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La rupture romantique






Sur l'a littérature qui exprime l'ère nouvelle n'a régné que quarante ou cinquante ans après le temps dont elle était l'idiome » : à la formule de Bonald, maintes fois répétée, qui fonde le romantisme sur une coïncidence du politico-social et du littéraire - « La littérature est l'expression 1 de la société » (Du style et de la littérature, 1806) - Chateaubriand oppose, dans ses Mémoires d'outre-tombe (XIII, 11), une explication appuyée sur le décalage chronologique. De fait, si le romantisme s'impose au temps d'une révolution, c'est en 1830 et non en 1789 ! Et dans l'intervalle, tandis que se forgeaient de nouveaux mythes et de nouvelles images, la littérature impériale et ses suites poursuivaient la lente agonie des siècles classiques... Années de vide esthétique que « cette école classique, vieille rajeunie dont la seule vue inspirait l'ennui », note encore Chateaubriand (ibid., XIII, 6), mais années riches de conflits théoriques, tant idéologiques que littéraires ; années qui permirent à tous ceux que tentait l'ouverture dans les arts de réduire leurs divergences politiques de façon qu'à l'approche de 1830 dandies à la Musset et bousingots du Doyenné marchent, un temps au moins, d'un même pas. Le temps que s'accomplisse ce « 14 juillet du goût » que, par la plume de Ludovic Vitet, le très libéral Globe réclamait depuis 1825 !



Révolution décalée, donc, mais révolution au plein sens du terme ; et si nous ressentons aujourd'hui davantage la rupture symboliste ou la révolution surréaliste, il convient de se souvenir que partisans ou adversaires vécurent alors Je romantisme comme une « révolution ». Au point que ceux-ci refusèrent longtemps de le nommer, de crainte de le faire exister. Sine nomine, nulla res !



Histoire de mots



Car, si l'adjectif romantique est bien établi dans les années 1820 - et surtout à travers l'expression « genre romantique » qui cherche à enfermer l'esthétique nouvelle dans les limites restreintes d'un « genre »... -, il n'en va pas de même du substantif romantisme : ce dernier ne semble guère entrer dans la langue avant 1824, date à laquelle il se voit consacré lors de la séance annuelle des Quatre Académies (24 avril 1824) par le très classique Auger, directeur de la non moins classique Académie française :



Un nouveau schisme littéraire se manifeste aujourd'hui. Beaucoup d'hommes [...] s'inquiètent, s'effraient des projets de la secte naissante et semblent demander qu'on les rassure. [...] Le danger n'est peut-être pas grand encore. [...] Mais faut-il donc attendre que la secte du romantisme (car c'est ainsi qu'on l'appellE), entraînée par elle-même au-delà du but où elle tend [...] mette en danger toutes nos règles, insulte à tous nos chefs-d'ouvre...



Le mode de révélation du néologisme n'est pas ici sans intérêt : réduit à une « secte », le romantisme paraît du domaine du contrôlable. Et, selon la vieille théorie du « diviser pour mieux régner », Auger en vient à distinguer « au sein du schisme de petits schismes secondaires » qui lui permettent d'atomiser la « secte » en autant de figures isolées. Et l'académicien de conclure son réquisitoire : « Le romantisme n'existe pas, n'a pas de vie réelle ». Autre technique mais même résultat avec Hoffman, le critique du royaliste Journal des débats : s'il accepte le romantisme comme essence - « les romantiques s'égarent dans le monde idéal » - c'est pour mieux en nier l'existence.* Hugo, qui voit le pernicieux d'un tel raisonnement, répond dans les colonnes des Débats le 26 juillet 1824 :



Votre distinction, Monsieur, n'aboutit donc qu'à faire des romantiques d'invention, et, si on l'adoptait, il faudrait se borner à dire : « La principale différence entre les deux genres consiste en ce que les classiques existent et les romantiques n'existent pas ». Cela serait beaucoup plus court mais il faudrait commencer par nous ranger dans les abstractions, sauf, il est vrai à nous placer parmi celles qui ont des formes et des couleurs.



Pour l'heure, l'intérêt est moins dans les arguments que dans les conséquences de cette révélation du romantisme par ses adversaires : en mettant l'accent sur son éparpille-ment, ils ont rendu nécessaire son organisation. Et le « nous » derrière lequel se range Hugo pourrait bien être l'aveu d'un souhait plus que d'une réalité : que se regroupent, par-delà les clivages - de génération, d'origine, de politique -, toutes les forces de l'art nouveau ! Souhait que l'amplification de ce que l'on nomme le « débat romantique » en cette même année 1824 rendait nécessaire : car, si comme le titrait Emile Deschamps dans un article de la Muse française du mois de mai, c'était « la guerre en temps de paix », il fallait que les romantiques opposent une troupe ordonnée au front de l'armée classique.



