « Soyez vous-même interprète de votre entreprise » ; « l'esprit de charité », etc. (pp. 13 et suiv.).

Il faut bien pourtant souligner le caractère relatif de ce « vrai Rabelais » que Barrault croit avoir retrouvé. Personnellement je trouve extrêmement intéressantes les grandes lignes de cette interprétation qui en finit avec la théorie classique des deux Rabelais à laquelle nous avons déjà fait allusion. « Rabelais surtout est incompréhensible », disait La Bruyère. Et pourquoi ? Parce que « c'est une chimère, c'est le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent (...). C'est un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption » {Caractères, I, 43). Ce contraste n'existe pas pour Barrault qui termine sa préface par cette formule :



« boulimie du savoir, sexe et raffinement, amour éperdu de la vie ». Nous voici en présence d'une formule préparée par certains courants du XIXe siècle et qui paraît correspondre à un besoin caractéristique de notre époque où tout le monde prend au sérieux l'idée de la « réconciliation universelle », à titre d'antidote contre le rationalisme froid et la séparation des différents domaines de l'activité humaine. L'actualité de Rabelais pour la recherche universitaire présente divers aspects, car la recherche est soumise à la même relativité dont je parlais à propos de la pièce de Barrault. Mais je tiens à souligner que c'est justement cette relativité qui confère son caractère humain à nos « lettres », à nos « sciences humaines », arrières petites-filles des humanae litterae d'autrefois. Comme Barrault, nous sommes contemporains de nos contemporains, et en parlant de Rabelais, nous parlons en même temps de nous-mêmes. Rabelais ne répond qu'aux questions que nous lui posons.








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