Ainsi, l'année 1824 marque-t-elle le passage d'une thématique à une dynamique - ou, si l'on veut, l'avènement du romantisme sous le romantique. Car du romantique il y en avait plein les livres depuis le dernier tiers du xvin« siècle : Le Tourneur, traduisant Shakespeare, évoquait en 1776 « le paysage aérien et romantique des nuages » ; Rousseau, un an plus tard, rêvait sur « les rives du lac de Bienne [...] plus sauvages et plus romantiques que celles du lac de Genève » (les Rêveries du promeneur solitaire, V) ; Delille, après avoir chanté dans l'édition des Jardins de 1782 ces « romanesques lieux », en faisait, pour l'édition de 1801, de « romantiques lieux » ; Chateaubriand dans son Essai sur les révolutions (1797), Senancour dans Oberman (1804), d'autres encore usaient de l'adjectif au point que l'Académie elle-même avait été obligée de l'entrer dans l'édition de 1798 du Dictionnaire : « Il se dit ordinairement des lieux, des paysages qui rappellent à l'imagination les descriptions des paysages et des romans. Situation romantique. Aspect romantique. » En 1816, « ce mot envahisseur » - comme l'appelle Jouy - « a passé tout à coup du domaine descriptif qui lui était assigné dans les espaces de l'imagination ». Et le père de l'Hermite de la Chaussée d'Antin de ridiculiser « ce vague romantique, [...] cette exaltation romantique qui [vous] conduit à l'extase d'où vous n'avez plus qu'un pas à faire pour arriver aux Petites Maisons » (L'Hermite de la GuianE). / « Envahisseur », romantique ne l'était pas seulement en extension ; il l'était aussi par son origine. Emprunté à l'anglais romantic (qui le tirait lui-même du français médiéval roman(T) où le terme désignait les récits d'aventures en langue vulgairE) par Le Tourneur qui le trouve « plus heureux et plus énergique [... que] "pittoresque" ou "romanesque" », l'adjectif se substantivera sous l'influence de... l'allemand. Charles de Villers [voir p. 20] parlera ainsi de « la Romantique » pour qualifier, à l'image de l'outre-Rhin die Romantik, « une poésie [...] soutenue par la Mythologie de la religion nationale elle-même, nourrie par l'esprit national et inhérent au terroir, peignant les maux, les aventures, les exploits, les héros indigènes » (Lettre à M. Millin sur un recueil d'anciennes poésies allemandes, 1820). Et n'oublions pas Stendhal qui, dès 1818 parlait, par simple transposition de l'italien, du romanticisme... 11 n'est pas difficile de comprendre, dès lors, que pour les gallomanes qu'étaient les classiques le mot « romantique » et ses dérivés aient été « par nature » suspects..



Avant le mot : y a-t-il un préromantisme ?



Suspicion dont on peut se demander si elle n'est pas à l'origine de la création du concept de préromantisme par la critique universitaire et nationaliste des années 1880-1910. Car dire que Mme de Staël est préromantique alors même qu'elle prône la rupture avec l'ordre classique et contribue largement à acclimater le romantisme en France, c'est refuser, au nom d'une périodisation rétrospective, de reconnaître l'évidence. Et voir dans les débats sur la tragédie historique des signes de préromantisme dramatique là où il n'y avait que volonté « d'adapter » le modèle classique, c'est forcer les signes à se plier à une grille préconçue ; à tout prendre il y a là davantage de post- ou de néoclassicisme que de préromantisme... Seulement, parler de préromantisme présente pour ses créateurs plusieurs avantages - idéologiques - évidents : c'est, en premier lieu, permettre de conserver intact un classicisme qui apparaît alors comme une permanence consubstantielle au génie français, souterrain quand il n'est pas triomphant ; c'est, ensuite, refuser que le romantisme soit une fracture dans l'ordre esthétique comme 1789 le fut dans le domaine politico-social. C'est donc inscrire le romantisme dans un continuum dont il n'est qu'une aberration. A-t-on, d'ailleurs, remarqué que s'il existe une date finale du romantisme - l'échec des Burgraves en 1843 - qui, comme par hasard, coïncide avec une résurrection du classicisme - le triomphe de la Lucrèce de Ponsard -, il n'existe pas de date marquant la fin - et donc l'échec - du classicisme ! Preuve, s'il en était besoin, que la périodisation littéraire s'articule autour d'un classicisme qui ne peut que paraître ou reparaître sans jamais cesser d'être !

Mais au-delà des enjeux idéologiques, le préromantisme ne cesse pas d'être un concept problématique.



Chronologiquement, d'abord : car si le romantisme échoue en 1843, où fixer son origine - et donc la dissolution du préromantisme ? Dès l'aube du siècle avec le De la littérature de Mme de Staël ou le René (1802) de Chateaubriand, livre qui a « inventé la mélancolie et la passion moderne » (Gautier, Histoire du romantismE) ? En 1820, avec les Méditations poétiques de Lamartine, recueil qui suit d'une année la publication posthume par Henri de Latouche des Ouvres complètes d'André Chénier ; Chénier et Lamartine que Victor Hugo renvoyait dos à dos dans le Conservateur littéraire, traitant le premier de « romantique parmi les classiques » et le second de « classique parmi les romantiques » ? Avec, en 1827, la constitution autour de ce même Hugo d'un « Cénacle » d'où allaient sortir les grands manifestes des années 1827-1830 ? Ou encore lors de la soirée du 25 février 1830 qui vit se dérouler la célèbre « bataille » d'Hernani ?

Substantiellement, ensuite : car si le romantisme possède un corps de doctrine il n'en va pas de même du préromantisme, réduit à de vagues « états d'âme », « rêves de citadins fatigués des salons et des conversations de mode » (D. Mornet, le Romantisme en France au xviw siècle, 1912). La nuit, la solitude, les ruines, le moi,... deviennent ainsi autant de « thèmes » qui, repérés isolément ici ou là, permettent à la critique de lire un romantisme éparpillé dans les Lumières finissantes (Rousseau, bien sûr, mais aussi Diderot, Loaisel, Baculard et bien d'autreS) quand ce n'est pas à l'aube du... xvh« siècle comme y invite, en 1907, Rémy de Gourmont, avec son Théophile poète romantique !



Et fonctionnellement, enfin, dès lors que ce recul des origines efface le rôle de transition que le concept est censé jouer entre deux moments esthétiques. Le préromantisme se réduit alors à n'être qu'un fourre-tout thématique, sans pertinence puisqu'il suppose la dissociation du thème et de son expression, son isolement du contexte et son immanence.

Mais cette incertitude chronologique, cette indétermination de la matière et ce trompe-l'oil classificatoire rendent la notion idéologiquement opératoire : le romantisme apparaît ainsi comme le lieu de réunion de manifestations jusqu'alors éparses, un syndrome de la novation, indépendant d'un moment historique qui le fonde comme une dynamique. Triomphe d'une permanence que traduit la formule d'un des « inventeurs » du préromantisme, André Monglond, selon laquelle les « préromantiques » furent tous des « romantiques sans le savoir »... Et, plus près de nous, Béatrice Didier, tout en émettant des doutes sur la validité terminologique du mot, affirme que « le préromantisme [...] n'est pas une préhistoire du premier romantisme : il est le romantisme même, qui, justement, ne s'est pas encore constitué en doctrine ». Mais ce glissement du préromantisme au premier romantisme renverse les perspectives : prenant en compte la rupture historique, il définit l'émergence de nouveaux rapports entre le sujet et le monde - et non simplement de nouveaux « thèmes » -, rapports qui peuvent s'exprimer encore selon des modalités discursives ou formelles classiques (et, de ce point de vue, le cas Constant apparaît comme représentatif : applaudissant aux règles tragiques il suggère une matière radicalement nouvelle et développant une analyse de psychologie moderne il ne peut s'affranchir de la rhétorique de la maximE).



Autour du mot : le débat romantique



Romantisme sans doctrine » que ce « premier romantisme », ou plutôt doctrine sans ouvre... Et Saint-Chamans pouvait opposer dans son pamphlet l'Anti-romantique (1815) « l'école classique qui a produit tous les chefs-d'ouvre » aux « théories faites à plaisir dans le cabinet et non appuyées sur des faits ». De sorte que, jusqu'au début des années 1820 du moins, le débat romantique est essentiellement un conflit de critiques - volumes théoriques, articles de journaux, pamphlets... - et non une confrontation d'ouvres : et les modernes n'ont, en France, rien à opposer à Corneille, Molière, Racine ou Voltaire... sinon Shakespeare, Goethe, Schiller, Dante ou Lope de Vega. Se développe alors un sentiment de nationalisme littéraire que vient exacerber, à la chute de l'Empire, une situation d'humiliation née de la défaite et de l'occupation étrangère, et, d'un même mouvement, on rejette comme « barbares » les « monstruosités » dramatiques anglaises ou allemandes et l'on affirme, sans démonstration, la précellence de la tragédie françaiscfCrispation de ce que Barbier-Vemars (qui signe significativement John SmarT) nomme « la maladie de l'amour-propre national » (« l'Anglais à Paris » dans le Journal général de la France, 1er décembre 1814), exacerbation de ce qu'Etienne Jouy appelle « l'incontestable supériorité [...] de notre gloire nationale » (Gazette de France, 28 juin 1815) concourent à un déferlement de propos xénophobes - les Allemands sont des « Velches » ou des « Goths » dont la production est qualifiée de « tudesque »... - et induisent un comportement de protectionnisme littéraire hautain - « Fermons notre école épurée à l'invasion de la littérature des Velches, si nous ne voulons corrompre la nôtre, devenue presque universelle » (Lemercier, Cours analytique de littérature générale, IV, 1816). Protectionnisme qui n'est qu'une position de défense d'une littérature agonisante, contestée frileusement de l'intérieur - voir, en particulier, le débat sur la tragédie nationale et historique [p. 64-65] -, mais dans lequel se rejoignent les libéraux comme les royalistes, ceux-ci parce que le maintien de la tradition littéraire va de pair avec le retour à l'ordre monarchique, ceux-là parce qu'accepter une littérature fondée sur les exemples anglo-germaniques reviendrait à cautionner l'occupation étrangère : ainsi l'organe libéral le Constitutionnel du 2 novembre 1815 établit-il un parallèle entre la défaite militaire (« Tandis que les puissances de l'Europe commençaient à s'entendre pour mettre un terme aux projets de la domination française et pour la faire rentrer dans ses anciennes limites... ») et les attaques contre le classicisme (« ... il se formait en Allemagne une coalition, d'espèce nouvelle, contre notre prépondérance littéraire et surtout contre notre théâtre... »).



Coalition ? À y regarder de près, les textes des modernes présentaient de notables différences dans le ton comme dans la forme ; mais tous s'inspiraient de positions communes - le refus du Beau absolu, l'inspiration plutôt que la règle, le génie de préférence au goût, le recours aux sources nationales... - qui récusaient la suprématie de l'esthétique classique et lui opposaient un « genre romantique » qu'ils rattachaient non à « romanesque » (conformément à l'éty-. | mologie anglaisE) mais au monde de la civilisation « romane ». Mme de Staël pouvait ainsi, à la suite de -Sismondi et de Schlegel, proposer une définition - « Le nom de romantique [...] désigne la poésie dont les chants I des troubadours ont été l'origine, celle qui est née de la poésie et du Christianisme» (De l'Allemagne, II, 11) - qui mettait l'accent sur la spiritualité et l'enracinement national du romantisme. Coalition surtout parce que les textes venaient du même creuset - le Suisse Sismondi, l'Allemand Friedrich Schlegel fréquentaient le château de Coppet où Mme de Staël, exilée par Napoléon, avait trouvé refuge -, sortaient au même moment - De la littérature du Midi de l'Europe fut publié en mai-juin 1813, le Cours de littérature dramatique paraissait en traduction en décembre et De l'Allemagne (qui avait été saisi par la police impériale en 1810) arrivait enfin à Paris en mai 1814 après avoir fait l'objet d'une édition londonienne en octobre 1813 - et s'abreuvaient à la commune source de « cette mère féconde de toutes les hérésies » : l'Allemagne. Dus-sault, le très classique critique du Journal des débats pouvait alors dénoncer « le caractère de ligue et de conspiration que les muses germaniques [ont déclaré] aux muses françaises » (29 août 1814).



Se sentant encerclé, le monde des lettres, à de très rares exceptions près - dont la plus notable est celle d'Alexandre Soumet qui surenchérit sur De l'Allemagne en publiant en octobre 1814 les Scrupules littéraires de Mme la baronne de Staël -, se braque contre les envahisseurs : le libéral Antoine Jay prononce à l'Athénée un violent Discours sur le genre romantique en littérature (25 novembre 1814), le royaliste vicomte de Saint-Chamans s'associe à la meute avec l'Anti-romantique (décembre 1815). Le classicisme paraît se ressaisir, et même si les arguments continuent d'être plus dogmatiques qu'analytiques, ses défenseurs se font entendre. Quelques années plus tard, on verra même de jeunes écrivains lancer dans l'arène un nouveau périodique, le Conservateur littéraire (mars 1819), avec pour, ambition « le service [...] du trône et de la littérature », i la propagation « du royalisme et des saines doctrines littéraires». Ses fondateurs - Abel, Eugène et... Victor ( Hugo - rejoindront, lorsque la publication cessera en mars 1821, la Société royale des Bonnes-Lettres où, autour de Chateaubriand, se rassemblent « les défenseurs de toutes les légitimités, de toutes les vraies gloires, du sceptre de Boileau comme de la couronne de Louis-le-Grand ». Ce refus de la novation, les libéraux en témoignaient aussi, eux qui s'opposaient aux représentations des acteurs anglais à Paris en juillet-août 1822 : soirées de chahut dans lesquelles Stendhal vit, non sans une amère ironie, « un beau triomphe pour l'honneur national » (Paris Monthly RevieW). Stendhal il est vrai occupait une position sans ambiguïté : dès 1818 il s'était déclaré « farouchement romantique », avait publié une brochure - Qu'est-ce que le romanticisme ? - et s'apprêtait à lancer un bref opuscule

- Racine et Shakespeare (mars 1823) -, violent pamphlet anticlassique et fervent plaidoyer pour le renouvellement de la dramaturgie. Tout en s'affirmant résolument pour la i tragédie en prose, il développait les idées avec lesquelles son l séjour italien l'avait familiarisé et dont Fauriel présentait les ' originaux en préface à sa traduction du Comte de Carmagnole et d'Adelghis : la Lettre à Monsieur Chauvet sur les unités de lieu et de temps dans la tragédie (1823) de Manzoni et le Dialogue sur l'unité dramatique de Visconti. La France n'était plus seulement attaquée par le Nord ; le Sud aidait à l'encercler...



Mais si la résistance se faisait sentir chez les écrivains, le public avait une tout autre attitude : les salles traditionnellement réservées aux ouvres classiques étaient désertées

- seul Talma, accusé, il est vrai, d'être « gâté par la manière anglaise », parvenait à retenir les spectateurs... - tandis que les boulevards, abonnés aux mélodrames, faisaient recette ; les traductions se multipliaient en raison d'une demande sans cesse renouvelée des lecteurs : Ossian et Byron (quatorze volumes d'Ouvres complètes traduits par Amédée Pichot entre 1814 et 1820) charmaient par leur lyrisme un public lassé de vaine rhétorique ; les romans noirs et les récits historiques de Walter Scott (traduits à partir de 1817 dans la foulée de l'édition originalE) proposaient de nouvelles dimensions romanesques ; les tragédies de Goethe (traduction de Stapfer, 1821), Schiller (traduction de De Barante, 1821) ou Shakespeare (réédition des Ouvres complètes par Guizot, 1821) ouvraient la voie à la série des Chefs-d'ouvre du théâtre étranger (vingt-cinq volumeS) que lance le libraire Ladvocat (1822-1824). Et l'Espagne n'était pas oubliée : Creuzé de Lesser avait traduit le Cid en 1814, Abel Hugo donnait maintenant des Romances espagnoles (1822). Toute cette « contrebande littéraire », comme se plaisait à l'appeler le libéral Constitutionnel, traduisait incontestablement une avance du public sur le microcosme littéraire : le cosmopolitisme était désormais un fait, les frontières étaient ouvertes, les écrivains ne pouvaient pas ne pas en tenir compte.



Déjà Hugo, tout en maintenant ses positions, affirmait dans la Préface de ses Odes (1822) que « la poésie n'est pas dans la forme des idées, mais dans les idées elles-mêmes ». Et Vigny avouait, en publiant ses Poèmes cette même année, son projet d'une « Poésie [...] qui suive sa marche vers nos jours ». Tous deux avaient été précédés par l'extraordinaire succès des Méditations poétiques de Lamartine (1820, dix éditions en trois ans !) qu'avait devancé la première édition des Poésies d'André Chénier sous la direction d'Henri de Latouche. Et les vers n'étaient pas les seuls à sentir le vent de la nouveauté : Hugo, encore lui, donnait un roman que « les compositions de Walter Scott lui avaient inspiré et qu'fil voulait] tenter dans l'intérêt de notre littérature » : Han d'Islande (1823). Au théâtre Guiraud faisait triompher ses Macchabées à l'Odéon tandis que dans le même temps Soumet imposait sa Clytemnestre au Français (1822) : malgré les titres, il s'agissait de tragédies historiques, libérées du carcan des règles, et qui étaient applaudies dans les temples de la dramaturgie classique. Insensiblement le temps des théories s'estompait, laissant la place aux ouvres. Pourtant les novateurs ne représentaient encore que des cas isolés : la politique empêchait toujours qu'un grand mouvement se dessine qui opérât la révolution des Lettres. On sentait cependant que l'union - si elle devait exister - ne se ferait que par l'adhésion des conservateurs au libéralisme : symptomatiques furent, de ce point de vue, l'évolution d'une revue - la Muse française - et d'un homme - Victor Hugo.

Fondée en juillet 1823 par Emile Deschamps, la Muse française rassemblait les anciens collaborateurs du Conservateur littéraire : idéologiquement et littérairement, les projets étaient identiques ; mais, au fil des numéros, la revue prenait ses distances avec le classicisme de naguère. Déjà le Prospectus, tout en affirmant les perfections des ouvres du Grand Siècle, affichait une volonté d'ouverture qui pouvait passer pour de l'indépendance : « On doit s'écarter de leur chemin, autant par respect que par prudence, et certes ce n'est pas en cherchant à les imiter qu'on parviendra à les égaler ». Dans la livraison de janvier 1824, Guiraud publiait Nos doctrines : même révérence aux grands maîtres du passé et même réaffirmation de l'élargissement de la matière : « La lutte est entre ceux qui veulent croire quelquefois à leur cour et ceux qui, ne croyant qu'à leur raison ou à leur mémoire, ne se fient qu'aux routes déjà tracées, dans le domaine de l'imagination ; on pourrait même dire entre le xvin» et le xix« siècle ». En avril, Charles Nodier, sous prétexte de traiter De quelques logomachies classiques, s'affichait ouvertement romantique et mettait en garde ses jeunes amis contre la fossilisation des idées prétendument classiques. Pur si muove, concluait-il, montrant l'évidence et l'inéluctable du mouvement de renouvellement littéraire. Enfin, un mois avant que la Muse ne cesse de paraître, Deschamps résumait la situation dans un retentissant la Paix en temps de guerre (mai 1824) où il récusait toutes les définitions qui couraient sur le romantisme - et qui étaient souvent le fait de classiques réducteurs ou caricaturaux - : « Ainsi ce procès si embrouillé des classiques et des romantiques n'est autre chose que l'éternelle guerre des esprits prosaïques et des âmes poétiques ».



Toutes ces idées que les collaborateurs de la Muse égrenaient au fil des livraisons, Hugo les rassemblait et les amplifiait dans les préfaces qu'il plaçait en tête des nouvelles éditions de ses Odes : en 1824 (Nouvelles OdeS), s'il refuse le nom de « romantique », c'est parce qu'une pudeur royaliste l'empêche encore d'accepter d'être novateur en littérature donc en politique ; aussi tient-il à préciser que « la littérature actuelle peut être en partie le résultat de la révolution, sans en être l'expression ». Deux ans plus tard, les Odes et Ballades le voient non plus classique honteux mais romantique oblique : au classique qui « suit les règles de son école » il oppose le romantique qui « procède selon la loi de sa nature » ; et de distinguer la règle de l'ordre pour conclure : « La régularité est le goût de la médiocrité, l'ordre est le goût du génie ». De nouveaux indices confirment cette dérive libérale du poète : l'introduction de pièces portant un regard neuf sur celui qui n'est plus nommé Bonaparte mais Napoléon, le gommage de toute référence à la monarchie au profit d'un long développement sur la liberté qui, « en littérature comme en politique se concilie merveilleusement avec l'ordre ». Inspiration, refus des règles, liberté... : à une douzaine d'années de distance Hugo rejoignait les libéraux de Coppet. Ses soutiens royalistes de naguère le rejetaient, mais il gagnait la sympathie des animateurs du Globe que des libéraux modernistes avaient fondé en 1824 pour porter remède à ce qu'ils considéraient comme une curiosité : « Les libres penseurs en politique et en religion sont absolutistes en littérature et les protestants contre l'Académie appartiennent presque tous au parti politique ennemi des innovations ». Un critique impartial, Cyprien Desmarais, ne disait pas autre chose dans son Essai sur les classiques et les romantiques (1824) : « C'était une sorte de phénomène de rencontrer [...] les fauteurs ardents des innovations littéraires parmi les ennemis des innovations politiques, et les partisans de l'immobilité classique parmi un assez grand nombre de turbulents amis des révolutions ». Et la confusion se compliquait de l'absence d'une véritable définition du romantisme à laquelle tous pussent se rallier. Les sociétés savantes avaient bien tenté d'y mettre bon ordre en demandant, comme aux Jeux floraux de Toulouse, « quels [étaient] les caractères distinctifs de la littérature qu'on nomme romantique » ; en vain, et chacun apportait, comme à Rouen, son lot d'arguments pour et contre dans une « discussion franche et libre » qui fut publiée pour être soumise au jugement « de la cour souveraine du public » (Du classique et du romantique, 1824) ; il n'est pas jusqu'à l'Académie française qui ne dut se soumettre au jeu des définitions... il est vrai pour cause de Dictionnaire : ce fut l'occasion, pour son secrétaire, Auger, d'exécuter la « secte » dans le Discours (24 avril 1824) [voir p. 40] auquel Stendhal répliqua par un second Racine et Shakespeare (1825).



Mais le débat changeait d'aspect : tandis que les classiques se repliaient sur de dérisoires pamphlets (Épître aux < Muses sur les romantiques de Viennet, 1824 ; le Classique et le Romantique de Baour-Lormian, 1825), les modernes organisaient leurs forces : l'Arsenal, où Nodier devint bibliothécaire en 1824, servit d'abord de lieu de rencontre hebdomadaire avant qu'Hugo, nouvellement installé rue Notre-Dame-des-Champs, ne s'affirme comme le chef incontesté de la jeune armée d'écrivains et d'artistes. Le Cénacle était né qui, trois ans durant (1827-1830), joua le rôle d'un véritable « conseil de guerre » : c'est de l'appartement parisien que partent vers la province les messages aux correspondants (Turquety en Bretagne, Pavie à Angers, etc.) ; c'est là que se peaufinent les ouvres au cours de lectures, que se discutent les textes théoriques, que s'arrête une stratégie de conquête du théâtre... Appuyée sur une bouillonnante jeunesse - les bousingots, les Jeunes-France - une telle armée ne pouvait rien craindre... sinon le trop-plein de talents. On le vit bien lorsque après le pilonnage théorique des années vingt-sept/trente - Hugo : Préface de Cromwell (1827) ; Sainte-Beuve : Tableau historique et critique de la poésie et du théâtre français au xvi' siècle (1828) ; Deschamps : Préface des Etudes françaises et étrangères (1828) ; Vigny : Réflexions sur la vérité dans l'Art (1829) et Lettre à Lord*** sur un système dramatique (1830) - il fallut partir à l'assaut de la scène ; chacun j voulut y être le premier, avec sa manière propre : Alexandre ' Dumas, en février 1829, fit un triomphe avec Henri III et * sa cour ; pour Hugo ce n'est encore qu'une « brèche ». En mai, Marino Faliero de Casimir Delavigne, mélange habile de tradition et d'innovation, montre par son succès que la tragédie classique a vécu ; en juin, Marion de Lorme, acceptée par le Français, est interdite par la censure ; en octobre, Vigny s'installe dans les lieux avec une adaptation de Shakespeare, Othello ou le More de Venise. Enfin, le 25 février 1830, Hernani déchaîne une « bataille mémorable » dont Gautier a fait une relation quasi mythique dans son Histoire du romantisme (1872-1874) :



25 février 1830 ! Cette date reste écrite dans le fond de notre passé en caractères flamboyants. [...] Cette soirée décida de notre vie. Là nous reçûmes l'impulsion qui nous pousse encore après tant d'années et qui nous fera marcher jusqu'au bout dans la carrière.



Une date, des ouvres : le romantisme était désormais entré dans l'histoire - dès 1829, Eugène Ronteix avait ' publié une... Histoire du romantisme ! -, et tandis que l celle-ci cherchait son point d'ancrage après une nouvelle révolution, les « enfants du siècle » prenaient la parole. L'ère du moi commençait !



Homo romanticus



Et, en effet, pas un écrivain de l'époque qui, pour reprendre l'expression de Nerval, ne « se brode sous toutes les coutures » (« À Alexandre Dumas », 1853) : de l'autobiographie formelle que tous (ou presquE) ont pratiquée - un relevé des titres fournirait une liste quasi exhaustive des possibles en la matière depuis Mes Mémoires de Dumas (1852-1854) ou sa variante Mémorial de Michelet (publ. 1959), en passant par les explicites Histoire de ma vie de Sand (1854-1855) ou Histoire de mes idées de Quinet (1858) jusqu'aux Confidences d'un Lamartine (1849) - aux formes plus obliques que sont les récits de voyages ou les romans personnels, les romantiques parlent d'abord d'eux-mêmes. Certains ont même poussé l'égomanie jusqu'à moduler leur moi à travers les genres les plus divers : Chateaubriand se cache d'abord derrière René (1802-1805) avant de transparaître dans l'Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811) puis de s'afficher dans ses Mémoires d'outre-tombe (1848) ; Constant rapporte son existence dans un fragment ouvertement autobiographique, Ma vie (publié en 1907 sous le titre le Cahier rougE), se confesse de 1804 à 1811 dans le secret de ses divers journaux intimes et rédige, comme il le confie à Charlotte de Hardenberg, « un roman qui sera notre histoire » : Adolphe (1816)... Et que dire d'un Musset qui distille des fragments entiers de sa correspondance amoureuse avec George Sand dans les joutes oratoires de Perdican et Camille (On ne badine pas avec l'amour, II, 5) ? Il n'est pas jusqu'à Balzac dont l'ample projet romanesque ne soit la traduction de ce qu'il a de plus intime, « un rêve [...], une chimère qui sourit » (Avant-propos de la Comédie humaine, 1846).

Et si le sujet s'affirme avec une telle présence, c'est parce que son rapport au monde a changé : à l'acceptation d'un univers norme et réglé par une loi divine (cf. BossueT) ou à la volonté de le repenser à partir de l'homme (comme l'ont fait les PhilosopheS), Je romantique oppose d'abord son irréductible identité et tente de se lire dans le monde qui l'entoure ; Hugo peut ainsi évoquer:



[S]on âme aux mille voix, que le Dieu que j'adore Mit au milieu de tout comme un écho sonore. les Feuilles d'automne, I, et définir la dialectique majeure de « l'homme romantique », celle du centre et du cercle : « révolte kantienne au nom de l'autonomie de la conscience » commente Pierre Albouy ; et Georges Gusdorf d'ajoutet : « Le mathéma-tisme romantique est un mathématisme vivant [...] : dès lors, le centre exprime en contraction ce que le cercle, ou mieux encore la sphère exprime en expansion ». Ainsi, ce que l'on appelle généralement la thématique romantique I - la poétique des ruines, la contemplation de la nature, le I tourment de Tailleurs et du passé, etc. - n'est-elle que la ' trace de la conscience sur le monde : il n'y a donc pas une' nature ou un espace romantiques, mais des regards ou des voix romantiques qui fixent un espace et un temps particuliers.



Révolte, démiurgie qui devaient conduire beaucoup dans l'engagement : on est donc loin de l'image d'un romantique passéiste, confiné dans une mélancolique solitude, amoureux d'une douleur consolatrice et cherchant à tout prix à fuir le réel ; non que cette image soit inventée par la critique : René, Oberman, Octave, bien d'autres sont là pour attester qu'une telle pente a existé. Mais elle n'est qu'un moment du romantisme : celui du « mal du siècle » qui marque la transition entre l'ordre napoléonien et le retour monarchique, entre la littérature classique épuisée et l'esthétique nouvelle encore balbutiante. Et d'ailleurs, les romantiques n'ont-ils pas sanctionné eux-mêmes ces comportements passifs qui ne marquaient pas leur emprise sur le monde ? Chateaubriand ne condamne-t-il pas René par la bouche du père Souël ? Nerval n'achève-t-il pas Sylvie sur une conclusion désabusée qui marque l'échec des « illusions » devant « l'expérience » ? Et Vigny n'oppose-t-il pas un Docteur Noir au méditatif et maladif Stello ? Rien n'est donc plus faux et réducteur que de résumer « l'homme romantique » à partir de son adolescence : les classiques ont d'ailleurs dû changer de cheval de bataille et troquer l'image du phtisique Silphiclore (proposée par Baour-Lormian dans le Classique et le RomantiquE), dépassée dès le milieu des années vingt, contre celle, plus pertinente et plus efficace, du révolutionnaire hirsute. Rôle que tenaient spontanément bousingots et Jeunes-France, étudiants tapageurs et excentriques clamant haut leur dégoût des « bourgeois, des épiciers, des philistins », provocants par tenue autant que par discours (qu'on relise, par exemple, les évangiles « lycanthropiques » que sont les préfaces des Rhapsodies [1831] ou de Champavert [1833] de Pétrus BoreL) ; rôle que se construira Hugo, au fil des ans, dans le seul domaine du verbe.



La langue et le siècle



C'est que, pour lui, les mots ne devaient pas rester en retard sur les idées ; et, dès lors que la littérature qu'il prônait se voulait l'« expression » de son temps, la question était moins dans la perfection de la langue que dans l'adéquation de celle-ci au projet énoncé. « Or, note Cyprien Desmarais, comment la langue et le génie de la langue resteront-ils stationnaires, lorsque les mours, la politique et tout l'ordre social, à qui la langue sert d'expression, se portent en avant ? » (Essai sur les classiques et les romantiques, 1824). Le conflit du fond se retrouvait dans la forme : à la langue normée, « filtrée et tamisée » par les siècles classiques, stable comme l'esthétique dont elle se veut la manifestation, le xixe siècle a, dès l'origine, opposé une langue évolutive. Louis-Sébastien Mercier n'exhortait-il pas en 1801 les écrivains à « descendre à l'examen des patois » et à « former des mots nouveaux Pour les idées nouvelles et mal rendues » (Néologie ou vocabulaire des mots nouveauX) ? Mais Mercier était alors bien seul ; les grammairiens classiques continuaient d'imposer leur ordre et la rhétorique était à l'honneur dans l'enseignement : Pierre Fontanier ne publiait-il pas en 1821 un Manuel classique pour l'étude des tropes qui, complété en 1827 par un Traité général des figures du discours autres que les tropes, allait être, de longues années durant, la bible de tout lycéen et de tout étudiant ? Aussi Francis Wey pourra-t-il souligner dans ses Remarques sur la langue française au XIXe siècle, sur le style et la composition littéraire (1844) que « si l'on continuait de se réduire à l'enseignement stérile et grammatical des traditions du Grand Siècle, sans faire acception des innovations forcées du présent, le langage de nos contemporains se décomposerait de plus en plus, entraînerait dans sa chute les débris de l'ancien édifice, et se perdrait dans un jargon, fondé sur l'arbitraire, le mauvais goût et l'obscurité ». Tous reproches faits aux romantiques et aux novateurs quelque vingt ans plus tôt ! Tous reproches qui s'adressaient maintenant à ces partisans de la tradition qui tenaient les bastions de l'Académie (dont la nouvelle édition du Dictionnaire en 1835 se contentait d'innover en acceptant la transformation des finales verbales d'oifsj en aifsj !) et de l'Université.



Pourtant, malgré ces freins institutionnels, la langue littéraire ne cessait d'évoluer. Sous l'influence de modes « thématiques » - l'intérêt pour le Moyen Âge, la vogue du roman noir, de l'orientalisme, etc. - de nouveaux champs lexicaux sont introduits ou réactivés : Chateaubriand redonne un lustre au gothique chargé de péjora-tisme ; Raynouard révèle la langue des troubadours ; le besoin de couleur locale suscite l'emploi d'archaïsmes ou de vocables empruntés à l'étranger et l'intérêt porté aux sentiments étend le domaine de l'adjectif. Peu à peu, tous ces éléments se fondent dans le tissu linguistique qui, après deux siècles de purisme idiomatique, semble se réveiller. Et Hugo de constater cet inéluctable mouvement : « C'est en vain que l'on voudrait pétrifier la mobile physionomie de notre idiome sous une forme donnée. [...] Les langues ne s'arrêtent plus. Le jour où elles se fixent, c'est qu'elles meurent » (Préface de CromwelL). Quelques années plus tard, le jeune maître pourra donc proclamer que « la langue propre à ce siècle [...] est aujourd'hui à peu près faite » (Littérature et Philosophie mêlées, 1834). On remarquera que, loin de faire de la langue romantique un modèle intemporel et absolu, Hugo la réduit à n'être que « propre à ce siècle ». Or « ce siècle », né d'une révolution et traversé de révolutions, ne peut avoir qu'une langue révolutionnée : d'où l'élaboration du mythe d'une révolution linguistique dont Hugo serait le « Danton » et le « Robespierre ». Mythe évoqué rétrospectivement au travers de deux poèmes d'octobre-novembre 1854, « Réponse à un acte d'accusation » et « Suite » (publiés dans les Contemplations, 1856); dressant un parallèle avec la situation politico-sociale, le poète oppose le passé



La langue était l'état avant quatre-vingt-neuf au présent :

... je montai sur la borne Aristote,

Et déclarai les mots libres, égaux, majeurs.

Puis, inscrivant son action dans la logique de l'évolution historique, il décline le paradigme mythique :

J'ai pris et démoli la Bastille des rimes [...] Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire [...] [...] Et je criai dans la foudre et le vent : Guerre à la rhétorique ! et paix à la syntaxe ! Et tout quatre-vingt-treize éclata.



La « révolution du verbe », il est vrai, n'était pas mince : lutte contre la langue noble, réhabilitation de l'argot et des parlers populaires, condamnation de la rhétorique mythologique conventionnelle, libération du rythme, de la rime et du vers...

Ainsi le romantisme, qui se pensait comme une adaptation totale de l'art et de ses moyens d'expression à l'époque, ébranlait-il autant la forme que le fond. Mais, en même temps, une telle attitude obligeait à coller aux soubresauts de l'histoire. Et la logique d'un tel raisonnement imposait, tôt ou tard, que l'art devint militant. Ce qui ne manquerait Pas de susciter méfiance, réserve, voire hostilité de la part de certains. Et, de fait, les divergences ne tardèrent pas à se manifester.



Vers d'autres mots



Dès 1832, en effet, Gautier dans la Préface d'Albertus raillait les prétentions utilitaires de l'art :



Quant aux utilitaires, économistes, saint-simonistes et autres gui lui demanderont à quoi cela rime, il répondra : le premier vers rime avec le second quand la rime n'est pas mauvaise, et ainsi de suite.



Trois ans plus tard, préfaçant Mademoiselle de Maupin, Gautier retrouvera les mêmes formules ; mais le ton se fera plus polémique comme si, en quelques années, l'écrivain était passé du constat au combat : combat contre la « mission sociale » de l'artiste qui est non seulement une rupture avec l'esthétique romantique mais, plus profondément, une rupture avec l'essence même du romantisme ; car lorsqu'on croit lire dans les Orientales (Hugo 1829) les prémisses du formalisme poétique, on oublie que le moment appelait le sujet - « ... avant peu, peut-être, l'Orient est appelé à jouer un rôle dans l'Occident. Déjà la mémorable guerre de Grèce avait fait se retourner tous les peuples de ce côté » (PréfacE) - et que rimer de tels poèmes supposait, alors, un engagement conforme au romantisme militant et conquérant. Rien de tel chez Gautier et ses amis : pour eux, seul compte le travail de la forme (a-t-on songé qu'il n'existe pas « d'art poétique », au sens strict, du romantisme ?) qui impose un resserrement de l'activité créatrice aux seules limites de la description (ainsi Espana [1845], mise en vers des scènes du Tra los montes [1843]) ou des virtuosités de la rime et du rythme (Banville, les Stalactites [1842] et les Cariatides [1846]).

Un tel programme pouvait-il ruiner le romantisme ? Sans doute pas, et Baudelaire, dont on connaît à la fois le culte de la forme et l'admiration pour le « maître es langue française », ne se priva pas de dénoncer « la puérile utopie de l'école de l'Art pour l'Art [qui] en excluant la morale et souvent même la passion, était nécessairement stérile » (« L'école païenne », 22 janvier 1851).

Stérile : un tel reproche ne saurait guetter le romantisme. Il fut un moment capital de l'histoire, proposant une conception de l'homme et une vision du monde au sein d'une expérience esthétique. Irréductible à ses seules manifestations artistiques, il rompt avec l'ordre de la norme et ouvre la voie aux expériences de la modernité.






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